Requiem pour la classe moyenne

Aurélien Delsaux · Chapitre 2 sur 7

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Requiem pour la classe moyenne

I know that my Redeemer liveth

I KNOW THAT

MY REDEEMER LIVETH

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Le jour montait et la musique de Gardiner faisait briller pour moi seul le triomphe de ses cuivres et la majesté de voix étrangères. Je peinais à ouvrir un pot de confiture de prunes.

Aucune espérance n’habitait ma maison. Je ne croyais plus à aucune promesse, je ne croyais plus en rien, depuis longtemps. Dans l’aube de cette année neuve, j’étais convaincu que là résidait ma force.

*

Les enfants étaient nerveux. Laetitia entrait en terminale, Félix en sixième, une année importante, sinon essentielle, commençait pour eux. Ils ne finirent pas leurs céréales, ils ne voulurent aucun des jus de fruits que je leur proposai d’entamer. Ni pomme, ni banane, ni abricot, ni mangue.

J’aurais aimé que nous ayons un rituel de rentrée auquel nous tenir, des gestes particuliers pour célébrer ce jour spécial, en ce matin pour eux plein d’avenir. J’y avais suppléé par une table surabondante, avec jus, pain grillé, céréales, jambon et fromage, œufs brouillés, fruits variés. Les viennoiseries étaient consacrées à nos dimanches, il y avait là déjà beaucoup trop. Jamais nous n’aurions le temps de tout ingurgiter.

À la radio, un chroniqueur listait les défis qui, cet automne-là, attendaient le gouvernement et le président, dans la perspective des élections. Laetitia était devenue une très belle jeune femme, je m’en rendais compte ma tasse de café en main. Le visage de Félix, en comparaison, avait encore toute la grâce innocente de l’enfance.

Pour ne pas laisser la mélancolie me poisser davantage, je me préparai une tartine beurre salé-miel d’acacia.

J’eus peur que Blanche ne me reprochât devant eux, par sous-entendus, ma passivité nocturne. Je préparais ma défense, des répliques occupaient mon esprit.

J’ai coupé notre abonnement au Monde, annonça-t-elle soudain.

Comment était-ce possible. Je crus d’abord qu’elle me parlait du monde réel. À quoi rimait cette étrange punition. Était-ce sa façon de se venger de ma pusillanimité. J’en oubliai ensuite de lui demander les raisons de son choix, de ses choix nouveaux : renoncer aux articles réservés aux abonnés, désirer se faire défoncer dans son sommeil.

Tout, peut-être, depuis l’origine des temps, était fixé dans l’univers – comme la mort de mon chanteur préféré.

Je m’étais parfaitement rasé, mais elle ne m’embrassa pas.

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Au labo, l’ordinateur afficha la liste des tâches de notre équipe pour la journée. Je la parcourus négligemment, sans être outre mesure effrayé par sa longueur, persuadé que, comme avant, nous y arriverions.

Les collègues racontaient leurs vacances et je distribuais les premières missions : un trek au Népal, des vérifications d’usage, une full moon party à Bali, un safari-pêche en Écosse, l’administration des doses, des cases électroniques à cocher, un escape game à Berlin, tout le protocole à suivre. Une dizaine de volontaires rémunérés attendaient déjà, répartis dans les petites salles, torse nu. Les contrôles étaient en cours d’exécution, nous pourrions bientôt procéder aux petites injections matinales.

Je commençais mes journées par de rapides consultations, je reprenais les tensions, je vérifiais les analyses sanguines, et puis j’injectais. À la suite de quoi j’ajoutais mon rapport au dossier de chacun, confirmant toujours les résultats auxquels mes collègues étaient parvenus, avant que d’autres confirmassent à leur tour mes remarques. L’après-midi, j’étais chargé, en fonction des dernières conclusions, d’organiser, d’un point de vue strictement matériel, la suite du processus ou les essais suivants.

Ça fonctionnait très bien. Personne ne s’était encore plaint de mon travail.

Dans sa forme, c’était un travail un peu humiliant pour un médecin, une routine d’usine. Nous en étions conscients, nous ne nous disions plus médecins depuis longtemps, nous nous disions, au mieux, fiers de travailler pour le labo.

D’abord ne pas nuire – comme tous les autres, nous avions juré, et nous n’avions pas vraiment trahi. Les tests auxquels nous procédions avaient pour but que telle nouvelle molécule, tel nouveau remède eût pour un minimum de gens un minimum d’effets secondaires. Que le labo eût été dernièrement racheté par une société chinoise cotée en Bourse ne nous concernait pas, notre train-train n’en contribuait pas moins au progrès de la médecine universelle.

