Sous la Colline
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
Toufik se gratte la tête.
De la main – la gauche.
— Non, c’est Serge, mais il vient de partir. On ne savait pas exactement quand vous seriez sur place. On pensait que ça prendrait quelques jours…
L’appel était arrivé à la permanence de l’INRAP (1) vers vingt heures. Colline avait décroché, seule assistante dans le petit bureau encombré de dossiers en attente. À l’autre bout du fil, un homme à l’accent compliqué – peut-être bien ce Serge – lui avait expliqué qu’ils avaient trouvé un placard inconnu pendant leur ronde, après l’incendie, et que la procédure voulait qu’un spécialiste du patrimoine vienne vérifier. Cette même procédure voulait que Colline remplisse un formulaire laborieux, qu’elle dresse un bilan du Corbu pour le meeting du matin, pour déterminer quel personnel y affecter. Au moment de raccrocher, Colline avait inspiré. Colline venait d’apprendre que sa mère ne voulait plus jamais la voir. Qu’elle n’existait plus à ses yeux. Très bien. Ce coup de fil semblait providentiel, comme venu d’ailleurs pour la sauver de sa misère. Colline avait senti quelque chose bouger en elle, longue trace en fuite. La perspective d’être ici, seule, au cœur d’un monde qu’elle n’avait jamais pu explorer – un sanctuaire, au sein duquel, peut-être, elle trouverait son Graal. Elle avait pris son sac, puis le bus sans laisser de mot. Bravo Colline.
— Je n’avais pas grand-chose à faire.
Toufik remarque le sac, dégueulant d’outils.
— Vous comptez rester pour les vacances ?
— On m’a dit que c’était bien, le toit.
Toufik grogne. La veille, la température était descendue sous la barre des moins dix. Une aberration, pour une ville paralysée par le moindre flocon.
— Le toit ferme à dix-huit heures pour les visiteurs, minuit pour les résidents. Vous n’êtes ni l’une, ni l’autre… Je ne sais pas trop ce que vous êtes d’ailleurs… une sorte d’archéologue ?
— Et vous, une sorte de pompier ?
Il ricane.
— Les vigiles du Corbu sont des pompiers, Monsieur, c’est obligatoire, dans les IGH.
Colline sent que Toufik a mis les formes sur le “Monsieur”, pour bien lui faire remarquer qu’il ne disait pas “Madame”. Connard. Elle va lui démonter son sourire s’il recommence. Toufik la voit soudain apparaître devant lui : crade, épuisée, droite debout, les poings fermés, prête à combler l’écart qui les sépare pour lui casser la bouche.
— Calmos, hein ? dit Toufik.
— Je suis là pour le placard.
— C’est juste un placard, vous savez.
— Un placard, c’est un placard. Et un placard non référencé du Corbusier, c’est un super placard.
Puis :
— Montrez-le-moi ce placard.
Toufik fait cliquer sa lampe-torche.
— OK. Posez vos affaires dans le box.
Colline traîne son sac derrière le bunker des gardiens. Toufik garde son bras droit pendu, comme mort. Du gauche, il le repousse sur le côté, pour le cacher.
Ils ressortent du hall par une porte latérale, grimpent un escalier de secours, Toufik ouvre la porte de fer donnant sur l’un des trois escaliers intérieurs. Ils gravissent un étage, plongés dans les ténèbres – le halo orange de Marseille derrière les vitres nimbe les marches d’un souffle chaud. Toufik se retourne pour parler, son visage découpé par le treillis des grilles de sécurité entre deux rampes.
— Première fois au Corbu ?
Colline avait passé de nombreuses heures de son adolescence ici, en touriste, exploratrice. Elle se souvient des instants de course rapide dans un couloir aux lumières tamisées. Elle se souvient du souffle de celui qu’elle avait pour la première fois pris dans sa bouche, dans une cage d’escalier similaire à celle-ci.
— Oui. Première fois.
— Pour votre boulot ?
— Mrf…
— J’imagine que vous n’avez pas grand-chose à voir avec Indiana Jones, ou je sais pas, ce canard de la Bande à Picsou, vous savez, avec des lunettes d’aviateur.
Colline aimerait vraiment qu’il fasse tout son possible pour bien essayer de fermer sa putain de gueule.
Dans le large couloir du premier étage, une enfilade de portes de couleur signalées par des lampes basse intensité inopérantes. Le lieu semble privé de sa particularité : Le Gris s’était inspiré de chartreuses, de monastères grecs, notamment ceux du Mont Athos, qu’il avait visités dans sa jeunesse, pour bâtir, comme il disait, “en la lumière”. Il voulait donner à l’expérience de la vie quotidienne une teinte d’éternité. Certains designers supposent aujourd’hui que chaque couleur émet un son, que rythmer les portes crée une musique de fond, perceptible inconsciemment, à la fois barouf et coma. Mais ce soir, difficile de saisir le tempo, cette rue est un sépulcre.
Le faisceau de la lampe dévoile les traces du terrible incendie qui a failli anéantir le bâtiment de fond en comble, quarante-huit heures plus tôt. Un traumatisme visible à l’œil nu, exposant la détresse d’un monde en perdition. Poutres noircies, du soufre en suspension, portes cramées – le neutre du placo comblant les béances. Des clous, des clous partout, pas toujours les mêmes clous d’ailleurs – Colline prend note mentale de tous les types de clous. Il y en a beaucoup trop. Qui s’amuse à tout clouer comme ça ? Les clous c’est vraiment compliqué, quand on y pense, hein Colline, toi, t’as un truc avec les clous.
Toufik ouvre un tableau électrique dans le mur de gauche.
— Tenez, regardez le désastre.
Colline avance la tête dans l’ouverture. Le panneau a été vidé de son fond. De l’autre côté, un appartement calciné, dont il ne reste que les fondations, barres de métal entrecroisées décrivant un impressionnant squelette architectural – les appartements sont des blocs, cellules insérées orthogonalement dans la structure en bouteille reposant sur le sol artificiel. Colline remarque des espaces neutres, aménagés là où devait se trouver le plancher. Des caves.
— C’est ici que ça a commencé ?
— Non, là.
Toufik désigne une porte carbonisée de l’autre côté du couloir.
— Un accident de chauffage. Le monsieur qui vit ici nous a dit qu’il s’était endormi. Tout Le Corbu est chauffé par un système de ventilation d’origine. Il ne fonctionne pas toujours très bien, certains appartements sont froids en hiver, alors les habitants ont recours à des radiateurs d’appoint. Notre système électrique est très vieux, un court-circuit, et c’est la catastrophe.
Toufik incline sa torche vers le haut.
— L’incendie est monté jusqu’au sixième, à la verticale. Il a pris toute la colonne. Au total, on a perdu huit appartements et quatre chambres de l’hôtel, au quatrième. Je pense que le nombre de logements endommagés est beaucoup plus important. On a dû évacuer tout le monde. Mille six cents personnes.
