Roi d'Hier

Jérôme Camedescasse · Chapitre 4 sur 8

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Roi d'Hier

La Dame de la Fontaine

 

Du groupe qui s’échinait à creuser plusieurs tombes à l’orée du village des muets, un seul ne s’enfuit pas à l’approche de Cael et Luaine. Méfiant, il les accueillit d’un air de reproche, appuyé sur sa bêche mouchetée de terre fraîche. Tout autour ne s’alignaient que des sépultures récentes.

— Nous avons envoyé des messages et placardé des avertissements, les houspilla-t-il sans ambages. Le val est maudit. Elle ne permet plus à personne d’en ressortir.

— Nous avons coupé par les chemins de traverse, badina Cael. À qui faites-vous allusion ?

— La Dame Blanche. Une saloperie de Faë ou un spectre infernal. Faites-vous votre avis, vous la croiserez bien assez tôt. Par les bois ou les montagnes, qu’importe votre itinéraire, vous tomberez sur sa fontaine. Si vous ne détalez pas assez vite, vous y laisserez la vie et la tête. Le reste finira ici.

Il essuya son front trempé de sueur et adressa un signe à ses compagnons, terrés derrière un muret, pour les rassurer. Luaine, tout sourire, les salua. Ils s’évanouirent.

— Nous sommes donc ses prisonniers ? s’enquit le roi en balayant la forêt des yeux.

— Plutôt des morts en sursis. Nous tous. Aux premiers jours, elle épargnait les étrangers. Ce n’est plus le cas.

— Mais vous pouvez parler, lui fit remarquer Luaine. Sans… dégobiller des serpents, vous voyez ?

— Vaguement, oui, répondit-il, hargneux. Je vis dans le village voisin. Je suis venu secourir ma sœur et son époux. Même si elle massacre tout le monde sans distinction, la malédiction du gosier n’affecte que les habitants du val. Je pouvais bavarder, pas eux. Mon aide aura été plutôt inutile, hormis pour les enterrer décemment.

— Sait-on ce qui a déclenché la colère de cette créature ? enchaîna Cael. — Pour sûr. Pourquoi le maléfice réduirait ses victimes au silence autrement ? La démone tient à garder ses sales petits secrets et aucun villageois n’a bien envie de l’éventer.

— Et vous, qu’en pensez-vous ?

Son regard s’aiguisa encore, bien que Luaine crut l’exploit impossible. Il se racla la gorge et cracha dans leur direction. — Que je serai mort avant la prochaine lune, avoua-t-il d’un ton rogue. Et que le massacre du neveu du sire, ainsi que de toute son escorte, dans ces bois que vous contemplez, n’a rien d’une coïncidence. Une embuscade de Boréaliens, la saison dernière. Et ce sont les pauvres gens du coin qui trinquent. Jamais bon de verser du sang bleu… — Merci, mon brave. Allez en paix.

— Peuh ! Et vous au diable ! rétorqua l’autre, accueillant mal la formule.

Cael et Luaine le laissèrent à son sinistre labeur et errèrent à travers la lugubre bourgade. Les volets à peine entrouverts claquèrent à leur passage. Jardins et potagers se vidèrent. Seuls les enfants, cagoulés ou un mors entre les dents, les observèrent à la dérobée depuis leurs cachettes. — Comment ça se présente du côté de vos petites antennes ? questionna la jeune fille.

— Un enchantement puissant écrase le hameau tout entier. Cet endroit, ce val, a sombré dans l’entre-deux-mondes, dans un domaine cul-de-sac sous la coupe d’une entité apparemment violemment rancunière. Son emprise se propage en résonance à sa haine. Je peux le sentir à la magie qu’elle a déchaînée, bâclée et colérique. Elle donne l’impression d’un taureau enragé prêt à charger, mais entravé.

— C’est amusant, même profane des arts occultes, on ressent facilement cette atmosphère épouvantable. Qu’est-ce que vous proposez ? Avant que les locaux ne nous lapident ?

— Trouve un récipient vide, une cruche ou un seau. Allons rendre hommage à cette Dame Blanche.

— Une cruche ? J’imagine que c’est l’intention qui compte…

Le duo ne chemina pas bien longtemps à travers la campagne environnante. Sitôt les abords des pâturages franchis et les sous-bois atteints, ils perçurent un chant mélodieux porté par le vent. Il s’agissait d’une voix féminine, belle et triste, en train de psalmodier une ballade poignante à propos de fiancées éplorées et d’amants disparus. Ils n’eurent plus qu’à se laisser guider. Instinctivement, Luaine se glissa dans le dos de son compagnon, agrippant le bas de sa cape comme une enfant effrayée. Ce qui ne s’avérait pas si loin du compte en vérité.

Un dernier rempart de buissons s’écarta pour les conduire à un bassin de pierre claire parfaitement déplacé dans ce recoin isolé et dont ils acquirent la certitude qu’ils l’auraient déniché, même en s’éloignant de la musique. Une jeune femme en robe blanche se trouvait assise sur son rebord. Tout en fredonnant, elle peignait sa longue chevelure blonde de gestes lents et gracieux. Son chant mourut sur ses lèvres en plein refrain. Sa brosse retomba. Son visage engageant, coloré par une vive irritation, se tourna vers les intrus.

— Vils mâles voyeurs, comment osez-vous ? — Hé ! protesta Luaine. Je suis une fille !

— Passez votre chemin, marauds.

