Russian Roulette (French Edition)

Aurore Lc · Chapitre 5 sur 60

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Russian Roulette (French Edition)

Chapitre 2

Je tente d’ouvrir les yeux. Mon menton posé contre mon sternum, c’est avec difficulté que j’essaie de relever la tête. J’ai mal. Mon crâne me lance, il semble pris dans un étau qu’on resserre petit à petit. Même mes paupières restent collées entre elles, incapables de se désolidariser. Je souffre tellement que la nausée m’envahit, malmenant mes entrailles de spasmes douloureux. Comme si ma nuque ne faisait plus partie de moi, il m’est impossible de la redresser. Rien. Je n’y arrive pas, mais mes yeux, eux, parviennent enfin à s’ouvrir. Ma tête enfouie sous le sac en toile de jute, je perçois la lumière filtrer au travers des petits trous, cependant je suis incapable de découvrir où je me trouve.

Ce constat me pousse à focaliser mon attention sur mes membres inférieurs. Mes jambes sont écartées et immobilisées par une sorte de lien que je ne discerne évidemment pas. Avec force, je tire mes pieds vers l’extérieur, rien ne bouge, seul un tintement de ferraille résonne autour de moi. À en croire mes sens en éveil, je suis attaché à une chaise en métal froid et maintenu par des chaînes. L’inspection aveugle de mes mains donne le même résultat. Mes omoplates se touchent presque, mes poignets sont ramenés vers l’arrière de mon dos. Lentement, comme si je sortais d’une longue léthargie, je réussis enfin à relever la tête. La décharge que je reçois à la base de ma colonne vertébrale est si virulente que ma bouche s’ouvre pour hurler, mais obstruée par un chiffon, seul un son étouffé en sort. C’est si violent que je suis pris de tremblements, comme si mon enveloppe charnelle luttait pour sa survie, mais qu’elle était à bout de force. Laissant tomber mon menton en avant, je ne bouge plus. Mes narines, elles, se dilatent, une émanation nauséabonde d’urine vient les malmener à m’en donner la gerbe. Les relents d’odeurs incommodantes me poussent à me questionner. Est-ce que je me suis pissé dessus ? Cet effluve infâme vient-il de moi ? Noyé dans les méandres de mon cerveau, je lâche prise et sombre de nouveau dans l’obscurité.

Une heure plus tard, ou peut-être cinq, on m’asperge d’eau. Dans cet endroit inconnu, je n’ai plus aucune notion du temps. Mes mâchoires se crispent si puissamment que mes dents s’enfoncent dans le tissu coincé dans ma bouche. Tout à coup, je sens une présence derrière moi, comme si le souffle de la personne dans mon dos glissait sur ma peau. Mon corps est si douloureux que je me cambre et convulse malgré moi. Une fois ma crise passée, mes yeux bien ouverts, quelqu’un défait les liens du sac autour de mon cou et le tire vers le haut. Brûlant mes rétines, un halo lumineux me fait face. Je dois plisser les paupières et détourner le regard pour protéger mes prunelles déjà sensibles en temps normal. Une paire de mains vient se loger sur mes joues et me force à fixer le projecteur. Des larmes roulent sur mes pommettes saillantes avant de venir mourir sur mes lèvres. Des perles d’eau salée s’écoulent de mes yeux par réflexe et protection naturelle. Moi, Stanislav, je ne pleure pas. Je me le suis interdit de pleine conscience. Mes seuls moments d’égarement sont ceux où je hurle ma peine seulement quand la nuit m’entoure.

— Regarde. Ne détourne pas le regard, siffle la voix masculine dans mon oreille.

Inconnue, cette intonation dure n’augure rien de bon. Et pourtant, lorsque je me souviens du rendez-vous dans le bureau du Kapitan Swarov, je fouille dans ma mémoire à la recherche d’informations. Où suis-je ? Et avec qui ?

Lentement, comme une caresse, les doigts de l’homme glissent sur ma peau et viennent tirer sur l’étoffe qui dépasse de mes lèvres. À peine suis-je libéré que mon premier réflexe est de mordre à pleines dents le pouce du sale type derrière moi. Le goût ferrugineux de la matière visqueuse qui coule dans ma gorge me grise un instant. Si on en croit les jurons qu’il pousse dans mes tympans, je lui ai fait mal à cet enfoiré. Satisfait de moi, je laisse mes lèvres s’ourler en un sourire machiavélique. Prends ça, fils de pute ! Malgré tout ce que je peux subir, je lutterai toujours et donnerai le meilleur de moi pour m’en sortir, ou du moins conserver un semblant de dignité. Ils peuvent bien tenter de tout me prendre, ma fierté, ils ne l’auront jamais.

