Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen
Avertissement.
a duchesse de Choiseul, qui nous est aujourd'hui si bien connue, a passionnément aimé son mari, nous le savons, et elle n'a jamais aimé que lui, on peut le croire sans témérité. Mais elle se laissait volontiers admirer, adorer, aimer, car elle inspirait à tous ceux qui l'approchaient et qui étaient touchés de sa beauté et de ses vertus, des sentiments qui, pour n'oser s'avouer hautement et se déguiser sous les noms honnêtes d'amitié et de dévouement, ressemblaient à ce que l'on est convenu d'appeler de l'amour. Parmi ces amoureux discrets et délicats se distinguait un étranger, un allemand, le baron de Gleichen, dont il est si souvent fait mention dans les lettres de Mme du Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul ne fut plus que lui, si on excepte l'abbé Barthélemy, sous le charme des attraits irrésistibles de cette femme autant estimable qu'aimable, qui avait toutes les vertus ou peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui pourtant n'était pas chrétienne, avouons-le au risque de déplaire à ses adorateurs de ce temps-ci.
J'ai ouï dire à de très-bons juges qui, par pure ignorance, ne rendaient pas justice au duc de Choiseul, qu'il était impossible qu'un mari si tendrement aimé par une femme si parfaite ne fût pas estimable. Le duc de Choiseul, quoique, hélas! bien souvent infidèle, était digne de tant d'amour; on n'inspire pas des sentiments tout à la fois si tendres et si passionnés sans les mériter. L'abbé Barthélemy, cet ami si dévoué, s'il vit dans la mémoire des hommes, ce n'est pas pour avoir écrit le Jeune Anacharsis et avoir su le phénicien, c'est uniquement à cause de l'affection qu'avait pour lui la duchesse de Choiseul, et du culte qu'il lui avait voué. Après le grand abbé, Gleichen est sûrement celui qui a le plus aimé la duchesse de Choiseul, et c'est lui sans contredit qui a fait de cette femme rare le portrait le plus ressemblant et aussi le plus flatteur. En revanche, elle lui a donné des marques de la plus véritable affection, et pour le conserver auprès d'elle, dans sa société de tous les jours, le duc de Choiseul, à sa prière, a fait et tenté des choses impossibles.
Barthélemy et Gleichen ont été incontestablement les deux amis que la duchesse de Choiseul a le plus particulièrement distingués, et à qui elle a été le plus attachée. Cette recommandation a suffi pour faire revivre le nom de Barthélemy, déjà tombé dans l'oubli: qu'elle sauve du même naufrage la mémoire de Gleichen, qui mérite aussi bien d'être un peu connu pour lui-même, et à qui ses modestes Souvenirs assurent une place honorable parmi les chroniqueurs de la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Charles-Henri de Gleichen naquit en 1735 à Nemersdorf, auprès de Bayreuth. Son père, dont il était l'unique fils, était grand veneur de cette petite cour. Gleichen reçut sa première éducation dans la maison paternelle, et en 1750 il fut envoyé à l'université de Leipsig. Il y connut le poëte Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses maîtres, et à qui il inspira une vive amitié. En 1752, Gleichen était de retour à Bayreuth, et il fut admis dans la maison du margrave en qualité de gentilhomme de la chambre. L'année suivante, il alla à Paris achever son éducation: il paraît avoir surtout fréquenté le salon de Mme de Graffigny. En 1755, Gleichen accompagna le margrave de Bayreuth et sa femme en Italie, et le 21 août de la même année, il fut attaché à la personne de la margrave en qualité de chambellan. Cette femme d'un mérite si distingué, digne sœur de Frédéric, honorait Gleichen d'une confiance toute particulière. Elle le renvoya en 1756 en Italie.
Voici deux lettres qu'elle lui écrivait:
Bayreuth, le 9 avril 1756.
«J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre lettre. Tout
ce que vous me dites de beau de Rome me fait venir l'eau
à la bouche. Est-il possible qu'on puisse avoir des
vapeurs, quand on est au paradis? Cependant vous
mandez au marquis d'Adhémar que vous en êtes
tourmenté. J'espère qu'elles vous donneront trêve à
l'avenir et que j'aurai plus souvent de vos nouvelles.
«Après avoir passé le plus triste hiver du monde par
rapport à ma santé, j'ai fini par prendre une fausse
pleurésie. Comme je suis encore si languissante, je ne
crois pas de longtemps me tirer d'affaire. J'en viens à nos
commissions:
«Je vous laisse entièrement le maître de mes trésors, et
d'en acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable règne
beaucoup chez moi à force de retrancher sur mes
charmes. Je vous envoie 200 sequins, que vous pourrez
employer à votre plaisir, pour ce que vous trouverez de
plus beau. Je vous prie de faire en sorte que Pompée
Battoni finisse le tableau du margrave, et qu'il soit envoyé
tout de suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma
fille, je ferai écrire à Stuttgard.
«Je trouve comme vous que le modèle de la Flore est
extrêmement cher.
«Je vous prie de faire mes excuses au prélat Marcolini de
ce que je ne lui ai point répondu, et de dire au prélat
Emaldi que ma tabatière partira incessamment, et que
c'est le peintre qui en a retardé l'envoi.
«Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti est parti
le 5 de ce mois. Je vous adresse la lettre. Mandez-moi si
La Condamine est encore à Rome, et en ce cas faites-lui
bien mes compliments. Dites-lui que mon portrait va être
commencé, et soyez persuadé de ma parfaite estime,
monsieur.
«Votre très-affectionnée
«W .»
A Bayreuth, le 18 avril 1756.
«J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant votre relation,
et j'en aurai encore plus, si vous voulez bien la continuer.
Tout ce qui renouvelle les idées de mon voyage me récrée
l'esprit. Vous devez m'avoir bien des obligations de vous
avoir renvoyé au charmant séjour où vous êtes.
«Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mérite par le tendre
amour que j'ai pour ce paradis. Faites, je vous prie, bien
des compliments à tous ceux qui se souviennent de moi,
et surtout aux cardinaux de la maison Corsini, dont vous
ne me dites rien, et à M. de Stainville.
«J'aurais été charmée si M. de Canillac avait reçu le
chapeau de cardinal. Je vous adresse deux lettres. Vous
n'avez pas besoin de recommandations. Si je vous en
donne, c'est plutôt par une marque de mon estime que par
toute autre raison. Soyez persuadé, monsieur, que je
tâcherai de vous en convaincre en toute occasion.
«W .»
P. S. Je suis encore très-malade, et j'ignore si je relèverai
de cette maladie, ou non. La tabatière de M. le prélat
Emaldi est partie. Il m'a été impossible de dicter plus
longtemps.
