Rêverie de Nouvel An

Colette · Chapitre 6 sur 8

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Rêverie de Nouvel An

J'ai Chaud

Jusqu'au soir, je te trahis! Mais, à la nuit, je te donne rendez-vous, et la pleine lune me retrouve au pied de l'arbre où délirait un rossignol, si enivré de son chant qu'il n'entendit ni nos pas, ni nos souffles, ni nos paroles mêlées... Aucun de mes jours ne ressemble au jour d'avant, mais une nuit de pleine lune est divinement pareille à une autre nuit de pleine lune...

«À travers l'espace, par-dessus la mer et les montagnes, ton esprit vole-t-il au rendez-vous que je lui donne, auprès de l'arbre? J'y reviens, comme je l'ai promis, chancelante, car ma tête renversée cherche en vain le bras qui la soutenait... Je t'appelle—parce que je sais que tu ne viendras pas! Sous mes paupières fermées, je joue avec ton image, j'adoucis la couleur de ton regard, le son de ta voix, je taille à mon gré ta chevelure, et j'affine ta bouche, et je t'invente subtil, enjoué, indulgent et tendre—je te change, je te corrige...

«Je te change... Peu à peu, et tout entier, et jusqu'au nom que tu portes... Et puis je m'en vais, furtive, honteuse, légère, comme si, entrée avec toi sous l'ombre de l'arbre, j'en sortais avec un inconnu...»

 

J'AI CHAUD

 

Ne me touche pas! j'ai chaud... Écarte-toi de moi! Mais ne reste pas ainsi debout sur le seuil: tu arrêtes, tu me voles le faible souffle qui bat, de la fenêtre à la porte, comme un lourd oiseau prisonnier...

J'ai chaud. Je ne dors pas. Je regarde l'air noir de ma chambre close, où chemine un râteau d'or, aux dents égales, qui peigne lentement, l'herbe rase du tapis. Quand l'ombre rayée de la persienne atteindra le lit, je me lèverai,—peut-être... Jusqu'à cette heure-là, j'ai chaud.

J'ai chaud. La chaleur m'occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle que d'elle; je me plains d'elle avec passion et douceur, comme d'une caresse impitoyable. C'est elle—regarde!—qui m'a fait cette marque vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter ces gantelets, couleur de pain roux, qu'elle peignit sur ma peau. Et cette poignée de grains d'or, tout brûlants, qui m'a sablé le visage, c'est elle, c'est encore elle...

Non, ne descends pas au jardin; tu me fatigues. Le gravier va craquer sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises... Laisse! que j'entende le jet d'eau, qui gicle maigre et va tarir, et le halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas! Depuis ce matin, je guette, sous les feuilles évanouies de l'aristoloche, qui pendent molles comme des peaux, l'éveil du premier souffle de vent... Ah! j'ai chaud! Ah! entendre, autour de notre maison, le bruit soyeux, d'éventail ouvert et refermé, d'un pigeon qui vole!...

Je n'aime déjà plus le drap fin et froissé, si frais tout à l'heure à mes talons nus. Mais au fond de ma chambre, il y a un miroir, tout bleu d'ombre, tout troublé de reflets...

Quelle eau tentante et froide!

Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays! Ils dorment ainsi sous l'été, tièdes ici, glacés là par la fusée d'une source profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la couleuvre d'eau s'y enlace à la lige longue des nénuphars et des sagittaires... Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, rends-moi leur frisson,—j'ai si chaud!...

Ou bien donne-moi—mais tu ne voudras pas!—un tout petit morceau de glace, dans le creux de l'oreille, et un autre là, sur mon bras, à la saignée... Tu ne veux pas? tu me laisses désirer en vain, tu me fatigues...

Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées en haut? Penche-toi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on raconte une catastrophe!

Le marronnier va mourir, dis? Il tend vers le ciel des feuilles frites, couleur d'écaille jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser...

Ah! quitte la fenêtre! reviens! trompe ma langueur en me parlant de fleurs penchées sous la pluie! Trompe-moi, disque l'orage, là-bas, enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine, dis que les premières gouttes, plombées, vont entrer, obliques, par la fenêtre ouverte!

Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville...

Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux soucis couleur de soleil, de la pluie sucrée que pleurait le chèvrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine...

Encore, encore! j'ai si chaud! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule aux creux des capucines, quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe pelucheuse... Évoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des arbres et ne touche pas mes cheveux... Évoque la mare cernée de moustiques et la ronde des rainettes... Oh! je voudrais, sur chaque main, le ventre froid d'une petite grenouille!... J'ai chaud, si tu savais... Parle encore...

Parle encore guéris ma fièvre! Crée pour moi l'automne: donne-moi, d'avance, le raisin froid, qu'on cueille à l'aube, et les dernières fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliés sur la treille, un peu ridés de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux beaux chiens au nez très frais?... Tu vois, je suis toute malade, je divague...