Rendez-vous à Forbach

Kââ · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/6

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Rendez-vous à Forbach

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Kââ

 

Rendez-vous à Forbach.

 

COLLECTION NOIRE

 

Fleuve noir

6, rue Garancière - Paris VIe

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Sommaire

 

Couverture

Présentation

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CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

Notes

Copyright d’origine

Achevé de numériser

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CHAPITRE PREMIER

 

Voilà. Il sortait demain. Après deux ans six mois et treize jours. Il regardait ce qu’avaient été les éléments de sa vie presque végétale pendant ce temps-là. Pendant un temps où il avait vécu en dehors de lui-même et en s’observant lui-même. La petite télévision, les livres, les photographies de femmes nues très belles affichées au mur par le précédent détenu et qu’il n’avait pas enlevées ; des choses comme ça, une espèce de misère pour laquelle il ne trouvait pas de mots et qu’il observait parfois avec une sorte d’admiration rusée.

Hormis les deux ou trois premiers jours, il avait constamment bénéficié d’une cellule où il était seul, privilège extraordinaire si l’on y songeait. Mais si l’on y songeait, il n’était pas exactement un détenu comme les autres et les matons s’y prenaient avec lui presque courtoisement. L’un d’eux, qui avait un beau-frère dans une société de gardiennage, lui avait assuré que ledit lui trouverait une place sans problème, que c’était des gens comme lui qu’il leur fallait. Serge l’avait regardé comme on observe un cafard, d’un œil vert et vide, avait remercié en ayant envie de tuer.

Cette envie de tuer revenait par moments, comme de grandes goulées d’air intense et riche, comme ça, sans qu’il puisse même le prévoir. Le reste du temps, il se regardait vivre en sachant sa vie foutue. Après deux ans six mois et treize jours. Le gardien-chef lui avait dit cela :

— C’est pour demain, Bigueur.

Serge l’avait regardé de la même façon que lorsque l’autre lui faisait miroiter les merveilles des sociétés de gardiennage.

— Ça n’a pas l’air de vous faire plaisir ?

— Si, si.

Par la fenêtre, un ciel aigre d’hiver et la certitude que devant lui était le néant.

Il alla à son lit et en sortit la clandestine bouteille de scotch. Mais, avec un ancien flic, les gardiens laissaient vraiment couler, faisaient véritablement tout pour l’isoler des autres prisonniers.

A certains moments, Serge le regrettait de façon morbide : un poulet en tôle, quelle aubaine ! Et peut-être aurait-il voulu voir comment les autres prisonniers s’y seraient pris avec lui et ce que les gardiens auraient alors fait.

Mais probablement les gardiens n’avaient pas envie de se poser la question de ce qu’ils auraient fait. C’était comme un privilège qui, par instants, lui donnait envie de vomir de lui-même : dans les moments où il éprouvait un sentiment de culpabilité et se racontait qu’il avait une dette envers la société.

« Tu es un flic marron qui s’est fait piquer en flag par l’IGPN, voilà ce que tu es. »

Ça lui séchait la bouche et lui donnait des migraines. Dans ces cas-là, on lui refilait obligeamment une dose de Tranxène et il continuait hagard pendant dix jours.

Cinq ans. Dont deux avec sursis. Et demain matin, il se trouverait devant la porte de Fleury-Mérogis. Pour faire quoi ?

Il but un peu de whisky dans un gobelet en plastique, cacha la bouteille. Il n’était absolument pas sûr de vouloir se remettre à vivre.

Il se passa la main sur le visage et regarda de nouveau les lumières jaunes dans la nuit sale. Il y avait de la pluie et du vent, on n’entendait rien.

Véronique était venue le voir deux fois, plus jolie que jamais, à part le pli de mépris au coin de la bouche. Ensuite, elle avait demandé le divorce et il avait appris qu’elle avait trouvé assez d’argent pour ouvrir un salon de coiffure à Créteil. Tout près du Palais de Justice, ce qui était de sa part provocation ou bêtise ; mais non, bêtise. Du reste, comment aurait-il pu en vouloir aux vingt-six ans de Véronique ?

Son père aussi était venu le voir ; avec le même pli de mépris que Véronique. Il avait demandé méchamment comment les autres détenus se comportaient à son égard.

— Je ne les vois pas.

Et son père avait été déçu, visiblement. Visiblement, il aurait sans doute souhaité que Serge se fasse tabasser dans l’angle d’un atelier de fabrication de chaussons pendant que les gardiens regarderaient ailleurs. Mais non ; ça ne s’était pas passé comme ça. A vrai dire, rien ne s’était passé. Sauf une fois, pendant la promenade, un type lui avait demandé s’il ne connaissait pas un autre poulet marron pour arranger les affaires d’une copine à lui. Serge, là, avait ricané pendant une demi-heure sous les yeux ahuris du hareng.

Les types étaient arrivés chez lui, un matin pour l’arrêter. Des flics qu’il ne connaissait pas. Véronique était en pyjama de soie blanche et préparait le petit déjeuner dans un service en Saxe. Pourquoi dire qu’il avait palpé uniquement pour satisfaire les goûts de luxe de Véronique ? Ce n’était même pas vrai ; ou plutôt ce n’était que très partiellement vrai.

Venus l’arrêter chez lui, un matin. Très polis et très fermes.

Ils avaient pris son arme de service et l’un d’eux s’était interposé quand l’autre avait voulu lui passer les cadennes.

— C’est un collègue.

Et Véronique regardait ça, dans son pyjama de soie :

— C’est une erreur, Serge, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, Véro, bien sûr.

Cette scène-là, pendant laquelle il ne se passait apparemment rien, resurgissait dans son esprit sans crier gare. La suite, finalement, n’était que la conséquence de ce moment premier.

Tout le monde, au Palais de Justice de Créteil, avait jugé que la sentence était excessive ; son avocat l’avait pressé de faire appel.

— C’est juste, Maître.

— Vous avez été élevé où ? Chez les Dominicains ? Cessez de vous autoflageller, Bigueur.

Et Véronique avait entendu et c’était pour cela qu’elle le méprisait. Parce qu’il acceptait la sentence et la considérait juste.

— Sale tête de Breton, madame, avait essayé l’avocat.

Ses bouffées de haine allaient aussi vers l’avocat.

