Sous la Colline
Sous la Colline
David Calvo
La Volte (2015)
OceanofPDF.com
d’autres images, d’autres textes vous attendent sur
www.lavolte.net
Conception graphique : Stéphanie Aparicio
Image de couverture : Nature morte Vézelay, 1939. Le Corbusier Huile sur toile – Dimensions : H : 1,38 m x L : 1,05 m
© Fondation Le Corbusier / Adagp, Paris, 2015.
Photographie page intérieure : David Calvo
Cet ouvrage a été composé avec les caractères « LaVolte » (pour l’intérieur), polices exclusives dessinées par Laure Afchain.
© Tous droits réservés.
© Éditions La Volte – 2015
I.S.B.N : 9782370490131
OceanofPDF.com
« Nous sommes l’Eau rapide et sa fuite,
Nous venons de l’Eau et du pays sacré de l’Eau. »
John CARDER BUSH
OceanofPDF.com
Haut sur la pointe, entre les branches du cèdre filtre une sève de
nuit. Au gouffre, ses étoiles scintillent un adieu.
Debout les poings fermés, en le plexus, la majesté de l’abîme,
Maelstrom : expirons.
Penchés, jetons-nous ! Origamis !
Pliés, notre plongeon zèbre l’horizon
— non, rien dessous.
Nous, vitesse ; nous, trace.
En chute,
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
Comme le jour où nous avons appris à nager.
OceanofPDF.com
MYESIS
“…la partie est de la cité devait être auparavant extra-urbaine,
occupée par des quartiers artisanaux, sûrement, des cultes suburbains,
sans doute, des nécropoles, peut-être.”
OceanofPDF.com
Au bord du boulevard Michelet, entre un Hyper Casino et Saint Maclou, l’Unité d’Habitation Le Corbusier somnole sous les étoiles. On l’appelle Le Corbu, le Phalanstère, l’Usine de sucre, la Cité radieuse, la Maison du Fada, l’Éléphant.
D’autres noms circulent, des noms secrets murmurant l’ampleur d’un projet urbain visionnaire, inachevé. Des blocs enterrés surgissent du gravier, ruines envahies de mousse, des stèles aux fonctions inaccessibles, sculptées de motifs indéchiffrables. Sur le toit, on devine les formes géométriques de superstructures architecturales aux fonctions mystérieuses.
Le Corbu est un rébus.
Posée de traviole sur ses pilotis, l’œuvre trône au centre d’un parc aux platanes antédiluviens. D’autres signes y prolifèrent : un parking aux voitures anonymes, le rideau en fer taggué d’un bar-tabac, de mauvaises herbes. Des bancs de pierre. Les boucles du cheminement, ponctuées de bornes en béton, dessinent un parcours subtil, que certains disent initiatique. Il faut prendre le temps de contempler la façade du pachyderme en contre-plongée, une composition de couleurs primaires et d’alvéoles, une résille de brise-soleil. Cadrées en scope, ces loggias polychromiques sont des confettis jetés à la face d’une ville myope.
Pour la première fois depuis leur inauguration en 1952, parc et bâtiment sont éteints – aucun effet ne vient renforcer la majesté du monument. Tout un bout du Corbu a brûlé il y a deux jours, une balafre noire déchire son versant sud. Le stigmate révèle les anciennes blessures, le renoncement, la vieillesse, la douleur d’être encore debout après des années d’enjeux sociaux, d’utopies avortées. Des pans entiers exposent leurs entrailles de tiges de métal rouillées. Effritée, cette intimité – les flocons de ciment décrépi sur la frange des balcons : des larmes fossiles.
En cette glaciale soirée de février, un parfum s’est ajouté à la traditionnelle bouillabaisse d’odeurs marseillaises, cuisinée d’embruns, de fleur d’oranger et de caca : un brûlé de crème de béton brut.
*
Suivre le dallage rouge, passer sous les pilotis, vaste tunnel où s’entassent scooters, vélos, trottinettes. La porte d’un local poubelle laisse entrevoir une petite pièce remplie de bennes en plastique noir. Continuer vers l’entrée principale, une sensation d’écrasement sous cette couche de lourds matériaux sculptés. Sombre, ce bas-ventre ; colossales, ces pattes de huit mètres le soutenant. Lever le nez : des grilles d’aération rythment les sections qui découpent Le Corbu en tranches napolitaines. Elles donnent sur le sol artificiel, fondation aérienne sur laquelle s’appuie toute la structure du bâtiment.
