Romans et contes
Chapitre IX
Ma surprise était extrême, je n’avais jamais soupçonné l’île Saint-Louis de contenir tant de magnificences monumentales, qui d’ailleurs eussent couvert vingt fois sa superficie réelle, et je ne songeais pas sans appréhension au pouvoir des magiciens qui avaient pu, dans une soirée, élever de semblables constructions.
«Tu es le jouet de vaines illusions; cette cour est très-petite, murmura la voix; elle a vingt-sept pas de long sur vingt-cinq de large.
—Oui, oui, grommela l’avorton bifurqué, des pas de bottes de sept lieues. Jamais tu n’arriveras à onze heures; voilà quinze cents ans que tu es parti. Une moitié de tes cheveux est déjà grise... Retourne là-haut, c’est le plus sage.»
Comme je n’obéissais pas, l’odieux monstre m’entortilla dans les réseaux de ses jambes, et, s’aidant de ses mains comme de crampons, me remorqua malgré ma résistance, me fit remonter l’escalier où j’avais éprouvé tant d’angoisses, et me réinstalla, à mon grand désespoir, dans le salon d’où je m’étais si péniblement échappé.
Alors le vertige s’empara complétement de moi; je devins fou, délirant.
Daucus-Carota faisait des cabrioles jusqu’au plafond en me disant:
«Imbécile, je t’ai rendu ta tête, mais, auparavant, j’avais enlevé la cervelle avec une cuiller.»
J’éprouvai une affreuse tristesse, car, en portant la main à mon crâne, je le trouvai ouvert, et je perdis connaissance.
IX
NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES.
En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec un cordialité mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune.
Ils disaient:
«Le Temps est mort; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni heures; le Temps est mort, et nous allons à son convoi.
—Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à cet événement; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.
—L’éternité était usée, il faut bien faire une fin, reprit un autre.
—Grand Dieu! m’écriai-je frappé d’une idée subite, s’il n’y a plus de temps, quand pourra-t-il être onze heures?...
—Jamais... cria d’une voix tonnante Daucus-Carota, en me jetant son nez à la figure, et en se montrant à moi sous son véritable aspect... Jamais... il sera toujours neuf heures un quart... L’aiguille restera sur la minute où le temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice de venir regarder l’aiguille immobile, et de retourner t’asseoir pour recommencer encore, et cela jusqu’à ce que tu marches sur l’os de tes talons.»
Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai quatre ou cinq cents fois le voyage, interrogeant le cadran avec une inquiétude horrible.
Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la pendule et me faisait d’épouvantables grimaces.
L’aiguille ne bougeait pas.
«Misérable! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je ivre de rage.
—Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire...; mais les soleils tomberont en poussière avant que cette flèche d’acier ait avancé d’un millionième de millimètre.
—Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais esprits, la chose tourne au spleen, dit le voyant, faisons un peu de musique. La harpe de David sera remplacée cette fois par un piano d’Erard.»
Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies d’un mouvement vif et d’un caractère gai...
Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-mandragore, qui s’amoindrissait, s’aplatissait, se décolorait et poussait des gémissements inarticulés; enfin il perdit toute apparence humaine, et roula sur le parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots.
Le charme était rompu.
«Alleluia! le Temps est ressuscité, crièrent des voix enfantines et joyeuses; va voir la pendule maintenant!»
L’aiguille marquait onze heures.
«Monsieur, votre voiture est en bas,» me dit le domestique.
Le rêve était fini.
Les hachichins s’en allèrent chacun de leur côté, comme les officiers après le convoi de Malbrouck.
Moi, je descendis d’un pas léger cet escalier qui m’avait causé tant de tortures, et quelques instants après j’étais dans ma chambre en pleine réalité; les dernières vapeurs soulevées par le hachich avaient disparu.
Ma raison était revenue, ou du moins ce que j’appelle ainsi, faute d’autre terme.
Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une pantomime ou d’un vaudeville, ou à faire des vers rimants de trois lettres.
FIN.
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Théophile Gautier
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