« Qu’est-ce qu’il va y avoir après demain matin ? Quand j’aurai signé le registre de levée d’écrou ? »

Il fut donc parfaitement incapable de dormir, ne somnolant que par instants et se réveillant en sursaut. Il se leva et fuma un moment dans le noir, vers quatre heures. Il se regardait du dehors de façon effrayante. A un moment, il dit tout haut :

— Pauvre petite putain de Véronique.

Puis, il se recoucha. Se releva plus tard, dit :

— Il n’y a rien devant moi ; mais alors, vraiment rien.

Et se mit à ricaner très doucement.

*

Ils étaient six à sortir de la Maison d’Arrêt et Serge ne pouvait deviner, à leurs visages à eux, ce qu’ils ressentaient.

Lui ne ressentait curieusement rien. Ou bien si : un vide intérieur qui s’amplifiait. Il lui fallait un café qui ait goût de café, et ne plus rien voir de tout ça ; oublier ça aussi. Il savait que ça ne servirait à rien. Il alla à pied, seul sous une petite pluie fine et grincheuse. Surgit, dans ce désert, une cabine téléphonique et il avait un numéro d’appel de taxi en tête. On lui dit qu’on lui envoyait une voiture et il se mit à attendre. Ne portait aucune valise, avait tout laissé. N’avait pas envie non plus de faire payer quelqu’un.

Au bout de dix minutes, il avait froid et une Mercedes grise, conduite par un Noir, stoppa.

— On est parti pour où ? demanda le chauffeur hilare.

— Sais pas. Disons Gare de Lyon.

— Gare de Lyon.

Puis, après un temps :

— Vous sortez de là ?

— Suis flic.

— Ah ! D’accord. Pardon. Mais, hein ? Ces mecs-là...

— Roulez, dit Serge.

Sous-entendu : « avant que je t’étrangle ».

Le taxi mit un temps fou à arriver Gare de Lyon. Serge entra à l’Européen comme on entre dans un rêve, commanda du café et des croissants.

— C’est bon, dit-il tout haut. Qu’est-ce que c’est bon !

Il était au bord des larmes et sa réaction fit se retourner un monsieur à parapluie et à manteau raglan beige qui lisait le Figaro en buvant lui aussi du café. Il n’avait pas l’air de trouver ce café exceptionnellement bon, l’homme au manteau raglan. Il hocha une tête à cheveux gris, et Serge commanda un autre café. Dans le rien de son esprit, quelque chose était en train de naître très vaguement. Quelque chose qu’il ne fallait pas faire, mais qu’il allait faire malgré tout, il le savait ; il s’observait avec consternation en sachant qu’il allait le faire. Ça ne deviendrait possible que vers vingt heures.

Mais il manquait un élément essentiel et il avait à le trouver d’ici là tout en se disant qu’il ne devait pas chercher cet élément essentiel.

Il avait les yeux dans le vague. Le type au manteau raglan avait également des yeux et ils croisèrent par hasard le regard de Serge. Le type hocha la tête, se couvrit le chef d’un couvre-chef et partit sur la pointe des pieds, comme s’il sortait de la chambre d’un grand malade qui vient de s’endormir.

Serge s’en rendit compte, faillit attraper le type par le bras pour lui dire quelque chose de vrai. Ça ne servirait à rien, l’autre y comprendrait quoi, à cette sorte de vrai-là ?

Puis, Serge commanda un demi, pendant qu’on commençait à déplier des nappes blanches sur les tables autour de lui. Après le luxe du café noir, le luxe de la bière fraîche.

Il but sa bière soigneusement, paya et prit le métro. L’idée se solidifiait dans son esprit et il était un quidam dans le métro, changeant à Bastille au milieu de l’indifférence générale. Avant, il n’aimait pas le métro et puis, là, oui, il aimait bien.

Il vécut ainsi dans cette odeur spéciale, moite et triste jusqu’à la porte de Pantin. Il prit le 148, étonné de se souvenir aussi machinalement du numéro de bus et fut cahoté au fond d’une machine déserte. Son cerveau vide enregistrait des détails anodins de la vie réelle et il était onze heures.

Il ne se rappelait pas le nom de la station, mais reconnut très bien l’endroit, se leva au dernier moment et se retrouva sur le pavé des trottoirs de l’avenue Henri Barbusse.

Le café était juste à gauche, en traversant l’avenue. Serge était comme ivre et content du crachin glacé.

Rien n’avait bougé et il ne voyait pas pourquoi Victor ne serait pas là.

— Je suis à Drancy, soliloqua-t-il. Et je vais voir ce cher Victor.

Et il entra dans le minuscule troquet qui sentait le marc de café refroidi et d’autres choses indéfinissables. Il fut déçu de ne pas remettre le type au comptoir, un gros roux.

« C’est lui qui doit sentir comme ça, se dit Serge. Les roux, ça sent toujours quand il pleut. »

Se sentait méchant. L’autre, au bar, devait avoir de l’intuition et il saisit que c’était un méchant.

— Où est Victor ? demanda Serge.

— Sais pas, dit l’autre. Vous prenez quoi ?

Après le luxe du café et le luxe de la bière fraîche, le luxe d’un Ricard, lui qui n’en buvait presque jamais.

Mais l’endroit, à son avis, était au Ricard.

— Où est Victor ? Un Ricard.

L’autre prit la bouteille. D’un geste violent, Serge tordit le bras qui tenait cette bouteille, la main au bout de ce bras lâcha la bouteille qui alla s’écraser sur le carrelage de l’autre côté du comptoir dans un bruit que Serge jugea très réussi.

— Pour l’instant, il n’y en a qu’une de cassée, dit poliment Serge. En outre, ton bras, pour le moment, se porte encore à peu près bien.

— Il va venir pour l’apéro, sûr, dit l’homme roux.

— Très bien. Je vais te payer la bouteille. Je suis confus de cet accident.

— Oh ! Y a pas de quoi, hein ? Ça peut arriver à tout le monde.

Il venait juste de croiser le regard vert et mort.

Troquet désert et vétuste, pluie au-dehors, sinistre banlieue, odeur épouvantable du Ricard répandu.

A midi dix, le café se remplit soudainement et Serge, dans la glace mouchetée et à moitié dépolie, vit arriver Victor en compagnie d’un autre type. Cela lui procura un soulagement qu’il jugea inquiétant. S’il n’y avait pas eu Victor, là, il aurait sans doute cessé d’arroser la vilaine petite plante en train de germer dans son cerveau qu’il croyait si vide, pourtant.