*

En gagnant le couloir, je rallumai mon portable. L’avalanche de notifications se mit à dévaler.

Fut émise une longue série de tintements aigus, un interminable ricanement. Comment paramétrer ça, réduire la machine au silence, lui inculquer du moins un minimum de respect, je n’avais jamais su.

La plupart des messages se voulaient consolants, sans jamais être dénués d’ironie. Nombreux étaient les faux encouragements, les fausses consolations. Il était évident que je n’avais pas un seul ami. Blanche avait des amis, je les avais depuis longtemps adoptés, nous les dénommions nos amis communs, mais ce n’étaient pas les miens. Me restaient des connaissances, que je connaissais fort peu.

Leurs formules ampoulées laissaient d’autant mieux transparaître leur piquante moquerie. Des cactus artistement emballés de plastique translucide, tels étaient leurs messages. Au prétexte de m’arracher un sourire, on me rappelait le jeune homme que je fus, en n’omettant jamais de mentionner ma voix de crécelle quand jadis j’interprétais ses tubes. On disait regretter l’auteur-compositeur dont je fus un fan fervent, tout en le traitant à demi-mot de robinet d’eau tiède. Moi qui avais le sentiment de perdre un grand frère imaginaire, cette ironie me blessait. J’aurais voulu qu’on respectât ma douleur.

Mes parents intitulèrent simplement CONDOLÉANCES !!! leur message dont la seule phrase était On t’embrasse fort !!!.

Je n’aimais pas ces triples points d’exclamation qui giclaient sur mon écran.

Ils ne s’inquiétèrent pas de savoir si la veille nous étions bien rentrés de Bretagne. Au-dessus de leur signature, ils avaient inséré trois émoticônes – des larmes, une clef de sol, un arc-en-ciel. Je regardai l’alignement de ces trois petites images comme un rébus, longtemps. L’arc-en-ciel n’avait pour moi aucun sens, pourquoi un arc-en-ciel – qui aurait pu m’expliquer ça.

Dans le couloir, derrière moi, les collègues riaient. Il était temps de me mettre au travail.

*

Ça ne va pas faire mal ? me demanda le premier. Il me parut un peu sonné, je consultai dans son dossier d’admission ses résultats d’analyse, jusque-là tout allait bien pour lui. Je pris le temps de le rassurer. Je disais Ne vous inquiétez pas ou Vous êtes entre de bonnes mains. Je souriais, je prenais un ton un peu jovial.

Sous l’effet du stress, il se mit à me faire des confidences. J’eus droit au récit de sa rencontre avec une certaine Nathalie. C’était à une convention Star Wars. Aujourd’hui, elle était assistante manucure en CDD. Lui complétait son RSA avec ce genre de combines – c’était sa première fois au labo. Je lui demandai de s’allonger, et il continua de parler. Je le prévins que j’allais piquer, il était parti pour me raconter tout, j’enfonçai l’aiguille sous sa peau.

Nos cobayes étaient en général des êtres assez marqués par la vie. On sentait une certaine lassitude sur leurs visages. Ils n’étaient ni suicidaires ni dépressifs – ceux-là on les écartait d’office. Ils n’étaient pas plus courageux que la moyenne, ils avaient tout simplement besoin d’argent.

Aucun d’eux ne me parut jamais habillé comme un pauvre. À notre époque, les gens de condition modeste font des efforts pour paraître sous leur meilleur jour, tandis que certains riches s’habillent en friperie ou se laissent aller – reconnaître un pauvre n’est plus si simple.

J’ignorais le montant de leur rémunération ou de leur dédommagement – j’en ignorais aussi le terme officiel.

Eux ne savaient rien du but des recherches effectuées grâce à eux. Et nous non plus, au sens où le hasard contribue toujours, de la plus étonnante façon, aux possibles grandes découvertes. En cherchant la formule d’un médicament révolutionnaire contre une forme de chiasse mortelle, on pouvait tout à fait en arriver à produire une pilule contre la chute des cheveux.

Je n’avais jamais eu la mémoire des visages. Je regardai cet homme aux yeux fermés, le sommeil qui montait en lui adoucissait ses traits. Il me devenait moins étranger, il se mettait à ressembler à un de ces visages pleins de confiance et de santé qui rayonnaient dans ma vie. Je refermai doucement la porte.

