Sandormokh

Irina Flige · Chapitre 1 sur 36

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Sandormokh

Préface de Nicolas Werth

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Titre original :

Sandormokh, Dramaturgia smyslov

 

© 2021, pour l’édition et la traduction française,

Société d’édition Les Belles Lettres

95, boulevard Raspail 75006 Paris.

www.lesbelleslettres.com

 

ISBN : 978-2-251-91494-7

 

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PRÉFACE

 

 

Ce livre est un livre de combat. Un combat contre l’oubli. Celui des innombrables victimes des répressions staliniennes. Son auteure, Irina Flige, l’une des plus éminentes figures de l’association non gouvernementale russe Memorial, a consacré toute sa vie d’adulte, depuis plus de trente ans, à ce combat. Irina Flige est une de ces femmes passionnées et habitées par le sens d’un devoir civique, social et moral à accomplir pour donner corps et sens à leur vie, comme la Russie en a connu à toutes les époques ‒ épouses des décembristes, prêtes à suivre leur mari dans l’exil sibérien, femmes engagées dans l’action révolutionnaire, militantes pour la défense des droits civiques dans l’URSS des années 1970-1980. Après des études de géographie à l’Université de Leningrad, elle publie, en 1989, une étude pionnière sur les camps des îles Solovki ‒ un « atlas géographico-historique » qui propose les premières cartes détaillées des dizaines de lieux de détention répartis sur l’ensemble de l’archipel. Au cours de ses recherches, Irina Flige a acquis une certitude : un grand nombre de détenus des Solovki ont été évacués à la fin de l’année 1937 et ont tout simplement disparu. Elle mettra près de dix ans pour retrouver leur trace, dans les fosses communes de Sandormokh, en Carélie, à des centaines de kilomètres de l’archipel. C’est cette longue quête-enquête qu’elle nous livre dans le présent livre. Parallèlement à ce travail de recherche, Irina Flige s’investit totalement dans l’association Memorial. Elle entre, en 1989, au Comité exécutif de la branche pétersbourgeoise de l’association qui vient d’être fondée, avant d’en prendre la direction, en 2002. Au cours de ces treize années, elle s’illustre, avec son compagnon Veniamine Ioffe, l’un des membres fondateurs de Memorial à Saint-Pétersbourg, par plusieurs coups d’éclat : d’abord la découverte (de concert avec Iouri Dmitriev, l’un des principaux « héros » du présent livre) du charnier de Sandormokh, en 1997, suivie de celle, quatre ans plus tard, d’un autre important lieu secret d’exécutions de masse, à quelques kilomètres seulement de Saint-Pétersbourg, où des milliers de personnes ont été fusillées, au cours de la « Terreur rouge » lancée, le 5 septembre 1918, par Lénine. Cette découverte est particulièrement

importante1 : elle rappelle une réalité longtemps passée sous silence ‒ les massacres de civils innocents n’ont pas débuté sous Staline, mais bien sous Lénine. Troisième coup d’éclat d’Irina Flige et de Veniamine Ioffe : l’érection, au moment où les autorités s’apprêtent à célébrer, en grande pompe, les festivités marquant le tricentenaire de la fondation de Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand en 1703, du premier monument aux victimes des répressions dans cette ville. C’est Irina qui, après le décès brutal de Veniamine Ioffe, en avril 2002, réalise le projet fou imaginé par celui-ci : rapporter des Solovki une immense pierre de dix tonnes située non loin de l’escalier de sinistre mémoire menant à l’isolateur disciplinaire du mont de la Hache, d’où l’on précipitait, attachés à un tronc d’arbre, les détenus sanctionnés pour « manquement grave au règlement du camp », et l’ériger, sur une place importante de Saint-Pétersbourg, en hommage aux victimes des répressions. Un monument semblable existait, depuis 1990, à Moscou. Rien de tel dans l’autre « ville-capitale » du pays, frappée durement, elle aussi, par la violence du régime. Le 4 septembre 2002, au terme d’incroyables péripéties, tant logistiques que bureaucratico-politiques, Irina Flige parvient à ses fins : la « pierre des Solovki » est dressée sur la place historique de la Trinité, au cœur de la ville, et inaugurée officiellement par les autorités municipales.

