Si je n'existe pas

Cat Kueva · Chapitre 1 sur 28

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Si je n'existe pas

Ma première volonté

 

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Le diable est dans les détails

 

Les deux vis n’étaient pas de la même couleur. L’une laiton, couleur cuivrée, l’autre gris acier, peut-être en inox. Pourtant la forme des deux têtes de vis était bien identique. La différence de couleur était-elle due à l’éclairage ? Le plafonnier du quatrième étage baignait le palier d’une lumière plate, jaunasse et uniforme. Sur la porte en bois blond d’un des six appartements, la plaque « Appartement 66 » arborait deux vis de couleurs différentes, l’une dorée, l’autre argentée. Différentes ? Et alors ?

Camille tourna son regard vers la sonnette, un rectangle de plastique jauni, sur la gauche de la porte d’entrée. Le vernis recouvrant le bois était griffé par endroits et les stries gravées dans le chambranle traçaient des chemins dans le paysage de la porte comme les sentiers formés par les herbes couchées dans les prairies d’été.

Les détails rassuraient Camille. Ils étaient empreints d’une solidité qui lui faisait défaut. Si l’anxiété l’assaillait trop, il suffisait qu’elle se concentre sur des détails pour voir s’éloigner les symptômes ; l’oppression dans la poitrine, le souffle coupé, le sentiment de ne pas être à la hauteur de la tâche. Ces milliards de détails extraordinairement bien organisés au sein de la matière, comme des atomes, chacun imbriqué dans l’autre, bien à sa place, réconfortaient la jeune femme. Ils validaient la réalité de ce qu’elle percevait. Si des atomes s’en sortaient pour s’organiser entre eux, elle devrait pouvoir y arriver aussi.

Elle s’apprêtait à appuyer son doigt sur la sonnette quand, dans son dos, l’arrivée de l’ascenseur la surprit et suspendit son geste.

— Ah ! tu es déjà là ? Camille c’est ça ? On peut se dire tu, ça ne t’embête pas ? Moi c’est Lucie donc, mais tu le sais déjà.

Lucie s’avança vers elle, main tendue. Elles échangèrent une rapide poignée de main avant que la nouvelle venue ne s’absorbe dans la recherche des clés de l’appartement, égarées au fond de son sac.

— Il faut vraiment que je me décide à utiliser un sac plus petit. Je perds mes affaires dans celui-là. Ah voilà !

Elle déverrouilla une seule des trois serrures et la porte s’ouvrit.

— Je ne ferme pas les trois, c’est trop long, et puis, pour ce qu’il y a à voler à l’intérieur… Pauvre cambrioleur, il serait déçu.

Lucie précéda Camille dans l’appartement. Un long couloir sombre et inutile menait à la cuisine qui faisait office de séjour. Elle déposa son sac et ses clés sur la table ronde qui occupait le centre de l’espace. Deux portes peintes de couleurs vives, l’une rouge, l’autre violette, distribuaient deux chambres.

— Je te fais visiter ou tu veux boire un verre d’abord ? Tiens, pose tes affaires là, c’est le portemanteau invités, fit-elle en désignant une patère au mur. Quand tes amis viennent te voir, ils peuvent suspendre leurs affaires ici.

— Je n’ai pas d’amis, répondit Camille.

L’image de son énorme valise rouge prit forme dans son esprit. À la consigne de la gare, elle n’était parvenue à la faire entrer dans le casier qu’avec difficulté. Les roulettes censées faciliter le déplacement du monstre se coinçaient fréquemment et compliquaient la manipulation au lieu de la simplifier. La jeune femme se reprochait cet achat raté. Elle avait pourtant longuement hésité avant de se décider pour ce modèle. Elle avait tergiversé sur la taille – grande parce qu’elle devait emporter de quoi être autonome durant trois mois mais pas trop pour ne pas encombrer sa chambre –, sur la matière – le tissu est plus léger mais protège moins qu’une coque rigide –, sur le poids à vide – que faire d’une valise qu’elle ne pourrait plus soulever une fois remplie de ses bouquins ? Elle avait failli renoncer à son achat à cause de la seule couleur en stock au magasin : rouge. Camille aurait préféré gris souris. Incognito. Et que ça roule. Mais non, ça coinçait. Comme pour les amis qu’elle n’avait pas, là aussi ça coinçait. Camille tentait d’ignorer la petite voix dans sa tête qui ironisait sur la valise comme métaphore de sa vie. Elle avait eu beau faire de son mieux pour choisir le modèle le plus adéquat, elle avait négligé un détail. Et comme on le sait, le diable est dans les détails.