Un voile passe devant ses yeux bleus.
— La commission de sécurité viendra pour dire si on peut remettre l’électricité en marche, et les résidents pourront revenir au fur et à mesure. En début de semaine, si Dieu veut.
— Vous les avez mis où ?
— Pour l’instant, la plupart dorment à l’hôtel, c’est payé par le syndic, ou alors ils sont retournés dans leur famille en attendant le rapatriement.
Il soupire.
— C’est fou, d’imaginer qu’on est les seuls ici ce soir. Ce chef-d’œuvre, sans toute cette vie.
— Une nécropole.
Toufik acquiesce :
— Ça a été un sale moment. Tout le monde leur en veut beaucoup.
— À qui ?
— Aux secours. Nous, les vigiles, on file juste un coup de main aux résidents, on gère les colis, on fait du suivi de personnes âgées, mais notre boulot, c’est avant tout de repérer les départs de feu. Le bâtiment est construit de telle manière qu’on peut isoler n’importe quel problème de ce type. Comme un bateau, on ferme des sections entières, et la vie continue. C’est très discret. Mais quand cet incendie s’est déclaré, l’unité de pompiers envoyée sur place n’était pas au fait des procédures particulières. Ils ont voulu vider le bâtiment – plus de trois cents appartements. Par les échelles, rendez-vous compte, la plupart des résidents ici ont plus de soixante ans. Les pompiers n’ont pas utilisé les départs d’eau dans les couloirs. Ils ont laissé ouvertes des portes coupe-fumée. Pour vous dire la vérité, je pense qu’ils ont vraiment fait n’importe quoi.
Il raconte tout, mécaniquement, comme si les mots qui sortent de sa bouche avaient été appris par cœur dans un journal amateur. Le feu s’était déclenché jeudi après-midi. Officiellement, il n’était toujours pas éteint dans la soirée du vendredi. Dans la nuit, les sapeurs-pompiers avaient inondé tous les étages de la Cité – juste au cas où, recouvrant les sols de plusieurs centimètres d’eau. En quelques heures, tout avait changé : le parking envahi de camions, des centaines de combattants du feu piétinaient dans les couloirs – tout le monde avait peur que l’UH ne fut en train de vivre ses derniers jours. On comptait une demi-douzaine d’hospitalisés, quelques malades sans médicaments. Seule une vieille dame y avait laissé sa vie, asphyxiée dans un appartement. On avait cru le feu éteint dans l’après-midi, mais un foyer était reparti depuis le haut, personne ne connaissait vraiment la façon dont étaient faits les murs ici, chaque appartement isolé des autres par un large espace, comblé de paille de verre, que l’intense chaleur avait attisée. On n’avait pas assez regardé “entre”. Par endroits, l’eau avait gelé, des stalactites rendaient les abords et les escaliers dangereux d’accès. Il n’en avait pas fallu plus pour que les rumeurs n’enflamment les cœurs et les esprits d’une ville accro à l’ivresse anisée de la spéculation. Et si on avait spécialement envoyé une unité incompétente ? Tout le monde sait que la mairie veut voir disparaître Le Corbu, pour y construire sur ce précieux terrain proche du stade un parking géant, et quelques sandwicheries qui, les soirs de match, pourraient régaler les fans d’une merguez-frites-ketchup. Bien que Le Corbu ait été classé monument historique en 1995, un simple écart pouvait signifier sa mise à mort par les matamores de la mafia politique. Tout était si fragile, le feu avait ravivé la passion de la mort, en une cité architecturalement désolée, d’où toute beauté était chassée puis digérée par l’insatiable appétit d’hommes penchés sur leurs grilles de rendement.
La rue se termine en T. Toufik tourne à droite, vers une porte découpée en petit bois.
— Au bout de chaque étage, il y a un local de sécurité comme celui-là, qui donne sur la façade ouest. Après avoir géré les habitants, les pompiers se sont finalement décidés à créer des sorties, pour aider à l’évacuation de la fumée. Ils ont mis des coups de hache, parce que personne n’avait pu trouver les clés de ces réduits. La plupart n’avaient pas été ouverts depuis des années.
Il enjambe les débris de la porte. C’est un cagibi d’un mètre et demi de large, sur deux de haut. Au sol : des plumes d’oiseaux. Sur le mur, un dispositif électrique fixé sur une plaque de bois – probablement d’anciens systèmes de fusibles. En face, un petit préau de plastique rouge – peut-être la protection d’un ancien téléphone. La paroi du fond est écroulée.
— Quand Serge a fait sa ronde avec les derniers pompiers en début de soirée, il a vu que les vieux fils électriques disparaissaient dans un trou, alors il a voulu qu’on abatte la paroi. C’était du contre-plaqué.
Toufik désigne le fond.
— Et ils ont trouvé ça.
Un espace.
Tout petit.
Colline se penche.
Regarde vers le haut.
Les fils électriques ne donnent sur rien. Sans doute, jadis, étaient-ils reliés à quelque chose ici. Mais à quoi ?
Elle regarde vers le bas.
Moquette.
— Personne n’a eu la curiosité de casser d’autres murs ?
— Les pompiers ont ouvert tous les autres locaux, il y en a un par étage, mais aucun ne présentait cette particularité. C’est un gars du syndic qui nous a dit de vous avertir, au cas où on serait en train de faire une bêtise. Pour tout vous dire, on pensait pas que quelqu’un répondrait. Mais bon, la procédure, hein…
Colline sort une carte de son anorak, une carte du Corbu, annotée, arrachée en coup de vent à la documentation avant de détaler de la permanence. Pendant ses recherches préliminaires dans le bus, elle n’avait trouvé aucune trace du placard dans ce qui paraît être un simple local d’entretien, entre couloir et façade. Elle replie la carte en ruminant, une moitié de rictus sur ses lèvres gercées.
— Cool.
Colline prend quelques photos sur son téléphone bas de gamme. Haut, bas, la moquette et… Pour la première fois, elle remarque le SMS de son psy.
— Grmpf.
Elle range le téléphone sans le lire, récupère des morceaux de placo sur les restes du mur. Elle œuvre en silence, ses doigts occupés à dégarnir le passé, couche après couche. Toufik la regarde faire.
— Je vous ai vu regarder le Modulor, dans le hall.
— Mmh…
— Vous ne l’aimez pas ?
— Non.
— Je comprends.
— Tout le monde ici est d’une manière ou d’une autre obsédé par le Modulor. Pour les résidents, ce Modulor est la personnification du bâtiment. Il les dirige vers un destin collectif, si vous me passez l’expression.
Il sourit, sa bouche plissée.
— Les gens d’ici sont très attachés au lieu. On dit qu’on n’habite pas Le Corbu, mais qu’il vous habite.
— Vous voulez dire que Le Corbu serait hanté ?