Gleichen resta en Italie jusqu'après la mort de la margrave, qui arriva le 14 octobre 1758. Il revint en passant par Avignon et Genève, et il s'arrêta pour faire aux Délices une visite à Voltaire, qu'il avait déjà vu à Bayreuth en 1753. Pendant son séjour à Rome, Gleichen avait connu l'ambassadeur de France, le comte de Stainville, et avait été admis dans sa familiarité. Vers la fin de 1758, le comte de Stainville était devenu duc de Choiseul et ministre des affaires étrangères en France, à la place du cardinal de Bernis. Le margrave de Bayreuth avait à réclamer le payement des subsides que la France lui avait promis pour prix de sa neutralité, et on ne s'empressait guères, paraît-il, de faire droit à ses justes réclamations. Il semble que le duc de Choiseul lui fit dire qu'il lui serait agréable d'avoir à traiter de cette affaire avec le baron de Gleichen. Cette insinuation fut un ordre, et Gleichen retourna à Paris chargé de cette commission: on peut soupçonner pourtant qu'il aurait souhaité un autre emploi. Voici ce que lui écrivait à ce sujet la duchesse de Choiseul:
«Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous ayez eu
des preuves de l'intérêt que M. de Choiseul et moi
prenons à vous. J'ai bien senti cependant que ce que
nous avons demandé, que vous fussiez employé par le
margrave en France, n'était pas ce qui devait vous être le
plus agréable, mais je ne crois pas que ce soit ce qui
doive vous être le moins utile. C'est toujours un
commencement, et commencer, dans toutes les affaires,
est toujours l'opération la plus difficile: l'impulsion une fois
donnée, c'est au talent à la conduire où il veut.»
Gleichen ne resta que neuf mois en France[1], car le margrave de Bayreuth était un trop petit prince pour avoir un envoyé accrédité près la cour de Versailles. Le duc et la duchesse de Choiseul désiraient pourtant que Gleichen fût fixé à Paris. Le roi de Danemark avait des intérêts à ménager à la cour de Versailles; il lui était dû aussi de grosses sommes pour des subsides que la France lui avaient promis, et qu'elle ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit savoir à Copenhague que les intérêts du Danemark ne pourraient être confiés en de meilleures mains qu'en celles de Gleichen, et que si on voulait à la fois lui être agréable et faire chose utile, il n'y avait pour le roi de Danemark qu'à prendre à son service le baron de Gleichen. La négociation ne fut pas longue. De son côté, le margrave de Bayreuth s'empressa de donner à Gleichen la permission d'entrer au service du Danemark, et aurait-il pu la refuser après avoir reçu la lettre qu'on va lire:
«Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre, m'a
rendu sa personne si agréable, pendant le séjour qu'il a
fait à ma cour, que je n'ai pu me dispenser de m'intéresser
à son avancement, et vous savoir gré de la permission
que vous lui avez donnée d'entrer au service du roi de
Danemark. Je suis très-sensible aux nouveaux
témoignages que vous me donnez de votre attachement à
cette occasion. Je connais trop l'élévation de vos
sentiments, pour n'y pas prendre une entière confiance, et
vous ne devez pas douter que je n'y réponde par ceux de
la plus haute estime et de la plus sincère affection pour
vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il vous ait, mon cousin, en sa
sainte et digne garde.
«Écrit à Versailles, le 29 août 1759.
«L .»
Le margrave de Bayreuth ne se borna pas à autoriser Gleichen à quitter son service: il lui accorda une pension de mille thalers. Il est vrai que cette pension fut payée peu régulièrement, et, en 1767, il ne fallut pas moins que l'intervention du duc de Choiseul pour faire toucher à Gleichen l'arriéré de plusieurs années.
Voici en quels termes le comte de Moltke, grand maréchal de la cour de Danemark, et favori du roi, écrivait à Gleichen, le 21 août 1759:
«L'empressement avec lequel je me suis porté à apprécier
l'ouverture que M. le duc de Choiseul a faite de votre part,
il y a quelque temps, du dessein que vous avez d'entrer
au service du roi, ne vous laissera aucun doute sur la
satisfaction que je ressens, de ce que Sa Majesté a
daigné déférer à vos souhaits. Elle a balancé d'autant
moins à cet égard que les mérites que vous possédez, et
dont elle est très-bien informée, lui ont donné pour vous,
monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle a été
fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion, de quel
poids est auprès d'elle la recommandation de M. de
Choiseul.»
Gleichen ne tarda pas à se rendre à Copenhague pour présenter ses devoirs à son nouveau maître. Mais ce n'était pas pour rester dans ce triste séjour qu'il avait renoncé à son pays. On peut juger de son désappointement par la lettre qu'il adressait bientôt après son arrivée en Danemark à la duchesse de Choiseul:
«Ah! madame, qu'il fait froid à Copenhague: je suis un
homme gelé, si vous ne daignez pas vous souvenir que
vous m'avez promis de dire à chaque courrier un mot pour
moi à M. le duc, pour qu'il en dise un autre à M. de
Bernstorff. Si vous saviez, madame, combien il fait froid à
Copenhague, vous auriez pitié de moi, et de là il
résulterait peut-être que dans peu j'aurais plus chaud. J'ai
l'imagination glacée en pensant à l'hiver prochain, et il en
arrivera pis à toute ma personne, si le peu de froid qu'on
sent à Paris ne vous fait penser à celui dont on souffre ici.
On a même raffiné sur le supplice d'hiver dans ce pays-ci.
Parce qu'on n'est qu'à demi-chemin pour aller à la mer
Glaciale, il n'est pas d'usage de porter des fourrures. J'en
grelotte! Dussé-je être envoyé en Russie, au moins je
pourrais m'y fourrer jusqu'aux dents. Pardon de ma lettre
à la glace. Je finis, madame, en faisant des vœux pour
que ma lettre ne vous gèle pas, et en vous assurant de
mon éternelle reconnaissance et de mon profond respect.
Je ne vous parle pas de mon ennui, c'est un chapitre à
part, que je traite dans une lettre à l'abbé, et dont il doit
vous rendre compte.»
Voici la lettre que Gleichen adressait dans le même temps à l'abbé Barthélemy:
«Je suis consolé, mon cher abbé, à peu près comme Job
l'était par ses amis, et tous les miens me disent: «Tu l'as
voulu, George Dandin!» J'ai tort, mais ce n'est pas de
m'ennuyer horriblement ici, c'est d'avoir voulu venir dans
un pays si ennuyeux. Toutefois, pouvais-je prévoir un mal
qu'on ne connaît véritablement qu'ici? L'ennui y est aussi
épais que l'eau qu'on y boit et l'air qu'on y respire. Hors
d'ici, on ne s'ennuie que par raffinement, cela n'approche
pas même de nos plaisirs. Il n'y a que les femmes que je
trouve charmantes dans ce pays. On est dispensé de
toute sorte de galanterie à leur égard; aussi sont-elles
d'une sagesse extrême, prudes, bégueules, maussades et
froides. Voici à peu près les discours les plus éloquents
que m'a tenus la dame la plus coquette de Copenhague,
celle qui donne le ton aux autres: Monsieur est ici depuis
peu, j'espère; Monsieur a pris maison, j'espère; Monsieur
joue gros jeu, j'espère; au quadrille, j'espère; Monsieur y
perd son argent, j'espère; Monsieur aura la fièvre,
j'espère. Et oui, morbleu! mes dames, monsieur crèvera,
j'espère, s'il ne sort pas bientôt d'ici.»
