Saint-Pierre & Miquelon

comte de Premio-Real · Chapitre 2 sur 3

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Saint-Pierre & Miquelon

Les Iles Saint-Pierre et Miquelon

LES ILES

 

SAINT-PIERRE ET MIQUELON

 

(Notes de la conférence donnée à l'Institut Canadien, devant la Société

Géographique de Québec, le 29 avril 1880, par Son Excellence le comte de

Premio-Real, consul-général d'Espagne.)

 

Traduit en anglais par Crawford Lindsay, premier traducteur anglais à

l'Assemblée Législative du Québec.

 

Combien d'hommes est-il en Europe, voire en Amérique, parmi ceux

mêmes qui ont des prétentions à un certain savoir, combien, dis-je, en est-il,

qui ignorent jusqu'au nom de ces trois petites îles perdues sur les côtes de

Terre-Neuve, ce colosse dont elles sont les humbles satellites.

 

Combien de français même à qui leur nom est inconnu, ou dans l'esprit

desquels elles n'éveillent qu'une idée vague, presque insaisissable, pareille

au lointain murmure des eaux de l'Océan, arrivant presque imperceptible

aux oreilles du paysan qui habite l'intérieur.

 

Et cependant ces trois îlots sont les épaves d'un empire immense, qui

s'étendait jadis des terres polaires aux bouches du Mississipi, le puissant

père des eaux. Elles formaient autrefois une partie infime de ce vaste

domaine que les fils de Saint Louis ont fécondé de leurs sueurs et de leur

sang, mais qu'ils se sont laissé enlever, après l'avoir ouvert à la civilisation,

par un adversaire vigilant et pratique.

 

Sur ces humbles rocs où flotte le drapeau tricolore, habite tout un petit

monde de pêcheurs endurcis par l'âpre haleine des bises glaciales du pôle.

Ce petit coin de terre qui semble au premier abord ne pouvoir être habité,

voit fourmiller autour de lui une richesse naturelle intarissable, je veux dire

ces bancs de morues et de harengs plus précieux que l'argent et l'or, et qui ont donné à un petit pays, la Hollande, l'existence d'abord, l'opulence

ensuite, la puissance enfin à un certain moment de son histoire.

 

Qu'on ne soit donc point surpris du ton lyrique de ce début. Les îles Saint-

Pierre et Miquelon ont vu passer tous les navigateurs célèbres qui ont

découvert ou exploré le Canada. C'est de leurs eaux que la France tire une

partie importante de son alimentation. C'est vers leurs ports que l'Espagne

envoie tous les ans des quantités énormes de sel pour conserver les dons

précieux de la mer. C'est là que, dans la belle saison, des centaines de

navires et de bateaux, et des milliers de pêcheurs français vont récolter pour

leur patrie une moisson toujours abondante, et se former au rude métier de

matelot.

 

Qu'importe, après cela, que la moitié de l'année, ces rivages soient ensevelis

sous la neige ou enveloppés dans d'épais brouillards; qu'importe qu'ils

soient battus par les puissantes vagues de ce terrible Océan du Nord qui

viennent, en mugissant, les inonder de leurs eaux verdâtres chargées

d'algues et de débris de toute espèce, et semblent vouloir, dans leurs

terribles convulsions, les effacer de la carte du monde.

 

La vie est assurée là non seulement pour ceux qui y habitent, mais encore

pour des milliers et des milliers de créatures vivant par delà l'Atlantique. La

mer, cette rude nourricière, ouvre là ses flancs profonds à tous ceux qui ne

craignent pas le balancement de ses ondes toujours mobiles.

 

Il n'y a point là de ces misères affreuses, ni de ces existences consumées par

la faim, comme il s'en trouve dans les grands centres populeux, an milieu de

toutes les ressources de la civilisation.

 

Les vigoureux pêcheurs, bistrés par le vent de la mer, n'y ont jamais la

famine à craindre. Une manne incessamment renouvelée monte vers eux

des profondeurs de l'abîme. On dirait que Dieu a voulu faire éclater sa

puissance et montrer à l'homme la vanité des richesses de convention, en

faisant pulluler la vie et les trésors naturels dans ces parages qui, au premier

aspect, ne semblent pouvoir abriter que la misère et la mort....