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À la pause déjeuner, je préférai sortir. Il y avait quantité de restaurants dans les rues qui entouraient le labo – chinois, chilien, libanais, angolais, on avait l’embarras du choix. Pour honorer la mémoire de celui qui fut autrefois mon héros personnel et la personnalité préférée des Français plus de vingt années consécutives, j’optai pour un petit troquet à l’ancienne, avec une patronne de mauvaise humeur et des serveurs au verbe haut.

Je n’avais pas très faim, je pris un simple jambon-beurre. Je l’abandonnai dès les premières bouchées, les messages continuaient à pleuvoir.

À présent, ils se foutaient tous ouvertement de ma gueule. D’avoir aimé cette célébrité discrète et ses chansons mièvres. Ils me traitaient de chamallow, de bisounours. Était-ce ma faute si je n’aimais pas le hard-rock, si j’étais né après les punks. J’avais grandi dans ce lent reflux de marée qu’avaient été les années quatre-vingt, qui charrièrent de fréquentes odeurs de vase, mais offrirent aussi, en des instants fugaces, le charme étrange d’un lent crépuscule fluorescent.

Peut-être se vengeaient-ils sur moi de n’avoir aucune idole à pleurer, nulle chanson populaire qui remontât en eux. Bientôt me reviendrait tout un flot d’autres phrases par cœur apprises, devises et refrains, contes et légendes d’un pays disparu. Ceux-là qui moquaient mon ancienne admiration jalousaient ma mémoire. Il m’en restait pourtant si peu.

Cette fois, je les entendis s’esclaffer sans vergogne, comme au cinéma muet on rit d’avance au gag grossier d’une chute énorme. Un incommensurable dégoût m’avait saisi. Je recrachai discrètement un amas de mie beurrée et de cornichon.

Je réglai au comptoir et m’enfuis.

*

Je marchai sans savoir où j’allais. J’étais incapable de retourner travailler, je n’avais envie ni de parler ni de rendre des comptes. Je m’enterrai dans la plus proche station de métro.

Sur le quai, des écrans diffusaient régulièrement des portraits de la star disparue, des extraits de ses chansons, de clips, de concerts, ainsi que les hommages d’autres chanteurs, du président et de ministres, de personnalités et d’anonymes. Rares étaient les gens qui les regardaient, la plupart fixaient leur petit écran personnel. Ils ne partageaient pas ma peine, ils ne la voyaient pas. Comme s’ils étaient d’un autre pays et d’une autre enfance.

Je jugeai préférable de ne pas monter dans la rame. Je prenais de plus en plus rarement le métro. Je n’étais ni agoraphobe ni raciste – je suis normal. Je suis parfaitement démocrate et normal, me répétai-je. J’étais juste prudent.

En vérité, je ne craignais ni un attentat ni une agression. Je craignais plutôt une rencontre, un simple regard. Je craignais que, dans la masse des inconnus, dans notre promiscuité, un de ces étrangers furtivement croisés me regarde, me regarde vraiment. Il y avait peu de risques, ce genre de choses n’arrivait plus guère, me semblait-il, mais je n’aurais su comment réagir. Hors cadre familial et professionnel, je ne savais plus très bien comment entrer en contact avec un être humain.

L’escalator me reconduisit à l’air libre.

*

J’entrai dans un Monoprix pour acheter quelque chose, je ne savais pas encore quoi, quelque chose qui remplit et rassure. Dans le rayon des biscuits et des chocolats, rien ne me faisait très envie. Les photographies sur les emballages avaient tout de non contractuelles, qui projetaient en moi des envies boursouflées. Pour plus de sûreté, je me dirigeai au rayon des alcools.

Le choix me parut infini, mais je n’hésitai guère. Aux promesses exotiques de rhums ou de vodkas de supérette, je préférai un traditionnel et sûr champagne.

Sur le trottoir d’en face stationnait une de ces voitures électriques que j’empruntais occasionnellement. J’entrai dans le GPS le nom d’un grand bois où nous étions allés un dimanche nous promener en famille – il y avait des années de ça.

Je me retrouvai dans un petit bois, au bord d’une cité tranquille. Ce n’était pas ça, ce n’était pas ça du tout. J’y pris le premier bus qui arriva.

Quand je vis que je quittais les villes, quand je vis la route s’enfoncer dans une vraie forêt, je demandai l’arrêt suivant.

Je fus seul à descendre.

