Simone: Histoire d'une jeune fille moderne

Victor Tissot · Chapitre 9 sur 27

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Simone: Histoire d'une jeune fille moderne

Chapitre IX

Simone, distraite d’abord par l’étrange douceur de sa nouvelle vie, commençait à regretter les distractions de l’usine Gosselet. Pas un trapèze en ce couvent! Toutes les soeurs s’ingéniaient pourtant à rendre sa captivité moins rude. Elle trouvait à sa place, au réfectoire, des petits billets d’amies inconnues lui proposant d’extraordinaires amitiés en Dieu. A la chapelle, son livre de messe se bourrait d’images historiées de colombes, les becs enlacés au pied d’une croix, ou d’agneaux cravatés de rose couchés près du Pasteur divin.

Les soeurs cuisinières lui mitonnaient des petits plats qu’elle partageait avec Paule de P…, la petite Parisienne toujours résignée, toujours partagée aussi, entre ses deux amours: Gontran et Jésus.

Cédant aux instances de soeur Marie-Thérèse, elle avait fait l’aveu de ses fautes à l’aumônier de la communauté, un bon vieux curé de province mis aux invalides en ce couvent de femmes, choyé et dorloté par toutes les soeurs converses. Le prêtre avait entendu ses confidences, somnolent, et lui avait donné l’absolution sans lui faire de prône sur l’obéissance que doivent les jeunes filles à leurs parents, représentants de Dieu dans la famille, comme les vicaires de Jésus sont ses mandataires de par le monde.

Le vieux curé n’était pas aussi sourd que soeur Écoute, mais sa religion fort peu compliquée n’était pas du goût des grandes amoureuses du Sacré-Coeur qui se torturaient, deux fois l’an, en de subtils examens de conscience, aux pieds de dominicains prêcheurs de retraites. Quand les pauvres filles lui soufflaient derrière leur voile noir: «Ah! mon père, je suis une grande pécheresse», il répondait: «Bien, mon enfant!»—«Hier, à l’office, je me suis surprise en distraction volontaire. Cette distraction a duré deux ou trois minutes. Plutôt trois que deux, mon père!—Bien, mon enfant!—Mon père, il m’a semblé que je luttais contre une mauvaise pensée. Je ne l’ai peut-être pas repoussée assez énergiquement!—Bien, mon enfant!»

Ce curé Tant-Mieux était exaspérant, il ne savait pas imaginer les pénitences délicieuses: longues prières sur le carreau de la cellule ou privation du Corps de l’Aimé Très Saint. Ses pénitentes, désireuses de souffrir quand même, devaient prétexter des migraines pour ne pas prendre part aux banquets spirituels, à la commune union dont elles se jugeaient indignes de savourer les douceurs ineffables.

 

*

 

Peu de jours après son entrée au couvent, Simone fut mandée au parloir par M. Gosselet.

Le fabricant de poupées se montra conciliant, proposa à Simonette, à sa petite Simonette, de l’emmener bien vite si elle voulait lui promettre d’oublier.

—Père, je vous mentirais, si je vous faisais semblable promesse. Je l’aime… je l’aime, je ne pense qu’à lui… Je vis avec lui… Sa pensée m’est toujours présente et me soutient…

L’Auvergnat se retira, désespéré, ne comprenant rien à l’amour de sa fille pour un gueux… un gueux!

Comme elle gagnait sa chambre à travers le long couloir mal éclairé, pour écrire à André le bulletin quotidien d’amour qu’ils liraient plus tard, tête contre tête, en une trêve de baisers, Simone fut arrêtée dans l’escalier par une jeune fille qui portait le costume des domestiques.

—Mademoiselle Simone!

—Madame!

—Je voudrais vous parler de quelqu’un qui vous est cher.

—Vous!

—Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais depuis hier seulement.

Un frôlement de robe à l’étage supérieur mit en fuite la petite domestique qui descendit les degrés en toute hâte.

Simone, étonnée, s’enferma en sa cellule et écrivit:

«Mon aimé,

«Je ne sais pourquoi je suis si gaie après une entrevue avec bon papa Gosselet, entrevue où j’ai pleuré de le voir triste, amaigri. Il m’a dit que je voulais sa mort. Notre bonheur peut-il nuire à sa santé? Cela n’est pas possible, n’est-ce pas?

«Je ne sais pourquoi ma cellule est moins nue, presque agréable. Le grand Christ de plâtre qui me faisait peur semble aujourd’hui me sourire sous sa couronne d’épines: tu sais que ma religion n’est pas une religion d’épouvante et de terreur.

«J’avais grand besoin d’espérer, ma retraite en ce couvent avait presque ébranlé ma foi dans les temps où nous nous aimerons. Toutes ces femmes, qui souhaitent la mort comme le souverain bien, me gagnaient peu à peu à l’ennui, à l’écoeurement de tout.

«Un ange est venu me réconforter, non dans ma cellule (jaloux!) mais dans l’escalier de service. Cet ange m’a semblé avoir une bosse dans le dos (ses ailes repliées sans doute). Il portait l’humble habit des domestiques, des petites domestiques qui deviennent plus tard des soeurs converses, et qui s’occupent du ménage de Jésus. Cet ange—il avait de jolis yeux—m’a dit:

«—Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais, je voudrais vous parler de celui qui vous est cher.