Malgré les considérations contenues dans ce qui précède, le choix de mon

sujet a pu vous surprendre. C'est à vous, que, naguère, le savant professeur

Bell faisait part de ses explorations personnelles, sur un champ aussi

grandiose que la baie d'Hudson et ses environs. N'était-ce pas abuser de

votre complaisance de venir vous parler de trois petites îles qui,

physiquement, n'offrent rien d'extraordinaire? Mais j'éprouve pour elles un

sentiment d'affection tout particulier. Cela ne proviendrait-il pas

précisément de leur petitesse? Le Canada avec ses champs sans limites

m'inspire un sentiment d'admiration. Mais il est plus facile de concentrer

son affection sur un objet d'étendue restreinte que l'esprit peut, pour ainsi

dire, embrasser sans effort. Le célèbre Burke dans son ouvrage sur le

sublime et sur le beau: "On the sublime and beautiful" fait remarquer que,

généralement, l'admiration se porte sur des objets grands ou terribles,

l'amour sur des objets relativement petits et agréables.

 

Comme je l'ai dit, les îles Saint-Pierre et Miquelon sont tout ce qui reste à la

France d'un empire qui comprenait les possessions britanniques actuelles de

l'Amérique du Nord et la vallée du Mississipi, c'est à-dire la moitié du

continent Nord Américain. Les fleurs de lys durent successivement se

retirer de Terre-Neuve en 1713, du Cap-Breton et de l'île du Prince-Edouard

en 1745, du Canada et de la Nouvelle-Ecosse en 1763 ainsi que du territoire

à l'Ouest du Mississipi, et le léopard britannique ne laissa à la vieille

monarchie française que le droit de pêche sur les côtes de Terre-Neuve et

les îles Saint-Pierre et Miquelon.

 

Elles sont situées à l'entrée de Fortune Bay, golfe qui s'enfonce

profondément dans la côte sud de Newfoundland, à proximité du banc de

Saint-Pierre fréquenté par les morues, et non loin du grand banc de Terre-

Neuve. Une distance de 135 milles les sépare du cap Ray et du cap Race qui

forment respectivement les extrémités Sud-Ouest et Sud-est de la terre des

Bacalaos, comme on l'appelle en Espagnol.

 

Elles se trouvent à 6470 kilomètres de Brest, le point le plus rapproché de la

mère patrie. Suivant le géographe français Onésyme Reclus, les îles Saint-

Pierre et Miquelon ont une superficie de 21,000 hectares et une population

sédentaire de 3000 habitants. Il y a de cela 2 ou 3 lustres. Mais

actuellement, suivant mon intelligent subordonné aux dites îles, elle s'élève à 5000 âmes. Le petit archipel se compose, au Nord, de la grande-

Miquelon, sise par 47° 4' de latitude Nord et 56° 20' de longitude Ouest, au

Sud, de la petite Miquelon ou Langlade et au Sud-Est de cette dernière, de

Saint-Pierre, beaucoup plus petite, mais trois fois plus peuplée que les

précédentes.

 

Il est presque superflu de mentionner quelques îlots insignifiants, simples

rochers de granit sans végétation et sans habitants. La grande Miquelon et la

petite sont, depuis 1783, réunies par une langue de sable.

 

Saint-Pierre renferme le chef-lieu du même nom, résidence du gouverneur

de tout l'archipel. Cette modeste capitale a pour horizon des collines basses

portant un bois de résineux lilliputiens dont la cime arrive à peine à l'épaule

d'un enfant. Dans la saison commerciale la population flottante de pêcheurs

et de marins venus de France et d'autres pays y surpasse de beaucoup le

nombre des résidents. Le mouvement des navires, la pêche, la salaison,

donnent alors une prodigieuse animation à ces pauvres îles au sol indigent,

au climat dur, mais très sain.

 

Les cultures de Saint-Pierre et Miquelon ont peu d'étendue; quelques

pommes de terre, des choux, un peu de foin, voilà tout ce que le regard de

l'agronome pourrait y découvrir. La végétation y est généralement chétive.

Las hauteurs atteignent 500 pieds en certains endroits. Les parties basses

abondent en étangs et en marais. En somme la pêche est l'occupation

principale, sinon exclusive, des habitants. Vu la rareté du bois, on y brûle

surtout du charbon qui vient principalement de la Nouvelle Ecosse et du

Cap Breton. Le climat ressemble beaucoup à celui des ports du golfe Saint-

Laurent. Les côtes sont souvent couvertes d'épais brouillards qui s'élèvent

soudain et persistent durant plusieurs jours. St. Pierre, au Nord-Est de l'île

du même nom, possède un excellent port qui peut contenir un grand nombre

de navires, et leur assurer un très bon mouillage. On y voit jusqu'à 60

bâtiments pêcheurs à la fois. Les autres anses de l'archipel n'offrent ni les

mêmes avantages ni la même sécurité. Lorsque certains vents soufflent, les

navires qui y ont jeté l'ancre, sont souvent obligés de prendre la haute-mer,

pour éviter d'être brisés contre le roc par les poussées formidables de la

tempête.