Victor et son pote s’assirent à une table, commandèrent des pastis et Serge les entendit parler de chevaux. Juste dans son dos, tout près de la porte. Le type roux alla dire quelque chose à Victor, Victor sursauta quand le type roux lui montra un dos. Victor savait reconnaître les dos.

Victor parla au type avec lequel il était, qui se leva et prit la porte. Serge ne rit même pas, trouvant tout ça écœurant, et alla s’asseoir à côté de Victor et de la petite moustache blonde de Victor et du mètre quatre-vingts de Victor et de la peau malsaine de Victor. Son ventre trop gros aussi. Tros gros, le ventre de Victor.

— Tu t’es arraché, Serge ?

Victor avait l’air content. Victor était un des plus beaux indics de la région est de Paris. Serge avait connu Victor lorsqu’il établissait des procès-verbaux de vols de mobylettes au commissariat de Villepinte. Victor connaissait bien des gens dans d’inavouables casses du côté d’Aubervilliers.

— J’ai fait mon temps, Victor.

— Bien sûr. C’est ça que je voulais dire. Quand même, pour un flic, tomber...

Serge prit le poignet de Victor d’une certaine façon, appuya à un endroit bizarre. Victor pâlit et se mit à suer instantanément. Le roux regardait ailleurs avec obstination.

— Comment va Luis, Victor ?

— Arrête, Serge, merde.

— Luis.

— Je crois qu’il est toujours où il était, hein ? Y a longtemps que je ne l’ai pas vu.

— On va y aller, Victor. Je suis à pied. On pourrait prendre ta voiture.

Victor tentait de retirer son poignet parce que sa main devenait insensible. Serge relâcha la pression en se demandant pourquoi. Il avait tellement cette pulsion de haine, considérant posément que lui-même finirait très mal, avec un détachement effrayant.

— On peut y aller, si tu veux. Mais je ne sais pas s’il sera là. Tu veux quoi ?

— Allons-y, Victor, tu sais ?

Victor n’avait pas vraiment peur et le sang se remettait à circuler dans sa main.

Victor avait une 304 diesel pourrie, d’un vert que Serge jugea horrible.

— Tu veux quoi ? essaya encore Victor.

Serge ne répondit pas et se mit à contempler les rues sinistres et leurs pavillons abominables. Ils traversèrent Saint-Denis, et furent à Gennevilliers. Il y eut une voie de chemin de fer et Serge constata qu’ils étaient revenus à Drancy. Il ne dit rien.

Victor fit tourner sa 304 dans une rue triste à pleurer et stationna devant une bicoque au crépi d’un vert sale avec les encadrements de fenêtre et de porte peints en rouge brique. Derrière, un jardinet et une DS en train de mourir définitivement. Un endroit vraiment coquet.

— Je te laisse, dit Victor. Il y a un bus, deux rues plus loin à gauche.

Serge hocha la tête et claqua la portière sans dire au revoir. La 304 démarra et il sonna. Une femme apparut presque tout de suite.

— Que quiere ?

— Luis.

— No es agui.

Serge eut un air ennuyé, alluma une cigarette que mouilla instantanément la pluie qui devenait forte.

— De la part de Serge.

— Como se dice ?

— Serge. Sergio.

Luis apparut de derrière la sinistre bicoque, énorme dans une salopette bleue.

— Beaucoup trop de tortilla et de bière, Luis.

— La cabane t’a fait maigrir, flic. C’est ce con de Victor qui t’a amené ?

— Je ne connaissais pas ta nouvelle adresse.

Luis délourda la porte peinte en rouge.

— Tu vas déjeuner avec nous.

— Non, Luis. Je ne crois pas.

Luis eut un mouvement de la tête ; il soufflait comme un porc.

— J’ai pas ce que tu veux, Serge. Je ne fais plus ça.

Là aussi, ça allait se compliquer. Serge soupira. Il prit la graisse du cou de Luis entre pouce et index.

Luis essaya de se débattre, recula contre le mur de son taudis.

— Vite, Luis.

— Calme-toi, Serge.

— J’ai eu deux ans et demi pour me calmer, Luis. Tu perçois ?

— Merde, Serge. T’es qu’un flic pourri, merde.

— C’était vrai, dit Serge. Et maintenant, j’ai payé. Je suis de nouveau quelqu’un comme tout le monde, Luis.

Le regard hilare de Luis fit que Serge ouvrit sa main, libérant le gras énorme du cou énorme de Luis.

Celui-ci, donc, se redressa.

— T’es vraiment marteau. Tu crois ça ? Mais, t’as rien pigé. T’es un mec tout ce qu’il y a de cuit. Je dirais même : bouilli. Ouais, c’est ça. T’es un mec bouilli.

Luis partit d’un fou rire gras dans sa putain de salopette.

— Tu causes trop, Luis. Tu racontes bien trop de choses inutiles, dit Serge, désolé. Il me faut juste ça. Et ensuite, tu vis tranquille dans ton merdier avec ta pute et tes combines de merde.

— M’insulte pas, Serge. T’es vraiment pas en position pour ça.

Serge estima que ça devenait bien trop long, là, sous la pluie, contre la façade de cette bicoque dégueulasse. Il frappa Luis en pleine pommette, la chair péta avec un bruit sourd, il y eut du sang et la pluie, immédiatement, vint se mêler à ce sang, là, au milieu de ce désert catastrophique.

Serge était plein de sa volonté vide, pure puissance de rien, absolument aveugle.

Luis essaya un :

— Arrête, Serge.

Qui ne produisit qu’un effet à peu près nul. Serge voulait ça.

— S’il te plaît, demanda Luis d’une voix blessée. Arrête.

Les yeux de Luis se plantèrent dans les yeux verts et morts. En dessous de ces yeux-là, pas même un rictus qui aurait quelque chose de présentable, d’humain.

— Tu sais, Serge, c’est pour toi.

— Exactement, dit Serge. C’est pour moi. Et ça dure beaucoup trop longtemps.

— D’accord, fit Luis. Allons-y.

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CHAPITRE II

 

Serge s’installa dans un restaurant luxueux, après un trajet en métro mené au hasard des correspondances. Vu qu’il ne savait pas où il allait en général, autant ne pas savoir où on va en métro. Le Colt Commander de Luis était entre le cuir du fauteuil et ses reins. La façon dont Luis lui avait donné ce Colt lui faisait peur à lui-même, à cause de la haine dans sa tête et dans les yeux de Luis.

« — Tu fous le camp, maintenant, hein, Serge ?