Il est temps de faire un bref retour en arrière et de rappeler, en quelques mots, l’histoire de l’association Memorial. L’association est née en janvier 1989, à la suite d’une conférence constitutive rassemblant plus de 450 délégués d’une centaine de villes et de régions de l’URSS, tous des volontaires désireux d’« éclairer », dans l’esprit de la glasnost (« transparence ») gorbatchévienne,

l’histoire des répressions staliniennes, d’apporter une aide aux anciens détenus ou déportés encore en vie et d’ériger ne serait-ce que de modestes mémoriaux aux millions de victimes. Soutenue par des personnalités de premier plan comme le grand dissident Andreï Sakharov, Memorial organise, le 30 octobre 1989, la première manifestation ‒ une chaîne humaine autour du siège du KGB à Moscou ‒ entièrement centrée autour de la question des répressions staliniennes. Un an plus tard, le 30 octobre 1990, après avoir obtenu, non sans peine, sa légalisation, Memorial récidive en inaugurant le premier monument commémoratif aux victimes des répressions, la « pierre des Solovki » ‒ un mégalithe rapporté de ces îles de la mer Blanche, lieu des premiers camps soviétiques ‒ sur la place de la Loubianka, à Moscou, face au siège du KGB.

Depuis trente ans, l’association a réuni un fonds unique d’archives privées léguées par d’anciens détenus et déportés ou par leur famille. Ses locaux, à Moscou, abritent un musée conservant des objets du quotidien du Goulag, des dessins réalisés par les détenus durant et après leur détention, des lettres de détenus et de déportés, des photographies, des enregistrements de témoignages d’anciens détenus et déportés. À Saint-Pétersbourg, Irina Flige a supervisé la mise en place d’un « musée virtuel du Goulag » unique en son genre. Le site internet de ce « musée virtuel » centralise, région par région, toutes les informations relatives à la « mémorialisation » du Goulag et, plus généralement, des répressions staliniennes : mémoriaux, musées, nécropoles, lieux d’exécutions de masse, cartographie des camps, « livres de mémoire ». Chaque branche régionale de Memorial a, en effet, compilé depuis une vingtaine d’années, au terme de patientes recherches, des « livres de mémoire » qui, région par région, dressent les listes nominatives de toutes les personnes réprimées ‒ arrêtées, déportées, condamnées à une peine de camp, fusillées. Les membres les plus actifs de l’association se rendent sur les lieux des répressions, tentent de retrouver les restes des camps ou les fosses communes où ont été enfouis, dans le plus grand secret, les fusillés, et d’y ériger des mémoriaux. Grâce aux efforts des militants de Memorial, environ cent cinquante charniers des années de la Grande Terreur de 1937-1938 ont été mis au jour. De très nombreux vestiges de camps ont aussi été découverts, photographiés, cartographiés. En outre, des dizaines de milliers de modestes plaques mémorielles ont été posées sur les façades des maisons ou des immeubles où résidaient, au moment de leur arrestation, les victimes des répressions, disparues le plus souvent sans que leurs proches sachent ce qu’ils sont devenus.

Face à l’absence de toute politique étatique de conservation et de préservation des lieux des répressions, Memorial continue sa mission originelle : sauvegarder la mémoire de la face sombre du passé soviétique et œuvrer pour la défense des droits de l’homme dans la Russie d’aujourd’hui. De ce point de vue, l’histoire de Sandormokh, que nous narre Irina Flige, est exemplaire : c’est à la fois l’histoire de la découverte d’un lieu secret de massacre de masse et l’histoire d’une violation flagrante des droits de l’homme de l’un de ceux qui ont découvert ce charnier et en ont fait l’un des plus

importants et des plus emblématiques lieux de mémoire de la Grande Terreur 2 de 1937-1938. Iouri Dmitriev, l’un des trois « inventeurs » de Sandormokh, a été en effet arrêté peu de temps avant la parution du livre d’Irina Flige et inculpé sous un chef d’accusation sordide et fantaisiste. Son cas est devenu, au cours des dernières années, l’un des plus retentissants dénis de justice

perpétrés par le régime de Vladimir Poutine3.