Comme conclusion à ces quelques données sur les îles Saint-Pierre et

Miquelon, je dirai que la nature semble les avoir spécialement destinées à

être d'excellentes stations de pêche.

 

Les flots qui environnent les îles Saint-Pierre et Miquelon recèlent un grand

nombre de poissons d'espèces différentes. Le hareng s'y montre quelquefois

en colonnes profondes, mais comme les pêcheurs français qui exploitent ces

parages s'attachent presque exclusivement à la morue, je ne m'occuperai en

détail que de cette dernière.

 

Les naturalistes l'appellent gadus morrhua; ses principaux caractères sont

trois nageoires dorsales, deux anales et un barbillon, bouquet de filaments

attaché à la mâchoire inférieure. C'est un poisson malacoptérygien, c'est-à-

dire à nageoires molles. On en distingue plusieurs espèces. La plus

commune est la morue franche, qu'on appelle aussi cabillaud ou cabéliau

quand elle est fraîche. Sa longueur varie de soixante-dix centimètres à un

mètre. Une tête grosse et comprimée, une bouche énorme, des yeux très

gros à fleur de tête et voilés par une membrane transparente, une cuirasse

d'écailles grises sur le dos et blanches sous le ventre avec des taches dorées,

des nageoires jaunes et grises, tels sont les principaux caractères extérieurs

de cet habitant des mers. Joignez-y des dents simplement implantées dans

les chairs et susceptibles de se mouvoir à la volonté de l'animal, un estomac

très volumineux et très vorace et une prodigieuse fécondité, et vous pourrez

vous faire une idée des hécatombes de petits poissons que la morue

engloutit avant d'être elle-même la proie de ce terrible destructeur, de cet

omnivore qu'on appelle l'homme.

 

La morue atteint quelquefois un poids de cent livres; mais petite ou grande,

pesante ou légère, elle est toujours pour les humains une ressource

précieuse, une nourriture des plus saines. J'ai parlé tout à l'heure de sa

fécondité. Jugez plutôt: les femelles portent de 4 à 8 millions d'oeufs dans

leurs flancs; quel rêve de romancier peut se comparer à cette réalité vivante.

Un de ces savants qui ne respectent rien et qui forcent la nature à leur

dévoiler ses arcanes les plus mystérieux, évalue à 150,000,000 le nombre

des animacules contenus dans la laite d'une seule morue mâle. Cette espèce

est répandue dans toutes les mers septentrionales de l'Europe et de l'Amérique, à l'entrée de la Manche, en Irlande. Sur les côtes de l'Irlande, de

la Suède, de la Norwége, de l'Ecosse, elle donne lieu à une exploitation

importante, mais c'est sur les bancs de Terre-Neuve ou aux environs que

cette pêche se fait tout-à-fait en grand.

 

La saison favorable s'étend de février à novembre. Au grand banc de Terre-

Neuve, elle commence en mai. Après avoir pris les morues, on les sale ou

on les fait sécher. Dans le premier cas on les éventre, et on leur ôte le foie

ou les oeufs après avoir coupé la tête et la langue que l'on met à part. Elles

portent alors le nom de morues vertes. Il est essentiel d'avoir à bord un

homme qui ouvre le poisson et coupe la tête avec habileté. On appelle

morues blanches celles qui ont été salées, mais séchées promptement, et sur

lesquelles le sel a laissé une sorte de croûte blanchâtre. Pour achever le

séchage on les expose au soleil et ensuite à la fumée; ces dernières prennent

le nom de morues séchées ou parées; on les confond aussi fort souvent sous

le nom de merluche avec le merlan préparé de la même manière sur les

côtes de Provence. La pêche de la morue se fait soit sur les rivages rocheux,

soit sur des bancs de sable où les plus grosses sont prises à des profondeurs

variant de 25 à 50 toises.