Il prit le jambon à l’os, à la crème et aux morilles, parce que le prix était astronomique et qu’il avait envie de prix astronomiques pour des choses délicieuses qu’on allait placer dans son assiette pendant qu’un maître d’hôtel s’empresserait auprès de lui. Trois ans plus tôt, c’était tous les jours comme ça. Qu’est-ce que ça foutait ? On n’était plus trois ans plus tôt et voilà tout.

Avec son vieil imper qu’il avait gardé sur les épaules pour cacher le Colt, une envie de se suicider grandissante, le Lalande de Pomerol à en faire déborder le verre, les odeurs de la prison qui persistaient dans ses narines et la pluie sur les trottoirs de ce nulle part. Avec tout ça. Ensemble catastrophique et décision à prendre... Décision qu’en effet, il allait prendre. Il savait qu’il allait faire ça et qu’en conséquence il remuerait un merdier épouvantable.

Il but de l’armagnac et se jugea, peu après, assez plein pour affronter la pluie, le métro et aller voir du côté de Créteil.

L’envie de mourir se dessinait en parallèle à l’envie de faire des folies. Dans le métro, ligne Balard-Créteil, les gens étaient gris et jaunes et sa tête à lui aussi, était grise et jaune. Il se laissa traîner jusqu’à la station Créteil-Université, alla encore à pied sous la pluie fine ; il y avait des étudiants, vers Charenton, pourquoi ne pas descendre, attendre la prochaine rame et se jeter dessous ?

Contrairement à ce qu’il avait craint, ça ne lui fit rien de revoir le Palais de Justice de Créteil. Serge faillit même y entrer pour se souvenir plus cruellement du jour de son procès, jour très glauque dans sa mémoire. Puis, il se souvint que ce n’était pas sérieux d’entrer dans un Palais de Justice avec un Colt.45 qui avait certainement servi plusieurs fois dans de vilaines situations et renonça finalement à ses émotions morbides.

Serge se sentit méchant lorsqu’il parcourut la galerie marchande.

— Je dois être bourré, aucun doute. Qu’est-ce que ça fait du bien, d’être bourré...

Ce n’était pas vraiment compliqué de trouver le salon de coiffure de Véronique. Et Véronique était là, en tailleur pantalon gris, maquillage léger et sourire à une cliente obèse.

— Je dois être bourré et avoir une tête épouvantable ; aucun doute. Et j’ai soif.

Ensuite, il observa Véronique un moment, à travers la vitrine, en se demandant pourquoi il persistait à avoir les yeux secs.

Véronique dut se sentir observée, au bout d’un court moment et elle se retourna, leva les yeux. Son regard bleu croisa le regard de Serge. Elle écarquilla les yeux et son visage se ferma.

Serge entra dans des odeurs de shampooing et de teintures.

Il voyait toutes ces teintures en violet. C’était absurde, mais voilà : c’était tout en violet.

— Qu’est-ce que tu veux, Serge ?

Elle avait l’air terrorisée, craignant certainement que son ex-mari ne fasse un scandale.

— Je venais voir si tu ne manquais de rien, Véronique, c’est tout.

— Rien ne me manque. Surtout pas toi.

— Pourquoi es-tu si méchante ?

Hors de lui, il avait le sentiment de se trouver dans un restaurant du cœur, un roman du cœur, un truc du cœur, un film du cœur, un ciné-roman, un truc comme ça. Il sentait les commissures de ses lèvres s’affaisser, se rendant compte que cela devait lui faire un visage cruel. La bouche sèche aussi ; oui, il avait la bouche sèche. Il renversa un sèche-cheveux d’un revers de main.

— Tu as bu, Serge. Tu ne peux pas me laisser ?

Paralysie des clientes et augmentation du sourire froid de Serge.

Il était face à un mur, une sorte de mur victorieux qui avait l’air d’observer sa déchéance, l’air de lui dire qu’il finirait clochard.

— Tu as été ma femme, Véronique, essaya-t-il encore.

Ça se disait dans la lumière brûlante et blanche qu’affectionnent les coiffeurs. Ça augmentait la douleur dans son esprit et il se haïssait d’être venu la revoir.

— Il y a Schiagi, dit Serge.

Véronique le regarda sans rien comprendre et qu’eût-elle compris en effet ?

— Il y a quoi ? demanda Véronique.

Et le reste, de la tête de Serge, ne pouvait pas sortir.

A un moment donné, certainement, cela sortirait, mais pour le moment, non. Le Colt lui frottait les reins, présence constante, agréable d’une certaine façon.

Puis, il fit demi-tour, sortit du salon de coiffure, alla dans des rues piétonnières, reprit le métro. A Daumesnil, il ne supporta plus le métro, descendit, trouva un taxi, immobilisé dans le jour jaune et finissant. Autour de lui, les gens semblaient pressés et heureux d’un bonheur qu’il ne comprenait pas.

*

Le garage de Franck était à Puteaux, dans une rue inavouable. Le chauffeur de taxi, au chaud dans sa Mercedes, fit très volontiers deux fois le tour de la Défense et puis Serge trouva enfin.

Il était six heures et demie, la nuit grise était là, le taxi avait ses feux qui tournaient l’angle derrière son dos et avec un grand sentiment de fatigue, Serge fut au milieu d’un énorme dépotoir de bagnoles écrabouillées, foutues.

Dans la nuit, un jeune Maghrébin vêtu d’un ciré jaune démontait un moteur de Lancia sous la pluie qui rinçait tout.

— Franck ? demanda Serge.

L’autre fit un signe de la main vers le fond du dépotoir et replongea dans l’avant de la Lancia en jurant en arabe.

Serge évita une partie des flaques de boue ornant cette misère sans fin, passa devant un feu qui brûlait des choses indistinctes et dégageait une fumée épouvantablement noire dans le noir de la nuit, fut ensuite dans un hangar où trônaient deux BMW ayant tout le chic du neuf, et volées assurément.

Franck fut dressé devant lui, une clé de 12 à la main, plus maigre que jamais de son atroce maladie. Il était jaune dans la lumière jaune et ses yeux brillaient de fièvre, enfoncés dans leurs orbites.

— Serge, fit-il d’un ton incrédule.

— Je ne pensais pas que jamais j’aurais besoin de te demander quelque chose, Franck.

— Tu veux un scotch ? J’ai ça, dans mes archives.

Et le visage de Franck souriait. Sourire pour cacher une peur ? Peut-être pas.

— Non, je ne pensais pas que j’aurais besoin de te demander quelque chose, Franck.

Serge se répétait, avait un besoin urgent de se répéter.

Trois fois, il avait arraché Franck d’un merdier somptueux. Uniquement parce que la gueule dévastée de Franck et le cancer des os de Franck, c’était lui, Serge, que ça rongeait.

— Je crois bien que c’est du pur malt, Serge.

— Allons-y. Tu souffres toujours autant ?

— Non, répondit Franck, non.

Il mentait.

Franck traîna sa maigre carcasse vers un escalier gras d’huile. Ça finissait dans une sorte de bureau avec des factures, certainement fausses, étalées sur un bureau en bois blanc, sous une fille nue épinglée au mur.

La même que celle qui décorait la cellule de Serge.

Franck sortit une bouteille de Glen Deveron d’un placard et deux verres à moutarde miraculeusement propres ; posa le tout au milieu des factures et dans cette vieille odeur d’huile de vidange. Peut-être, pas de vidange, après tout ?

— T’es sorti, alors ?

— Oui, dit Serge, c’est fini.

— Et tu vas faire quoi ?

— Rien.

Franck versa le scotch, croisa un regard de suicidé.

— Il me faut une caisse, Franck. Juste pour une nuit. Après, il faudra la brûler et les papiers allant avec. Mais ça, je m’en chargerai.

Les mains décharnées de Franck saisirent le bord de la table en bois blanc et le regard sortant des orbites creuses s’éteignit un peu plus encore.

— Fais pas ça, Serge. Tu vas les rendre fous.

— J’abattrai les fous.

— Putain de bordel de merde. Serge...

— Oui ?

— Fais pas ça.

— Tu te répètes, Franck, non ? Tu ne sais même pas ce que je veux faire.

— Ça t’a rendu cinglé la ratière, hein ? C’est ça ? J’sais pas moi, va te reposer en montagne, rengracie, merde.

— J’irai, en effet, me reposer à la montagne, Franck. Il n’y a aucun doute là-dessus. J’étais seul, en tôle. Et le petit commerce continue.

— J’ai dix plaques, là, essaya encore Franck. Prends-les et casse-toi. Laisse courir ces ensuqués.

— Y a rien qui court du tout, Franck. Garde ton blé.

Et c’était à Franck de se trouver devant un mur de béton infranchissable. Franck était du genre désespéré et avait devant lui plus désespéré encore. Il se demanda s’il ne préférait pas son cancer des os au cancer qui bouffait la tête de Serge.

Serge but un peu de scotch, grimaça, alla au robinet qui fuyait, ajouta de l’eau qu’il trouva tiède.

— J’ai une baraque dans les Alpes ; un vieux chalet tout ce qu’il y a d’authentique, dit Franck. C’est Sarah qui voulait ça ; je n’y vais jamais. Les clés sont dans un café de Beaufort. On t’indiquera. Prends ce blé et va là-bas, Serge. C’est tellement mieux.

Et Franck croisa de nouveau ce regard insupportable.

— La caisse, Franck, dit la bouche en dessous du regard insupportable. S’il te plaît.

Las, Franck se leva en se mettant à réciter des « putain... putain » à n’en plus finir.

*

Sarah était morte à vingt-trois ans. Descendue par un flic alors qu’elle passait sur le trottoir devant une banque hold-upée. Ce jour-là, Franck avait vu sa vie basculer et s’était mis dans la carambouille. Le cancer était apparu six mois plus tard.

— Si on se résume, ça revient à ça, dit Serge tout haut dans la vieille R 5 Alpine qui roulait sur la nationale dans la nuit, vers Chartres. Il avait mis le.45 par terre sur la moquette et n’avait aucune envie d’une autoroute à péage.

Le « truc », Serge n’avait jamais appelé ça autrement, était après Chartres. On prenait la route de Nogent-le-Rotrou et ensuite, après Courville-sur-Eure, on s’égarait dans la campagne. Serge songeait au nombre de fois où il avait fait ce trajet pendant cinq ans.

Avant de tomber.

Presque minuit, maintenant, et Schiagi, lui, n’était pas tombé. Continuait à fumer des Flor de la Isabela en série, à s’occuper activement du réseau de call-girls le plus réussi du monde.

« — Tu protèges les plus belles putes de tout l’Ouest, mon petit Serge », avait l’habitude de ricaner Schiagi.

Il y avait aussi les jeux clandestins sous couvert de parties de chasse, là, au « truc », mais aussi en Alsace et en Sologne ; d’autres combines, aussi, que Serge soupçonnait, mais ne connaissait pas. Soupçonnait seulement.

Aux gens de l’Inspection Générale de la Police Nationale, pas plus qu’au juge d’instruction et lors de son procès, Serge n’avait soufflé mot de Schiagi ; avait juste largué le nom du comptable véreux par l’intermédiaire duquel, ce jour-là, la fois où il s’était fait pincer, Schiagi l’arrosait.

On avait retrouvé le corps du comptable en question, très gonflé et odorant, contre une écluse du barrage de Port-Villez, sur la Seine, juste avant Vernon. C’était un corps qui était remonté, finalement. Serge avait très bien compris : cette découverte avait été faite deux jours avant son procès.

Les essuie-glaces continuaient mécaniquement de faire leur besogne pendant que la R 5 aux freins épuisés traversait des villages tellement endormis qu’on les aurait crus morts.

Puis, ce fut le « truc », la baraque à Schiagi. Ce soir, un jeudi, Schiagi ferait relâche, comme d’habitude. Le jour où une ou deux putes s’occupaient du corps trop vieux de Schiagi. C’était ça qui faisait du bien à Serge : que Schiagi soit vieux. Le point faible de Schiagi c’était les Noires très jeunes. Par deux, autant que possible.

La haine très blanche se cristallisa en un bloc lisse dans la tête de Serge tandis que les phares jaunes de la R 5 illuminaient la grille. Serge décida de faire les appels de phares habituels, et les lumières dans les arbres s’allumèrent d’un coup, éclairant tout en blanc. Un beau blanc crémeux. Ce soir, il y avait du blanc partout.

De la lumière dans le « truc », espèce de château de merde néogothique. La porte qui s’ouvre, à cent mètres, au bout de l’allée et une silhouette qui s’avance dans le vent, armée d’un pébroque.

Serge prit le.45 reposant sur la moquette usée, l’arma en se disant qu’il ne voyait pas qui ce pouvait être d’autre que le Corse.