— Il s’agit plutôt d’une philosophie. Que tout le monde se responsabilise, comme s’il faisait partie d’un tout. C’est une tradition qui se perd.
Colline entre dans le placard, s’y tient debout, prend des mesures puis elle s’agenouille pour tâter la moquette. Elle pose sa joue sur le bleu électrique, souffle pour chasser les impuretés dans l’acrylique sale. Elle se sent observée. Analysée. Elle à l’habitude, mais ce soir, on va dire que c’est la fatigue, elle n’accepte pas d’être jugée. Alors, venu d’une colère froide :
— Votre bras.
— Quoi, mon bras ?
— Vous êtes né comme ça ?
Toufik ouvre la bouche, se ravise. Puis :
— Je ne suis pas une amphore.
— Vous ne vous gênez pas pour m’ausculter.
Il cache son bras, peut-être par pudeur.
— J’étais liftier ici, il y a longtemps, avant d’être vigile.
— Un accident ?
— J’avais vingt ans. Il y a eu une panne d’ascenseur, qui a duré plusieurs heures. Les gens ont eu vraiment très peur, certains ont paniqué. Et moi, j’étais coincé avec eux, j’ai fait de mon mieux pour que ça ne dégénère pas. J’ai essayé d’aider. Je voulais juste les calmer. J’y ai laissé un bras.
Colline cesse brusquement sa fouille.
— Il y a quelque chose sous la moquette.
Elle ouvre son sac, trifouille, sort un couteau suisse qu’elle plante dans le revêtement mou. Elle pousse sur le manche puis découpe un pan de tissus, elle le soulève pour dévoiler…
Toufik s’agenouille.
— Une trappe ?
— Prêtez-moi votre bras gauche.
Torche coincée entre ses dents, Toufik l’aide à soulever une petite planche, qui se dégage en arrachant les restes de moquette dans un reflux de poussière. L’espace exposé est une bouche de ténèbres, exhalant une haleine de prison. Quelques marches en bois effiloché descendent, abruptes.
Colline se frotte les mains.
— OK, let’s go.
— Sûre ?
— Pourquoi pas ?
— OK, les femmes d’abord.
Re-connard.
Colline se glisse dans l’ouverture, un pas après l’autre sur l’escalier fragile. Le bord de la trappe lui frôle le menton, puis disparaît pour laisser place au noir le plus complet, le noir d’un monde inconnu, à l’abominable puanteur d’abcès crevé. Elle est un peu trop grosse, Colline, mais elle aime se glisser dans les endroits les plus difficiles, sans se soucier du retour. Qu’importe le poids quand on sait rentrer le ventre, se tordre pour survivre aux goulots initiatiques. Délicieusement, tout son corps se révolte à l’idée d’avoir à enfiler un col si étroit. Retourner dans le tube d’où l’on est sorti, couvert de miasmes. Pourtant, c’est son truc, à Colline. Elle a passé sa vie à essayer de comprendre ça, son besoin d’aller toujours plus loin dans les couloirs qui se rétrécissent, de fouiller pour trouver le lieu où tout se termine, où l’eau sale s’écoule une dernière fois – le trou du cul des tombes. En presque vingt-cinq ans de métier – elle considère ses premières explorations urbaines d’usines désaffectées comme son entrée en profession – elle avait pénétré les endroits les plus étroits, le Plutonion d’Éleusis, la grotte de Trophonios, les égouts d’Issarlik, les tunnels discrets des bases ukrainiennes, les chatières des catacombes sous la rue de la Tombe-Issoire, les derniers clapiers de Five Points, des trappes, des échelles, des conduits, de plus en plus petits, de plus en plus sombres. À la clé, l’envie de combler un vide en elle, espérer qu’au bout du voyage, après tant d’effort, se dévoilera une vérité – un calice, oui. Avec le temps, Colline a su apprendre à gérer la déception : jamais de coupe mystique, non, simplement, le frisson de la trajectoire. Elle aimerait en faire une généralité sur sa psyché, un état extérieur à elle, une mise en abîme qui ferait office de psychanalyse dynamique. Mais non. Elle sait qu’au bout, tout au bout du dernier tunnel, il y a juste le secret qu’elle dérobe au monde, en son ventre ouvert.
Un rayon de poussière se désintègre en spirale. Colline se redresse au bas des marches, le dos fracassé. Elle reprend son souffle, sonde le noir déroulé devant, ruban de mort, cousu de torpeur. Elle a compté cinq marches.
— Passez-moi la torche.
Toufik se penche pour lui tendre la lampe, qu’elle attrape du bout des doigts. Sa fatigue lui fait voir les choses en double. Elle fait cliquer la lumière, puis jette le faisceau devant elle. Se découvre un espace bas de plafond, gouttant d’humidité. Où que son regard se pose, il ne trouve aucun repère. Juste un vide d’où pourrait à tout moment surgir quelque chose, claudiquant depuis le passé pour venir l’agripper. Elle déglutit, un frisson la rend toute chaude, pleine de vie.
— Nice.
Sur sa gauche, le mur. Sur sa droite, une ouverture qu’elle n’avait pas remarquée. Elle se penche. Un trou oblong. Son regard plonge dans ce qui lui apparaît comme un des pilotis creux qui soutiennent le bâtiment. Une colonne sèche remonte sous ses yeux, pour disparaître dans le plafond. Colline voudrait enjamber le trou, pour atteindre l’extrémité en pente du bâtiment et toucher le fond du fond de tous les fonds. Mais non, non, pas maintenant.
Un nouveau dégagement plus loin sur la droite. Une sorte de petite salle déserte. Colline y promène sa lampe, découvre des traces de bois vermoulu, fusionné dans les murs. Une odeur intense l’assaille, du musc bien poisseux, qui pique les yeux, la fait pleurer (elle se souvient d’un coup d’une chanson du Muppet Show qui l’avait fait rire, enfant : “Je n’ai jamais fait de mal à un oignon, alors pourquoi me font-ils pleurer ?”). Elle devine des restes de paille dans un coin, souillés de ce qu’elle croit être une défécation animale, un caca de gros chien, peut-être. Impossible de savoir à quoi pouvait servir cette petite pièce, mais une force sombre s’y exprime, le bout du Corbu, dans lequel le mystère règne, suspendu.
Colline inspire. Elle pose son regard dans l’espace principal, fait un premier pas. Éclairant le plafond, elle dévoile de larges blocs de béton. La lumière est grise de poussière dissoute dans la trace de la torche. Ses baskets écrasent une terre noire semée de silice. Elle balaye du pied autour d’elle, scrute le sable cristallin, dégage plusieurs fragments de pierre polie pulvérisée, plus grands que des éclats. Elle s’agenouille, continue à fouiller du plat de la main, tire un bout plus gros. Elle le tourne entre ses doigts. Du marbre. Il y a des stries sur le côté, alors, peut-être un morceau de colonne ? Sans réfléchir, elle empoche le fragment. Elle se relève, dirige le faisceau loin devant. Tout au fond de la pièce, un tumulus.
