Scènes de la vie de Bohème

Henri Murger · Chapitre 23 sur 27

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Scènes de la vie de Bohème

Chapitre II

Ainsi que Marcel l’avait annoncé, Rodolphe paraissait être radicalement guéri de son amour pour Mademoiselle Mimi, et trois ou quatre jours après sa séparation d’avec elle, on vit reparaître le poëte complétement métamorphosé. Il était mis avec une élégance qui devait le rendre méconnaissable pour son miroir même. Rien en lui, du reste, ne semblait faire craindre qu’il fût dans l’intention de se précipiter dans les abîmes du néant, comme Mademoiselle Mimi en faisait courir le bruit avec toutes sortes d’hypocrisies condoléantes. Rodolphe était en effet parfaitement calme; il écoutait, sans que les plis de son visage se dérangeassent, les récits qui lui étaient faits sur la nouvelle et somptueuse existence de sa maîtresse, qui se plaisait à le faire renseigner sur son compte par une jeune femme qui était restée sa confidente, et qui avait occasion de voir Rodolphe presque tous les soirs.

—Mimi est très-heureuse avec le vicomte Paul, disaiton au poëte, elle en paraît follement amourachée; une seule chose l’inquiète, elle craint que vous ne veniez troubler sa tranquillité par des poursuites qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa maîtresse et il a deux ans de salle d’armes.

—Oh! Oh! répondait Rodolphe, qu’elle dorme donc bien tranquille, je n’ai aucunement envie d’aller répandre du vinaigre dans les douceurs de sa lune de miel. Quant à son jeune amant, il peut parfaitement laisser sa dague au clou, comme Gastibelza, l’homme à la carabine. Je n’en veux aucunement aux jours d’un gentilhomme qui a encore le bonheur d’être en nourrice chez les illusions.

Et comme on ne manquait pas de rapporter à Mimi l’attitude avec laquelle son ancien amant recevait tous ces détails de son côté, elle n’oubliait pas de répondre en haussant les épaules:

—C’est bon, c’est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela deviendra.

Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe était lui-même fort étonné de cette soudaine indifférence, qui, sans passer par les transitions ordinaires de la tristesse et de la mélancolie, succédait aux orageuses tempêtes qui l’agitaient encore quelques jours auparavant. L’oubli, si lent à venir, surtout pour les désolés d’amour, l’oubli qu’ils appellent à grands cris, et qu’à grands cris ils repoussent quand ils le sentent approcher d’eux; cet impitoyable consolateur avait subitement, tout à coup, et sans qu’il eût pu s’en défendre, envahi le coeur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aimée pouvait désormais y tomber sans réveiller aucun écho. Chose étrange, Rodolphe, dont la mémoire avait assez de puissance pour rappeler à son esprit les choses qui s’étaient accomplies aux jours les plus reculés de son passé, et les êtres qui avaient figuré ou exercé une influence dans son existence la plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu’il fit, ne pouvait pas se rappeler distinctement, après quatre jours de séparation, les traits de cette maîtresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si frêles. Les yeux aux lueurs desquels il s’était si souvent endormi, il n’en retrouvait plus la douceur. Cette voix même, dont les colères et dont les tendres caresses lui donnaient le délire, il ne s’en rappelait point les sons. Un poëte de ses amis, qui ne l’avait pas vu depuis son divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affairé et soucieux, il marchait à grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne.

—Tiens, dit le poëte en lui tendant la main, vous voilà! et il examina curieusement Rodolphe.

Voyant qu’il avait la mine allongée, il crut devoir prendre un ton condoléant.

—Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il aurait toujours fallu en venir là; vaut mieux que ce soit maintenant que plus tard; dans trois mois vous serez complétement guéri.

—Qu’est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade, mon cher.

—Eh! mon Dieu, dit l’autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je sais l’histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre figure.

—Prenez garde, vous me faites un quiproquo, dit Rodolphe. Je suis très-ennuyé ce soir, c’est vrai; mais quant au motif de cet ennui, vous n’avez pas absolument mis le doigt dessus.

—Bon, pourquoi vous défendre? Cela est tout naturel; on ne rompt pas comme cela tranquillement une liaison qui dure depuis près de deux ans.

