Réflexions sur le suicide
Réflexions sur le suicide.
C’est pour les malheureux qu’il faut écrire ; ceux qui sont en possession des prospérités de ce monde, ne s’instruisent que par leur propre expérience, et les idées générales en toutes choses ne leur paraissent que du temps perdu. Il n’en est pas ainsi de ceux qui souffrent : la réflexion est leur plus sûr asile, et séparés par l’infortune des distractions de la société, ils s’examinent eux-mêmes et cherchent, comme un malade qui se retourne dans un lit de douleur, quelle est la position la moins pénible qu’ils puissent se procurer.
L’excès du malheur fait naître la pensée du Suicide, et cette question ne saurait être trop approfondie ; elle tient à toute l’organisation morale de l’homme. Je me flatte de présenter quelques aperçus nouveaux sur les motifs qui peuvent conduire à cette action, et sur ceux qui doivent en détourner. Je discuterai ce sujet sans malveillance comme sans exaltation. Il ne faut pas haïr ceux qui sont assez malheureux pour détester la vie ; il ne faut pas louer ceux qui succombent sous un grand poids : car s’ils pouvaient
marcher en le portant leur force morale serait plus grande [1] .
[1] J’ai loué l’acte du Suicide dans mon ouvrage sur
l’Influence des passions, et je me suis toujours repentie depuis de cette parole inconsidérée. J’étais alors dans tout l’orgueil et la vivacité de la première jeunesse ; mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n’était dans l’espoir de s’améliorer ?