Le temps d’une pause, de reprendre le fil, de mettre un nom sur ces paysages nouveaux. Invoquer son savoir du lieu pour comprendre. Colline se trouve quelque part dans le sol artificiel, qui longe toute la longueur du bâtiment, aménagé entre les pilotis et le premier étage, et composé de plusieurs sections utilitaires, reliées entre elles par des écoutilles juste assez grandes pour laisser passer des humains. Ici, c’est l’angle sud-ouest du bâtiment, tout au bout de l’Unité, une zone d’extrémité, isolée, sans écoutille, qu’on a dû aménager en secret. Pour y faire quoi ? Derrière le mur de gauche commencent les sections logistiques. Pourquoi personne n’a-t-il noté cet espace sur cette carte ? Et d’où vient ce tumulus ?
Colline se retourne vers le carré de lumière de la trappe, où elle ne discerne plus aucune silhouette.
— Toufik ?
Rien.
Alors, plus fort :
— Toufik !
— Je suis là.
Une voix distante, ruisselant d’un autre monde.
— Toufik, c’est une section du sol artificiel qui n’apparaît pas sur la carte – tout comme le placard. Il n’y a pas de passage pour accéder au reste du système. Il y a de la terre, avec des bouts de marbre dedans. Et ce qui semble être la couche d’un animal. Il y a un talus au fond, je vais aller voir ce que c’est.
Elle continue son approche méfiante du tumulus. En une minute, elle a parcouru les quelques mètres qui la séparent de la masse. Brusquement, elle s’immobilise. Dans son arc de lumière apparaît un œil. Immense, vaste continent. Colline tend la main. Un œil peint. Elle dégage le reste du monticule, encombré de débris. Une masse émerge.
— Colline, tout va bien ?
— Du bois…
Puis, pour elle.
— Un bateau.
Des images en rafales, au moment où la pulpe de ses doigts caresse l’antique vermoulu – un courant électrique qui fait naître une fiction : de hautes vagues noires, trop hautes, sous un ciel d’étoiles inconnues ; une forteresse de rames bravant ces monstres liquides ; des hommes entassés, terrifiés par une puissance qu’ils disent invincible, eux, ces guerriers qui apportent leurs mythes ; sous leurs casques mauves, leurs dents grincent ; certains se pissent dessus. Des parois de pierres blanches émergent comme des murailles. Un rugissement, venu de ces roches primitives. Un visage au fond d’une grotte, appelant au sacrifice de la femme. Tout tremble, l’eau s’engouffre, fait taire la chaleur.
La vision s’efface, un voile quitte ses yeux. Colline entend du brouhaha en haut des marches ; Toufik descend, une nouvelle torche à la main. Il tient un sachet en plastique entre ses dents.
— Pourquoi le sac ?
Il regarde le bateau, sans expression. Un fantôme hante ses yeux. Il pose le sachet.
— Vous avez parlé de cailloux.
Elle l’observe, incapable de savoir ce qu’il ressent en ce moment précis de tension, les premiers instants d’une découverte, le frisson d’un interdit.
— Attention où vous mettez les pieds.
Colline continue de dégager l’embarcation. Le faisceau de la lampe effleure les restes enfouis du bateau, noircis par le temps. L’embarcation est renversée, son flanc exposé recouvert de la même silice éparpillée dans la pièce. Grecque. Ionienne. Regarde ce bleu, intact… Une reproduction ? Non. Un vestige sorti du fond des âges, à peine touché par l’usure, préservé par miracle. Quelle époque, impossible à dire, mais si on se base sur ce que l’on sait des barques de la place Jules Verne, alors c’est fin du VIe siècle, la seconde génération des colons phocéens. On avait excavé les barques en juillet 1993, parfaitement conservées, sur les bords de ce qui était jadis le port intérieur aménagé dans la calanque du Lacydon. Le Lacydon, connu aujourd’hui sous le nom de Vieux-Port, est le lieu supposé de la création de Marseille, le premier site occupé par les Phocéens vers –600, légué par la tribu ligure du coin. Les embarcations de pêche de cette époque faisaient une dizaine de mètres. Celle-ci semble minuscule. Peut-être plus vieille encore ? Première génération ? Et comment l’aurait-on amenée ici ? Elle a l’air entière, encastrée dans le fond en pente de la pièce – sa poupe brisée. Comme si on l’avait rangée là, puis recouverte. Pour la cacher. La protéger. Mais comment la faire rentrer ? Si elle est authentique, la replacer ici bout par bout serait aberrant. Colline sait que la construction du Corbu a commencé par les compartiments du sol artificiel, le long de la base de pilotis. La barque aurait pu être posée là, les étages bâtis par-dessus. Mais par qui ? Le Gris ?
Elle se tourne vers Toufik, immobile au pied du bateau, comme hypnotisé.
— Quelque chose ne va pas ? dit-elle.
— Non, c’est OK.
Colline remarque des traces de pas dans la terre noire, mais le temps a déjà presque effacé les empreintes. Deux semelles de baskets. Colline remonte les traces en sens inverse, jusqu’aux escaliers. Elle n’aurait pas pu les remarquer si elle n’avait pas su ce qu’elle cherchait : l’espacement des marques est chaotique, pas une marche normale, plutôt une danse, parfois sur la pointe des pieds.
— Bizarre…
— Quoi ?
Colline enjambe le bastingage du bateau sans prendre appui. L’intérieur est rempli de terre, d’où pointent des bouts de rames cassées. Elle recentre sa lampe dans la barque, vers la proue, des restes de tissus moisis, un amas de poutrelles… et une silhouette derrière. Colline se penche, commence débarrasser le bois, puis laisse apparaître une bâche. Pas antique. Elle tend les bras.
Depuis le sol, Toufik lui dit :
— Vous n’avez pas peur ?
— Des malédictions ?
Colline tire la toile. Une forme se révèle, précise dans le rayon de lumière. Deux semelles de baskets, un visage retourné vers l’avant. C’est un corps, tout dur. Lui aussi préservé. Le cadavre d’une jeune fille. Recroquevillée. Les poings serrés devant sa figure. Vêtue d’une jupe d’été. Un lacet défait.
— Il y a… une fille ici.
Colline entend Toufik souffler. Elle dégage un peu plus la bâche. Découvre un vieux walkman à cassettes sur le côté, un casque à la mousse déchirée. Elle remonte le faisceau vers le visage.
— Je ne sais pas si elle est réelle ou si c’est une statue. On dirait qu’elle s’est figée d’un coup, dans une position. Elle… elle sourit. Une statue de cire ? Sa peau est comme du cuir. Et…
Soudain, la seule chose que Colline voit de ce pauvre corps éteint, de cette vie sans plus rien que ces mains qui se serrent en étreinte, ce sont les deux lourdes boucles qui pendent à ses petits lobes. Deux cercles de bronze, où poussent, entrelacés, des serpents.