 

Quant aux origines de la pêche à la morue, il est impossible de les assigner

d'une façon exacte. Quelques uns voudraient en faire honneur au Portugais

Gaspard de Cortereal, au commencement du 16e siècle: mais on pense avec

beaucoup plus de raison que les pêcheurs Basques, en poursuivant les

baleines, découvrirent le grand et le petit banc de Terre-Neuve, un siècle

avant l'expédition de Christophe Colomb. Ces hardis pêcheurs avaient

exploré les côtes du Canada et connaissaient à coup sûr Terre-Neuve, la

terre des Bacalaos, comme il l'avaient appelée, avant que le grand

navigateur génois eût fait bouillonner la mer des Antilles sous la proue d'un

navire européen. Les Hollandais et les Anglais paraissent aussi s'être livrés

à la pêche de la morue, dès le 14ième siècle, les derniers sur les côtes

d'Islande; et les pêcheurs de la Rochelle et de la Bretagne avaient jeté leurs

lignes dans les eaux du golfe Saint-Laurent, longtemps avant que Jacques-

Cartier eût fait voir aux hurons de Stadacona l'étendard aux fleurs de lis

d'or....

On peut pêcher la morue de différentes manières, avec des lignes ordinaires,

des lignes de fond et des seines, filets d'une grande dimension. Mais le

premier de ces moyens, tout en donnant de très beaux résultats, est

préférable au point de vue de l'avenir des pêcheries. Bien des faits le

prouvent surabondamment. Quelle que soit la fécondité de la morue,

l'avidité aveugle de l'homme parviendrait, sinon à détruire l'espèce, du

moins à rendre son exploitation insignifiante, si une sage législation ne

venait par des dispositions prévoyantes, mettre obstacle à la cupidité

insatiable de ceux qui ne considèrent que le présent. Il est un fait bien connu

dans ce pays-ci, c'est que les pêcheurs des Etats-Unis, après avoir dilapidé

comme des prodigues leurs propres pêcheries de morues, seraient parvenus

à en faire autant pour celles du Canada, si on n'y avait mis bon ordre.

Comment voulez-vous qu'il en fût autrement avec des bateaux de pêche

portant 4 à 6 lignes de fond, dont chacune avait 1000 hameçons. Les gens

des Etats-Unis ont ainsi détruit plusieurs espèces dans les eaux canadiennes.

Comme il appert par le fameux discours prononcé le 3 mai 1879, à la

Chambre des Communes d'Ottawa, par l'Honorable M. Pierre Fortin, député

de Gaspé,—le premier qui ait présidé cette société de géographie et que j'ai

l'honneur de compter au nombre de mes amis personnels,—avec ces lignes

de fond qui n'en finissent pas, on tue les poissons femelles. L'usage de la

seine n'est pas moins préjudiciable, car on prend avec les gros représentants

de l'espèce une masse de fretin qu'on est obligé de rejeter à la mer, où ces

débris vont souvent empoisonner les eaux, ou fournir aux poissons qui s'y

trouvent une nourriture tellement abondante qu'ils ne mordent plus pour

longtemps aux appâts employés par les pêcheurs consciencieux.

 

La chair des morues n'est pas la seule partie dont on fasse usage. Sans parler

d'autres choses, on tire de leur foie cette huile célèbre qui est si utile à

certains métiers.

 

L'huile de foie de morue est fournie principalement par la morue

proprement dite, gadus morrhua dont nous avons déjà parlé. Outre Terre-

Neuve, les principaux lieux de fabrication sont Dieppe, Dunkerque,

Ostende, l'Angleterre, la Hollande, les îles Loffoden. Les procédés de

préparation varient et fournissent des huiles de qualités différentes. Ces

procédés peuvent être ramenés à deux principaux: 1. la préparation à l'aide de la putréfaction et de la chaleur, soit solaire, soit artificielle; 2. la

préparation, à l'aide de la chaleur artificielle exclusivement. A Terre-Neuve,

les foies extraits des poissons sont entassés dans de grandes cuves au fond

desquelles se trouvent plusieurs ouvertures, lesquelles servent à laisser

écouler l'huile qui se produit ainsi que le sang et le sérum, dans d'autres

cuves placées immédiatement au-dessous. On recueille ensuite l'huile qui

surnage dans de grands barils.