 

Vingt ans après la révolution d’Octobre 1917, le régime soviétique perpétra le plus grand massacre d’État jamais mis en œuvre en Europe en temps de paix : en seize mois, d’août 1937 à novembre 1938, environ 750 000 citoyens soviétiques (et quelques milliers de citoyens étrangers installés en URSS) furent exécutés après avoir été condamnés à mort par un tribunal d’exception à l’issue d’une parodie de jugement. Soit près de 50 000 exécutions par mois, 1 600 par jour. Dans le même temps, plus d’un million de Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés dans les camps du Goulag. Comment expliquer cette débauche de terreur ? Qui en furent les victimes ? Est-il légitime de qualifier ce crime de masse, comme on le fait généralement, de « grandes purges » ?

Disons-le d’emblée : les fameux « procès de Moscou » de 1936-1938, qui ont mis en scène les dirigeants bolcheviques déchus accusés des pires crimes de trahison et d’espionnage, images emblématiques de la Grande Terreur (ou, plus exactement, de la « face publique » de celle-ci), tout comme le « Rapport

secret » de Nikita Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS (février 1956) ont, chacun à leur manière, été de formidables « événements-écrans ». En effet, les procès de Moscou, parodies de justice largement couvertes par la presse tant soviétique qu’occidentale, ont durablement masqué l’autre face, cachée et inavouée, de la Grande Terreur, celle des « opérations répressives secrètes de masse », dévoilées seulement après la chute de l’URSS et l’ouverture des archives soviétiques, au début des années 1990.

Quant au « Rapport secret », qui donnait en 1956 une vision très partielle et sélective des crimes de Staline, il a longtemps fait croire que la répression avait été dirigée principalement contre les cadres communistes du Parti, de l’économie et de l’armée. En réalité, la Grande Terreur fut d’abord et avant tout une vaste opération d’ingénierie et de « purification » sociale visant, pour reprendre les termes des ordres opérationnels secrets du NKVD, à « éradiquer définitivement » tous les éléments jugés « étrangers » ou « nuisibles » à la « nouvelle société socialiste » en cours d’édification.

Les purges des élites n’ont représenté qu’une petite fraction ‒ 7 % environ ‒ des répressions. Dans ces purges, ce qui était en jeu, c’était le remplacement d’une élite (pour simplifier, non stalinienne) par une autre, plus jeune, souvent mieux formée, politiquement et idéologiquement plus obéissante et malléable, façonnée dans « l’esprit stalinien des années 1930 ». On estime aujourd’hui à une centaine de milliers le nombre de cadres communistes arrêtés, dont un peu plus de la moitié furent exécutés. Parmi les plus emblématiques ‒ et les mieux connues ‒ de ces purges figure celle de l’Armée rouge : 35 000 officiers furent arrêtés, dont un tiers environ exécutés. Ses conséquences désastreuses se révélèrent au grand jour dès la guerre soviéto-finlandaise de 1939-1940. Autre purge particulièrement dommageable pour le pays, celle des cadres des administrations économiques et des grandes entreprises d’État, accusés de « saboter la production » : environ 25 000 furent arrêtés, dont plus de la moitié exécutés. Enfin, celle des cadres politiques régionaux et locaux : 45 000 furent arrêtés, dont la moitié environ exécutés, accusés de « déviation droitière », de « trotskisme » ou de « nationalisme » ukrainien, ouzbek, géorgien, arménien, turkmène, panturc, etc. La répression des élites représenta la face publique de la terreur, dont la manifestation la plus éclatante fut les procès politiques à grand spectacle : les « procès de Moscou », mais aussi les centaines de procès publics, à vocation pédagogique, de dirigeants communistes locaux. « Formidable mécanisme de prophylaxie

sociale »4, ces parodies de justice, accompagnées d’innombrables meetings, désignaient à la vindicte populaire des boucs émissaires responsables des difficultés rencontrées dans la « construction du socialisme » et des dysfonctionnements endémiques d’une industrialisation chaotique.