La duchesse de Choiseul essayait de consoler le pauvre Gleichen, tombé de Charybde en Scylla, et cherchait à lui faire prendre patience. Elle lui écrivait:
«Votre imagination, monsieur le baron, vous forme des
fantômes auxquels vous ne donnez l'être que pour vous
déchirer le sein; je souffre des maux qu'ils vous causent et
je voudrais bien y parer, mais il n'appartient qu'à Hercule
seul de vaincre la chimère. Ce n'est pas comme ceux qui
ne partageraient ni vos inquiétudes ni vos embarras, que
je vous engage à la patience et au courage; c'est comme
un moyen de diminuer vos malheurs; le désespoir aveugle
et le courage éclaire. N'abandonnez pas votre âme,
calmez votre imagination, servez-vous de la justesse de
votre esprit pour apprécier les choses à leur juste valeur;
n'appelez pas malheur ce qui n'est souvent qu'une suite
des contrariétés ordinaires de la vie: c'est en luttant contre
elles que le courage les surmonte; vous croirez peut-être
que l'habitude du bonheur m'a ôté l'idée du malheur, ou la
sensibilité pour les malheureux, non, monsieur; vous vous
tromperiez, mais sachez qu'il n'est impossible à personne
de n'être pas malheureux, et croyez en même temps, qu'il
n'est pas plus impossible d'être heureux. Pour vous
convaincre de cette vérité, examinez les hommes, et vous
verrez qu'à l'exception d'un fort petit nombre, c'est à leur
moral qu'ils doivent le bonheur dont ils jouissent, ou le
malheur qui les opprime.
«N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur le
baron, que ces réflexions soient des préceptes que je
vous donne; je ne fais que vous rappeler au besoin ce que
vous avez sans doute pensé autrefois. Dieu nous garde
de ces censeurs sévères qui veulent nous rendre
insensibles à tout événement. Je vous dis au contraire:
dépitez-vous, s'il le faut, contre les contrariétés de la
fortune; soyez ce que vous êtes, mais laissez ensuite la
raison reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour
vous marquer l'intérêt que je prends à ce que vous
souffrez actuellement, et celui que je prendrai toujours à
tout ce qui vous regarde.»
Et encore le 27 octobre:
«J'allais répondre à votre lamentable lettre du 1er de ce mois, quand j'ai reçu celle du 8. Le pinceau en est un peu moins tragique, mais permettez-moi de vous le dire, il l'est trop encore. Vous devez assez de justice à l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, pour que mes conseils ne puissent vous être suspects, et la pitié que je dois à l'ennui, s'il en était besoin, me justifierait de reste. Croyez donc que je plains le vôtre autant qu'on doit le plaindre, mais je veux que cette pitié même me serve à le combattre. Quoique jeune encore, vous avez vu assez de pays, vous avez connu assez d'hommes, pour savoir que cette maladie règne dans tout l'univers, et le soin que l'on prend pour l'éviter ne vous a-t-il pas montré son empire? Peu de gens s'y soustraient; je n'en connais que deux classes, ceux qui sont tout entiers à leurs passions, ou tout entiers à eux-mêmes. Le trouble qui accompagne les premiers; et les remords qui souvent les suivent, les rendent encore plus malheureux; pour les seconds, ils sont inutiles dans la société; et ce sont deux écueils également à éviter. Le ciel nous a donné les passions comme les ressorts de notre âme, et non comme ses tyrans: notre courage doit servir à les contenir, et notre esprit à les employer: vous avez l'un et l'autre, et vous êtes dans le cas d'en faire usage.
«Une noble, juste et honnête ambition vous a fait, par des moyens pareils, quitter votre cour, pour faire briller vos talents dans une autre, et servir sur un plus grand théâtre; M. de Choiseul a été assez heureux pour vous être utile dans ce projet, et l'amitié de M. de Bernstorff vous en promet déjà le succès. Mais à peine arrivé à Copenhague, l'ennui qui vous poursuit vous le fait presque abandonner, ou vous expose à en perdre les fruits en en précipitant l'effet. La meilleure recette que j'aie à vous donner contre l'ennui est de vous le cacher à vous-même; quand on s'y livre, il nous peint tout de ses couleurs. Je vous permettrais de vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre carrière, vous n'aviez plus rien à désirer ni à entreprendre, mais vous ne faites que la commencer. Avec de l'esprit, des livres, trois ou quatre personnes à qui parler, qui aient seulement le sens commun, et un projet à suivre, on ne doit pas s'ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au moins ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff, dont l'esprit et les connaissances ont fait les délices de ce pays-ci et causent encore nos regrets, en est une grande; cultivez-la et profitez-en. M. de Choiseul vous y servira de tout son pouvoir par les recommandations les plus vives; mais n'attendez pas de lui qu'il vous demande lui-même pour être employé dans cette cour; ce serait aller contre votre objet, et vous nuire au lieu de vous servir. C'est ce qu'il m'a chargé de vous dire, monsieur, quand je lui ai montré votre dernière lettre; M. de Bernstorff est encore plus le ministre de son maître qu'il n'est l'ami de M. de Choiseul, et il le doit regarder de même à son égard. Ainsi, en vous demandant, il vous rendrait suspect à ce ministre, et ce serait pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il faut que vous attendiez patiemment que les circonstances vous amènent ce que vous désirez. En suivant un plan, on le remplit tôt ou tard, et il ne nous échappe que lorsque nous l'abandonnons.»
Il est évident que si pour complaire au duc de Choiseul, la cour de Danemark avait pris Gleichen à son service, le crédit de ce ministre à Copenhague n'était pourtant pas assez fort pour faire nommer Gleichen au poste de Paris, et contrebalancer l'influence des envoyés de Prusse et d'Angleterre à cette cour, qui auraient vu avec regret le Danemark avoir pour représentant à la cour de France un homme que l'on devait croire tout à la dévotion du duc de Choiseul: Il ne faut pas oublier qu'en 1759 la guerre de Sept ans durait encore, et que les deux parties belligérantes mettaient tout en œuvre pour faire sortir le Danemark de sa neutralité. D'ailleurs, pour envoyer Gleichen en France, il aurait fallu déplacer le ministre en titre, le comte de Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce poste volontairement, et sans doute il avait plus de crédit à Copenhague qu'un étranger et un nouveau venu, tel que Gleichen. Les instances réitérées du duc de Choiseul réussirent pourtant à faire entrer Gleichen dans le service diplomatique: il fut nommé ministre en Espagne. On peut juger du désespoir du pauvre Gleichen en se voyant relégué dans ce poste lointain, alors peu envié, et où il craignait de se voir à tout jamais oublié. Voici en quels termes il se plaignait au duc de Choiseul:
«M. l'ambassadeur[2] m'a annoncé qu'on me destine à
m'envoyer en Espagne. J'en ai pressenti mon père, qui s'y
oppose avec une douleur qui me rendrait malheureux, si
je ne la respectais pas. Sa santé et son âge me font
prévoir que je touche au moment de le perdre. Dois-je me
préparer le repentir ineffaçable d'avoir hâté sa mort, et
m'éloigner si fort, tandis qu'il s'agit de recueillir ma fortune
la plus solide? Il s'agit de ma tranquillité et de mon intérêt
le plus fort, et j'ai recours à Votre Excellence pour que je
lui sois redevable de préférence, et qu'elle veuille m'aider
à tourner ce moment si favorable à mon avantage.