— Pas d’amis ? Pas un seul ?

Lucie avait à peine haussé les sourcils. Son ton hésitait entre ironie et apitoiement. Camille comprit sa maladresse et se reprit.

— Enfin, je veux dire : pas ici, pas en ville. Je viens d’arriver. Pour le travail. Un nouveau travail.

— Ah oui, bien sûr. Pas grave. Des amis, j’en ai pour deux, conclut Lucie rassurée. Et puis ce n’est pas pour longtemps. Tu as bien vu que la chambre n’est libre que trois mois ? Ma coloc’ reviendra après son stage à l’étranger. Elle est partie à Rome. Tu connais Rome ? Je rêve d’y aller. C’est pas très loin, tu me diras, ça reste abordable comme rêve. Tu voyages beaucoup toi ? Ça ne te gêne pas de louer pour une courte durée ?

Il en était du bavardage comme des amis : Lucie en avait pour deux. Autant d’efforts en moins à prévoir pour Camille, peu diserte de nature. Car oui, la parole ne lui venait pas spontanément aux lèvres. Elle restait engorgée, bloquée au niveau du larynx. Pourtant, dans sa tête, les concepts étaient formés, les mots assemblés pour produire le sens, mais la machine se grippait au moment d’extérioriser les pensées. Peut-être parce que, au fond d’elle-même, une certitude freinait son langage : moins elle parlerait, moins elle risquerait de dévoiler ses bizarreries.

— Courte durée c’est parfait, se força la jeune femme dans un souffle. Au travail, ma période d’essai dure aussi trois mois.

La chambre à louer était fonctionnelle, pas vraiment grande, pas petite non plus. Il en émanait une atmosphère apaisante, ouatée, au parfum de poudre de riz. Un mur entier couvert d’étagères faisait face à un grand lit ancien, en bois de noyer. La tête et le pied de lit en rouleau évoquaient un navire prêt à appareiller. Une table de chevet assortie accueillait une petite lampe à abat-jour. Deux chérubins en tapisserie dans un cadre doré à l’or fin avaient dû décorer le mur sur le côté du lit, on les devinait tant ils auraient été évidents dans ce décor vieillot mais il n’en restait que le souvenir : le contour du médaillon et les pointes des ailes marquées par la peinture défraîchie.

— Super cette grande bibliothèque. Ça tombe bien, j’ai des tonnes de livres, se réjouit Camille.

La mimique de Lucie était difficile à décrypter, entre grimace et sourire.

— Des livres ? Bon, OK… tu mets ce que tu veux sur tes étagères, c’est ta chambre. Moi je m’en sers pour mes vêtements parce que ça manque de placards ici. Ah ! là, il y a un petit cabinet de toilette, regarde.

Un rideau de coton blanc dissimulait dans un renfoncement un lavabo et une armoire de toilette à miroir, fixée au-dessus.

— Il y a une vraie salle de bains en plus, hein, t’inquiète, c’est tout confort, cet appart’.

La sonnette de la porte d’entrée retentit, un son bref et strident qui appelait impérieusement Lucie. Camille resta seule dans la chambre, les yeux accrochés par son reflet dans le miroir. Elle n’aimait pas son visage rond ni ses cheveux fins et blonds, pas plus qu’elle n’aimait sa peau aussi claire que ses yeux, cette physionomie qui la retenait dans son adolescence alors qu’elle venait de fêter ses vingt et un ans. Elle ne cherchait pas à se mettre en valeur. La mode lui était accessoire.

Par la porte restée ouverte, elle entendait des bribes de conversation. Lucie ne voulait pas laisser entrer son visiteur qui insistait. Elle parvint finalement à s’en débarrasser en haussant le ton et revint dans la chambre. Camille n’avait pas bougé.

— Alors ? Ça te convient ? Tu pourrais t’installer tout de suite. Moi, plus vite je loue, mieux je me porte et mieux se porte mon compte en banque. Tu peux réfléchir hein, tranquille, mais j’ai d’autres visites prévues dans l’après-midi. C’est toi qui vois. T’en dis quoi ? Tu le sens ? ou pas ? débita Lucie.

— Ça me va. Oui. C’est oui, ânonna Camille.

— Hé ! It’s a deal ! Bienvenue à ma nouvelle colocataire ! On s’embrasse ?