Dans le même temps, les groupes opérationnels du NKVD mettaient en œuvre les « opérations répressives secrètes de masse ». Ces opérations étaient marquées du sceau du secret le plus absolu : secret des décisions prises au sein du Politburo, la plus haute instance du Parti dirigée par Staline ; secret des « ordres opérationnels » du NKVD, adressés à une poignée de hauts responsables de la police politique ; secret des procédures d’instruction et de jugement conduites par des tribunaux d’exception ; secret des condamnations rendues à huis clos, le plus souvent en l’absence de l’accusé ; secret des exécutions et des lieux d’inhumation des fusillés. L’obsession du secret était telle que les condamnés à mort eux-mêmes n’étaient pas informés de la sentence, qu’ils découvraient sur le lieu de leur exécution. Quant aux proches des fusillés (lorsque ceux-ci, au terme de semaines d’attente devant les prisons ou les bureaux de la police politique, parvenaient à s’approcher du guichet où officiait un agent du NKVD), il leur était simplement dit que leur fils, époux, mari, père, mère, etc. « avait été condamné à dix ans de camp sans droit de correspondance »…

Avant même le lancement des « opérations répressives secrètes de masse » par la direction du NKVD dirigé par Nikolaï Iejov, les responsables de la police politique avaient soulevé une question qualifiée de « technique », et cependant de la plus haute importance : comment se débarrasser secrètement (de « manière conspirative » pour rendre le jargon des agents du NKVD) des corps des fusillés ? Au terme des opérations, des centaines de milliers de corps devraient en effet avoir été enfouis…

Voici ce que déclara à ses subordonnés, fin juillet 1937, quelques jours avant le début de la plus importante « opération répressive secrète de masse »

programmée par l’ordre du NKVD n o 00447 du 30 juillet 1937, Serguei Mironov, le chef du NKVD de la région de Sibérie occidentale :

Et maintenant, quelques aspects techniques de la plus haute importance. Prenons, par exemple, le

secteur de Tomsk, ou d’autres secteurs opérationnels. Pour chacun d’entre eux, il vous faudra exécuter 1 000 individus, voire 2 000 ou peut-être encore plus. Que devra faire le responsable opérationnel ? D’abord trouver un lieu adéquat pour les exécutions et un autre pour les inhumations. Si l’on enterre les cadavres dans un bois, par exemple, il faudra au préalable découper la mousse afin d’en recouvrir la terre fraîchement retournée pour rendre le lieu conspiratif très secret, pour qu’il ne puisse devenir un jour un endroit où pourrait se donner libre cours le fanatisme contre-révolutionnaire […]. Notre appareil policier ne doit absolument pas savoir où les individus fusillés ont été inhumés, personne ne doit rien savoir.

 

Le secret fut bien gardé. Des décennies durant, ces lieux de massacre demeurèrent inviolés. Aujourd’hui, au terme de patientes recherches menées, depuis le début des années 1990, par quelques historiens et militants de Memorial, environ 150 lieux d’exécution et d’inhumation des 750 000 fusillés de la Grande Terreur ont été identifiés. Ce chiffre ne représente toutefois qu’une fraction ‒ peut-être un quart, tout au plus un tiers ‒ du nombre total des charniers, répartis à travers toutes les régions de l’ex-URSS. Grâce aux recherches menées en Carélie par des chercheurs d’une persévérance exceptionnelle tels qu’Ivan Tchoukhine, Iouri Dmitriev ou Irina Flige, nous en savons plus sur le principal lieu de massacre de cette région du nord-est de la Russie, Sandormokh, que sur aucun autre site d’exécutions de masse. Cet exploit s’inscrit naturellement dans un processus plus général de dévoilement et d’analyse de ce moment paroxystique de la violence du régime stalinien qu’a été la Grande Terreur de 1937-1938.

En 1991-1992, l’ouverture ‒ partielle ‒ des archives du Politburo et des instances centrales du NKVD a permis de découvrir enfin la face cachée de la Grande Terreur et de commencer à comprendre le mécanisme des « opérations répressives secrètes de masse ». Ces opérations (une douzaine environ), planifiées et centralisées, furent mises au point, au plus haut niveau, par Staline et Iejov. Elles étaient dirigées contre un ensemble hétérogène « d’ennemis intérieurs » regroupés en deux grandes catégories, deux « lignes »

(dans le jargon des fonctionnaires du NKVD), la « ligne koulak »5 et la « ligne

nationale ». « L’opération koulak », définie par l’ordre du NKVD no 00447 du 30 juillet 1937, cité plus haut, avait pour objectif « d’éradiquer une fois pour toutes » un large éventail d’éléments qualifiés de « socialement nuisibles », « criminels », « contre-révolutionnaires » ou « appartenant au passé ». Étaient notamment ciblés les « ex-koulaks » déjà déportés au début des années 1930, les « anciens membres des partis non bolcheviques », les « ex-fonctionnaires ou gendarmes tsaristes », les « membres du clergé ou des sectes se livrant à des activités antisoviétiques », les « éléments antisoviétiques ayant servi dans des formations de l’Armée blanche ou les unités cosaques », les « détenus déjà condamnés, purgeant leur peine dans un camp et continuant à y mener des activités contre-révolutionnaires », etc. Chaque région se voyait attribuer par le Politburo, c’est-à-dire par Staline et ses plus proches collaborateurs (Molotov, Iejov, Kaganovitch, Vorochilov, Mikoyan et quelques autres) des quotas d’individus à fusiller et d’individus à interner en camp de travail forcé pour une durée de dix ans. Rapidement, une dynamique d’émulation s’enclencha, les responsables régionaux du Parti et du NKVD demandant et redemandant (pour échapper eux-mêmes à une « purge ») des « suppléments

d’individus à réprimer en 1re e 6 ou en 2 catégorie », tant et si bien que les « quotas » initiaux furent, au cours des seize mois que dura l’opération, multipliés par deux en ce qui concernait les personnes condamnées à dix ans de camp, et par cinq pour les personnes condamnées à la peine capitale. Au total, 767 000 personnes furent arrêtées dans le cadre de la seule « opération koulak », dont 387 000 furent exécutées.

La « ligne nationale », définie par une dizaine d’opérations dites « nationales » (« opération polonaise », « opération allemande », « opération finlandaise », « opération lettone », « opération estonienne », « opération roumaine », etc.) était dirigée tout particulièrement contre les émigrés politiques de ces pays réfugiés en URSS, les citoyens soviétiques d’origine polonaise, allemande, finlandaise, balte, roumaine, etc., mais aussi contre tous les citoyens soviétiques qui avaient (ou avaient eu, par le passé) un lien, aussi ténu fût-il, professionnel, familial ou tout simplement géographique (les habitants des régions frontalières étaient particulièrement vulnérables) avec un certain nombre de pays considérés comme hostiles, dans un contexte de tensions internationales croissantes : Allemagne, Pologne, Finlande, pays baltes, Roumanie, Japon. Au total, plus de 335 000 personnes furent arrêtées dans le cadre de ces « opérations nationales », dont 247 000 furent fusillées.

Dans chaque région ou république soviétique, des juridictions d’exception furent mises en place : troïki (composées de trois membres : le premier

secrétaire du comité régional du Parti, le chef régional du NKVD et le procureur général de région) chargées de condamner les personnes arrêtées dans le cadre de « l’opération koulak » ; dvoïki (composées de deux membres : le

procureur général de région et le chef régional du NKVD) pour condamner les personnes arrêtées dans le cadre des « opérations nationales ». Lors de chaque session, ces « tribunaux » rendaient plusieurs centaines de sentences, à huis clos, en l’absence de tout représentant de la défense et de l’accusé lui-même. Durant les seize mois de la Grande Terreur, près de deux millions de

condamnations furent prononcées, dont 750 000 en « 1 re catégorie » (peine de

mort) et 1 200 000 en « 2e catégorie » (10 ans de travaux forcés dans les camps du Goulag).

