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de
Georges Courteline
La scène représente un café. Au premier plan, Ratcuit et Labouture discutent de sciences occultes devant deux bocks à demi vidés. Au fond, attablée, une dame seule, plongée dans la lecture de l'Illustration. Entre la dame et le couple Ratcuit-Labouture, un billard, où deux messieurs, armés de queues et de craie, se livrent aux douceurs du carambolage.
LABOUTURE.
Tu es idiot, Ratcuit; tais-toi. Tu parles comme un vermisseau. RATCUIT, qui suit son idée.
... et j'en ai eu toutes les preuves, entends-tu ?
LABOUTURE.
Que tu parlais comme un vermisseau ? Je le crois. RATGUIT.
Il ne s'agit pas de cela ; ne fais donc pas l'imbécile. (Labouture, enchanté, rigole.)
RATCUIT.
Je te répète que j'ai vu de mes yeux, et des centaines de gens assistaient aux mêmes expériences, les phénomènes de suggestion de l'ordre le plus extraordinaire et le plus incompréhensible ! Est-ce clair ? LABOUTURE.
Tais-toi. Tu divagues.
RATCUIT, opiniâtre :
J'ai suivi pendant plusieurs mois les conférences du docteur Luis, à l'hôpital de la Charité...
LABOUTURE.
Oui, mon vieux.
RATGUIT, qui commence à rager :
...et chaque fois, j'en suis revenu émerveillé...
LABOUTURE.
Oui, mon vieux.
RATCUIT, qui rage de plus en plus, mais qui ne veut rien en laisser paraître :
...car, j'ai vu des choses inouïes, j'ai vu des choses fabuleuses ; de ces choses qui dépassent l'imagination et devant lesquelles on demeure baba !... LABOUTURE.
Baba ?
RATCUIT
Oui, baba !
LABOUTURE.
Ouat !
RATCUIT.
Baba ! Est-ce clair, encore une fois ?
LABOUTURE.
Il m'est impossible de comprendre pourquoi tu ne veux pas la fermer. RATCUIT.
Quoi ?
LABOUTURE.
Ta boîte.
RATCUIT, qui contient son exaspération :
J'ai vu suggérer à une dame (prise, note bien, au hasard de l'assistance), l'idée de s'armer d'un couteau et d'en aller frapper le cocher du docteur Luis, dont le coupé stationnait devant la porte de l'hôpital ! J'ai vu la même personne, en l'espace de deux minutes, rire, fondre en larmes, suffoquer, faire la morte, et caetera et caetera, et cela par le seul fait de la volonté de l'hypnotiseur commandant : «Faites ceci ; faites cela ; je le veux !» Hein ! ce n'est pas épatant, ça ?
LABOUTURE, au comble de la joie :
Un vermisseau ! un vermisseau lui-même, ne s'exprimerait pas autrement ! RATCUIT, qui enfin éclate :
Brute !
LABOUTURE.
Ferme ça, Ratcuit ; crois-moi. C'est un ami qui te le conseille. RATCUIT
Sauvage !
LABOUTURE.
La douleur t'égare.
RATCUIT.
Ce n'est pas la douleur, qui m'égare ; c'est ma juste indignation... Alors oui? tu en sais plus long à toi tout seul que toutes les sommités de la Faculté, lesquelles désarment et demeurent à court de réplique en présence de faits stupéfiants ? Quel cancre ! et que voilà donc bien la stupide présomption des hommes ! Mais, la volonté, tout est là!... La puissance d'une volonté véritablement impérieuse et virile est telle qu'elle agit sur la matière elle-même !...
LABOUTURE.
Sur la matière ?
RATCUIT
Oui.
LABOUTURE.
Fécale ?
RATCUIT.
Flûte! Vrai, tu es trop bête, Labouture, et ton sourire niaisement goguenard a le don de me mettre hors de moi.
LABOUTURE.
Ne te frappe pas.
RATCUIT.