«A ce langage presque biblique, mais assez clair, j’ai reconnu que l’envoyé possédait le secret de la Rose du Liban qui languit en l’attente du Bien-Aimé! J’apprends, ici, quelques versets du Cantique des Cantiques que je te réciterai plus tard. Ah! le joli livre d’amour!

«Bref, je pense avoir un second entretien avec la petite domestique. En attendant ses révélations, je dois assister demain matin à une prise d’habit.

«On dit la nouvelle fiancée de Jésus fort jolie, ce qui est rare.

«Moi je suis à toi, mon aimé.

«Simone GOSSELET»

 

*

 

Quand Simone et Paule prirent place, le lendemain, dans une tribune aménagée presque sous la voûte de la chapelle, la fiancée de Jésus, vêtue de blanc, venait de faire son entrée, suivie de soeur Marie-Thérèse et de l’économe, tapotant du plat de la main les plis de la jupe, garant la traîne du heurt des stalles de bois.

Tache lumineuse dans les agenouillements noirs des soeurs prosternées, vêtue de satin à reflets, coiffée de cheveux blonds à reflets, la jeune fille s’agenouilla sur un prie-Dieu, derrière la grille, pendant que le prêtre récitait l’Introït.

Ses compagnes lui souriaient, envieuses de joies autrefois savourées. Elle, le front incliné, pleurait en l’attente de l’Union.

Du haut de leur observatoire, les deux petites amoureuses croyaient assister à une féerie. Elles pouvaient voir, de l’autre côté de la grille drapée de noir qui sépare la chapelle du couvent de la chapelle des étrangers, le prêtre si vieux qu’il semblait coiffé d’argent, vêtu d’une chape merveilleusement filigranée portant en relief un triangle de clinquants lumineux, les bras levés en des envolements de manches évocatrices.

Le sanctuaire où il officiait était ornementé d’ors blonds.

L’autel à colonnettes de marbre, grêles, se détachait blanc sur une fresque où Jésus vêtu d’une robe rose offrait son coeur pourpre à une bienheureuse au visage de trépassée. Des lis blancs frais cueillis se dressaient derrière les fioritures des candélabres à lis de cuivre jaune. En des ostensoirs aux lumières d’or épandues en rayons, des améthystes, des émeraudes, piquaient des clartés violettes et vertes. Des fleurs de soie blanche s’enlaçaient sur la trame de mousseline de l’antependium. Sur leurs socles de bois revêtus de dentelles, des statues de saintes et de saints, les mains jointes sur la poitrine, ou une palme en main, les yeux levés au Ciel, entrevoyaient le Paradis en une béatifique extase.

Le prêtre monta en chaire, se recueillit, agenouillé de telle sorte que l’on ne voyait de son corps d’homme que les blancs du surplis, des mains, des cheveux, puis il se redressa, fit le signe de la croix, se pencha sur la rampe de velours rouge et dit d’une voix douce:

—Viens à moi, ma bien-aimée, renonce à ton père, à ta mère et suis-moi.

Involontairement la fiancée de Jésus leva la tête, tressaillant à l’appel; et elle écouta bercée par les paroles musicales, goûtant les prémices de l’hymen, espérant encore des joies meilleures.

Le vieux prêtre développait le texte d’amour avec des inflexions de voix bizarres, cassées, éteintes qui attristaient. Il représentait un Jésus humilié, abreuvé d’outrages, et les plus vieilles religieuses,—soeur Écoute, elle-même,—pleuraient en des hochements de voiles noirs.

Le sermon achevé, la blonde jeune fille s’étendit sur les dalles, maculant sa belle robe aux reflets de moire.

On l’ensevelit sous le drap mortuaire barré d’une croix d’argent.

Quatre cierges furent allumés aux quatre coins de sa couche et le choeur chanta sa mort.

De profundis clamavi…!

Morte pour le monde, elle demanda à Dieu, en échange de sa vie, des grâces qui lui furent accordées. Tous les petits placets déposés en son corsage par ses amies furent exaucés.

Enfin elle se leva, toute rouge, quitta la chapelle pour offrir à Dieu, en dernier sacrifice, la parure de ses cheveux blonds, puis apparut, vêtue comme les religieuses ses soeurs, le front ceint du voile blanc des novices.

Modeste, les yeux baissés, elle prit place au dernier rang de la communauté, pendant que les Visitandines entonnaient un triomphal Te Deum.

 

*

 

Après la cérémonie, Simone se promenait avec sa petite amie à travers les quinconces, songeant au jour béni où, vêtue de blanc, elle serait unie à l’aimé, elle aussi, l’aimé terrestre et palpable, ayant des lèvres chaudes et douces pour la communion des baisers.

Paule de P… lui récitait les vers enthousiastes que le grand jour de la vêture avait autrefois inspirés à une Visitandine, soeur Marie-Catherine.

—Écoutez, c’est intitulé le Crucifix. Toutes les soeurs en ont une copie dans leur livre de messe et, pieusement, elles récitent cette poésie après avoir dit chaque jour, l’office de la sainte Vierge: