Rendez-vous à l'aveugle (French Edition)

Anne-Sophie Loriot · Chapitre 4 sur 91

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Rendez-vous à l'aveugle (French Edition)

Chapitre 3

 

Les enfants sont enfin couchés, non sans mal ; les soirs de pleine lune, c’est toujours plus difficile, je suis moi-même sensible à ce phénomène. J’ai cherché le doudou d’Alanna pendant une vingtaine de minutes, pour le retrouver par terre dans les toilettes ; j’ai dû faire le juge dans la chambre des garçons pour que la veilleuse reste sur la couleur rouge et non la bleue. Kilian et Bryan disent qu’ils ont plus froid quand c’est le bleu qui est allumé. Henry et Ruben pensent qu’ils rêvent mieux en bleu. Après avoir écouté les doléances de chacun, j’ai tranché. Ce sera violet ! C’est psychologique bien sûr, mais si ça leur permet de mieux dormir… On teste le violet pour cette nuit et on avisera demain.

Les plus petits enfin couchés à 20 h, j’en profite pour avoir une discussion plutôt constructive avec Yannis et Lumière concernant l’utilisation à mon insu de mon smartphone et des conséquences de leur bêtise : privation de PlayStation pendant une semaine et, à la place, ils devront lire une histoire aux petits, avant le coucher. C’est un peu comme si je leur avais coupé les deux bras, ils ne sont vraiment pas enchantés à l’idée de faire la lecture « aux bébés » comme ils les appellent, mais ce n’est pas grave. Et bizarrement, ce soir, ils sont allés dans leur chambre sans négociation de peur que je rajoute quelques jours de plus à leur punition.

Je suis enfin tranquillement installée dans la salle commune, je m’apprête à faire mes transmissions, quand mon téléphone vibre. Un message de mon frère qui me remercie pour l’organisation et me confirme qu’il a passé une excellente soirée, et ce, grâce à moi.

Qu’est-ce que je ne ferais pas pour mon frère adoré ? En même temps, je n’arrive pas à expliquer ce besoin viscéral que j’ai de vouloir aider les autres. C’est une façon un peu sournoise de dire que j’adore me mêler de tout !!! Eliott, mon petit frère, semble enfin s’être décidé à retourner sur le marché des cœurs à prendre. Il a vaguement mentionné qu’il avait rencontré une fille. Il ne m’en fallait pas plus pour prendre le contrôle. J’ai voulu l’aider, enfin, parfois il faut aussi savoir forcer un peu le destin. Alors quand il a proposé de l’inviter, j’ai tout de suite pensé à la cabane familiale sur la plage. C’est un endroit idéal pour impressionner une fille, un petit apéritif, les pieds dans le sable, les yeux rivés vers l’océan en attendant le coucher du soleil. Tous les ingrédients sont réunis pour une soirée romantique, et c’est justement ce qu’il faut à Eliott, lui qui est un amoureux de l’amour et célibataire depuis bien trop longtemps.

Heureusement que la cabane ne peut pas parler… Elle en a vu des rendez-vous galants, qui ne se sont pas forcément tous très bien terminés, d’ailleurs… Cette cabane se transmet de génération en génération ; mes arrière-grands-parents en sont devenus les heureux propriétaires en 1973. Avant cela, ils avaient dû attendre patiemment que leur nom arrive enfin au sommet d’une longue liste d’attente.

Leur histoire remonte à l’année 1910 où pour la première fois des habitants obtiennent l’autorisation d’installer de modestes baraquements face à la mer. Pas forcément pour s’y baigner, mais plutôt pour y entreposer leur matériel de pêche ou de navigation. Au fil des années, leur nombre augmente régulièrement. Mais à l’après-guerre, c’est un véritable village qui se construit six mois de l’année le long du littoral havrais, regroupant jusqu’à plus de 2 200 cabanes au début des années 1970, avant de décroître petit à petit.

Au début des années 1990, certains élus ne voulaient plus en entendre parler. Le nouveau plan d’urbanisme ne voulait plus de ses cabanes blanches installées sur les galets, de façon plus ou moins organisée. Mais les « cabanistes » ont fait front et ont gagné la bataille. C’est la municipalité qui a repris la gestion du parc. Il en reste uniquement cinq cents. Les cabanes sont réparties en quatre petits villages, avec des dimensions standardisées identiques pour tout le monde. Et, petit à petit, leur nombre a augmenté jusqu’à 806 aujourd’hui. Elles sont montées au printemps et démontées à l’automne selon un calendrier précis qui rythme la vie du littoral. Les cabanes sont aujourd’hui plus que jamais l’un des symboles de la plage du Havre, y avoir un rendez-vous galant est le top du top du romantisme havrais. Secrètement, c’est le type de rendez-vous que j’aimerais avoir si j’avais un amoureux.

Ma vie sentimentale ressemble à l’électrocardiogramme d’un coureur : mon cœur bat, il est actif mais reste stable, pas de pic d’intensité. Quand on court, nos battements sont stables et constants, mais à la fin on fatigue un peu. Alors, à défaut d’en profiter moi-même, je fais bénéficier les autres de mes talents d’organisatrice de soirée romantique, enfin, surtout mon frère.

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