*

J’avançais sous des arbres de plus en plus hauts, mon champagne à la main. J’avais le souffle court, je transpirais. Je m’assis contre le large tronc d’un châtaignier, et, au saut du bouchon, des dizaines d’oiseaux silencieux s’envolèrent. Je buvais d’habitude fort raisonnablement, je ne savais d’où me venait cette brusque envie. Je m’inventais ma petite cérémonie funèbre.

Pour un deuil, d’aucuns auraient cherché quelque chose de moins festif et plus puissant que le champagne. Moi, je ne cherchais pas à assommer mon chagrin, mais, le frottant contre mes os, à raviver ma ferveur oubliée – ma passion d’autrefois pour le futur, pour tout ce qui devait avoir lieu : pour tout ce que j’avais cru voir advenir, pour tout ce que je n’étais pas devenu.

Rien ne se ralluma. Bien sûr, le champagne était tiède. À mi-bouteille, une timide euphorie me gagna, une toute petite fête de la mélancolie.

Me revenaient des images télévisuelles, génériques de dessins animés, reportages du 20 heures. Des murs chutaient, des tours, et mon adolescence gisait entre ces décombres, où l’on nous fit croire que l’histoire était terminée. Finies toutes les histoires, finis tous les problèmes. Ces promesses anciennes éclataient en moi, avec les milliers de bulles qui pétillaient dans ma bouche.

La Terre n’était que l’une de ces bulles, la Terre aussi exploserait.

Buvant au goulot, le cul par terre, la chemise débraillée, je me faisais rire, je me trouvais l’attitude d’un mauvais garçon. Oh, comme j’avais été sage, oh, comme nous étions bien élevés.

Les branches au-dessus de ma tête bougeaient en tous sens et se penchaient vers moi. C’étaient des dizaines de bras acclamant je ne savais quoi, venant me battre ou m’emporter dans les airs. Je me relevai en m’appuyant à l’arbre, je ne tenais pas bien debout. Je vidai le reste de la bouteille au pied du tronc pour apaiser la colère imaginaire de cette grande chose vivante.

J’espérais aussi que l’alcool versé désaltérerait mes ancêtres, tous ceux avant moi qui avaient rêvé cette vie que j’avais, de confort et de sécurité. Eux avaient connu le vrai malheur. Je n’avais pas le droit de me plaindre, je n’avais pas le droit d’être triste. Je ne pouvais pas les décevoir, je ne pouvais pas perdre. Je n’étais pas un perdant.

Dans l’ivresse, m’agrippant à l’écorce rugueuse, je répétai comme une formule magique, un sésame qui garderait fermé le gouffre, Je ne suis pas un perdant, Je ne suis pas un perdant. Puis je levai les yeux aux mille trouées bleues dans la ramée, la clarté violente m’éblouit.

Je lâchai la bouteille vide. Je me laissai retomber avec elle – je cédais avec volupté à l’attraction terrestre, j’acquiesçais à tout. Je m’entendis rire.

Je dormis sur les premières feuilles mortes et la terre par moi mouillée.

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Revenu dans Lyon, le jour abdiquait doucement, sa lumière ne glisserait bientôt plus qu’à hauteur d’homme. Effrayé, je ne voulus pas regarder l’heure.

Je retrouvai la place exacte où j’avais emprunté la voiture. Elle était restée libre, elle l’avait attendue. Quelle chance. J’avais sûrement moi aussi ma place, loin des sarcasmes et des doutes, loin de l’inquiétude et de la peine.

Arrivé au labo, je passai d’abord aux toilettes, j’arrosai mon visage d’eau froide et bus au robinet. Je séchai mes mains sous la soufflerie et les ultraviolets. Au miroir, les gouttes dessinaient sur ma face une constellation de larmes. Mon reflet les écrasa soigneusement, il effaça toute trace de mon désordre.

Mes plus proches collègues étaient partis. Je voulus voir vite fait notre directrice pour expliquer mon absence, je croisai sa secrétaire qui m’apprit qu’elle avait sauté dans un Ouigo pour se rendre à un rendez-vous super important avec la ministre.

Dans mon bureau, quelqu’un avait collé sur ma tablette un post-it marqué d’un numéro de dossier et de la mention URGENT ! en rouge. En plus de n’avoir pas accompli toutes mes tâches quotidiennes, j’avais donc omis de transmettre d’importants résultats. J’avais un vrai rôle à jouer, il ne fallait pas l’oublier.

Je me sentis vaguement coupable – de mon étonnante tristesse, de mon échappée sylvestre. Mais tout était encore réparable. Je rapporterais la tablette chez nous, je compléterais le dossier dans la soirée. Ce n’était certainement qu’une dizaine de chiffres à inscrire dans un tableur.