Une fois le cadre général des « opérations répressives secrètes de masse » établi, il revenait aux chercheurs de se plonger dans les archives régionales du FSB (le nouveau nom de la Sécurité d’État dans la Russie post-soviétique) pour tenter d’établir l’identité exacte des victimes et reconstituer leur parcours, depuis l’arrestation jusqu’à l’exécution. Tâche ô combien ardue ! En effet, le FSB refusait (et refuse toujours) d’ouvrir aux chercheurs les protocoles des séances à huis clos des troïki et des dvoïki, ainsi que les dossiers d’instruction

des personnes arrêtées. Il fallut tout l’entregent d’Ivan Tchoukhine, ancien inspecteur-chef du ministère de l’Intérieur de la Carélie, devenu, en 1993, l’un des députés progressistes les plus en vue du Parlement russe, pour forcer les portes closes des archives de la Sécurité d’État de Carélie. Assisté de Iouri Dmitriev, jeune historien de Petrozavodsk, la capitale de la Carélie, Ivan

Tchoukhine se plongea dans les protocoles de la 7 8 troïka et de la dvoïka et

parvint à reconstituer, semaine après semaine, jour après jour, district par district, le rythme des condamnations et des exécutions dans cette petite république soviétique. L’étude des répressions staliniennes en Carélie devint ainsi le secteur le plus avancé, le plus en pointe, des recherches sur la Grande Terreur. Après la disparition d’Ivan Tchoukhine, Iouri Dmitriev prit le relais et s’attela à la tâche gigantesque d’identifier et de répertorier, dans des « livres de mémoire » (14 volumes sont à ce jour parus, avec plus de 20 000 noms), chacune des victimes des répressions, qu’elle ait été fusillée, condamnée à une peine de travaux forcés, déportée, décédée durant les interrogatoires. De son côté, Irina Flige avançait sur la trace des disparus des Solovki, convoyés à l’automne 1937, vers une destination inconnue. À un moment donné, les recherches d’Ivan Tchoukhine, de Iouri Dmitriev et d’Irina Flige se croisèrent. Ils étaient, assurément, sur la bonne piste ‒ celle qui allait les conduire bientôt jusqu’aux fosses communes de la forêt de Sandormokh.

Nicolas Werth

1. Très peu de charniers de la « Terreur rouge » des premières années du régime bolchevique ont été mis au jour. Le « polygone militaire » du bois de Kovalev, près de Saint-Pétersbourg, abrite les restes de plusieurs milliers de personnes exécutées entre la fin de 1918 et le début de 1921.

2. Cette expression a été popularisée par Robert Conquest dans son ouvrage pionnier The Great Terror, traduit en français sous le titre La Grande Terreur et paru chez Stock en 1968. En URSS, cet épisode a été évoqué sous le terme péjoratif de Iejovschina ou « période de Iejov », du nom du Commissaire du peuple à l’Intérieur (NKVD) Nikolaï Iejov, en poste entre septembre 1936 et novembre 1938 et, à ce titre, grand « ordonnateur » des répressions, sous la houlette de Staline lui-même.

3. Cf. la postface au présent volume.

4. Annie Kriegel, Les grands procès politiques dans les systèmes communistes, Paris, Gallimard, 1972, p. 45.

5. Dans la terminologie soviétique, un « koulak » était un paysan riche, exploiteur ‒ bref un « élément capitaliste » à « liquider ». À la fin de l’année 1929, Staline lança, en même temps que la collectivisation des campagnes, une vaste campagne visant à « liquider les koulaks en tant que classe » (« Dékoulakisation »). Environ 2,5 millions de koulaks furent déportés vers les régions inhospitalières du pays (Sibérie, Kazakhstan, Grand Nord) et plusieurs centaines de milliers envoyés dans les camps du Goulag. Un grand nombre d’entre eux furent à nouveau arrêtés et cette fois-ci condamnés à mort et exécutés en 1937-1938.

6. Dans le langage codé de ces « opérations », la « 1re catégorie » signifiait une condamnation à mort, la

« 2e catégorie », une peine de dix ans de camp de travail forcé.

7. Juridiction d’exception du NKVD composée de trois membres, le Premier secrétaire du Comité régional du Parti, le chef régional du NKVD et le Procureur de région.

8. Juridiction d’exception du NKVD composée de deux membres, le chef régional du NKVD et le Premier secrétaire régional du Parti.

 

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