 

On compte cinq variétés d'huile de foie de morue: 1. la blonde; 2. la brune;

3. la noire; 4. la pâle; 5. l'huile vert-doré. La première est d'un jaune d'or,

d'une odeur très faible, d'une saveur d'abord douce, ensuite plus ou moins

excitante. La seconde est de couleur d'ocre brune, d'une forte odeur de

poisson analogue à celle du hareng salé, et d'une saveur de poisson, qui

imprime au palais un sentiment d'âpreté. La troisième est d'un brun tirant

sur le noir, d'une odeur nauséabonde, d'une saveur amère et

empyreumatique. La quatrième est d'une couleur jaunâtre, d'une saveur et

d'une odeur peu marquées. La cinquième est limpide, couleur vert-doré,

douce au goût et à l'odorat. L'huile normale de foie de morue est celle qui

est préparée avec des foies parfaitement frais, à une chaleur douce et sèche,

à l'abri du contact de l'air, dans des vases de verre ou de porcelaine. D'après

les chimistes Delattre, Girardin et Riégel, voici la composition de cette

huile:

 

Oléine 988.700

Margarine et

8.760

gaduine

Chlore 1.122

Iode 0.327

Brôme 0.043

Phosphore 0.203

Soufre 0.201

Acide

0.108

phosphorique

Acide sulfurique 0.236

Perte 0.300

——

Total 1,000,000

 

L'huile de foie de morue est sujette à de nombreuses falsifications. Les

huiles qu'on lui substitue le plus fréquemment sont celle de poisson épurée,

seule ou associée à l'iode ou à des iodures, celle de foie de morue elle-

même, mélangée avec de l'huile ordinaire de poisson, avec de l'huile d'olive

ou de pavot, et même quelquefois avec de l'huile de colza. Les chimistes ont

cherché en vain des moyens propres à faire connaître ces divers genres

d'adultération, ou du moins ils ont abouti à des résultats différents qui n'ont

pas la certitude scientifique désirable. Le seul fait sérieux auquel on soit

arrivé est de pouvoir constater la présence ou l'absence de l'huile de foie de

morue dans une huile quelconque. Le réactif employé est l'acide sulfurique

concentré. Si l'on en verse quelques gouttes sur une petite quantité d'huile

de foie de morue, déposée sur un morceau de verre placé sur du papier

blanc, on remarque la formation d'une auréole violette, qui passe bientôt au

cramoisi, puis, au bout de quelques minutes, au brun.

 

Il y en a qui voient dans l'iode le principe actif de cet agent thérapeutique, et

c'est la quantité plus ou moins grande de ce dernier principe qui à quelques-

uns fait préférer une variété à une autre.

 

L'huile de foie de morue s'emploie en médecine dans toutes sortes de

maladies, les affections scrofuleuses et tuberculeuses, le ramollissement des

os, le rhumatisme et la goutte, les affections du système nerveux, etc., etc.

 

Quant à la théorie de l'action thérapeutique de ce puissant agent médical,

elle n'est pas de mon ressort.

 

Le corroyeur et le chamoiseur font usage de l'huile de foie de morue, pour

donner aux cuirs de la souplesse et du brillant.

 

Les succédanés de l'huile de foie de morue ou substances qui ont les mêmes

propriétés médicales sont nombreux; on les emprunte aux cétacés, aux

poissons, aux amphibies, aux mammifères, aux oiseaux, aux reptiles, aux

crustacés, aux insectes et même au règne végétal. Pour ne citer que les plus

connus, je nommerai: l'huile de foie de raie, celle de requin; celle de hareng;

les huiles de baleines et de phoque; le lait, le suif, l'huile de pied de boeuf et de veau; le jaune d'oeuf; la graisse de serpent; le bouillon d'écrevisse; les

huiles d'oeillette, de lin, de noyer, d'amandes douces, etc., etc. Je laisse aux

Hippocrates présents ou futurs le soin de décider du degré de confiance qu'il

faut accorder à ces divers substituants de l'huile de foie de morue, et je leur

cède la place avec la douce satisfaction d'un homme qui n'a jamais éprouvé

le besoin de recourir ni à cette glorieuse substance, ni à ses succédanés.

 

J'ai dit que la France tire des îles Saint-Pierre et Miquelon la plus grande

partie de la morue qu'elle consomme.

 

Pour s'expliquer l'affluence des pêcheurs français dans ces eaux lointaines,

il faut avoir une idée des profits qu'on peut en retirer. Il me suffira d'en citer

deux exemples. On a vu des hommes prendre sur les bancs de Terre-Neuve

de 400 à 550 morues dans 10 ou 11 heures. Une fois, 8 hommes en ont pris

dans leur journée de pêche 80 vingtaines sur le Dogger Bank.