Par conscience professionnelle, j’allai rendre visite au monsieur de ce matin, que j’avais senti bien anxieux. S’il s’était trouvé mal, il resterait en observation pour la nuit. Malgré l’heure tardive, mon badge ouvrit sans difficulté l’accès au couloir. J’entendais tousser dans plusieurs chambres, mais quand j’entrai dans la sienne, le lit avait été refait, il n’y avait plus personne. Tout s’était une fois de plus bien passé, le monsieur était tranquillement rentré chez lui, ne me restait plus qu’à faire de même.

*

Lorsque, selon notre petite tradition, je toquai à notre porte, personne ne vint m’ouvrir. Je dus fouiller tout au fond de mon sac pour retrouver mes clefs. C’est moi, dis-je en entrant. Personne ne se manifesta, c’était curieux, il devait être près de vingt heures. Des doutes absurdes me piquaient. Était-ce la bonne porte, était-ce le bon immeuble. Étais-je la bonne personne, au bon endroit. Ayant reconnu notre range-chaussures blanc à quatre casiers, je m’avançai.

La cuisine était allumée, aucun son n’en sortait. Je m’avançai encore, comme un insecte que l’irrémédiable lumière attire.

Laetitia et Félix étaient assis en face de leur mère, ils avaient tous trois le visage fermé. À une autre époque, j’aurais d’abord imaginé quelque farce en préparation, quelque joyeux complot pour me faire une surprise. Ce soir-là, j’eus immédiatement peur de ce qui avait pu se produire – que leur rentrée ne se fût mal passée, que Blanche ne fût gravement malade, que quelqu’un d’autre ne fût mort.

Plus encore, j’eus peur qu’ils ne m’interrogent, qu’ils veuillent connaître ma journée, que ma tristesse se montre. Ils avaient des têtes d’implacables procureurs, qu’aurais-je pu leur raconter. Il était hors de question d’avouer mon ivresse, et tout mon malaise. J’étais encore attaché à mon honneur, à ma dignité, j’étais encore pour eux un époux et un père.

Je me tenais suant et silencieux dans ma propre maison, la vérité m’y gênait. J’aurais aimé avoir en cet instant précis le pouvoir d’abolir ce jour. Qu’on en revînt au petit-déjeuner, à la fin de la nuit, qu’on recommence, qu’on recommence tout.

Le plus probable était que Félix ou Laetitia venait, sans m’avoir attendu, de partager quelque chose d’important, voire de lourd. Laetitia avait peut-être annoncé à sa mère qu’elle était enceinte, ou vegan, ou lesbienne. Peut-être Félix s’était-il battu, peut-être s’était-il fait racketter, peut-être avait-il insulté un prof. À moins que l’un et l’autre n’eussent encore réclamé un nouveau téléphone. Le dernier iPhone était beaucoup trop cher et l’avortement, la seule solution. Je n’étais pas homophobe et pourrais me passer de rôti et de cantal. Nous porterions plainte ou écririons une lettre d’excuse.

Tout va bien ? demandai-je dans un grand sourire.

Blanche dit aux enfants d’aller dans leur chambre. Ils se levèrent aussitôt, et Laetitia se colla contre moi, tendrement. Je ne voulais pas qu’elle sentît trop ma transpiration ni mon chagrin, alors je la repoussai doucement et doucement lui dis Obéis à maman, ma chérie.

Je m’assis face à Blanche.

Tout va bien ? redemandai-je en vain.

Blanche ne savait vraisemblablement pas comment commencer. Le mot cancer clignotait en moi. J’aurais voulu lui prendre la main, mais elle gardait les siennes sous la table.

Elle prit une grande inspiration. Je crus qu’elle allait me quitter, réclamer une pause en m’annonçant qu’elle avait rencontré quelqu’un –, et je me blâmais déjà de n’avoir pas vu le coup venir. Mais elle dit, tout à trac, J’ai très peur, j’ai besoin d’être protégée, alors j’ai pris un chien.

Quelle race ? m’inquiétai-je sans comprendre.

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Chaque fois qu’elle se rendait à son cabinet ou au palais de justice, chaque fois qu’elle allait de l’un à l’autre, chaque fois qu’elle revenait de l’un ou de l’autre, Blanche se sentait suivie. Elle insista pour préciser qu’elle n’était pas folle, pas folle du tout.