Franchir la “casquette”, le préau effilé ; passer le sas des doubles portes vitrées automatiques, bloquées sur leur position ouverte. Pénétrer dans la quiétude du hall d’entrée, austère lobby grec aux détails infimes, nichés dans les ténèbres. Des coquillages enchâssés dans les murs gris, des affichettes entre deux colonnes, un catafalque, un poste de garde, une boîte aux lettres, un téléphone public dans une coque de plastique mou. Toujours, cette persistante odeur de brûlé. Aucun éclairage. Sur le carrelage, un chien a fait pipi. S’y reflète le brillant d’une lune.
Tout au bout du foyer, après les trois ascenseurs en dérangement, serti dans une immense fenêtre donnant sur le parc enténébré, on découvre le vitrail du Modulor. Le Modulor est un concept, un dessin, un géant, une structure humaine virile qui tend le bras vers le haut, la paume repliée au-dessus de la tête, comme un salut, ou pour se protéger du soleil. La stature des épaules, des mains, la rondeur du crâne, la perfection phocéenne du profil : une figure effrayante, dans son graphisme mou, pourtant précis. Venue du plus profond des temps, l’image d’un suprême règne.
Devant le vitrail du Modulor, il y a Colline. Vue de l’extérieur, Colline semble confite dans son blouson de ski trop grand. Sous un bonnet cousu par une grand-mère islandaise, des boucles brunes en cascades aux mèches teintes en rouge, un treillis noir taché de peinture, de boue, repris aux genoux avec des pièces de cuir. D’épaisses chaussettes en laine, une paire de baskets défoncées. Au sol, un sac de jardinage dégorge d’outils, de matériel. Des petites culottes bleues y poussent timidement.
En Colline, devant le Modulor, en Colline, superficiellement, il y a dégoût. Pour ses admirateurs, le Modulor est l’expression rassurante d’une vision mathématique de l’habitat, un nombre sacré exprimant le bien-être de vivre en ces lieux. Pour Colline, pourtant, le Modulor est une aberration. Masse macho qui se déforme pour la prendre en chasse. Une figure de cauchemar patchée de toutes pièces par son géniteur, Charles-Édouard Jeanneret-Gris, AKA Le Corbusier. Colline l’appelle Le Gris. Il partageait avec son Modulor un immense thorax.
Colline saisit une réflection, imperceptible dans la pénombre du hall étouffé. Elle pose son nez sur le verre froid du vitrail. Trop de tension, trop de douleurs et de larmes, alors forcément, le système rompt. Tous ses nerfs lui hurlent dodo. Dans le bus, elle s’était effondrée, lentement, repliée d’un coup, avec ses cygnes, en ses ruines urbaines. Colline, Colline, si tu savais tout ce qu’il te reste à faire, ce chemin pénible, ces moments de doutes et ces instants de grâce. Sois patiente. Ton voyage ne fait que commencer.
Plus profondément, en Colline, il y a la curiosité de tout savoir. Il y a plus de trente ans d’érosion, un estomac en vrac, l’habitude d’une existence pauvre, passée sur la route, acharnée à explorer l’absence des lieux déserts. Il y a l’absence, le déracinement, une solitude. Il y a la tristesse d’un renoncement. L’angoisse de ne jamais vraiment être tout à fait ce qu’on désire être. Il n’y a pas de courage. Simplement : l’insécurité d’un corps qui ne dit pas son nom, un monde qui n’ose pas se dévoiler. C’est la fin de tout, lovée autour de l’espoir d’un ailleurs.
C’est mensonge.
Tout au fond de Colline, là où le mensonge se dissout, il y a un secret. Un secret plus vaste que le cosmos, qui embrasse la nature même de ce qu’elle est, Colline, de ce qu’elle nous cache. C’est une révolution autour d’un astre jeune, né d’une supernova. Un vortex où prend naissance la source qui menace de tout emporter. C’est le sens de tout ce qui va se passer, de ce qui s’est déjà passé encore et encore. L’œil dans le bois sombre qui annonce la venue de l’eau, du peuple de l’eau, des catastrophes dans le sillon des vagues, du grand saut. Une mer de plumes.
*
— Vous venez pour le placard ?
Les yeux de Colline quittent le Modulor. Planté dans une paire de rangers, un petit homme en pull de pompier la scrute à distance, méfiant.
— On m’a dit que vous alliez venir.
Il lui tend la main, la gauche.
— Je m’appelle Toufik.
— Grmpf.
— Vous avez fait vite, dites donc.
— C’est vous qui avez découvert le placard ?