Pas de chiens, à cause de la peur panique de Schiagi pour les bêtes, quelles qu’elles soient. Sans doute parce que Schiagi, lui, était une bête, et Serge regardait le Corse approcher. Avec son parapluie, en pleine nuit, près de minuit, Serge jugea le Corse ridicule et cela lui fit un bien immense.

Le parapluie du Corse fut retourné par le vent dans la lumière jaune des phares. C’était tellement ridicule que peut-être un vague sourire naquit sur le visage de Serge. De toute façon, le problème, ce n’était pas le Corse, pas plus d’ailleurs que Schiagi lui-même.

Non. Le seul vrai problème se nommait Tranh Nguyen Ngoc, attaché à son maître comme caniche à bourgeoise. Sans doute, du reste, pas Tranh lui-même, mais la peur que Serge avait de Tranh. La peur, et ce qui allait avec. Sinon, l’autre porte-flingue de Schiagi, le Corse ridicule en train de se débattre avec son parapluie dans la lumière des phares, vraiment, Serge n’en avait rien à cirer. Tranh, c’était bien autre chose.

Le Corse en termina avec son parapluie et Serge sortit de la R 5. Le.45, prêt à tirer, Serge l’avait caché derrière son dos.

— Merde. Je croyais que c’était Tranh qui revenait !

Il y avait vraiment beaucoup de vent dans la nuit.

— Oh, merde, c’est le flic pourri, reconnut le Corse. Tu t’es arraché de ratière, flic ? Le mieux, c’est que tu te casses ; je ne crois pas que Schiagi ait envie de te voir dans les parages. Tu me suis ?

Avec l’accent traînant inimitable.

— Où est Tranh ?

— Tranh ? Il est à Paname. Tire-toi, petit pote.

— C’est triste qu’il ne soit pas là, Tranh, dit Serge qui n’en était pas sûr du tout, mais qui avait décidé de prendre un ton de lamentation. Un si bon ami, c’est dommage. Tu ouvres ?

— Casse-toi, répéta le Corse. D’ailleurs, je me les gèle.

De part et d’autre du portail en fer forgé, ça pouvait durer longtemps et Serge, maintenant, avait froid aux oreilles.

— Mais c’est peut-être vrai qu’au fond, et c’est le cas de le dire, t’aimes beaucoup Tranh. Après tout, ça se peut.

Et le Corse hurla de rire. Ajouta :

— Tranh t’apportait des oranges quand t’étais en ratière, c’est ça ?

Serge montra le.45, visant le sexe du Corse.

— J’ai faim et soif, Corsico. Je crois que Schiagi me doit bien un sandwich, non ?

— Merde, le flic pourri est chargé, les gars, dit le Corse en ne s’adressant à personne.

— Si tu fais autre chose que sortir les clés, Corsico, tu deviens de la viande. Et de la viande pas mangeable.

— Tu tirerais pas. T’es trop couille. Je te le répète : casse-toi.

Serge choisit l’épaule gauche, croyant se souvenir que le Corse était droitier. Il y eut le recul gras et lourd du.45 et la veste du Corse et le contenu de la veste furent déchiquetés. Le bruit fut habituel, le Corse partit en arrière mais resta debout. Une belle nature, quand même, sous l’impact du.45 à dix mètres.

En outre, il ne cria même pas, dit juste :

— Oh ! le pédé !, et envisagea de sortir un flingue à son tour.

— Après, c’est la rotule, Corse. Tu ouvres ?

Avec le vent, personne ne pouvait entendre le bruit d’une nouvelle déflagration, se disait Serge qui préférait tuer le Corse après que celui-ci aurait ouvert le portail. Pour éviter de la gymnastique vraiment superflue.

— Je t’ouvre, flic. Je ne te dis pas ce que ça va te coûter.

Serge se garda bien de lui exposer à quel point il était con. Le Corse sortit un trousseau, disant qu’il était sonné, et du sang brillait sur son costume.

— Tu devrais te faire soigner en vitesse, Corse.

Le Corse ouvrit le portail, le délourda, le déportailla. Et dans les phares de la R 5 aux freins pourris, Serge tira le Corse en pleine tête, exactement dans l’œil. Cela lui fit beaucoup de bien. A côté du corps projeté en arrière, gisait le pébroque dérisoire. Il porta le parapluie dans la R5 sans trop savoir pourquoi et tira un corps à la tête éclatée sur la pelouse, à droite. Il ne voyait pas pourquoi il aurait salopé ses roues en passant sur ce corps.

Le Corse avait un beau Walther P. 4, la version au canon un peu raccourcie du célèbre P. 38 Huit coups en 9 mm parabellum. Belle chose.

Puis, Serge remonta en voiture et roula jusqu’au terre-plein devant la maison. Il y avait une Golf décapotable.

— Vraiment pas un problème, dit-il tout haut en repoussant doucement la portière de la R 5.

Il pensait au Corse. Mais Tranh, c’était autre chose...

Serge entra dans le grand hall qu’il avait toujours trouvé de mauvais goût. Le Colt pesait agréablement dans sa main. Il estimait Schiagi occupé dans le petit salon de droite. Les putes du jeudi, c’était dans le petit salon de droite, et il n’y avait pas de raison pour que Schiagi ait changé ses habitudes. Il s’y rendit, ouvrit la porte et Schiagi ne le vit pas d’abord, très occupé avec la jeune Noire nue qui, accroupie devant lui, paraissait travailler son sexe avec sa bouche. L’autre Noire, nue aussi, dansait devant le feu. Serge jugea que celle-ci, avec les pointes des seins et les lèvres peintes couleur argent, n’avait pas quinze ans. Et un très beau corps mince dansant sur une musique muette devant le feu s’éteignant dans la cheminée.

— Ce que c’est romantique, dit Serge.

— Ah, c’est toi ? Attends une seconde, je crois bien que je vais éclater dans sa salope de bouche. Y a pas, ça vient. C’est Anouar qui l’a trouvée.

Serge ne savait pas ce qu’il devait admirer le plus, du sang-froid absolu de Schiagi, de l’autre qui continuait sa danse sans musique ou bien du reste.

— Tu viens pour me descendre ? demanda encore Schiagi, qui voyait très bien le Colt dans la main de Serge. Je crois que le nom de celle qui danse c’est Nadège. Ridicule, hein ? Y a pas, cette salope va me faire éclater. Pourquoi tu ne la baises pas ? T’aimes les pointes en argent ? C’est une trouvaille, non ? Y a pas d’entourloupe, hein, Serge, je t’assure. Tu te la sautes. Pas de problème.

