Rêverie de Nouvel An
Les Contemporains
Œuvres et Portraits du XXe Siècle
REVERIE
DE
NOUVEL AN
PAR
COLETTE
PARIS
LIBRAIRIE STOCK
PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS
1923
TABLE DES MATIÈRES
REVERIE DE NOUVEL AN
MALADE
DIMANCHE
RÉPIT
J'AI CHAUD
CONVALESCENCE
COLETTE
Colette,—Mme er Colette de Jouvenel,—fille d'un capitaine au 1
zouaves, est née le 28 janvier 1873, à Saint-Sauveur en Puiseye, dans l'Yonne...
Il suffit d'ailleurs de connaître l'auteur de Chéri et des Heures longues pour savoir combien cette date est inexacte.—«Voyez sa joue en pomme, ses yeux en myosotis, sa lèvre en pétale de coquelicot...» pourrais-je répéter, d'un ton à peine moins vif, après Francis Jammes qui présentait au lecteur, dans la préface aux Sept Dialogues de bêtes, la première, sans doute, de nos femmes de lettres.
Poétesse, disait-il.
Poétesse, à coup sûr, avec tout ce que ce titre demande de grâce, de musique et de fraîcheur, avec tout ce qu'il éveille et implique dans la pensée d'ombres et d'horizons mouvants, mais Colette, qui fut souple naguère, jusqu'à pouvoir, dans les music-halls, sous le feu des projecteurs, tâter sa nuque du bout de ses pieds, Colette a dédaigné l'étroit corset du poème traditionnel, l'impossible corset du mètre classique. Elle écrit, comme on échange, entre amis, de tendres et fragiles confidences, sur la vie, l'amour, les hommes, les bêtes et les plantes.
«Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas...»
*
* *
La flamme si particulière, proche ou lointaine, jamais décolorée, jamais morte, qui brûle et danse au fond des livres de Colette, est le clair souvenir, d'abord de ses années d'enfance.
«Je suis née seule, nous confie-t-elle pour expliquer sa façon d'être et de sentir, j'ai grandi sans mère, frère ni sœur, au côté d'un père turbulent que j'aurais dû prendre sous ma tutelle, et j'ai vécu sans amis. Un tel isolement moral n'a-t-il pas recréé en moi cet esprit tout juste assez gai, tout juste assez triste, qui s'enflamme de peu et s'éteint de rien, pas bon, pas méchant, insociable en somme et plus proche des bêtes que des hommes.»
Plus proche des bêtes que des hommes... Je crois que le secret et le meilleur de Colette est ici. Elle nous indique, au tournant de chaque page, ce qu'il y a de primitif, de primesautier, de frais, en un mot ce qu'il y a d'animal dans la personne humaine.
Amour de l'homme pour la femme, instinct, «joie intelligente de la chair qui reconnaît immédiatement son maître», Colette a peint sans fausse honte ni cynisme l'âpre et nécessaire volupté des corps que le désir, pour une minute ou l'éternité, presse l'un contre l'autre...
Toby-chien d'autre part avec Kiki-la-Doucette demeurent, parmi ses personnages à deux ou quatre pattes, ses héros favoris et les plus vivants.
*
* *
Il ne s'agit point ici de romans, d'aventures ni d'intrigues. Les sujets ne sont que des prétextes. Les livres de Colette, l'un après l'autre, constituent les mémoires d'une sensibilité que l'ombre d'un oiseau suffit à réveiller.
Mémoires d'une femme, sans fard ni pose. Mémoires du plus subjectif de nos écrivains. Recueils des sensations les plus subtiles, les plus profondes, présentées sans détours, sans ce curieux et troublant mélange d'abstraction et de réalité, sans cette transposition intellectuelle qui font le succès de nos plus jeunes auteurs, qui les caractérisent et qui déjà nous lassent.
Ici, tout est simple, clair, frémissant et chaud comme la révolte même de cette Lola qui s'écrie dans l'Envers du Music-hall: «Je ne suis pas une princesse enchaînée mais fine chienne, une vraie chienne, au cœur de chienne.»
*
* *
Colette cueille sans les tuer, chacune par son nom, les plantes et les herbes courbées sous la fuite du vent: l'oseille sauvage, la menthe amère, les vernes à la feuille froide, le chanvre rose et la saponaire. Les Vrilles de la vigne.
Elle n'a point prêté aux bêtes une âme artificielle et symbolique. Elle s'est mise à quatre pattes pour mieux comprendre les chats que l'orage fait vibrer dans l'ombre, longuement, comme des musiques silencieuses. Elle s'est haussée sur la pointe des pieds pour mieux voir l'araignée des jardins le velours de sa panse en gousse d'ail et sa croix de Templier. La Paix chez les bêtes.