L'importance du poste qu'on me destine me prouve les
effets de la protection de Votre Excellence et des bonnes
intentions qu'on a pour moi. Mais si l'on veut véritablement
me rendre heureux, il sera bien facile de faire une
translocation en ma faveur, et de m'envoyer en
Allemagne. J'accepterai avec plaisir une moindre place,
ce qui accommodera même celui qui me cédera la sienne,
et je répugnerai d'autant moins à aller à la cour de
Pologne, quoique ce soit le début diplomatique dans ce
pays-ci, que j'y serais plus à portée de mes espérances
qu'en Espagne, d'où l'on n'est tiré que bien difficilement.
Je supplie Votre Excellence de m'obtenir cette grâce de
M. de Bernstorff, qui peut-être ne me mettra à portée de la
lui demander, que quand le temps sera trop court pour cet
arrangement. Le sacrifice que je fais de cette place, qui
me tente infiniment, au devoir que la nature a rendu le
premier de tous, me rend plus digne de votre protection
que jamais. C'est une des plus importantes marques de la
bonté de Votre Excellence que je lui demande, et elle
comblera ma reconnaissance, l'attachement inviolable et
le profond respect, avec lequel je suis toute ma vie, etc.»
En revanche, un des nombreux amis que Gleichen avait laissés en France, le félicitait presque de sa nomination au poste de Madrid; ce n'était rien moins que le marquis de Mirabeau.
Du Bignon, le 30 octobre 1760.
«C'est une chose fort honorable de recevoir dans nos
champs une petite lettre toute puante et toute musquée,
datée de Copenhague. Elle m'est venue fort à propos, car
on était en peine le jour même de nommer une bouteille
de vin doux qui s'est trouvée dans mon cellier, et je l'ai
appelée Muscat de Copenhague; c'est cela, et je vous en
suis bien obligé. Je vous plains, mon pauvre baron, de ce
que l'ennui monte en croupe et galope avec vous, qu'il
traverse même des bras de mer, pour vous tenir
compagnie. Oh! Cosmopolite longin, vous seriez ultra
sauromata, que vous trouveriez toujours le tu autem de
Rabelais. Croyez-moi, mangez moins, dormez moins,
digérez mieux, et faites de fortes promenades le matin au
lieu du soir, mais de très-bonne heure, et petit à petit vous
verrez que tous les pays se ressemblent, et qu'on peut
être gaillard partout, à moins que le cœur ne soit fort
attaché quelque part, sorte d'encombre dont la providence
a garé votre contenue (sic) morale et physique. En outre,
vos pénibles attributs peuvent aussi se trouver compris
dans les décrets d'en haut, pour vous rendre plus habile à
remplir supérieurement les devoirs de l'état auquel votre
étoile et votre volonté vous ont appelé; car, si nous
faisions un être imaginaire et fantastique de la politique, il
me semble, qu'elle serait longue et maigre, l'arrière-train
traînant, la révérence profonde, la voix douce et basse, le
teint parfois luisant et parfois allumé, l'œil élastique et la
vue rapprochée, parlant peu et toujours dans des coins,
écoutant beaucoup et soupirant parfois. Vous voyez, mon
très-cher, que cette ressemblance-là ne vous coûtera pas
tant à attraper que pourrait faire celle d'un homme gaillard,
qui va la tête en l'air, parle haut, gesticule, et donne dans
tous les pots au noir qui se trouvent en son chemin; or, on
ne saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher baron,
que votre bouffonne destinée vous fera envoyer calciner
en Espagne. Vous y aurez le pied sec comme les cèdres
du Liban; vous y trouverez des pierres gravées, si les
Maures en avaient; vous y serez déféré à l'inquisition pour
plus d'un fait, et en partirez pour l'Angleterre tout préparé
à aller finir votre cours des singularités humaines, avec la
secte des ennuyés de la vie. Oh! mon cher baron, vous
savez que j'ai un faible pour vous, quoique vous ne valiez
rien, mais je suis tout plein de ces faibles-là, et vous êtes
un des plus forts. Voulez-vous que je vous parle
sérieusement, il en est temps encore. Remplissez votre
destinée, puisque vous vous l'êtes choisie, et profitez de
vos courses, pour vous bien persuader de la vérité du mot
de Salomon qui avait tout vu et joui de tout, c'est, que tout
est vanité, si ce n'est de bien faire et se réjouir. A cela,
vous avez deux empêchements que vous pouvez vaincre;
l'un est votre santé que vous pouvez rendre très-bonne
par la sobriété; l'autre, votre volonté, qu'il serait temps de
songer à vaincre, sans quoi elle vous martyrisera toute la
vie, sans vous rendre un instant heureux. En outre,
diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de ce souci du
lendemain qui vous a pris bien jeune, et qui devient un tic,
et désespère en vieillissant. Vous n'en ferez rien, mon
très-gracieux, et je compte sur la vanité de mon sermon;
vous n'en serez que plus réjouissant, mon très-cher, pour
votre très-affectionné et plus que dévoué.
«Je suis parti pour la campagne trois jours après votre
départ, et conséquemment n'ai plus vu depuis ni M. ni
Mme de Choiseul.»
Gleichen dut faire contre mauvaise fortune bon cœur, et, en attendant des jours meilleurs, se rendre à Madrid, où il resta trois longues années. Il passa par Bayreuth, où il vit son père pour la dernière fois, car il mourut en 1761. Il s'arrêta à Paris quelques jours, et il lui fut certainement promis par le duc et la duchesse de Choiseul qu'il ne serait pas oublié. En effet, aussitôt après la conclusion du traité de Paris (février 1763), le duc de Choiseul renouvela ses instances à Copenhague, et Gleichen arriva au comble de ses vœux. Ce n'était pas uniquement pour être agréable au duc de Choiseul, et moins encore à lui-même, que Gleichen fut nommé envoyé extraordinaire du roi de Danemark près la cour de Versailles, mais en considération du crédit qu'on lui supposait avec raison auprès du tout-puissant ministre qui gouvernait la France. Cela est manifeste par les instructions que le baron de Bernstorff lui adressait à Madrid, vers le milieu de l'été de 1763, en lui recommandant de se hâter de se rendre à son nouveau poste:
«Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions
expédiées selon le style et la forme ordinaire, que, par son
commandement, j'ai l'honneur de vous remettre
aujourd'hui, une explication plus particulière et plus
précise des affaires qu'il vous confie, ainsi que de ses
volontés et de ses vues à leur égard, a bien voulu me
dispenser de vous parler de la France elle-même, de sa
puissance, de ses malheurs, de sa politique ancienne et
nouvelle, de ses liaisons et alliances, de son ministère,
des intrigues et factions qui la divisent. Ces détails
nécessaires pour tout autre, ne le sont pas pour vous. Sa
Majesté sait que vous connaissez cette puissante
monarchie et ceux qui la gouvernent, et elle a jugé de là,
qu'il suffirait de vous exposer son système, tant général
que surtout relatif à cette couronne, et d'en tirer les
conséquences, qui, déterminant ses intérêts et ses
souhaits vis-à-vis d'elle, serviront de règles et de principes
à votre conduite et à vos soins.
«Le Roi a pour unique but le bonheur de ses peuples,
vraie source, son cœur le sent, de la gloire et de la félicité
du monarque et de la monarchie; l'assurer, l'augmenter
par des moyens dignes de lui, par la pureté et la justice de
ses desseins et de ses projets, par la fermeté de ses
résolutions et de ses démarches dans leur exécution, par
l'observation la plus scrupuleuse de sa parole, par une
constance inaltérable dans ses amitiés et de ses
alliances: c'est là sa politique, et, en la suivant
attentivement, on est sûr de ne jamais manquer ses
intentions.
«La félicité d'un peuple est de ne dépendre d'aucune
autre puissance que de celle de son souverain naturel et
légitime et de ses lois; de jouir en paix et en tranquillité de
tous les bénéfices et de tous les avantages que ces lois
lui accordent; de ne jamais voir ses intérêts sacrifiés ou
subordonnés à ceux d'une autre nation; de ne combattre,
s'il le faut, que pour son maître et sa patrie, et non pour
des querelles étrangères, dont il ne ferait que partager en
subalterne les hasards et les maux, sans être admis à une
part égale des biens, des succès et de la gloire; de voir
son souverain considéré et révéré par les autres
puissances de l'Europe, son alliance recherchée et son
influence fondée sur l'opinion de sa sagesse et de sa
vertu, assez établie chez les conseils des nations voisines
pour pouvoir y maintenir l'équilibre et la paix, et écarter
toute résolution contraire à la sûreté et à la tranquillité
communes; et de sentir enfin sa prospérité, ses forces et
ses richesses augmentées intérieurement par des
acquisitions faites légitimement et judicieusement, par de
sages établissements dans toutes les parties de l'état, par
une attention suivie à favoriser la population, par
l'extension de son commerce et par les encouragements
donnés à l'agriculture, à l'industrie et aux arts. C'est cette
félicité que le Roi cherche par des soins infatigables à
procurer et à conserver à la nation qui lui obéit; il n'a point
fait de démarche pendant tout son règne, qui n'ait tendu à
l'augmenter, et tous les ordres qu'il donne aujourd'hui, et à
vous, monsieur, et à nous tous qui le servons, n'ont point
d'autre but.
«C'est de ce principe que sont émanées toutes ses
mesures; c'est ce principe qui l'a tenu, malgré les
menaces et les promesses, ferme, calme et intrépide dans
l'orage, et qui, après l'avoir engagé à faire goûter à ses
sujets la douceur d'une profonde paix au milieu des
horreurs et des calamités d'une guerre générale, lui a mis
les armes à la main, lorsqu'un ennemi redoutable se
préparait à envahir ses États, aussi décidé à combattre,
même à forces inégales, dès que l'honneur et le salut de
son peuple l'exigeaient, et de préférer la guerre la plus
dangereuse à une honteuse paix, qu'il l'avait été jusque-là
de préférer la paix aux apparences séduisantes d'une
guerre qui, à tout autre qu'à lui, n'aurait d'abord paru
annoncer et promettre que des avantages faciles et
certains; c'est encore le même principe qui le guide dans
ses résolutions, aujourd'hui que l'Europe, respirant de ses
malheurs et de ses illusions, va rentrer dans son ancien
système, ou peut-être prendre une forme nouvelle encore
plus solide.
«Il importe à la France comme au Roi, que le Nord soit
libre, et que, pour cet effet, l'excessive puissance des
Russes, de cette nation devenue aujourd'hui si
orgueilleuse et si entreprenante, soit limitée; il ne lui
importe pas moins que la Suède ne soit point asservie
sous le joug d'une princesse ambitieuse et absolument
dépendante des adversaires et rivaux de la maison de
Bourbon, ni les anciens et fidèles amis de la France,
victimes de leur zèle pour elle, soumis et sacrifiés au
ressentiment et au pouvoir arbitraire de cette violente
ennemie; il lui importe également que, par une union
sincère formée entre les deux anciennes couronnes du
Nord, l'équilibre de cette partie de l'Europe, source de son
influence sur elle, se rétablisse; et il lui importe enfin,
autant qu'au roi, que le commerce de l'univers ne soit pas
uniquement entre les mains des Anglais, ses ennemis
implacables, et des Hollandais, toujours enclins à
embrasser et à soutenir leur cause, mais que les nations
naviguantes et trafiquantes du Nord y aient part, et
puissent, lorsque le cas l'exige, empêcher que la mer ne
leur soit fermée, et ne leur refuse pas tous ses biens et
tous ses secours.
«Le Roi ne demande rien au Roi Très-Chrétien, rien que
l'exécution de ses anciennes promesses, et l'observation
de ses propres intérêts.
«Vous ne trouverez point de négociations entamées entre
les deux couronnes; toutes celles dont vos prédécesseurs
ont été chargés sont finies, et la délicatesse du Roi ne lui
a pas permis d'en ouvrir de nouvelles dans ces temps de
malheurs et de détresse, où des infortunes et des
calamités multipliées, au dedans et au dehors du
royaume, ont épuisé et épuisent encore toute l'attention et
toute la sollicitude du ministère de Versailles.
«L'alliance même, qu'il a été d'usage jusqu'ici de
renouveler toujours quelques années avant terme, tire à
sa fin: elle expirera au quinze mars prochain (1764). Le
Roi consentirait probablement à la prolonger, mais il ne
veut pas que vous en fassiez la proposition. Dans le
dérangement où se trouvent les finances de la France, et
au moment du nouveau système que l'on paraît vouloir y
établir, cette proposition ne pourrait pas être reçue.
«Sa Majesté n'en fera pas l'essai, et elle se borne à vous
enjoindre de veiller à l'accomplissement de l'ancien traité,
c'est-à-dire, à l'acquit des subsides arriérés. Si la France
veut continuer d'être ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle
a été, il faut qu'elle discerne et distingue les puissances,
qui peuvent et veulent être ses amis, de celles, qui ne
peuvent et ne veulent pas l'être; que, sans courir
vainement, et par une complaisance dont elle doit avoir
senti l'inutilité, après l'alliance des unes, elle cherche à
conserver celle des autres; il faut qu'elle travaille au
maintien du repos et de l'indépendance du Nord; il faut
qu'elle soutienne en Suède un parti malheureux et prêt à
succomber, qui s'est sacrifié pour lui complaire; il faut
qu'elle fasse usage de tout son crédit dans ce royaume,
pour y conserver la liberté et le gouvernement, tel qu'il est
établi par les lois.