 

D'ailleurs il existe un autre stimulant. Le gouvernement français qui a, dès

l'origine, compris la haute importance de ces pêches, donne à chaque

bâtiment pêcheur une prime d'encouragement au prorata de sa prise. Ces

primes, sont de quinze, seize et vingt francs par quintal métrique, suivant

les destinations. En outre chaque bateau pêcheur reçoit cinquante francs par

homme d'équipage, pour la pêche, avec sécherie, soit à la côte de Terre-

Neuve, soit à Saint-Pierre et Miquelon, soit sur le grand banc de Terre-

Neuve. D'ailleurs les navires engagés qui ont un peu de chance peuvent

faire plus d'un voyage en Europe dans la même saison, puisqu'elle

commence en mai et finit en novembre.

 

La partie de la mer réservée aux pêcheurs français est très étendue. Vers le

nord, elle s'étend jusqu'à 3 milles des côtes de Terre-Neuve.

 

La valeur annuelle moyenne de toutes les pêcheries françaises est de L

3,500,000, soit à raison de 25 francs par livre sterling, 87,500,000 francs.

En 1876, leurs produits ont représenté la somme de 88,990,591 francs, soit

environ de 16 millions de dollars. 21,263 vaisseaux ou bateaux de pêche,

montés par 79,676 hommes, étaient employés sur les différentes pêcheries. La capture de morue dans la colonie de Saint-Pierre et Miquelon, suivant

les rapports officiels, a été en moyenne, pour les cinq années finissant en

1871, de 15,425,086 kilogrammes. Les mêmes rapports montrent que pour

les cinq années finissant en 1874, le nombre moyen des navires employés

était de 76 et celui des bateaux de 590, jaugeant tous ensemble 12,386

tonneaux et montés par 5,335 pêcheurs.

 

La France pêche 25,000,000 de kilogrammes de morue par an et souvent

plus. Plus des trois cinquièmes, quelquefois les quatre cinquièmes viennent

des eaux de Saint-Pierre et Miquelon. Et n'allez pas croire que cette

proportion date d'hier. Si je remonte à l'année 1863, je trouve 25,349,681

kilogrammes de morue représentant une valeur de 12,281,073 francs

importés en France. En 1864 il y a augmentation et la pêche du même

poisson donne 27,795,392 kilogrammes représentant une valeur de

19,733,700 francs.

 

Ajoutons en terminant que les français prennent dans les mers d'Islande plus

de poisson que les Islandais eux-mêmes, et emportent chaque année en

France pour une valeur de £270,000 ou 6,750,000 francs de morue. Ils ont

une flotte de 290 vaisseaux montés par 4,400 hommes, chaque bateau

jaugeant en moyenne 90 tonneaux.

 

Les pêcheurs des mers d'Islande aussi bien que ceux de Terre-Neuve

reçoivent des primes d'encouragement. Vous voyez, Mesdames et

Messieurs, qu'un pays place bien l'argent qu'il emploie à développer une

industrie de ce genre, et je ne considère ici que le profit pécuniaire. Mais il

ne faut pas oublier que la pêche développe les aptitudes maritimes de

l'homme des côtes et le prépare, par son rude apprentissage, à faire un

excellent marin de guerre.

 

On a cherché depuis quelques années à contester en Angleterre et au

Canada même les droits de la France aux pêcheries de Terre-Neuve. Mais

l'examen des différents traités intervenus entre la France et l'Angleterre

démontre le bien fondé des droits de la première, droits qu'elle n'a cessé de

revendiquer en toute occasion avec la même persistance. Le traité d'Utrecht

de 1713 força Sa Majesté très chrétienne à céder aux Anglais Terre-Neuve, mais confirma en sa faveur le droit de pêche sur les côtes et dans les baies

de cette île.

 

Le traité d'Utrecht fut confirmé; en ce qui concernait les pêcheries, par

l'article 5 du traité de Paris de 1763, dont l'article VI concède en outre à la

France les îles Saint-Pierre et Miquelon comme abri pour les pêcheurs

français (to serve as a shelter to the French fishermen).

 

Une brochure publiée en 1876 à Québec et intitulée les Pêcheries de Terre-

Neuve, porte en sous-titre: "Droits de la France exposés en réponse aux

assertions de l'Institut Colonial." Cet opuscule parfaitement rédigé prouve

en effet d'une manière victorieuse les droits de la France.

 

La convention de 1857 témoigne que l'Angleterre, par l'organe de son

gouvernement et de ses négociations officiels, a reconnu comme fondées les

prétentions de la France.

 

CLEF.

 

Pour servir à l'étude de l'historique du droit de pêche dans les eaux de

Saint-Pierre et Miquelon.