—Ils me disent tous la même chose, fit Rodolphe impatienté. Eh bien, sur l’honneur, vous vous trompez, vous et les autres. Je suis profondément triste, et j’en ai l’air, c’est possible; mais voici pourquoi: c’est que j’attendais aujourd’hui mon tailleur qui devait m’apporter un habit neuf, et il n’est point venu; voilà, voilà pourquoi je suis ennuyé.

—Mauvais, mauvais, dit l’autre en riant.

—Point mauvais; bon, au contraire, très-bon, excellent même. Suivez mon raisonnement, et vous allez voir.

—Voyons, dit le poëte, je vous écoute; prouvez-moi un peu comment on peut raisonnablement avoir l’air si attristé, parce qu’un tailleur vous manque de parole. Allez, allez, je vous attends.

—Eh! dit Rodolphe, vous savez bien que les petites causes produisent les plus grands effets. Je devais, ce soir, faire une visite très-importante, et je ne la puis faire à cause que je n’ai pas mon habit. Y êtes-vous?

—Point. Il n’y a pas jusqu’ici motif suffisant à désolation. Vous êtes désolé… parce que… enfin. Vous êtes très-bête de faire des poses avec moi. Voilà mon opinion.

—Mon ami, dit Rodolphe, vous êtes bien obstiné; il y a toujours de quoi être désolé lorsqu’on manque un bonheur ou tout au moins un plaisir, parce que c’est presque toujours autant de perdu, et qu’on a souvent bien tort de dire, à propos de l’un ou de l’autre, je te rattraperai une autre fois. Je me résume; j’avais, ce soir, un rendez-vous avec une femme jeune; je devais la rencontrer dans une maison d’où je l’aurais peut-être ramenée chez moi, si ç’avait été plus court que d’aller chez elle, et même si ç’avait été le plus long. Dans cette maison il y avait une soirée, dans une soirée on ne va qu’en habit; je n’ai pas d’habit, mon tailleur devait m’en apporter un; il ne me l’apporte pas, je ne vais pas à la soirée, je ne rencontre pas la jeune femme, qui est peut-être rencontrée par un autre; je ne la ramène ni chez moi ni chez elle, où elle est peut-être ramenée par un autre. Donc, comme je vous disais, je manque un bonheur ou un plaisir; donc je suis désolé, donc j’en ai l’air, et c’est tout naturel.

—Soit, dit l’ami; donc un pied dehors d’un enfer, vous remettez l’autre pied dans un autre, vous; mais, mon bon ami, quand je vous ai trouvé là, dans la rue, vous m’aviez tout l’air de faire le pied de grue.

—Je le faisais aussi parfaitement.

—Mais, continua l’autre, nous sommes là dans le quartier où habite votre ancienne maîtresse; qu’est-ce qui me prouve que vous ne l’attendiez pas?

—Quoique séparé d’elle, des raisons particulières m’ont obligé à rester dans ce quartier; mais, bien que voisins, nous sommes aussi éloignés que si nous restions elle à un pôle et moi à l’autre. D’ailleurs, à l’heure qu’il est, mon ancienne maîtresse est au coin de son feu et prend des leçons de grammaire française avec M. le vicomte Paul, qui veut la ramener à la vertu par le chemin de l’orthographe. Dieu! Comme il va la gâter! Enfin, ça le regarde, maintenant qu’il est le rédacteur en chef de son bonheur. Vous voyez donc bien que vos réflexions sont absurdes, et qu’au lieu d’être sur la trace effacée de mon ancienne passion, je suis au contraire sur les traces de ma nouvelle, qui est déjà ma voisine un peu, et qui le deviendra davantage; car je consens à faire tout le chemin nécessaire, et, si elle veut faire le reste, nous ne serons pas longtemps à nous entendre.

—Vraiment! dit le poëte, vous êtes amoureux, déjà?

—Voilà comme je suis, répondit Rodolphe: mon coeur ressemble à ces logements qu’on met en location, sitôt qu’un locataire les quitte. Quand un amour s’en va de mon coeur, je mets écriteau pour appeler un autre amour. L’endroit d’ailleurs est habitable et parfaitement réparé.

—Et quelle est cette nouvelle idole? Où l’avez-vous connue, et quand?

—Voilà, dit Rodolphe, procédons par ordre. Quand Mimi a été partie, je me suis figuré que je ne serais plus jamais amoureux de ma vie, et je m’imaginai que mon coeur était mort de fatigue, d’épuisement, de tout ce que vous voudrez. Il avait tant battu, si longtemps, si vite, et trop vite, que la chose était croyable. Bref, je le crus mort, bien mort, très-mort, et je songeais à l’enterrer, comme M. Marlborough. À cette occasion, je donnai un petit dîner de funérailles où j’invitai quelques-uns de mes amis. Les convives devaient prendre une mine lamentable, et les bouteilles avaient un crêpe à leur goulot.

—Vous ne m’avez pas invité!

—Pardon, mais j’ignorais l’adresse du nuage où vous demeurez!

—Un des convives avait amené une femme, une jeune femme, délaissée aussi depuis peu par un amant. On lui conta mon histoire, ce fut un de mes amis, un garçon qui joue fort bien sur le violoncelle du sentiment. Il parla à cette jeune veuve des qualités de mon coeur, ce pauvre défunt que nous allions enterrer, et l’invita à boire à son repos éternel. Allons donc, dit-elle en élevant son verre, je bois à sa santé, au contraire; et elle me lança un coup d’oeil, un coup d’oeil à réveiller un mort, comme on dit, et c’était ou jamais l’occasion de dire ainsi, car elle n’avait pas achevé son toast que je sentis mon coeur chanter aussitôt l’O Filii de la résurrection. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place?

—Belle question!… comment se nomme-t-elle?

—Je l’ignore encore, je ne lui demanderai son nom qu’au moment où nous signerons notre contrat. Je sais bien que je ne suis pas dans les délais légaux au point de vue de certaines gens; mais voilà, je sollicite près de moi-même, et je m’accorde les dispenses. Ce que je sais, c’est que ma future m’apportera en dot la gaieté, qui est la santé de l’esprit, et la santé, qui est la gaieté du corps.

—Elle est jolie?

—Très-jolie, de couleur surtout; on dirait qu’elle se débarbouille le matin avec la palette de Watteau.

Elle est blonde, mon cher, et ses regards vainqueurs Allument l’incendie aux quatre coins des coeurs.

Témoin le mien.

—Une blonde? vous m’étonnez.

—Oui, j’ai assez de l’ivoire et de l’ébène, je passe au blond; et Rodolphe se mit à chanter en gambadant:

Et nous chanterons à la ronde, Si vous voulez, Que je l’adore, et qu’elle est blonde Comme les blés.

—Pauvre Mimi, dit l’ami, sitôt oubliée!

Ce nom, jeté dans la gaieté de Rodolphe, donna subitement un autre tour à la conversation. Rodolphe prit son ami par le bras, et lui raconta longuement les causes de sa rupture avec Mademoiselle Mimi; les terreurs qui l’avaient assailli lorsqu’elle était partie; comment il s’était désolé parce qu’il avait pensé qu’avec elle elle emportait tout ce qui lui restait de jeunesse, de passion; et comment, deux jours après, il avait reconnu qu’il s’était trompé, en sentant les poudres de son coeur, inondées par tant de sanglots et de larmes, se réchauffer, s’allumer et faire explosion sous le premier regard de jeunesse et de passion que lui avait lancé la première femme qu’il avait rencontrée. Il lui raconta cet envahissement subit et impérieux que l’oubli avait fait en lui, sans même qu’il eût appelé au secours de sa douleur, et comment cette douleur était morte, ensevelie dans cet oubli.

—Est-ce point un miracle que tout cela? disait-il au poëte, qui, sachant par coeur et par expérience tous les douloureux chapitres des amours brisés, lui répondit:

—Eh! Non, mon ami, il n’y a point de miracle plus pour vous que pour les autres. Ce qui vous arrive m’est arrivé. Les femmes que nous aimons, lorsqu’elles deviennent nos maîtresses, cessent pour nous d’être ce qu’elles sont réellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux de l’amant, nous les voyons aussi avec les yeux du poëte. Comme un peintre jette sur un mannequin la pourpre impériale ou le voile étoilé d’une vierge sacrée, nous avons toujours des magasins de manteaux rayonnants et de robes de lin pur, que nous jetons sur les épaules de créatures inintelligentes, maussades ou méchantes; et quand elles ont ainsi revêtu le costume sous lequel nos amantes idéales passaient dans l’azur de nos rêveries, nous nous laissons prendre à ce déguisement; nous incarnons notre rêve dans la première femme venue, à qui nous parlons notre langue et qui ne nous comprend pas.

Cependant que cette créature, aux pieds de laquelle nous vivons prosternés, s’arrache elle-même la divine enveloppe, sous laquelle nous l’avions cachée, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses mauvais instincts; cependant qu’elle nous met la main à la place de son coeur, où rien ne bat plus, où rien n’a jamais battu peut-être; cependant qu’elle écarte son voile et nous montre ses yeux éteints, et sa bouche pâle, et ses traits flétris, nous lui remettons son voile et nous nous écrions: «Tu mens! Tu mens! Je t’aime et tu m’aimes aussi. Cette poitrine blanche est l’enveloppe d’un coeur qui a toute sa juvénilité; je t’aime et tu m’aimes! Tu es belle, tu es jeune! Au fond de tous tes vices, il y a de l’amour. Je t’aime et tu m’aimes!»

Puis à la fin, oh! Bien à la fin toujours, lorsque, après avoir eu beau nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que nous sommes nous-mêmes la dupe de nos erreurs, nous chassons la misérable qui la veille a été notre idole; nous lui reprenons les voiles d’or de notre poésie, que nous allons le lendemain jeter de nouveau sur les épaules d’une inconnue, qui passe sur-le-champ à l’état d’idole auréolée: et voilà comme nous sommes tous, de monstrueux égoïstes, d’ailleurs, qui aimons l’amour pour l’amour; vous me comprenez, n’est-ce pas? Et nous buvons cette divine liqueur dans le premier vase venu.

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse?

—C’est aussi vrai que deux et deux font quatre, ce que vous dites-là, dit Rodolphe au poëte.

—Oui, répondit celui-ci, c’est vrai et triste comme la moitié et demie des vérités. Bonsoir.

Deux jours après, Mademoiselle Mimi apprit que Rodolphe avait une nouvelle maîtresse. Elle ne s’informa que d’une chose, savoir: s’il lui embrassait aussi souvent les mains qu’à elle.

—Aussi souvent, répondit Marcel. De plus, il lui embrasse les cheveux les uns après les autres, et ils doivent rester ensemble jusqu’à ce qu’il ait fini.

—Ah! répondit Mimi en passant ses mains dans sa chevelure, c’est bien heureux qu’il n’ait pas imaginé de m’en faire autant, nous serions restés ensemble toute la vie. Est-ce que vous croyez que c’est bien vrai qu’il ne m’aime plus du tout, vous?

—Peuh!… Et vous, l’aimez-vous encore?

—Moi, je ne l’ai jamais aimé de ma vie.

—Si, Mimi, si, vous l’avez aimé, à ces heures où le coeur des femmes change de place. Vous l’avez aimé, et ne vous en défendez pas, car c’est votre justification.

—Ah! bah! dit Mimi, voilà qu’il en aime une autre, maintenant.

—C’est vrai, fit Marcel, mais n’empêche. Plus tard, votre souvenir sera pour lui pareil à ces fleurs qu’on place encore toutes fraîches et toutes parfumées entre les feuillets d’un livre et que, bien longtemps après, on retrouve mortes, décolorées et flétries, mais ayant conservé toujours comme un vague parfum de leur fraîcheur première.

Un soir qu’elle fredonnait à voix basse autour de lui, M. le vicomte Paul dit à Mimi:

—Que chantez-vous là, ma chère?

—L’oraison funèbre de nos amours que mon amant Rodolphe a composée dernièrement. Et elle se mit à chanter:

Je n’ai plus le sou, ma chère, et le Code, Dans un cas pareil, ordonne l’oubli; Et sans pleurs, ainsi qu’une ancienne mode, Tu vas m’oublier, n’est-ce pas, Mimi?

C’est égal, vois-tu, nous aurons, ma chère, Sans compter les nuits, passé d’heureux jours. Ils n’ont pas duré longtemps; mais qu’y faire? Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.