«C'est là le point décisif pour le Nord et pour le crédit de la
France. Je vous le recommande, monsieur, par ordre
exprès du Roi. Faites-en l'objet principal de vos soins et
ne déguisez pas à la France, que le salut du Nord repose
et se fonde sur cette base; que, si on l'ébranlait jamais,
tout serait en feu au même moment, et que le Roi, fidèle à
ses principes, et préférant à tout le bonheur de son
peuple, intimement et irrévocablement lié à la liberté de la
Suède, n'hésiterait pas à soutenir de tout son pouvoir et
par les derniers efforts de ses armes, le parti de ceux qui
combattraient pour elle.
«Ce parti est aussi celui de la France, et il est assez
malheureux pour ne pouvoir résister toujours, sans un
secours étranger, à l'ambition de la cour et à celle de ceux
qu'elle suscite contre lui. Ne permettez pas qu'on se lasse
à Versailles de l'assister, et opposez-vous à tous ces faux
politiques qui, sous prétexte du peu d'utilité, dont la Suède
est aujourd'hui à ses alliés, voudraient y rétablir la
souveraineté; faites sentir à MM. de Choiseul et de
Praslin, qu'au moment que la France paraîtrait vouloir
consentir, ou seulement conniver à une pareille entreprise,
elle perdrait tous ses amis dans le Nord, et livrerait la
Suède, si la révolution réussissait, à la domination des
Russes, et aux conseils impérieux du roi de Prusse, seul
oracle de la reine sa sœur; et, si elle ne réussissait pas, à
l'influence des Anglais, auxquels les défenseurs de sa
liberté seraient obligés de s'adresser, dès l'instant qu'ils se
verraient délaissés par la France. Dévoilez-leur toutes les
suites d'un projet si funeste.
«Vous veillerez avec scrupule au maintien des droits du
Roi et de ceux de son ambassade, et vous accorderez
vos soins distingués à ce que la chapelle de Sa Majesté
serve à l'usage auquel le Roi la destine, à l'édification et à
la consolation de ceux de sa religion, qui, sans elle,
seraient peut-être privés de tout secours spirituel. Le Roi,
protecteur en tous lieux de ceux qui professent sa foi,
aime, que ses ministres pensent à cet égard comme lui.
«Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majesté, trouvera en
vous un soutien et un père; vous permettrez à ceux qui
ont des affaires ou des procès en France, de recourir à
vos lumières, à vos conseils et à votre appui; et vous
donnerez une attention particulière à la conduite, aux
mœurs et aux principes de la jeune noblesse de la nation
voyageant en France. Si quelqu'un d'entre elle se
dérangeait à un certain point, vous vous hâteriez d'en
avertir sa famille, et de prévenir ainsi sa perte.»
La véritable raison du choix de Gleichen pour le poste de Paris était l'espoir que par son crédit personnel il réussirait à obtenir le payement des sommes assez considérables que le Danemark réclamait de la France. En vertu d'une convention du 4 mai 1758, le cabinet de Versailles s'était engagé à donner à la cour de Copenhague un subside annuel de deux millions de francs pendant six ans. En 1763, il était dû au Danemark un arriéré de 10,400,000 livres, que le cabinet de Versailles se montrait peu empressé d'acquitter. Gleichen réussit à obtenir le payement de six millions, et un autre ministre que lui n'aurait sûrement pas touché un sou de cette dette, car le duc de Choiseul ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la non-exécution de la convention de 1758. C'est à opérer cette rentrée inespérée que se borna la carrière diplomatique de Gleichen à Paris de 1763 à 1770.
En 1768, le successeur de Frédéric V, décédé le 14 janvier 1766, Christian VII eut la fantaisie de voir un peu le monde. Il arriva à Paris dans les premiers jours du mois d'octobre. Les lettres et les mémoires du temps sont remplis du séjour du jeune roi de Danemark. Gleichen a laissé une note à ce sujet où se trouvent quelques détails qui paraissent avoir échappé aux chroniqueurs:
«Aucun étranger nouvellement arrivé à Paris n'a saisi
avec autant de promptitude et de justesse le ton de la
société et de la délicatesse des convenances qu'elle
exige, comme le roi de Danemark. Personne ne s'est mis
plus vite que lui à l'unisson de ce monocorde, si uniforme
et pourtant si varié par tant de nuances presque
imperceptibles; il n'a jamais détonné, et, quoique exposé
sur un piédestal élevé à la critique d'un public difficile et
satirique, loin de lui donner aucun ridicule, tout le monde a
été bien content de lui. J'attribue cette grande facilité de
sentir toutes les finesses des conventions établies par des
prétentions sans nombre et par un raffinement excessif, à
l'extrême sensibilité des nerfs de ce prince, qui déjà alors
avait de fréquents accès de ce dérangement qui, du
physique, s'est étendu sur le moral. Mais une justice plus
importante que je dois lui rendre, c'est de s'être conduit
avec une mesure, une prudence, une dignité et une
présence d'esprit vraiment admirables pour son âge, son
peu d'expérience et la faiblesse de sa santé.
«Lorsqu'il se présenta pour la première fois à Louis XV, ce
monarque, qui n'avait jamais su adresser la parole à un
nouveau visage, embrassa le roi de Danemark sans lui
dire un mot, et se tourna vers le comte de Bernstorff[3]
pour lui parler, parce qu'il l'avait connu anciennement
durant son ambassade en France. Le roi de Danemark
sentit l'incongruité de cette réception, fit sur-le champ une
pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul qu'il
aborda, et celui-ci sut bien vite attirer son maître à la
conversation entamée avec le jeune monarque.