Qu’il fît clair ou sombre, elle n’avait jamais rien vu. Elle m’avoua s’être retournée plusieurs fois. Elle n’avait jamais réussi à les surprendre sur le fait. Ils parvenaient chaque fois à s’échapper, à se cacher. Elle n’apercevait que de grandes ombres, qui glissaient loin d’elle.

Elle n’était pas dupe : dès qu’elle reprenait sa marche, elle le savait, ils revenaient aussitôt pour continuer de la suivre.

Mais qui ? demandai-je.

Elle s’énerva, elle n’en savait rien. D’anciens clients, des tueurs à gages pour le compte d’anciens clients, des violeurs, des voyous, la racaille, n’importe qui – qu’est-ce que ça changeait. Tout ce qu’elle savait d’eux, c’est qu’ils la suivaient, et qu’ils lui voulaient du mal, et qu’ils voulaient sa peau. Ils attendaient qu’un jour elle tombe, qu’elle fatigue, qu’elle se prenne les pieds dans la saillie d’un pavé, une canette, un mouchoir, n’importe quoi. Sitôt qu’elle trébucherait, ils se jetteraient sur elle.

Ça durait depuis trop longtemps. Ça l’épuisait. Eux, ils étaient patients.

Je ne voulus pas mettre en doute ses propos. Je me demandais juste dans quel monde j’arrivais tout à coup – dans quel monde nous venions de tomber. Quel monde avait lieu dans la tête de Blanche, où chaque jour des ombres la pourchassaient.

Mais pourquoi tu m’en as pas parlé plus tôt ?

Elle soupira. Puis continua comme si je n’avais rien dit.

Elle avait déjà mis en place plusieurs stratégies. Elle marchait en gardant son téléphone à la main, elle faisait parfois semblant d’appeler quelqu’un. Elle avait acheté un spray de gaz lacrymo. La peur était demeurée la même.

Elle avait pensé à rentrer en taxi, mais ça finirait par coûter trop cher. Il était surtout hors de question qu’elle s’interdît de marcher librement dans la rue.

Ma chérie, pourquoi tu m’as rien dit ? insistai-je.

Elle avait préféré en parler à un spécialiste. Il l’avait beaucoup aidée, elle allait suivre un traitement.

Mais en plus des médicaments, que j’approuvai, le psy lui avait conseillé une présence rassurante, par exemple celle d’un chien. Elle avait écouté son psy, elle avait pris un chien.

Toi, tu ne te rends jamais compte, tu ne te rends compte de rien –

J’allais protester, mais c’était peut-être vrai. Je n’étais qu’un homme, après tout.

Le chien faisait donc partie intégrante du traitement. Elle finit par préciser qu’il s’agissait d’un rottweiler. Elle commença de m’expliquer tous les détails pratiques, mais je l’interrompis.

Comment tu vas l’appeler ?

Il avait déjà un nom, il s’appelait Martin. C’était un grand chien noir. Le vétérinaire lui donnait sept ans. Il avait certainement été battu par ses anciens maîtres. Elle le trouvait très câlin.

Elle se mit à parler plus lentement, comme si elle s’adressait maintenant à un enfant, comme si j’étais devenu débile. Il faudrait qu’elle passe la nuit auprès de lui. Cette nuit. Et peut-être une ou deux autres. Elle s’excusa de me prévenir à la dernière minute.

J’ai pas trouvé le courage avant –

C’était au Foyer Canin, où il résidait. C’était pour qu’il s’habitue à elle. Il y avait une chambre prévue à cet effet. On libérerait Martin de sa cage. Elle et lui dormiraient ensemble. C’était pour qu’il s’habitue à son odeur. C’était important.

D’accord, ponctuai-je, espérant qu’elle s’arrêterait.

Martin y serait gardé toutes les autres nuits, nourri, soigné. Blanche n’aurait qu’à y aller matin et soir pour le prendre et le rendre, ce n’était pas loin. Elle avait trouvé quelqu’un pour s’en occuper pendant son travail. Elle passerait peut-être avec lui à l’appartement, occasionnellement, brièvement, pour qu’on puisse le voir, lui dire bonjour.

Martin ne laisserait ni poil ni odeur.

Ça ne changera rien, m’assura Blanche.

*

La tentation fut forte, en cet instant inconfortable, de dégainer mon téléphone pour le consulter. Non pour qu’il me renseignât sur les caractéristiques précises d’un rottweiler – poids, taille, dentition – mais pour être avalé, noyé dans les milliards de milliards de données, caché parmi les innombrables nombres.