C'est assommant, aussi, de voir un paquet de ton espèce s'insurger devant des évidences, nier la science, se crever les yeux de parti pris, pour ne pas voir des phénomènes connus et reconnus de tout le monde. (Didactique et solennel.) Oui, l'âme humaine est la grande dominatrice ! Par elle, s'affirme l'invisible présence du Dieu qui régit l'Univers ; car elle est parcelle de ce même Dieu !... Tout l'établit ! Tout le proclame !... Mais ne ris donc pas, bougre d'âne ! N'oppose donc pas des ricanements de gâteux à des manifestations dont le mystère nous échappe, il est vrai, mais confond notre raisonnement!... Je te dis... (Il tape sur la table.)... je te dis que l'homme est le roi de la création !
LABOUTURE.
Même après le cheval ?
RATCUIT.
Je te dis... (Nouvelle gifle à plat, abattue au marbre de la table.) ...que sa Volonté, entends-tu? est maîtresse sur Tous et sur Tout... Voyons, raisonnons un instant. Veux-tu m'expliquer, je te prie, comment il se fait qu'un lorgnon, tenu à la main au bout d'un fil et opiniâtrement fixé par un œil fascinateur, se mette peu à peu en mouvement et tourne lentement sur lui-même de gauche à droite ou de droite à gauche, selon qu'il lui a été commandé de tourner à gauche ou à droite ? (Labouture s'esclaffe bruyamment.)
RATCUIT.
Je vois que ton obstination seule égale ta stupidité. LABOUTURE.
Tu parles comme un vermisseau ! Tu parles comme un vermisseau ! RATCUIT.
Ah! je parle comme un vermisseau? Eh bien, moi, je vais te confondre !... LABOUTURE.
Allons donc !
RATCUIT,
Tu vois bien, cette dame, là-bas, qui lit le journal ? LABOUTURE.
Oui
RATCUIT.
Elle ne pense guère à moi ?
LABOUTURE.
Non.
RATCUTT.
Très bien. — Je m'en vais la forcer, par la seule puissance de mon regard où je vais concentrer toute ma volonté, à lever les yeux et à les amener sur moi !
LABOUTURE.
Toi?
RATCUIT.
Oui, moi!
LABOUTURE.
Tu forceras cette dame à te regarder?
RATCUIT
Parfaitement, et avant seulement une minute ; et ceci sans que j'aie dit un mot, fait un signe, ni attiré son attention par quelque geste que ce soit. LABOUTURE, très froid.
En bois.
RATCUIT.
En bois ?
LABOUTURE.
Oui, en bois.
RATCUIT.
Combien veux-tu parier?
LABOUTURE.
Pas un sou. Tu perdrais.
RATCUIT.
Si je perds, je paierai.
LABOUTURE.
Garde donc ton argent ; tu n'en as pas de trop pour toi. RATCUIT.
Tu cannes ! Tu cannes !
LABOUTURE.
Je canne ?
RATCUIT.
Oui, tu cannes !
LABOUTURE.
Ah ! je canne ? Eh bien, je te parie vingt francs ! RATCUIT.
Tope... C'est tenu. Et maintenant fais bien attention. L'expérience va commencer.
(L'expérience, en effet, commence. Ratcuit, renversé dans le dossier de la banquette, attache un regard suggestif sur la dame, laquelle ne paraît nullement influencée et reste plongée en sa lecture. Ratcuit redouble de volonté, même résultat.)
LABOUTURE, goguenard.
Très curieux.
RATCUIT, à demi voix :
Tais-toi ! tu contraries mon influence. Tiens, voilà que ça commence; je le sens... tu vas voir. Fais attention, Labouture ; le phénomène va se produire !... (D'une voix à peine perceptible.) Je veux !... Je veux !... Je veux !... Je veux !
(A ce moment, un des deux messieurs qui jouaient le carambolage interrompt une série, pose sa queue le long du mur, et s'approche tranquillement de Ratcuit.)
LE MONSIEUR.
Quand vous aurez fini de regarder ma femme.
RATCUIT.
Hein ? Quoi ? Qu'est-ce ? D'où est-ce qu'il sort, celui-là ? LE MONSIEUR.
Je sors d'en prendre. Voilà cinq minutes que je vous suis du coin de l'œil ; votre persistance à dévisager ma femme est de la dernière inconvenance. RATCUIT.
Mais... mais... mais...
LE MONSIEUR, l'imitant :
Mais... mais... mais... Vous êtes un polisson, voilà tout ce que vous êtes. Et puis, regardez-la encore, regardez-la un peu, ma femme... Je vous enlèverai le derrière, moi, andouille !
FIN
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