«En négociant avec M. de Choiseul sur la manière dont le
roi de Danemark devait être reçu, on m'avait
singulièrement recommandé d'obtenir que les deux
monarques ne se vissent tous les deux que seuls dans la
première entrevue, et, porte close; que le roi de France
donnât le titre de majesté à celui de Danemark, et
qu'ensuite ce dernier demeurerait dans le plus entier
incognito. M. de Choiseul me répondit que, quoiqu'il eût
l'ordre de son maître de m'accorder tout ce que je
voudrais en matière d'étiquette, je devais savoir que ma
demande était impossible, puisque le roi de France n'était
jamais resté seul un seul instant de sa vie, pas même
étant dans sa garde-robe, et qu'il ne lui était pas permis
de chasser de sa chambre les personnes qui, par les
priviléges de leurs charges, ont le droit d'y rester. La
première entrevue se passa donc en présence de tous les
principaux personnages. Mais le lendemain Louis XV
rendant la visite à Chrétien VII, accompagné de quelques
princes du sang et de toute sa cour, ce dernier courut au-
devant du roi de France, le prit par la main, et, marchant
fort vite, l'entraîna vers son cabinet dont il entr'ouvrit la
porte, s'y glissa après lui et la referma à double tour. Tout
cela se passa si lestement que le duc d'Orléans, poussé
par la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son gros
ventre contre la porte, et voilà Louis XV resté seul avec un
étranger pour la première fois de sa vie. Les deux rois
s'entretinrent assez longtemps, et furent fort contents l'un
de l'autre. M. de Choiseul m'a dit que son maître avait été
enchanté de la conversation aisée et spirituelle du roi de
Danemark, et celui-ci m'a dit qu'il avait été émerveillé du
peu d'embarras et des grâces que le roi de France avait
mis dans la sienne. Ensuite il ajouta: Vous souvient-il de
ce que vous nous aviez écrit sur l'impossibilité qu'un roi de
France puisse rester seul? j'ai mieux réussi que vous, car
je m'en suis donné le plaisir.»
Ce séjour du roi de Danemark à Paris aurait dû placer Gleichen fort avant dans les bonnes grâces de son maître, qui d'ailleurs était si satisfait de ses services que l'année précédente il lui avait envoyé l'ordre de Danebrog: ce fut au contraire l'origine de la disgrâce de Gleichen. On a cru que le comte de Bernstorff avait été jaloux de la bonne situation de son inférieur, et des distinctions dont il le voyait comblé. Il est plus vraisemblable que Gleichen, demeuré fort étranger à la cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir et même sans s'en douter, la malveillance de deux personnages de la suite du roi, bien autrement considérables par le fait que le comte de Bernstorff, qui n'était que ministre d'État, je veux dire le jeune comte de Moltke, favori du roi, et son médecin, le trop fameux Struensée. Quoiqu'il en soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappelé purement et simplement. Cette nouvelle l'affligea sans le surprendre, car, bien des mois avant, il écrivait dans une lettre confidentielle au comte de Bernstorff, qui apparemment l'avait averti du sort qui le menaçait:
«J'ai été aussi reconnaissant qu'affligé de la lettre
particulière dont Votre Excellence m'a honoré. Si votre
bonté pour moi est toujours la même, mon envie de mieux
faire réussira facilement. Vous vous apercevrez facilement
que j'ai fait l'impossible pour mettre mes relations au-
dessus de tout reproche. Mais si vos bontés ont changé,
je désespère de mériter votre approbation, et privé du plus
grand encouragement que je puisse avoir, je ne tiendrai
pas contre le malheur d'imaginer que les succès ne sont
plus faits pour moi. Vous savez, monsieur, que ce doute
me tourmente depuis votre départ.»
Cette lettre, ou toute autre pareille, fut communiquée à la duchesse de Choiseul, qui lui répondait sur-le-champ:
«Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec grand
plaisir, mais rien ne m'étonne plus que la lettre que vous
écrivez à M. de Bernstorff. Il faut savoir si vos soupçons
sont bien fondés, si vous ne vous êtes pas alarmé trop
légèrement; je le voudrais pour votre bonheur, et pour le
plaisir de vous conserver dans ce pays-ci. Si par malheur
vous aviez raison, mais je ne le puis croire, nous aurions
fait un bel ouvrage.»
Et bientôt après, le 13 novembre 1769:
«Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au désespoir, et
vos dangers m'ont tourné la tête. Je n'ai rien su de mieux
que d'envoyer votre lettre à M. de Choiseul, et de lui faire
part de toutes mes frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux
vous rassurer, qu'en vous transcrivant littéralement sa
réponse: «Mon cher enfant, je vous renvoie la lettre de
votre baron; je ne puis rien faire à présent, parce qu'il faut
ménager les circonstances, mais je ferai, je vous le
promets, c'est mon cœur qui promet à mon cœur.»
«Prenez donc patience, mon cher baron, et soyez sûr que
je la perds pour vous, mais en revanche, je ne perds pas
un jour, un moment, une occasion, de travailler à votre
affaire. Je suis certaine de la bonne volonté et de la vérité
de M. de Choiseul. Un jour viendra, et j'en suis sûre, où je
pourrai vous dire: Soyez heureux, mon cher baron, et je
serai moi-même la plus heureuse du monde, si je
contribue à votre bonheur, en vous donnant des preuves
de tous mes sentiments pour vous.»
Malheureusement, c'était le moment où le duc de Choiseul était le plus menacé par la cabale qui se servait de Mme du Barry pour le renverser. On imagine sans peine quelles devaient être les inquiétudes de Gleichen, si dévoué à tant de titres à des amis qui lui étaient si attachés. En réponse à une de ses lettres, la duchesse de Choiseul lui écrivait:
«Avant même d'avoir pu parler à M. de Choiseul,
monsieur le baron, je me hâte de vous faire tous les
remercîments que méritent votre attention et les marques
d'amitié que vous nous donnez. J'y suis, je vous assure,
infiniment sensible, parce que je suis convaincue quelles
viennent du cœur, et je ne doute pas que M. de Choiseul
ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet. Quant à
l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous rassurer,
parce que: 1o je ne les crois pas fondées, et qu'en second
lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre
tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si
mon mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa
reconnaissance pour le meilleur des maîtres qui l'a
comblé de bienfaits, exige qu'il lui sacrifie son repos tant
que ses services pourront lui être agréables, je ne puis
désirer sa retraite; mais je ne puis aussi la craindre
qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit du Roi la
pureté de sa conduite, de ses intentions et de son
respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous
serai très-obligé de vouloir bien continuer de prendre à cet
égard toutes les informations que vous pourrez avoir.
C'est contre ce malheur seul que notre sentiment ne nous
permet pas d'être sans inquiétude, pour le reste nous
laisserons faire. Adieu, monsieur le baron.»
Et quelques jours après, de Versailles:
«Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet de
chambre, monsieur le baron, d'attendre ma réponse, que
je ne pouvais faire qu'après avoir communiqué votre lettre
à M. de Choiseul. Vous ne trouverez dans cette réponse
que les sentiments auxquels vous deviez vous attendre,
les remercîments que nous vous devons, et la
reconnaissance et la sensibilité extrême que nous avons
de l'amitié et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le
fond, même indifférence; et pour la forme, même vivacité;
mais nous avons cependant lieu de croire par différentes
informations que nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus
de vanité et même de vanterie dans les parents, que de
réalité dans le fond des choses. Ainsi rassurez-vous, mon
cher baron, mais continuez toujours à nous donner toutes
les informations que vous pouvez avoir; cela conduit
toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il est toujours bon
de le savoir.
«Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne
puis vous en dire davantage. On m'assure que M. de
Praslin est furieux du manque de foi, mais qu'il a la parole
pour la seconde. Dieu veuille que ce ne soit pas encore:
Ah! le bon billet qu'a La Châtre.»