Je me forçai à relever la tête pour regarder Blanche dans les yeux. Je cherchais une preuve que notre échange était bien réel.

Elle secouait à présent la tête, ses yeux luisaient de souffrance, elle luttait contre une profonde panique.

J’ai vraiment besoin de lui, tu comprends ?

Mon regard mesurait malgré moi la table entre nous, prenant acte d’une nouvelle géométrie où chaque millimètre valait des années et des mondes. Bien sûr, bien sûr, m’entendis-je dire. Sans le vouloir, j’avais détourné le visage, incapable de la voir pleurer, envahi moi-même, encore, par une tristesse sans nom.

Je repensai à la nuit précédente, je me sentis coupable. J’aurais dû peut-être, en cet instant précis, me mettre à ses pieds, demander pardon.

Derrière la vitre, des lumières dans la nuit me rappelaient que la vie se poursuivait ailleurs, dans des univers parallèles.

Elle, elle ne me regardait plus. Elle scrutait les carreaux blancs de la cuisine, et sur eux son blanchâtre reflet – ou derrière eux, par-delà la cloison, un autre appartement, une autre cité, un tout autre espace. Une nuit ou deux et c’est tout, insista-t-elle pour me consoler. Juste le temps que Martin l’apprivoise.

J’ai vraiment besoin de lui, j’ai tellement peur –

Il n’y a aucun problème – dis-je pour l’apaiser.

Alors, un long temps, elle se tut. Je me taisais. Je sentis des vibrations me parcourir, ses jambes tremblaient sous la table. J’ai rien dit pendant nos vacances pour rien gâcher – Je voulais me donner une dernière chance, se justifiait-elle en regardant à son tour par la vitre, parlant à la nuit plus qu’à cet homme en face d’elle.

Elle avait effectivement très peu parlé pendant nos vacances – ils s’étaient très peu parlé, son homme et elle. Nous ne nous parlions plus beaucoup, mais depuis quand, je n’aurais su dire. Ça ne m’avait pas gêné.

Après une brève pause, le temps d’un soupir, elle me regarda avec un reste d’orgueil en disant Ce n’est pas toi, tu n’as rien fait, et enfin, franchement, pleura. D’une voix tremblante, capricieuse, cassée, elle répétait Ce n’est pas toi – Ce n’est pas toi. Elle se leva. Elle titubait.

Je sais, dis-je tout à fait mécaniquement. Mon visage put encore mentir. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre.

Aucun problème, redis-je, ne t’en fais pas.

Elle eut un sourire pénible à voir. Tu es parfait, me félicita-t-elle à travers ses sanglots. Elle se sentait si soulagée, elle essuyait ses joues, elle avait toujours su que je la comprendrais.

C’était très gentil et très faux. Ce n’était que politesse amère.

J’avais grand-peine à imaginer que du fond de son angoisse, que je n’avais pas été fichu de diagnostiquer, elle pût estimer encore son médecin de mari. Je n’avais rien vu du mal qui avait fondu sur elle – rien. S’il restait encore en elle un soupçon d’estime pour moi, c’était comme la dernière goutte de lait qu’on n’arrive pas à évacuer de la bouteille, et qui reste accrochée à l’intérieur, quoi qu’on y fasse.

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Vite elle était allée dans la chambre des enfants, je les entendis embrasser leur mère calmement, banalement, elle prit un sac à dos et un sac de couchage, ses affaires étaient déjà prêtes. Je n’avais pas bougé, j’étais prostré dans la cuisine. Dans l’encadrement de la porte, elle demanda :

Ça t’embête si ce soir je prends la voiture ?

Pas du tout. Je n’ai besoin de rien, précisai-je.

Elle me sourit encore. En moi éclosaient des insultes, que je piétinais comme des larves avant qu’elles grossissent et muent. J’en avais honte. Puis je m’effrayai à imaginer le beau visage de Blanche troué de morsures dans son sommeil. Je m’approchai pour lui dire À demain. Elle n’avait pas appelé l’ascenseur. Vive comme une étudiante, pressée comme si elle fuyait, elle descendait déjà l’escalier.

Ce n’est qu’au rythme de son pas rapide et sûr que je mesurai à quel point elle avait depuis longtemps tout planifié. Oui, dis-je à voix haute. Depuis longtemps, ça n’allait plus, quelque chose était foutu depuis longtemps. Oui, oui, oui – redis-je. Et ce triple acquiescement me fit l’effet de trois coups nets frappés par hasard à quelque mauvaise porte.