Serge alluma une cigarette, après s’être fouillé les poches d’une seule main.

— Dis-leur de se casser, fit Serge.

— Déconne pas. En ratière, ça a dû te manquer.

— Je me masturbais dix-sept fois par jour, Schiagi, aucun problème.

— C’est pas pareil, dit Schiagi qui s’interrompit.

Puis il se releva, remonta sa braguette, bouscula la fille encore agenouillée.

— Vous rentrez, les filles. Ça ira pour ce soir. Il n’a pas l’air de vouloir baiser, mon pote. Parce que c’est mon pote, pas vrai ? Où est le Corsico ?

Les deux filles se regardaient, les regardaient. Puis, elles durent se dire que, justement, ça ne les regardait pas. La Golf décapotable, ça devait être à elles.

— J’ai faim, dit Serge.

— Moi aussi, je me mettrais bien un petit morceau. Tu peux pas remballer ton flingue, Serge ?

— Non. J’ai réglé le Corsico, Schiagi. C’est malheureux pour toi que Tranh ne soit pas là.

— Il va bientôt rappliquer, dit Schiagi d’un air rusé.

— C’est pourquoi il convient d’agir vite. Peut-être que je vais te descendre, et ensuite, l’attendre. Sait-on jamais ?

— Tu veux quoi, Serge ? Du blé ?

— Notamment, répondit Serge, notamment. Tu vois, Schiagi, il n’y avait aucune raison que je tombe tout seul et que tu continues à trafiquer paisiblement tes plans craignos. C’est Tranh qui a réglé ce pauvre comptable ?

Un bruit de démarreur à peine perceptible dans le bruit du vent : les deux jolies putes noires levaient l’ancre et le regard de Schiagi vacilla un peu. Un regard que Serge jugea bleu et sale.

— Tu veux quoi, merde ? Te venger ?

— Peut-être bien que ça s’appelle comme ça.

— Eh bien, vas-y, descends-moi et qu’on n’en cause plus. Tu sais, à mon âge... De toute façon, Tranh te découpera en morceaux. Et ça durera des heures, Serge ; je sais, je l’ai déjà vu opérer. A Milan, en 81, je crois bien. Le type a mis plus de trente heures à crever. Tu te rends compte ? Tranh allait faire une ou deux heures de sieste, prenait un café, recommençait, le type se remettait à hurler pendant deux ou trois heures. Nous, on jouait au poker pendant ce temps-là, dans la pièce à côté. Tu te rends compte ? Non, mais est-ce que tu te rends bien compte ?

— Tu vas me préparer à dîner et ensuite, tu vas ouvrir ton coffre.

— Ah bon ? Mais tu es fou, Serge, mon vieux. Je suis d’accord pour te donner un peu de blé, mais là, non, tu rigoles... Non ? Tu crois que je vais me laisser faire ?

— Oui. Sinon, je vais être obligé de te tirer une balle dans le genou. Et c’est à quatre pattes que tu iras ouvrir ton coffre, Schiagi. Et c’est toi qui auras vraiment très mal.

Schiagi observa le regard vert et mort de Serge, décida que le mieux était d’éviter un tel regard.

— T’es pas jouasse qu’on ne se soit pas occupé de toi quand t’étais en cabane. C’est ça ? essaya encore Schiagi.

— Parmi d’autres choses. La liste est tellement longue.

Schiagi demeurait sagement à cinq mètres de Serge, comprenant que c’était le mieux pour lui.

— Trente plaques demain matin, dit encore Schiagi. Où tu veux. C’est Tranh lui-même qui...

Serge alla à Schiagi et le canon du Colt frappa Schiagi en plein milieu du nez. Quelque chose céda et du sang gicla ; Schiagi cria, aussi.

— On a assez bavardé et je dînerai plus tard, finalement. Passe devant.

— Tu n’aurais pas dû me frapper, Serge, dit Schiagi au milieu du sang qui pissait de son nez.

Serge le frappa en pleine bouche, cette fois, et Schiagi partit en arrière, faillit s’étaler dans le feu.

— Ça va bientôt ressembler à une mise à mort, dit Serge.

Il fonça sur Schiagi, sur le visage tuméfié de Schiagi, prit le bras de Schiagi et le tordit jusqu’à ce qu’il casse. Le bruit de ce craquement de l’épaule fit beaucoup de bien à Serge.

Hurlement.

— Je ne suis pas assez patient pour y mettre trente heures, mais je vais vraiment te désosser. On y va ?

— Cent plaques, dit encore Schiagi.

Et Serge frappa l’épaule brisée avec la crosse du Colt. Ensuite, Schiagi alla à son bureau en pleurant et ouvrit son coffre. Fit un geste, malgré toute sa douleur : un geste pour arracher du coffre un flingue et Serge ne voyait pas qu’il en pût être autrement. Il tira de rang trois cartouches du Colt, visant la tête. Aussi, la tête éclata-t-elle sous deux impacts. La troisième cartouche fut tirée en pure perte, parce que la balle alla se ficher dans le mur. Des matières diverses se pulvérisèrent un peu partout.

Serge contempla la moquette foutue et le coffre ouvert, mécontent de n’avoir pas de gants. Mais il avait horreur de tirer avec des gants. Sang partout et odeur de nitrocellulose.

— Je suis en train de commencer le massacre, observa Serge à voix haute, atrocement calme en lui-même. Puis :

— Eh bien voilà. J’ai dessoudé cette ordure.

Il vida, peu après, le contenu complet du coffre dans une valise qu’il alla chercher au premier étage.

Il estima ensuite que, depuis l’heure de sa libération, il avait beaucoup travaillé.

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CHAPITRE III

 

Serge Bigueur laissa tout allumé, jeta la valise à l’arrière de la R 5, une belle valise en cuir de chez Lancel aux initiales de Schiagi. Sauf que du prénom de Schiagi, il était incapable de se souvenir. Il roula jusqu’à Chartres à 80, au beau milieu d’une nature gavée de pluie et de nuit.

Avant Courville-sur-Eure, il croisa une Mercedes et fut certain que c’était Tranh.

Tranh lui-même, au fond, n’était pas un problème, mais la peur que Serge avait de Tranh, certainement. C’était cette peur qu’il s’agissait de briser. Le Corse, ça ne représentait rien ; éliminé comme d’un trait de plume, celui-là. Tranh, c’était autre chose.