Pour la première fois depuis leur rencontre quelques minutes plus tôt, Camille regarda la jeune femme qui lui faisait face. La regarda vraiment. Jusqu’à présent ses yeux avaient glissé sur elle sans la voir. Elle aurait pu dire que Lucie avait les cheveux longs, couleur châtain, qu’elle n’était pas plus grande qu’elle (ça ne lui aurait pas échappé) et qu’elle portait des tennis jaune moutarde qui sentaient la vanille. Rien sur la couleur des yeux, la forme du nez, la hauteur du front, la largeur du sourire, pas plus sur les vêtements qu’elle portait ni même leur couleur. Juste un vague contour, les cheveux, les pieds. Submergée par la quantité d’informations qui se bousculaient en elle, Camille n’en retenait que quelques-unes, celles qui s’imposaient par leur force. La présence de Lucie était d’une telle intensité que Camille n’avait retenu que cela, le rayonnement naturel que dégageait la jeune fille. Elle ne mémoriserait que plus tard et peu à peu les aspects physiques de sa colocataire. Je m’habituerai à la reconnaître, se disait Camille. Ce sera simple au début, il n’y a personne d’autre dans l’appartement.

— Tu veux t’installer quand ?

— Ce soir c’est possible ?

— Ce soir ? Euh… C’est rapide mais… oui, OK, j’imagine que c’est possible. Tu as beaucoup d’affaires ?

— Une seule valise aussi grande que la moitié du lit.

L’image fit éclater de rire Lucie.

— Et tu vas la mettre où ? C’est pas immense ta chambre.

— Sous le lit, ça devrait rentrer.

— Bon, je te laisse te débrouiller. Voilà tes clés. Installe-toi et je suis dans ma chambre si besoin. Tu m’appelles.

— Merci Lucie.

Le sourire qu’elles échangèrent fut le premier véritable. D’autres s’étaient déjà distribués, issus de convenances, de politesses, de rondeurs apprises et appliquées pour rendre possible la vie en société. Mais empreint de présence et de sincérité, encore jamais avant celui-ci.

Récupérer sa valise à la gare, traîner la récalcitrante à roulettes dans les escaliers et les couloirs du métro, la pousser jusqu’à l’ascenseur et l’installer dans sa chambre occupa le reste de la journée de Camille. Lucie était sortie. Elle avait gentiment déposé un petit mot et une assiette de salade composée sur la table de la cuisine en guise de bienvenue dans sa nouvelle vie. Une nouvelle vie peut-être pas, plutôt une parenthèse, se disait Camille. Elle poussa un long soupir. Était-ce un soupir de soulagement, de fatigue, de nostalgie ? Un premier soupir ou un dernier ? Un frisson la saisit. Vite ! avant que ne s’envole la sensation.

Elle courut à sa chambre, ouvrit fébrilement sa valise pour en sortir son précieux carnet rouge. Elle devait traduire par des mots l’émotion qui la traversait en cet instant. Vite ! Vite ! C’est si fragile une émotion. Le calepin rouge l’attendait à l’abri dans un sac en tissu, bien calé sur le côté du bagage, un stylo quatre couleurs accroché à l’élastique qui retenait la couverture. Elle fit défiler les pages. Sur celle de gauche, elle inscrivait les idées, les premiers mots, les associations, les rimes, ce qui coulait d’un premier jet. Sur la page de droite, elle notait la forme construite, une première version élaborée de ce qui s’était activé en elle. En cet instant, elle cherchait une odeur. Comment parler d’une odeur ?

Sa valise débordait de livres. Elle s’empara du premier qui lui tomba sous la main, en respira goulûment les pages mais non, celui-là était trop récent. Guidée par son flair, sa main cherchait le bon ouvrage. Voilà, ce petit-là, le tout rabougri aux pages cornées. Elle y plongea son nez et les mots se faufilèrent peu à peu vers le stylo quatre couleurs. Ils se répandirent en nuage sur la page de gauche, exercèrent leurs subtiles attractions, accouchèrent d’autres formes, d’autres nuages, des vapeurs qui se condensèrent progressivement jusqu’à contaminer la page de droite. Et :

Qu’à ma dernière inspiration s’offre à mes narines le parfum aigre et vanillé des pages jaunies d’un vieux livre. Je veux quitter cette terre en humant ce sublime papier, condensé de ce que la vie porte de meilleur.

Que mon ultime frémissement lie à jamais

mes sens à mon esprit.

Ceci est ma première volonté.