 

Les traités, et les articles de ces traités, sur lesquels la France fonde ses

prétentions, se suivent ainsi:

 

Traité d'Utrecht, 1713—Art. 13.

Traité de Paris, 1763—Art. 5.

Traité de Versailles, 1783—Art. 4, 5, 6.

Traité d'Amiens, 1802—Art. 15.

Traité de Paris, 1814—Art. 8 et 13

Traité de Paris, 1815—Art. 11.

 

La grande difficulté dans la question des pêcheries est de savoir si les

Français ont un droit de pêche exclusif sur la partie des côtes de Terre-

Neuve qui leur a été assignée par les traités.

Mon rôle m'obligeant à la plus stricte impartialité, je donne ci-dessous les

articles qui servent de base à l'opposition faite aux prétentions de la France

par l'Institut colonial britannique;

 

Traité de 1783—Art. 3.

Convention de 1818 entre la Grande Bretagne et les Etats-

Unis.

 

Je ne parlerai pas des usages les plus ordinaires du sel, ou l'utilité de ce

condiment indispensable pour la conservation des substances alimentaires.

Je ne veux pas m'étendre sur les applications industrielles du sel qui sert à

fabriquer la soude artificielle, à préparer le chlore et le sel ammoniac, à

vernir certaines terres cuites. Je me garderai aussi de me plonger dans les

ténèbres du passé, pour vous faire apprécier l'emploi du sel dans le culte.

Chez les juifs, chez les païens, on s'en servait dans les sacrifices pour

purifier et consacrer la victime. L'eau lustrale était salée, comme l'est

encore l'eau bénite de nos jours, ce qui prouve bien, comme disait le roi

Salomon, qu'il n'est rien de nouveau sous le soleil. Mais il est un sujet de la

plus haute importance pour ce pays même, que je ne puis laisser passer sans

vous en dire quelques mots; je veux parler du rôle du sel dans l'agriculture.

Mélangé avec une certaine proportion de suie, il opère comme un

amendement sur les terres arables et excite la fertilité de celles qui sont

incultes. Il présente un remède efficace contre la carie. Mêlé aux semences,

il les préserve des attaques des insectes. Il favorise la végétation des graines

huileuses et en particulier du lin,—de ce lin qui sert à fabriquer quelques

uns des fins tissus.

 

Le sel augmente aussi le produit des pâturages et des prairies; il améliore la

qualité du foin, rend les fourrages grossiers plus nourrissants et les aliments

humides moins nuisibles aux bêtes à corne et aux chevaux. Il préserve les

bestiaux des maladies, rend leur chair beaucoup plus agréable, et augmente

la quantité du lait chez les vaches et les chèvres. Mais de plus, le sel

employé comme amendement peut modifier le climat. Oyez et écoutez ce

que je vais vous dire. Il dépend de vous habitants du Canada, d'élever la

température de vos rives, et d'accourcir vos hivers. Non point que je vous

promette le ciel de l'Andalousie. Les effets du chlorure de sodium ne vont point jusque-là. Mais sérieusement parlant, vous pourriez rendre la froidure

un peu moins âpre, et voici comment: Il est des sols qui absorbent le sel et

qui sont échauffés par cette substance. Mais il en est d'autres qui ne

l'absorbent pas complètement; le sel, entraîné par les eaux de pluie, va se

mêler aux flots tumultueux des rivières et aux paisibles ondes des lacs, et au

bout d'un certain nombre d'années, lorsqu'il est en assez grande quantité, il

empêche ou retarde la congélation de l'élément liquide. Or, il faut avouer

que toutes ces surfaces aqueuses solidifiées par les frimas et qui émaillent le

beau Canada, sont de fameuses glacières qui ne contribuent pas peu à faire

descendre le thermomètre à 40° au-dessous de zéro.

 

Enfin, le sel, c'est bien su, est très répandu dans la nature, soit en couches

plus ou moins considérables dans le sein de la terre (ce qu'on appelle le sel

gemme) soit en dissolution dans les eaux de la mer, de certains lacs et de

certaines fontaines. En Espagne l'Aragon et la Catalogne renferment des

gisements considérables de sel gemme. L'eau de la mer contient environ 3%

de sel marin qu'on en retire en exposant l'eau à l'évaporation dans de vastes

bassins creusés sur les bords de la mer, et qu'on appelle marais salants. En

général, ils se composent: 1° d'un vaste réservoir dit jas, placé en avant des

marais proprement dits, plus profond qu'eux et communiquant avec la mer

par un canal fermé d'une écluse. On le remplit à marée haute. Il est destiné à

conserver l'eau, afin qu'elle dépose ses impuretés, et à remplacer l'eau des

autres bassins à mesure qu'elle s'évapore; 2° du marais proprement dit ou

salin, situé derrière le jas et divisé en une multitude de compartiments

séparés par de petites chaussées, destinées à multiplier les surfaces pour

augmenter l'évaporation, et à recevoir des eaux de plus en plus concentrées;

ces compartiments communiquent entre eux, mais de manière que l'eau

n'arrive d'une case à une autre qu'après avoir parcouru une longue suite de

canaux.