Tranh avait douze ans quand, en plein milieu d’une belle affaire de trafic de piastres, Schiagi l’avait ramassé sur un trottoir de Hanoï, lui avait donné à manger, l’avait quand même un peu prostitué parce que Schiagi était comme ça : il ne pouvait pas s’en empêcher. Apparemment, cette curieuse éducation avait été assez efficace pour faire de Tranh un personnage cruel, indifférent à tout, sauf à la volonté et aux caprices de Schiagi. Quand il s’agissait de terroriser quelqu’un, et cela arrivait assez souvent à Schiagi d’avoir besoin de terroriser quelqu’un, Tranh Nguyen Ngoc se mettait à l’œuvre. En général, il se contentait de montrer une photo où on le voyait, lui, Tranh, en train de torturer un type abominablement. Un type accroché à un croc de boucher. Tranh avouait être très content de cette photo et de l’effet qu’elle faisait.

— C’est vraiment moi, assurait-il au cas où on n’aurait pas bien compris.

La R 5 traversa Chartres endormie, et Serge estima qu’il pouvait très bien prendre l’autoroute.

— Descendu ces deux gros cons, dit-il tout haut, juste après le péage.

Et il pensait à Tranh en essayant de tout faire pour ne pas y penser, justement. Peut-être que Tranh ne ferait rien ?

Franck habitait une espèce de villa pouilleuse dans Nanterre et y vivait avec lui-même, définitivement et sans désir de retour. La maison avait les murs recouverts de photographies de sa femme morte. Et Dieu que Sarah avait été belle et joie de vivre et sourire sans arrêt.

Franck vint délourder, en pyjama de coton bleu et blanc à rayures, tira pratiquement à l’intérieur Serge et la valise de Serge, en se frottant des yeux pleins de sommeil. La valise de Serge qui était aussi la valise de Schiagi ou, plutôt, qui l’avait été.

Serge entra dans le living qui puait la crasse et le renfermé, s’affala dans un fauteuil prétentieux, entre une pile de journaux de toutes sortes et une toile cirée rouge sur une table dépourvue de style.

Franck regarda la valise, regarda sa montre, transporta sa maigreur dans une cuisine que Serge savait dégueulasse et revint avec une bouteille de cognac à moitié pleine.

— Cette valoche ?

— Le contenu du coffre de Schiagi, répondit Serge.

— Hein ? Et Tranh ?

— Etait pas là. Ai juste descendu le Corse et Schiagi lui-même.

— Hein ? répéta Franck, qui frissonna de toute sa maigreur dans son pyjama triste. Hein ? Tu as fait quoi ?

— Descendu le Corse et Schiagi.

Franck le regarda avec horreur. Et puis, son regard glissa vers la valise et Serge secoua la tête.

— Tu as descendu le Corse et Schiagi !

Ça paraissait mettre Franck dans un état mitigé ; entre la psychose et l’hystérie.

— Tu mets un peu de musique, Franck ?

Cette fois, Franck fut certain qu’il avait affaire à un vrai fou.

— De la musique ?

— S’il te plaît, Franck.

Serge sortit le Walther P 4 du Corse et le canon se trouva pointé en direction de la tête de Franck.

— Pourquoi tu fais ça, Serge ? Pourquoi tu me braques ?

— Parce que tu crèves d’envie du contenu de cette valoche.

— Mais t’es marteau ? Tu veux quoi, finalement ?

— Il y a beaucoup de blé, là-dedans, Franck.

— Je m’en doute, disait maintenant Franck qui regardait le canon du Walther suivre tous ses mouvements.

Enfin, s’il avait eu des mouvements, vu la façon dont le regard de Serge par-dessus le Walther le paralysait.

— Tous coupables, ricana Serge d’un rire absolument désincarné.

— Quoi ?

— Mets de la musique, Franck, maintenant.

La terreur montait s’installer dans la cervelle de Franck et Serge voyait cette terreur s’élever, comme si un monte-charge particulier la hissait jusqu’à la tête de Franck.

— Quoi, comme musique ?

— Du Wagner, bien entendu, répondit Serge. Et à pleins tuyaux. A en réveiller les voisins.

— Il n’y a pas de voisins, tu sais bien. Ou alors, très loin.

Franck mentait et Serge voyait bien qu’il mentait parce qu’il avait peur.

— Tu peux rester ici tant que tu veux ; tu peux t’installer au poil, y a pas de doute. Ce serait bien plus simple.

— Tu ne sais pas ce qui est simple, dit encore Serge.

Wagner hurlait. Serge tua Franck à la cinquante-troisième mesure de la chevauchée des Walkyries. Il n’omit pas de ramasser la cartouche éjectée, se mit à trembler de tous ses os, reprit la valise et retourna à la vieille R 5 Turbo.

*

Il abandonna la voiture devant une station d’autobus place Pereire, et s’en fut à pied avec sa valise. Une bouche d’égout qui passait recueillit la douille de 9 mm parabellum. Katz n’habitait pas bien loin et le tremblement de Serge s’était calmé.

Le fantôme que se sentait être Serge retrouva dans sa poche la clé, l’enfonça sous le tableau de code et la porte s’ouvrit.

L’autre clé allait donc très bien ouvrir la porte de l’appartement de Katz. Pendant que l’ascenseur montait jusqu’au cinquième, Serge relut la plaque de cuivre :

Docteur C. Wanderetz, pédiatrie, ancien interne, 5 e étage.

Serge ne savait pas pourquoi tout le monde appelait Katz cette fille brune qui n’avait pas trente ans et se mouillait jusqu’aux yeux dans d’incroyables histoires de mœurs inavouables, allant du sado-masochisme jusqu’au détournement de mineurs des deux sexes. Elle faisait ça dans les banlieues ouvrières et reprenait ensuite sa 205 GTI pour aller exercer dans un hôpital du XVe arrondissement le matin, à son cabinet l’après-midi.

Katz aussi, il l’avait coupablement épargnée quand ils lui étaient tombés dessus en flag, alors qu’elle tripotait une petite fille de treize ans dans une rue de Romainville vers une heure du matin. Katz avait laissé deux mille balles aux parents algériens qui n’étaient évidemment pas au courant, et qui auraient bien réexpédié leur fille pour continuer à recevoir la manne. Son collègue à lui, Serge, avait pudiquement détourné les yeux et pris cinq cents balles. Serge était allé se livrer à des caprices sexuels avec Katz au Novotel de Marne-la-Vallée trois jours plus tard.

« C’était un moment abject », se dit-il quand l’ascenseur s’arrêta.

Continuer : partie 2 sur 6