En Colline, quelque chose se fend, une épiphanie à la vue de ces trophées, pour elle, à toucher avant tout le monde, pour elle, maintenant. Colline les veut, sur-le-champ, ses oreilles à elles, elle voudrait passer ces épingles, sentir le poids des nœuds vipérins tirer dessus, pesantes, équilibrant son corps maladroit, encadrant son visage, ses pas, sa vie. Elle avance ses doigts. Leur finition, la délicatesse du bronze, des vestiges, un trésor. Ces boucles parfaites, où broder une vie de femme. Si grosses et pesantes à ses oreilles. Colline tend les mains, envieuse, maintenant, pour elle, ce trésor. Est-ce donc là la vérité de l’archéologie ? Sont-ils vraiment ces pilleurs de tombes ? Les plus matérialistes des rêveurs ? De nouvelles images lui viennent à l’esprit, interdisent toute parole : d’anciennes gravures en deux dimensions sur les flancs d’une amphore, peintes par des hommes et des femmes effrayés par les ombres des torches, des yeux vides de démons sortis de l’enfer, au sommet d’escaliers décorés. Une île perdue dans les brumes. Des cyprès pétrifiés. Un jardin aux bassins brisés.
Colline sort de sa torpeur. Se rend compte que Toufik entre dans le bateau à son tour. Un petit bout de langue coincée entre ses dents, elle attrape le walkman, ramène la bâche sur la fille. Maintenant, le challenge : comment prendre les boucles sans se faire voir ?
— Toufik, vous voudriez pas regarder si…
Elle entend un bruit, dans un coin de la grande pièce. Près de la couche de paille pourrie.
— Chut…
Toufik respire avec peine. Sa bouche est une fente noire, tordue, comme s’il essayait de dire un mot dont il ne sait plus le son.
— Mmh-mm.
— Un serpent ?
Le bruit ne cesse d’augmenter, de se diviser en plusieurs reptations qui deviennent grelots, presque crécelles.
— Toufik ?
— Non, Colline, pas des serpents. Les Modulors.
Il sourit – un rictus malade.
— Minuscules, ils brassent et pompent entre les atomes du béton. C’est ce qu’ils disent ici… mais… il y a… Est-ce que tu sens ?
Il regarde tout autour de lui, comme s’il essayait de percevoir un courant invisible. Puis doucement, il s’effondre. Il se prend la tête entre les mains, se plie en deux, comme percuté par une force invisible, venue d’en lui.
— Gniii… Sors…
Toufik change. Comme si son regard se fendait en deux, durci et mou. Son visage devient brouillon confus, déchiré entre plusieurs émotions.
— … de ma… maison…
Le son métallique enfle pour exploser en effroyable roulis, qui fait trembler le béton. Colline le croyait localisé, mais il arrive de partout. Elle traque la source de sa lampe, sans pouvoir trouver quelque chose qui bouge. Non. Ça vient des murs. De derrière les murs. Du métal qu’on entrechoque, comme des fourchettes, des verres, le bruit d’une cantine. L’effervescence de convives. Une agape. Un banquet. Qui ne cesse, qui ne cesse.
Toufik est immobile, comme pétrifié.
— Le banquet, l’écho de la Fondation !
Il annone ses phrases en apnée, incantations.
— Si tu savais, combien j’ai cherché… pour te retrouver… célébrer ta beauté, mirée en l’eau…
Colline recule près du bateau. Elle a l’impression qu’une foule se presse autour d’elle, tapie dans la pénombre. Toufik s’avance, les yeux mi-clos.
— Ton visage… Laisse-moi me noyer…
— Toufik, reculez…
Malgré sa petite corpulence, il paraît immense, son torse taillé dans le marbre, son poing droit fermé. Elle essaye de détaler, mais chaque fois, il la repousse vers le bateau. C’est un mur, tout dur, impossible à faire bouger.
— Deux, toi et moi, sur la passerelle au gouffre…
— Toufik !
— … deux dans le pédiluve, ce qui doit être uni… l’écho du premier pacte, souviens-toi…
Il chante. Il fond, ses traits tirés comme si son âme venait de se briser en lui – sa bouche est celle d’un masque grec, dans lequel s’engouffre un vent faisant tonner l’horreur d’un autre monde, dont les échos déchirent son chant. Il s’avance, toujours plus grand. Il la pousse contre le mur, ne lui laissant aucun moyen de fuir. De son bras mort, une forme molle – un membre de Modulor – il la sonde, la caresse. Elle plonge ses yeux dans les siens, y lit la peur d’un chiot qui ne comprend ce qui se passe, incapable de réfréner ses ardeurs, de ses lèvres coule un fil de salive qui noie ses dents. Il ouvre grand les yeux.
— Ah, Gyptis…
D’un geste, l’espace entre eux est annihilé. Son torse occupe tout, prend tout, cage massive qui s’impose brutalement, la recroqueville. Elle se heurte à lui pour le repousser, le griffer, le frapper encore et encore, mais rien ne bouge, c’est comme de la pierre, comme une montagne. Elle hurle. Il l’envahit, lui nie son autonomie, son individualité, il devient son horizon.
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S’ouvrent nos yeux fermés.
Chute, vitesse, ces lignes de fuite tracent un vertige.
Filent vers l’abîme, comète en perdition.
En nous, la prière, répétée, d’être cueillis par l’incroyable.
Nous avons choisi de laisser derrière nos oripeaux, nos coquilles où
pourrissaient nos âmes ; souviens-toi, elles étaient comme
des armures, ces enveloppes.
Si choisir de plonger est pure trace, alors non, ne rien regretter :
aligner ce corps et cette vitesse, régler la friction.
Parfaite harmonie des lignes et des cercles, quand dans la nuée,
nous filons.
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Nos larmes forment une traînée, Couronnent l’iridescence des
soleils.
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TELETE
« Il y avait un bois sacré, qui depuis un âge très reculé n’avait jamais été profané, il
entourait de ses rameaux entrelacés un air ténébreux et des ombres glacées,
impénétrables au soleil… Déjà la renommée rapportait que des tremblements de terre
faisaient mugir le fond des cavernes, que les bois, sans brûler, brillaient de la lueur
des incendies, que des dragons, enlaçant les troncs, rampaient çà et là… »
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Aion
Elles disent que le Chaos Primitif n’a pas de visage. Elles disent “Pas de Face” ; elles dansent pourtant, autour des rites inspirés, improvisés, entre les plantes, les champignons et les pierres, leurs corps mouillés de rosée nocturne, irisés d’un rayon blanc. Elles dansent pour invoquer depuis les remous ses traits parfaits.
Ces lieux avant que le solide ne soit créé : sous une lune d’orge, près d’un ruisseau, les premiers habitants composent un mouvement autour d’un centre invisible. Les arbres dressés sont d’autres danses, statiques, éternel glissement. Tout au même rythme, pourtant, le rythme de l’eau sacrée qui coule là, au milieu de la fente d’où sortira le visage.