Le claquement des pas lourds qui bougent de chacun de mes côtés me donne le signal. Je contracte tous mes muscles, les bandant avec vigueur avant de sentir la pression entre mes côtes. L’inflammation que laisse l’instrument brûlant sur ma peau meurtrie n’est rien en comparaison de la désagréable sensation d’échauffement des organes en combustion. Mes yeux se révulsent, mes jambes tressautent, mon bassin se soulève. Je suis probablement en train de prendre une décharge à pleine puissance. Cette fois, j’en suis sûr, l’urine chaude qui coule entre mes cuisses est bien la mienne. Lâchant de nouveau prise, je jette ma tête en arrière alors que mes épaules se secouent dans tous les sens. Dans un râle bestial, je grogne ma douleur lancinante. Putain, mais qu’ils me tuent une bonne fois pour toutes !

— Fascinant… murmure une voix loin en face de moi.

Cette voix, je la reconnais cette fois, c’est celle du vieux qui m’a choisi.

— Regarde Piotr, il ne bronche pas, ne hurle pas. Swarov avait raison, il sera parfait.

Piotr. Probablement celui que j’ai mordu jusqu’au sang. Étonnamment, les paroles qui me parviennent me font du bien, gonflent mon ego. Au moins une fois dans ma chienne de vie, quelqu’un est fier de mon insolence, de ma résistance à la douleur. On est loin des insultes de mon paternel. Lui me crachait dessus quand je lui souriais insolemment. La décharge s’arrête enfin, je respire de nouveau et tousse à en avoir la trachée irritée. Il était temps. Le grincement d’une chaise que l’on tire me force à couler un regard sur ma droite. L’homme à la chapka noire se dessine dans la pénombre, je peux voir ses traits marqués, son regard sombre et intense se poser sur moi.

— Bienvenue S.

S ? Mais qu’est-ce que raconte ce vieux fou ?

— Je m’appelle Stanislav, lui craché-je avec véhémence malgré l’air qui me manque.

Arborant une mine dure et pinçant ses lèvres fines, le type hoche la tête de droite à gauche.

— C’est là où tu te trompes S. Il n’y a plus de Stanislav, il est mort. Toi tu es S.

Déglutissant avec difficulté, je sens une boule d’angoisse obstruer ma trachée. Mais qu’est-ce qu’il raconte ? Je suis bel et bien vivant ! Déjà en enfer, certes, mais vivant ! D’un geste de la tête, il ordonne quelque chose à son collègue. Mon sang pulse fort dans mes veines, si fort que je sens mon cœur battre jusque dans mes tempes. Quelque chose me dit que ce qui va m’arriver est pire que le reste. En scannant la pièce du regard, je cherche à comprendre ce qu’il se trame dans mon dos, mais seule l’obscurité environnante m’entoure. Je n’aperçois que le vieil homme autoritaire sur sa chaise et le projecteur lumineux. Je devrais fermer les yeux, accepter que je suis S et non pas Stanislav Bolchoï, mais je n’y arrive pas. Ils ne peuvent pas m’enlever tout ce qui reste de mon humanité, mon nom. Secouant la tête dans tous les sens, je tire sur mes bras pour débloquer mes mains entravées. Plus je force, plus je sens le métal couper ma peau jusqu’à ce que le sang coule entre mes doigts. Mis à part la souffrance, je ne libère rien d’autre.

— Laissez-moi partir, ordonné-je.

Levant son index et l’agitant devant son visage, le gradé russe refuse de répondre à ma requête.

— Tu n’iras nulle part. Tu es ici chez toi. Tu vas apprendre à vivre comme ça. Tu verras, avec le temps, ce sera plus facile.

Pourquoi ne crois-je pas un traître mot de ce qui passe la barrière de ses lèvres ? L’écoulement d’un liquide puis le tintement de mes chaînes qui glissent au sol répondent à mes interrogations. Je suis libre. Remuant mes articulations endolories, je souris en faisant rouler mes épaules. Enfin ! Mes yeux rivés à mes doigts, je n’ai pas vu le vieil homme s’approcher. Et pourtant il pose avec rapidité ses paumes à la place qu’ont laissée les chaînes sur ma peau et les retourne face contre terre. Un récipient avec un liquide transparent est maintenu sur mes cuisses. S’apprêtant à plonger mes doigts dedans, il marque une pause, visse ses yeux noirs dans l’océan des miens.

— Ne bouge surtout pas. Tu risquerais de renverser l’acide et de brûler tes jambes. Ce n’est pas ce que tu veux S ?

L’acide !? Horrifié, les connexions se font dans mon esprit avant que le liquide n’entre en contact avec ma peau juvénile. Cette fois, la douleur est si vive que je pousse un hurlement animal. Ces enfoirés sont en train d’effacer mes empreintes digitales, ils sont définitivement en train de me tuer, me rayer de la surface de la planète.

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