 

On juge que le sel va bientôt cristaliser quand l'eau commence à rougir; elle

se couvre peu après d'une pellicule de sel qui coule au fond. On retire le sel

sur les petites chaussés qui séparent les cases, et là il commence à

s'égoutter. On répète cette récolte deux ou trois fois par semaine, depuis le

mois de mai jusqu'au mois d'octobre.

Cette substance représente la vie d'un grand nombre d'hommes, et mes

compatriotes y figurent pour une proportion très notable.

 

Le sel est le principal article de commerce entre l'Espagne et les îles Saint-

Pierre et Miquelon.

 

Ici le conférencier donne des détails sur les sujets suivants:

 

Commerce des îles Saint-Pierre et Miquelon avec l'Espagne

et la France.

 

Commerce avec le Canada et avec Terre-Neuve.

 

Nature et valeur des produits exportés à Saint-Pierre et

Miquelon par

chaque province du Canada, notamment par celle de

Québec.

 

Navigation.

 

Puis il termine en disant:

 

J'ai pensé que vous ne seriez pas fâchés d'entendre parler de ce coin de

terre, dernier débris de la splendeur française dans l'Amérique du Nord; et

puis, comme le dit si éloquemment mon noble ami Lord Dufferin en parlant

de l'Islande, dans ses "Lettres de hautes latitudes," traduites en français par

votre compatriote M. Bédard, le modeste archipel dont je vous ai entretenu

"partage avec la puissance du Canada la même aurore aux teintes

vermeilles, et, pendant l'hiver, est enveloppé dans le même blanc manteau."

Pour vous Canadiens-français en particulier, le sujet n'était pas tout-à-fait

dépourvu d'intérêt. Vos pères avant d'aborder sur les rives du Saint-Laurent,

ont tous passé à proximité des rocs des îles Saint-Pierre et Miquelon, et on

les aurait bien étonnés alors, si on leur eût dit qu'elles seraient un jour les

dernières et uniques sentinelles de la mère-patrie dans ces eaux sillonnées

par tous les preux qui ont fondé le Canada français ou l'ont défendu, les

Cartier, les Champlain, les d'Iberville, etc., etc. Sic transit gloria mundi.

Ainsi passent les gloires de ce monde. Mais une autre conquête n'a point arrêté dans leur essor les germes féconds qui portaient en eux une

nombreuse postérité. Les 60,000 colons jetés dans ce pays par la France se

sont multipliés comme à miracle, et tout donne lieu de croire qu'elle sera

représentée un jour sur cette terre américaine par un grand peuple qui

parlera sa langue, et sera fier de se rattacher à elle par ses origines.

 

Et comment pourrait-il en être autrement! Jamais plus noble berceau ne fut

offert à une jeune nationalité. Comment décrire ce fleuve majestueux, ces

forêts solennelles, ces sites grandioses qui font du Canada un des beaux

pays du monde! Vos hivers sont rudes, mais ils ne peuvent que développer

des corps vigoureux insensibles aux intempéries de l'air. Les nappes

éblouissantes de vos neiges ne contiennent pas de miasmes funestes à la

santé, et dans vos larges campagnes, les poumons peuvent aspirer librement

l'air le plus pur qui soit sous le soleil. En été, une végétation touffue, au

feuillage luxuriant, savoureux pour ainsi dire, verse à votre poitrine

l'oxygène à pleins flots, tandis que les arbres résineux envoient, dans toutes

les directions leurs senteurs salutaires.

 

D'immenses terrains, propices à la culture, n'attendent que des mains

diligentes pour rendre au centuple ce qu'on leur aura prêté. Développez-

vous donc, jeune rameau de la grande race latine; épanouissez-vous sur

cette terre aux horizons immenses, et devenez à votre tour un arbre puissant

aux racines plongées dans un passé glorieux, à la cime sa projetant vers un

lumineux avenir.