Célébration : toutes les créatures de terre, d’eau, de feu et de vitesse, engendrées par la perpétuelle ronde d’une nature sauvage. Quand toute conscience n’irrigue qu’un flux, bouillon où tout se connecte, issu du bain indifférencié d’une énergie primitive fêtant sa propre existence. Tout n’est que chaos : pointes et épines, essence, décoction venue de la mousse, des crevures, des nerfs qui font l’entrelacement du végétal. Ces êtres nés du rêve sont multiples dans leurs formes et leurs fonctions – agents du possible qui structurent et bâtissent et construisent.
Dans ce labyrinthe de mouvement, cette danse autour de la fente mouillée, où gargarise le torrent, se dessine une invocation, le chant subtil d’une fée qui a accepté de se livrer à l’eau pour ouvrir le passage. Chaque nuit, cet élan annonce le renouveau, le retour éternel du visage, motif premier où se greffe toute vie – plus que la vie, le sang du vrai, le terrible, ce qu’on ne peut regarder dans les yeux sans risquer de fossiliser tout geste. Et quand la danse pleine de bulles s’emballe, monte une tension ; cristallisé, l’air. La fée sacrifiée se désintègre, liquide.
Au fond de l’eau, soudain, mugit le réveil de la Déesse : l’origine de tout, la Mère qui vient, l’eau rapide qui prend forme, pendant un court instant, émerge, coagulée depuis les profondeurs de l’intime. Tous les regards se détournent, regards de l’âme, du cœur. Personne ne voit le visage. Il se cache, voilé par le déni. C’est le moment que choisissent les animaux du bois sacré pour venir danser avec leurs frères et sœurs élémentaires. Écureuils, belettes et blaireaux valsent et jouent, des myriades d’oiseaux multicolores convergent en formation, éclatent en feux d’artifice symétriques, cadrant le spectacle. Profusion de tout, texture.
Le son de son apparition gronde. Tout vibre, excité par la proximité de l’Une et de l’Ultime. Le sol lui-même, tous les atomes, la fabrique du réel ébranlée. L’eau explose au firmament, toutes les gouttes s’envolent. Dans le jus festif se pâment les fées, les yeux fermés qui ne s’ouvriront que pour entamer un autre rite, pour faire resurgir le Visage qui déjà disparaît en silence, accompagné de l’eau qui retombe, créant dans l’onde de nouvelles rondes qui chantent en s’effaçant.
Il pleut de la grâce.
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MAI
Le ding de l’ascenseur.
Colline cille. Son reflet dans le grand miroir au fond l’habitacle de métal : ses cheveux coiffés d’un papillon barrette, des lunettes, une petite robe simple sous une veste en cuir rose, un sac à main, des ballerines. Comme tu as changé, Colline, depuis que tu as mis les pieds ici. Qu’est-ce qui s’est passé ? Seulement ton traitement ? Non, bien plus. Une certitude.
Les portes s’ouvrent au premier niveau. Entre une ado à la moue boudeuse. La cabine poursuit son ascension. Dans ce moment entre deux étages, debout si près de cette gamine, reflue en Colline un torrent d’émotions, un reflux d’elle, des dangers auxquels elle s’expose en revenant au Corbu. Elle perçoit la respiration de ce corps jeune à côté. Colline refuse de croiser son regard dans le miroir. Parce qu’elle sait qu’elle n’a pas la grâce dont elle a besoin pour se sentir comme elle, si jeune, parce qu’elle est peut-être un peu jalouse. Trop d’aigreur et de violence, revenues sournoisement, régurgitées par protection.
Ding !
À deux pas du midi
Colline sort au troisième étage du Corbu, le cœur battant. Elle voudrait se retourner pour voir l’ado une dernière fois, mais elle trouve la force de tracer sa route.
Elle traverse la petite plazza pour pénétrer dans le lobby de l’hôtel-restaurant du Corbusier – situé au cœur même du bâtiment. Elle scanne le bureau sur la droite, où un grand type en salopette gère les chambres d’hôtel. Une porte vers les cuisines, un escalier en colimaçon qui monte vers le salon supérieur. Colline se pose au bar, juste à l’entrée de la grande salle à manger, se cache derrière ses mèches. Elle regarde danser la clé de sol qu’elle a accrochée au bout de l’une d’entre elles. Comme un écho, une vibration. Pour ne pas oublier qui elle est, ce qu’elle est venue faire ici.
Elle se calme, fait un signe au serveur, commande un café noisette. Du coin de l’œil, elle surveille la salle à manger sur la gauche. Les tables s’étagent sur deux niveaux, ensoleillés par les grandes baies, et l’ouverture de la terrasse. Une troupe de vieilles dames papotent. Colline sort s’installer au soleil – un haut muret qui sert de balcon, dominant la ville, cadrant le ciel et la mer en 16:9. Trois Japonaises prennent des polaroïds. Colline passe ses lunettes, embrasse le paysage, les flots dociles, loin. Une mouette découpe le bleu en cadran. Quand le café arrive, elle le sirote, sans se brûler la langue.
Colline se plonge dans l’azur. Elle se concentre sur son projet. Elle remet en ordre la narration de ces trois dernières années, fragments de rêves auxquels elle s’acharne à donner un sens. Après son agression par Toufik dans le sol artificiel, Colline avait ouvert les yeux dans la lumière d’une chambre d’hôpital. On l’avait retrouvée inconsciente sur les marches de la Timone, en pleine nuit d’hiver. Elle avait été hospitalisée, pour coups multiples et fracture du nez. On l’avait interrogée, elle avait raconté s’être fait agresser par un vigile du Corbu, elle avait donné ses contacts – elle n’avait pas eu le choix. Le gratin de l’INRAP avait défilé dans sa chambre pour lui faire la leçon sur ses méthodes, puis des sermons, pour finalement la licencier. C’est vrai, elle n’aurait jamais dû se retrouver au Corbu, elle avait menti, à elle même, à Toufik, à ses supérieurs. Elle était la seule assistante au standard de l’INRAP ce soir-là, de permanence. Elle avait pris le coup de fil pour elle, avait contourné tous les protocoles pour… pour quoi ? Être la première sur place. Voir s’il n’y avait pas quelque chose dans ce placard, dans ce lieu sacré, qui ne puisse lui appartenir, qui ne puisse lui correspondre.
Les boucles d’oreilles.