Cependant le duc de Choiseul n'avait pas été inactif à Copenhague. Gleichen, qui d'abord avait été renvoyé sans aucun égard, fut nommé, le 13 juillet 1770, ministre à Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il, n'avait pas été étranger à cette nomination; il lui écrivait de Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770:
«Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et
ainsi avant la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de
créance. J'y ajoute la décharge que vous avez désirée
relativement au ministère que vous avez rempli en
France, et des instructions pour celui que vous allez
remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux
ministres qui partent. Elles ne sont conçues que dans des
termes généraux et dans le style ordinaire, mais vous
voudrez bien, en même temps, jeter les yeux sur celles
que j'ai dressées, le 28 avril 1766, pour le comte d'Osten.
«La position entre les deux cours étant à peu près la
même qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé à y changer, et
je suis autorisé à vous prier de les regarder comme si
elles avaient été faites aujourd'hui pour vous.
«Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde
3000 écus pour votre voyage et pour votre établissement.
C'est la somme la plus forte qui ait jamais été donnée en
pareille occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli à tout
égard ce que je vous avais promis, et de vous avoir
prouvé la vérité de mon désir de vous voir satisfait.
Puissiez-vous l'être toujours, et convaincu par les faits des
sentiments, avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc., etc.»
P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez trop à
Naples, mais je le rassurerai en lui faisant part de la
promesse que vous m'avez faite, que vous seriez avec lui
au plus tard à la mi-novembre.
A ce même moment, M. de Bernstorff était disgracié; le baron d'Osten, que Gleichen remplaçait à Naples, devenait ministre des affaires étrangères; et Struensée, l'obscur médecin du roi, premier ministre.
Cependant Gleichen, résigné à son mauvais sort, était parti pour Naples, où la duchesse de Choiseul lui écrivait de Paris, le 30 octobre 1770:
«Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon cher
baron, sans pouvoir vous mander: votre affaire est faite;
soyez libre, soyez heureux, et faites le bonheur de vos
amis en venant les rejoindre. Je ne peux pas non plus me
résoudre à garder un plus long silence, qui pourrait ou
vous laisser douter de vos amis, ou vous les faire oublier.
Je vous écris donc, mon cher baron, sans avoir autre
chose à vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de ne
vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui
nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie;
ils nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour
le moment, ils ferment la porte aux grâces, même à la
justice. C'est votre mauvaise étoile qui nous a soufflé ces
mauvais bruits de guerre; ils s'opposent autant à nos
plaisirs qu'ils sont contraires à vos intérêts.
«Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne les prend
pas moins à cœur, et celle qui les sollicite, n'y met pas
moins d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le désir
que j'ai de vous revoir, de contribuer à votre bonheur, et
de vous convaincre de tous mes sentiments pour vous.»
Il est difficile d'indiquer exactement à quoi la duchesse de Choiseul faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service du roi de Danemark à celui du roi de France. Mais, moins de deux mois après, le 24 décembre, le duc de Choiseul était renvoyé du ministère et exilé. La duchesse de Choiseul, arrivée le 26 à Chanteloup, écrivait dès le 31 à Gleichen:
«Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de
votre étoile. Votre roi arrive à Paris pour donner à M. de
Bernstorff occasion de vous prendre en grippe. Il vous ôte
du poste de France, le seul auquel vous étiez attaché, et il
est lui-même chassé du ministère, au moment où il
songeait à réparer le tort qu'il vous avait fait, et vous laisse
chancelant dans le poste de Naples. Une seule ressource
vous restait: un ami qui paraissait tout-puissant, qui aurait
voulu employer toute sa puissance à vous être utile,
voulait changer et assurer votre sort; vous touchiez au
moment du bonheur, votre affaire était dans le portefeuille,
le travail devait se faire samedi; mardi, je comptais vous
écrire la plus jolie lettre du monde, et lundi matin cet ami
n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette nouvelle
vous sera sûrement déjà parvenue avant que vous
receviez ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excité
votre verve et déjà produit un poëme plus long que l'Iliade
et plus ennuyeux que l'Odyssée. J'ai emporté, mon cher
baron, le regret de n'avoir pu vous être utile, le seul qui ait
affecté mon cœur et qui sera éternel, si ce malheur me
prive à jamais du bonheur de vous revoir dans ce pays-ci.
Vous savez que je ne suis pas de ceux avec qui les
absents ont tort; si je perds le plaisir de vous voir, je ne
perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer.
«J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du Deffand) pour
qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sûre. Ne me
répondez pas sur votre affaire. Je vous avertis que je
n'écrirai plus. M. de Choiseul me charge de vous faire
mille tendres compliments.»
Gleichen eût pu se consoler à Naples de sa mauvaise fortune, au sein des arts et des débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et dans la société d'un autre exilé de Paris, l'abbé Galiani. Mais un des premiers actes de M. d'Osten, après son entrée au ministère des affaires étrangères, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont, mieux que personne, il connaissait l'inutilité pour le Danemark. Gleichen, après un an de séjour à Naples, fut nommé ministre à Stuttgart, à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui, n'avait pas eu plus que lui à se louer du service du Danemark, et passait à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se résigner à aller végéter dans la triste résidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus d'accepter ce poste si inférieur, il fut mis à la retraite; mais il dut renoncer à la pension de mille thalers que lui accordait M. d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop onéreuse de résider en Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen un peu plus tard, et avec la permission de vivre où il lui plairait, par le neveu de M. de Bernstorff, le comte André Pierre, successeur de M. d'Osten dans le ministère des affaires étrangères, après la catastrophe de Struensée.
Devenu libre, Gleichen mit à profit ses loisirs pour satisfaire sa curiosité et son goût pour les voyages, mais toujours il revenait à Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant Naples, son premier soin fut de faire une visite à ses amis dans ce triomphant exil de Chanteloup, où il fit de longs et fréquents séjours, et il resta jusqu'à la fin le discret et dévoué adorateur de la duchesse de Choiseul. La révolution française bouleversa son existence. Dans ses derniers jours, il se retira à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril 1807. C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses souvenirs, à la prière de son ami, M. de Weckerholz, et d'un émigré français, qui, après avoir été envoyé de France à la diète de Ratisbonne, s'était fait Allemand, le comte de Bray.
L'existence de ces Souvenirs, auxquels on donnait volontiers le titre par trop ambitieux de mémoires, était connue de beaucoup de contemporains de Gleichen. Un fragment en a même été publié en 1810, à Paris, dans le Mercure Étranger. Ils ont été imprimés complétement, mais non publiés en Allemagne, par un éditeur qui ne
s'est pas nommé[4].
Gleichen a laissé d'autres écrits en langue allemande, publiés en 1796 et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais ces méditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix, sont loin de valoir ces simples esquisses de la société de son temps, qui, par leur exactitude et les curieux détails qu'elles renferment, méritent d'être consultées par tous ceux qu'intéresse l'histoire du dix-huitième siècle.
P. G.
(décoration)