Ça ne servait à rien de lui courir après, je ne pouvais compter que sur le temps, sur ma patience et l’effet de son traitement. Il fallait que je résiste à la douleur, que je ne cède pas à l’idée que c’était foutu pour toujours.

*

Le calme apparent qui suivit son départ me soulagea presque. J’étais, chose affreuse, fier d’avoir géré en adulte cette situation absurde – en adulte responsable. Je ne cédais à la peur qu’à l’intérieur de mes entrailles. Je le sentis à quelques points brûlants de glace, où mes viscères se pressaient les uns contre les autres, comme si tout à l’intérieur de moi se contractait avant d’imploser. Je me mis à préparer un petit dîner sympa pour les enfants.

Ils n’eurent pas très faim, ils n’avaient pas beaucoup envie de parler. Notre bref repas ne me parut pourtant pas silencieux, en mon esprit une myriade de paroles du passé battaient des ailes, virevoltaient dans le ciel comprimé de mon crâne. Telles des nuées d’étourneaux, ça dessinait des formes étranges, mobiles, changeantes.

Pour tenter d’échapper à ce spectacle bruyant, j’adressai de petits sourires à Laetitia, à Félix, à leurs visages muets, impassibles, indifférents – sans leur poser de questions, afin de ne pas les embêter.

Je voulais que les choses continuent à se bien passer entre nous. Je craignais un futur plein de cris.

Nous décidâmes de nous coucher tôt pour être en forme demain.

*

Tu vas plus regarder s’il y a un monstre sous mon lit, maintenant ? me demanda Félix quand je lui souhaitai bonne nuit.

J’essayai de lui sourire, je lui caressai les cheveux. Il grimaça, détourna la tête. Je ne le rassurai pas en lui disant que les monstres n’existaient pas : je le rassurai en reconnaissant qu’il était devenu grand, qu’il n’avait plus besoin de moi ni de personne pour regarder sous son lit le soir. Je me sentis forcé d’ajouter que je serais toujours là.

Je le lui dis en le regardant dans les yeux, et vraiment j’y crus – que, quoi qu’il arrivât, je serais toujours là. Il ne demanda pas à m’embrasser, il ne réclama pas non plus que je lui donne un bisou.

Bonsoir, mon grand –

Ouais, bonsoir.

Il n’avait pas envie de lire. Je m’éloignai, éteignis, refermai sa porte – sans me douter de rien.

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Je me couchai avec appréhension. C’était la première fois que j’allais dormir seul depuis presque vingt ans. Je craignais un autre mauvais rêve : celui où me faut courir pour fuir un invisible danger, mais où mes jambes, molles ou pétrifiées selon les versions, refusent d’avancer. Me poursuit une chose énorme qui veut me dévorer, et je ne peux rien faire.

Il faut avancer, il faut avancer – me berçai-je en sentant le sommeil m’engloutir enfin.

Mon téléphone indiquait 2 h 38 quand je l’attrapai sur ma table de nuit. Le grand lit me parut aussi vide que si je n’y étais déjà plus.

J’eus brusquement envie de m’en prendre à l’oreiller de Blanche, de lui donner de furieux coups de poing. Mieux valait m’extirper de notre couette et de notre chambre.

Au salon, j’allumai toutes les lampes en espérant y voir clair en moi. Je ressentis une sorte d’ivresse figée. Je ne me souvenais plus vraiment qui j’étais, j’attendais que les objets rassurants me répondissent.

Un à un, ils me rappelèrent à voix tiède qu’ils étaient miens, puis, tandis que je laissais couler en eux comme en des moules mon âme ectoplasmique, qu’ils étaient moi. Mon cœur mollissait et s’ajustait à leurs formes. Je devenais immobile et froid, semblable à eux.

L’immeuble face à nous, face aux choses et moi, était noir, et je jouais à faire des paris avec moi-même, tentant de deviner quel appartement s’éclairerait à tel moment de la nuit, quelle figure géométrique dessineraient les différentes fenêtres allumées vers six heures, six heures trente.

J’espérais secrètement qu’elles le seraient rapidement toutes, que chacun quitterait la nuit et reprendrait sa tâche. Le monde reviendrait, nous aurions quelque chose à faire, tous ensemble.

Je me souviens d’un triangle assez laid, d’une croix, puis d’un grand carré.

Depuis notre canapé, enfin rendormi, je reçus de Laetitia un bisou sur ma joue grise, quand son frère et elle partirent faire leur journée.

Loué soit ce nouveau jour.

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