Quelle idiote. Le grand patron, son patron, était venu avec le préfet pour corroborer sa déclaration, pointer les contradictions. Cette sincérité qu’elle avait espéré être sa chance, sa promotion, le moment où enfin on lui donnerait les clés d’une fouille – car elle avait bien trouvé ce bateau après tout – avait été sa perte. Elle avait tout raconté, mais personne ne l’avait crue, pour le cadavre. On l’avait prise pour une folle : pas de Toufik, pas de jolie momie. Il n’y avait que le bateau – ce bateau qu’on avait disséqué, indexé. Le corps avait disparu. Le corps et les boucles. Et Toufik n’était pas gardien : selon la police, il avait quitté ses fonctions de liftier en 1979, à vingt ans, et n’était jamais revenu avant l’incendie. Il avait profité d’un moment de détresse dans le bâtiment pour accomplir son méfait. Ne restait que sa désobéissance, et ses motifs douteux. Une fois son sac vidé, il ne leur restait qu’un seul choix : se débarrasser d’elle, puis mettre un expert à la tête du projet. Pour être sûrs que tout serait fait, pour qu’aucun impair ne soit commis pendant le chantier. On l’avait virée pour faute grave. Aucun droit au chômage, ce n’était pas un problème : Colline n’a pas l’habitude de demander l’aumône à l’État.
Le plus dur fut l’exil long, les doutes, la patience. Elle était partie en convalescence chez sa tante à Cassis. Impossible de retourner chez sa mère – douce Maman l’avait chassée de la maison quand Colline avait compris qu’elle n’était pas tout à fait comme les autres filles. Colline avait accepté que personne ne lui tendrait jamais la main. Sa tante passait son temps au golf, elle avait accueilli sa nièce contre loyer, épuisant ses maigres économies. Colline se nourrissait de graines, lisait, travaillait, fomentait son plan. Elle avait guéri, attendu, s’était concentrée sur son corps, sur sa nouvelle vie de femme. Elle avait pris sa décision, de poursuivre ses recherches. S’était plongée dans la documentation, les plans, les questions. Avait remonté le fil des boucles des oreilles, comme une histoire sacrée, écrite dans sa chair à elle. Colline avait dissous sa rage dans l’obsession – une ligne continue, invincible. Car Toufik avait menti lui aussi. Ce soir là, dans les profondeurs glaciales de l’Unité d’Habitation, ils avaient tous les deux profité d’un mensonge. Elle voulait dérober un trésor impossible à deviner. Lui savait ce qu’il faisait, depuis le début, quand il l’avait guidée là-bas, sous le placard. Toufik, petit fils de pute. Rends les boucles.
Colline plonge la main dans son sac, pour extraire le walkman TPS-42 de la mystérieuse inconnue du bateau grec. C’est tout ce qui lui reste de cette gamine, une cassette étiquetée dans un bout de plastique rafistolé, une relique transparente des années 70, avant que celles-ci ne deviennent 80. L’objet lui-même est une rareté. Le premier walkman de Sony. Une merveille bleu nuit, avec deux prises jack et un énorme bouton de lecture orange. Colline se souvenait en avoir voulu un, mais son père, férocement anti-technologie, le lui avait toujours refusé. Elle avait dû attendre la fac, et la mort de papa, pour pouvoir s’en payer un. Le temps venu, elle n’éprouvait plus le besoin d’écouter de la musique. Son romantisme s’était éteint doucement, à chaque déclinaison grecque.
En les écoutant pendant sa convalescence, Colline avait identifié les chansons. Elle en connaissait déjà la plupart, le reste fut trouvé lors de ses discussions et grâce aux divers logiciels que ses neveux lui avaient dit pouvoir reconnaître avec leurs stupides téléphones portables. Elle avait digitalisé la compilation pour la placer sur un forum de spécialistes, qui s’étaient tous entendus pour la reconstituer, dans ses moindres détails.
Side A
America – Tin man (1974)
Blondie – One way or another (1978)
Fleetwood Mac – Dreams (1977)
The Kinks – Lola (1973)
J.-M. Caradec – La Colline aux coralines (1977)
The Ramones – Sheena is a punk rocker (1977)
Michel Delpech – Quand j’étais chanteur (1976)
Side B
Melanie D – Three times a lady (1978)
Sacha Distel – Scoubidou (1959)
David Bowie – Life on Mars (1971)
Lou Reed – Vicious (1972)
Steely Dan – Rikki don’t lose that number (1974)
Barbra Streisand – Woman in Love (1978)
??? – ???
Toutes les chansons étaient connues, sauf une. Cette dernière composition n’avait pas l’air d’être un enregistrement amateur. L’un des spécialistes de l’INRAP à qui elle l’avait fait écouter – un rescapé des années Giscard – avait émis l’hypothèse qu’il s’agisse d’une chanson en patois grec. Dans les années 70, ce pays s’était taillé une part de choix dans le marché du disco pop en faisant sortir une pita d’artistes éphémères aux noms improbables – Noumaïos Nike, Athropos Nu, Anaktori. La langue était complexe à déchiffrer – des intonations de grec ancien, parfois, mais aucun mot reconnaissable. Le morceau lui-même semblait avoir été enregistré dans la nature. On entendait un ruissellement distinct, des voix de femmes entremêlées, une pluie de cithares. Il y avait aussi une chambre d’échos, comme si cette nature était emprisonnée dans une cage de pierre. Difficile de percer ce voile solide, pourtant, y trouver des bris de…
Radio Corbu
Colline se sent épiée. Une vieille dame se tient debout près de sa table, les mains croisées sur un tablier bien repassé. Colline enlève son casque.
— Oui ?
— Colline ?
— Flo ?
La dame sourit, s’assoit.
— Vous êtes exactement comme je vous imaginais.
Flo commande un verre de rosé bien frais ; puis, penchée :
— Jess m’a dit beaucoup de bien de vous. Je n’ai pas l’habitude de recevoir des inconnues chez moi, c’est pour cela que je voulais vous rencontrer. J’espère que ça ne vous choque pas.
— Non.
Jessica était secrétaire dans un cabinet de collectionneurs où Colline avait fait ses recherches, dans l’espoir de trouver davantage d’informations sur les boucles d’oreilles. Elles s’étaient liées d’amitié, et avaient partagé leurs déjeuners, assises sur les marches d’un escalier, à rire du ciel. Quand Colline lui avait raconté le bateau, au Corbu, Jessica lui avait dit que sa mère habitait l’un des plus beaux appartements de l’immeuble et qu’elle pourrait peut-être l’accueillir dans son ancienne chambre et la guider dans son enquête. C’était une coïncidence inespérée – même si Colline ne croyait pas au hasard –, elle se trouvait tout simplement au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes questions. Jess avait convenu d’un rendez-vous avec sa mère. Ici, au bar de l’hôtel du Corbu, sur la terrasse. En ce jour précis. Comme l’avait demandé Colline. Car Colline a un plan.
Flo croise les bras.
— Alors, comment vous le trouvez notre Corbu ?
— Glauque 3000.
— Vous vous y ferez.
— Pas sûr.
Sur le rebord de la terrasse, une corneille penche la tête. Flo la chasse de la main.
— Pschht…
Flo devine le mécontentement sur le visage de Colline.