Cael s’approcha sans brusquerie, mais d’un pas décidé. Un coup d’œil au reflet de la belle indignée à la surface de l’eau lui dévoila une tout autre réalité que celle du conte dépeint. La robe en lambeaux, le visage tuméfié et ensanglanté, le cou et les épaules couverts d’hématomes et de stigmates, le spectre exhibait les sévices d’un terrible calvaire. — Toute ganache chevaline et silhouette de garçonnet dont elle est affligée, Abellio est davantage femme que vous ne le serez désormais, lui fit-il remarquer.

— Je devrais vous gifler, mais ça reste le plus beau compliment que vous m’ayez jamais fait, concéda cette dernière, blasée.

La Dame Blanche poussa un rugissement outré, entre la plainte et le feulement. Trois sillons d’une griffure labourèrent la joue du roi. Il leva la main en gage de paix et d’excuse, puis s’assit à son tour au bord de la fontaine.

— Je n’opposerai pas mon pouvoir au vôtre, gente dame, ni ne laisserai celui-ci m’affecter. Nous sommes venus discuter. — Tu n’es pas humain… se ravisa le fantôme qui cerna mieux sa nature. Ceci est mon fief !

— Nul ne vous le disputera. Surtout pas les pauvres âmes de ce village que vous tourmentez. Je gage que vous apparteniez à l’escorte du seigneur assassiné en ces lieux et que vous avez subi le même sort que lui, sinon pire… Pourquoi vous acharner sur ces malheureux ? Vos bourreaux n’étaient-ils pas Nordiques ?

— Malheureux ? Pauvres âmes ? feula-t-elle avec dégoût. Qui penses-tu nous a vendu à l’ennemi ? Qui a proféré mensonges et duperies pour nous appâter, avant de nous livrer puis regarder mourir ? Ou pire, comme tu dis.

Luaine porta la main à sa bouche, horrifiée. Cael baissa tristement les yeux.

— Je leur ai ôté la parole pour que leurs perfides menteries ne condamnent plus aucun innocent, seulement des coupables ! poursuivit-elle, frémissante de rage. Cela n’a pas suffi à apaiser ma colère. Je veux qu’ils paient… Je veux qu’ils meurent ! Jusqu’au dernier. Tous ont participé. Je prendrai leurs têtes comme les étrangers ont emporté celle de mon promis !

Avec violence, elle frappa dans l’eau. De la fontaine jaillit un geyser furieux dont les éclaboussures parurent dissoudre le décor. Le sous-bois quiet s’effaça pour révéler une terre consumée, des arbres flétris et une haie de piques rehaussées d’une multitude de crânes. Luaine gémit plaintivement. Cael afficha un rictus sombre : au-delà du dernier chef aux chairs noircies et aux lambeaux décomposés, il restait quantité d’épieux en attente de se voir couronnés.

— Cela doit cesser, décréta-t-il.

— Ne songe même pas à en sauver un seul, menaça la Dame Blanche. — Vous vous méprenez. J’ai l’intention de vous aider.

— Plaît-il ?

— Plaît-il ?! répéta Luaine, hébétée.

— Abellio, apporte-moi la bouteille. Ma dame, à l’évidence, votre nature vous lie à l’essence aquatique, vraisemblablement l’élément responsable de vos derniers instants. Ce qui explique ce bassin et votre traque méthodique, mais laborieuse de vos proies. Vous ne pouvez les atteindre que si ceux-ci visitent votre source, restreinte aux frontières du village qui vous est impossible d’approcher. Vous escomptez sans doute éliminer les fuyards et assiéger les autres, dans l’espoir qu’ils mettent eux-mêmes fin à leurs tourments. Ce peut être long. Ce peut être infructueux.

Il se saisit du récipient tendu par Luaine d’une main tremblante. — Confiez-moi votre personne. Sur mon honneur de Faë, je vous mènerai au cœur du bourg, via ce réceptacle, puis vous libérerai dans l’étang qui le jouxte. J’attirerai les villageois en prétendant vous avoir vaincu. Un de vos trophées et un soupçon de ma magie illusoire devraient composer une preuve convaincante pour cela. Il ne vous restera dès lors plus qu’à assouvir votre vengeance.

La Dame Blanche le fixa avec intensité et animosité, forant de son regard flamboyant au plus profond de lui pour juger de sa bonne foi ou de sa folie. Tous deux savaient pourtant qu’il ne la trompait pas : un Faë ne pouvait revenir sur sa parole.

— Pourquoi ? coassa-t-elle, enveloppée d’une aura plus obscure et qu’un pan de nuit.

— L’amitié de la hanche, sourit-il, malicieux.

— Convoiterais-tu la vertu de celle fidèle à son fiancé par-delà la mort ?! — Ce n’est pas une métaphore. Je ne renie en rien vos charmes, mais je faisais allusion à la ceinture nouée à vos hanches. Il s’agissait de ma ceinture, il y a bien longtemps. Je désire grandement qu’elle me soit restituée, ainsi que la vérité quant à sa présence ici, sur votre noble personne.

— Je suis revenue de l’autre-côté avec, avoua le spectre, troublé. J’ignore sa provenance, pas sa faculté. Je ne t’apprends rien à son sujet. Si tu tentes de me la dérober, si tu cherches à m’abuser, si un seul de ces pourceaux m’échappe ou survit, je t’arracherai le cœur, grâce à la force qu’elle insuffle en moi.

Les deux entités se défièrent du regard, crispées et prêtes à se sauter à la gorge tandis qu’elles se jaugeaient mutuellement. Puis la tension retomba tout à coup. Cael leva sa bouteille d’un air avenant. — En ce cas, nous avons un accord, gente dame.

 

Ch â timent

 

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