Camille referma son carnet. Un petit pincement de culpabilité vint l’asticoter. Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’elle avait commencé à écrire ? Quelque chose entre « pas si longtemps » et « bien trop longtemps ». Derrière la fenêtre, le ciel s’obscurcissait, il faudrait bientôt allumer le plafonnier pour y voir clair. Et son nouveau travail qui débutait le lendemain ! Elle aurait dû s’y préparer comme quand on est enfant, la veille de la rentrée : les cahiers dans le cartable, les stylos dans la trousse, les livres bien recouverts de leur film protecteur et les vêtements pliés sur la chaise, prêts à être enfilés après la douche matinale. Au lieu de cela, elle n’avait ni déballé sa valise, ni fait son lit, ni même dîné. Elle se coucherait trop tard, aurait du mal à se lever le lendemain, arriverait les yeux cernés et sans entrain à sa première journée de travail. Non, vraiment, ce n’était pas sérieux.

Elle fit taire la petite voix critique qui débitait ses litanies dans son esprit et sauta sur ses pieds bien décidée à rattraper le « temps perdu » – mais non, pas perdu, lui susurrait une autre petite voix intérieure, pas perdu du tout. « Écrire, c’est le meilleur de ta vie. » Les livres jaillirent de la valise pour s’étaler sur les étagères. Les affaires de toilette prirent place dans l’armoire-miroir de la salle d’eau. Les vêtements du lendemain furent choisis et posés sur la bibliothèque. Les autres resteraient dans la valise pour l’instant. La salade fut expédiée au frigo, pas faim pas le temps, heure trop tardive pour manger. Le lit s’habilla d’un drap-housse coloré bientôt recouvert d’un drap blanc en fil de lin, héritage d’une grand-mère maternelle aujourd’hui disparue. Sous ce drap, Camille se sentait princesse d’antan. De nos jours, les couettes remplaçaient les draps. Qui trouverait encore le temps de laver ce linge fragile à la main, de le sécher à plat, de l’humecter délicatement, de humer la vapeur qui s’en dégageait au contact du fer à repasser ? L’époque était à l’efficacité, à la rapidité, au rendement. Mais Camille faisait exception et se régalait de ce luxe intime qu’elle s’accordait en jouissant chaque soir du contact du fil de lin sur sa peau. La table de chevet accueillit le précieux carnet et son stylo quatre couleurs. Il ne restait plus qu’à pousser son bagage sous le lit, superbe navire, avant de sauter à bord.

Mais quelqu’un avait déjà eu la même idée. Sous le lit des cartons poussiéreux occupaient l’espace entre le plancher et le sommier. Que faire ? La valise trônait au centre de la pièce aussi rouge qu’un fauteuil d’empereur prêt à accueillir d’augustes fesses. Comme elle n’avait plus une once de courage à mobiliser pour s’attaquer aux cartons, la question fut évacuée par un « Demain il fera jour ». Certes. L’argument était irréfutable.

Régler l’heure du réveil lui prit encore de précieuses minutes. Calculer le temps du trajet entre son nouveau logement et son nouveau travail, ajouter le temps de se perdre entre les deux, celui de la toilette matinale plus le quart d’heure de flemme avant de réussir à s’extirper des draps si doux. Trouver que c’est beaucoup trop tôt et s’accorder dix minutes supplémentaires de sommeil, on verra bien où les grappiller le moment venu. « Ma première nuit dans mon nouveau logement. » Elle sourit. « Ça s’annonce bien. »

Mais le mur ne semblait pas partager cet avis. Dans les ombres et les reliefs de la peinture, à l’endroit où le cadre des chérubins avait laissé sa trace, un homme la contemplait, l’air soucieux. Camille distinguait très nettement son visage. Il était de trois quarts, les cheveux courts, une raie sur le côté. « J’aimerais savoir dessiner pour tracer son portrait. » Le regard de l’homme la fixait et la mettait mal à l’aise. Évidemment, ce n’était qu’une forme imaginaire née du reflet de lumière. Elle éteignit la lampe de chevet. Le visage s’effaça. Elle ralluma. Il était là qui la regardait intensément mais il n’était plus de trois quarts, il était maintenant de face. Elle distinguait nettement ses deux oreilles. Elle se força à rire. C’était stupide de se sentir mal à l’aise à cause d’un reflet de peinture. « Cesse de te faire des films à propos de tout ou de rien », murmura sa petite voix. « Cette chambre est très agréable, de toute façon tu n’y seras que pour trois mois, ton travail commence demain, il faut dormir et préserver tes forces. »

Elle s’empara du carnet sur la table de chevet.

Cesser définitivement de me comporter comme une cruche.

Ceci est ma deuxième volonté.

« Affaire réglée ». Elle éteignit la petite lampe et se pelotonna sous son drap de fil blanc. Après tout, ce visage n’était qu’un détail sur le mur.

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