— Les oiseaux ont des oreilles. Il ne faut pas les laisser raconter n’importe quoi…
Colline regarde cette dame, dans sa robe à fleurs, gesticuler. Brusquement, la sympathie.
— Vous habitez ici depuis quand, Flo ?
— 1972.
— Vous devez en savoir, des choses.
— Oh, sur le bâtiment oui… C’est important de savoir qui fait quoi, ici, qui dit quoi. Le reste… Et puis j’oublie…
Elle perd ses yeux pétillants dans le trait d’un nuage.
— Combien de temps voulez-vous rester ? Dans sa lettre, Jess n’a pas été très claire.
— Je ne sais pas. Quinze jours ? Ça vous irait ?
Flo hoche la tête, la fixe droit dans les yeux, comme personne n’ose jamais le faire, comme si elle lisait en elle comme dans un livre ouvert sur un marque-page mâchouillé, usé jusqu’à la corde, pointant la même ligne, le même mot : secret, secret, secret.
— Qu’est-ce que vous faites dans la vie, Colline ?
Colline s’enfonce dans sa tasse, cherche une issue dans le soleil, qui ne lui donne rien : simplement, le fond d’une pensée décaféinée. Un mensonge. Encore.
— Je suis ici pour écrire un livre.
— Oh ! Un livre, c’est formidable ! J’adore les livres ! Quel genre de livre ?
— Un livre sur Le Corbu.
— Le Corbu, l’homme ?
— Non, non. L’immeuble.
— Comme je vous comprends… mais, si je puis me permettre, pourquoi choisir cette unité précisément ? Il y en a d’autres, Rezé, Firminy, Berlin…
— Je suis née aux petites Magalones, juste en face, de l’autre côté du boulevard Michelet. J’ai toujours vu Le Corbu de loin, je venais jouer au foot ici, sous les pilotis. J’aimais cet endroit, c’était comme une forêt magique, que je pouvais explorer. Quand on a déménagé à Cassis, ça m’a brisé le cœur. Maintenant que je reviens à Marseille, je suppose que j’avais besoin de voir les choses sous un autre angle.
Ce n’était pas un mensonge. Ses parents l’avaient élevée ici, en face du Corbu, pendant presque quinze ans, avant de quitter le Sud quand papa avait décidé que c’était mieux, la vie en banlieue parisienne.
Flo sourit.
— Je me doutais de quelque chose comme ça.
— Comment ça ?
— Jess n’aurait jamais proposé sa chambre à quelqu’un qui ne serait pas intimement lié au lieu.
La serveuse apporte le rosé, plein de buée.
Flo en prend une gorgée.
— Qu’est-ce que vous allez écrire sur Le Corbu ? Il y a déjà eu de très médiocres romans policiers sur le sujet.
— Je ne sais pas encore. J’aurais aimé que vous puissiez m’aider à trouver un angle d’attaque. C’est pour ça que je voulais m’immerger, partager un peu la vie des habitants. Disons que j’aimerais bien me concentrer sur les aspects les plus… mystérieux.
Flo glousse.
— Vous savez ma petite, Le Corbu est un labyrinthe. Il y a de vieilles énigmes laissées par les précédents habitants, par les visiteurs.
— Des énigmes ?
— On sait par exemple que Picasso a peint des colombes sur un mur, pendant la construction. Il était ami avec Le Corbusier, mais le mur a été repeint par un ouvrier…
— On ne l’a jamais retrouvée ?
— Non. Et puis il y a les choses plus étranges. Par exemple, pourquoi on n’arrive pas à faire fonctionner internet ici.
— Ah ?
— Les propriétés du béton disent les spécialistes.
Colline sort son téléphone pour regarder le signal. Signal téléphone : OK. Net : dans les choux. WTF.
— Ça alors.
— Oui, heureusement qu’on a Radio Corbu.
— Radio Corbu ?
Flo jette un regard derrière elle. Les vieilles dames au fond du salon se sont tues, clignent des yeux.
— C’est comme ça qu’on dit quand on entend des rumeurs, et qu’on veut couvrir la source. Radio Corbu, c’est notre internet à nous, mais dans l’air, dans les murs.
Colline sourit en terminant son café.
— Sympa.
— Ce livre, vous comptez l’écrire ici ?
— Ça va dépendre de l’inspiration, je suppose…
— C’est bien pour vous, tout sur place… Vous verrez, la vie ici, on s’y fait vite, et vous allez avoir besoin des lumières des résidents et des gardiens.
— Jess m’a parlé d’un certain… Serge.
— Oh, bien sûr. Il s’appelle Sergueï, mais il préfère qu’on l’appelle Serge, ça se comprend.
Serge. C’est lui dont Toufik a usurpé le rôle ce soir-là. Lui qui avait découvert le placard, et passé le coup de fil à l’INRAP.
— Vous pourriez me le présenter ?
Flo regarde sa montre.
— Il est de garde le vendredi, mais avant ça, j’aimerai vous montrer quelque chose…
— Quoi ?
Sur la rambarde, une corneille observe toujours.
Flo pose un doigt sur ses lèvres.
— Chut.
Troisième rue
Flo et Colline sortent du restaurant. La troisième rue est l’artère principale du Corbu, une galerie commerçante intérieure qui permettait jadis aux habitants de vivre en autarcie. Mais aujourd’hui, tout a changé. Il ne reste plus grand-chose de ce rêve d’un village vertical. Des ruines, des salles vides.
Elles passent devant une boulangerie, toute sombre. Dans la vitrine vintage, des navettes, des tropéziennes. Colline devine une femme aux formes épaisses, assise dans la cuisine, un portrait flamand, encadré par les portes. Silencieuse, les bras croisés, le visage plongé dans l’obscurité.
— Elle est un peu bougonne mais c’est un amour. Elle prépare le meilleur pain de tout le quartier, mais ne le vend qu’à ceux qui ont ses faveurs.
Flo fait un petit coucou à la silhouette, qui lui répond en levant une main ouverte.
Un Modulor les attend plus loin dans le couloir. Pleinement déployé, découpé sur une épaisse plaque de bois, cerné de symboles ésotériques, de mesures mathématiques.
— C’est un original… taillé par Le Corbusier lui-même.
Colline hausse les épaules.
— C’est juste un nombre d’or. Et une suite de Fibonacci.
— Ce sont des mots d’architectes. Nous, les résidents, nous pensons que c’est tout autre chose.
— C’est-à-dire ?
Flo se fait discrète, se penche pour murmurer.
— Il n’y a pas UN mais DES Modulors. Avec celui-là, il y en a sept – les autres sont représentés sur la façade, je vous les montrerai si vous le voulez. Ils sont tout petits petits, ils vivent dans le bâtiment, mais on ne les voit jamais.
Colline se souvient des mots de Toufik, dans la nécropole, quand ils avaient entendu ces bruits de banquet venus de derrière les murs, ces sons qui avaient menacé de les engloutir tous les deux.
— Un genre de fées ?