sukkwan island
Deuxième Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
SOUS LES ARBRES, Jim entendit le coup de feu sans savoir de quoi il s'agissait. Il se demanda un instant s'il l'avait vraiment entendu, se dit que c'était le cas. Roy devait faire une scène. Il allait canarder leur cabane parce qu'il avait besoin qu'on s'occupe de lui maintenant. Jim continua à grimper. Il espérait que Roy tirerait sur la radio.
Il bruinait, le brouillard était bas, les arbres pareils à des fantômes, et l'île tout entière semblait inhabitable. Jim poursuivit son chemin, le bruit de sa respiration comme unique rythme, unique chose animée. Il n'arrivait pas à penser à Rhoda. Elle était devenue une sensation, une part de son être qu'il ne pouvait suffisamment dissocier de lui-même pour y penser. Elle était un manque et un regret qui grossissaient en lui comme une tumeur. Cette fois, elle le faisait pour de bon, elle le quittait vraiment. Jim se sentait à nouveau sur le point de pleurer, alors il accéléra et compta ses pas en cadence, un-deux-trois-quatre par série, cinq-six-sept-huit, encore et encore. Il marcha jusqu'à ce que la fatigue l'oblige à s'arrêter, puis il fit demi-tour et redescendit, mais l'idée d'arriver à destination, d'avoir à trouver une occupation pour passer le temps lui déplaisait. Les journées étaient si longues.
Lorsqu'il s'approcha de la cabane, il trouva la porte entrouverte et en fut exaspéré. C'était typique de Roy, de sortir en trombe pour sa petite promenade sans fermer derrière lui, au risque de les faire mourir de froid.
Quand il poussa la porte et baissa les yeux, il vit son fils. Le corps de son fils, pas vraiment son fils, car la tête manquait. Arrachée, déchiquetée, rouge, des cheveux noirs collés sur les côtés, du sang partout. Il regarda à ses pieds et recula en comprenant qu'il marchait sur un morceau détaché, un morceau de la tête de son fils. Un morceau d'os.
Il resta immobile à se balancer et à observer et à respirer. Il balaya la pièce du regard mais il n'y avait rien à voir, puis il dut s'asseoir et s'installa dans l'embrasure de la porte à quelques pas de Roy, et dès qu'il entendit son nom dans son esprit, il se mit à trembler, il paraissait pleurer mais ne pleurait pas réellement et ne laissait échapper aucun son. Qu'est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il à haute voix.
Il toucha le blouson de Roy et secoua doucement son épaule. Il scruta le sang sur sa main, puis le moignon qui restait de la tête de Roy, et de l'intérieur, il hurla.
Et ses hurlements ne faisaient rien d'autre que se combler eux-mêmes, il était comme un acteur prisonnier de sa propre douleur, incapable de savoir qui il était véritablement ni quel rôle jouer. Il agita les mains en l'air en un mouvement maladroit et les fit claquer contre ses cuisses. Il s'éloigna encore de Roy mais c'était étrange, encore un rôle, et il ne savait toujours pas quoi faire. Personne ne le regardait. Et même s'il était impossible que ce soit son fils, c'était tout de même son fils, là devant lui.
Il y avait des morceaux blancs à l'intérieur. Il attendait qu'ils virent au rouge, mais ils restèrent ainsi. Bientôt, de petites mouches entrèrent en scène, des moucherons et autres insectes se posaient à l'intérieur du crâne de son fils, rampaient et sautaient de-ci, de-là. Il les chassait mais ne voulait pas toucher sa tête, alors ils revenaient. Il se pencha tout près et leur souffla dessus, respirant la puanteur du sang, puis il empoigna le blouson de Roy, attira son fils sur ses genoux, révélant la partie intacte du visage de l'autre côté du moignon, une mâchoire, une joue et un oeil qui étaient restés dissimulés contre le sol. Il regarda tout ça et continua à le regarder longtemps, puis il secoua Roy en le regardant lorsqu'il était en mesure d'y voir quelque chose et n'était pas aveuglé par les haut-le-coeur, une seule pensée à l'esprit : Pourquoi ? Ça n'avait aucun sens. C'était lui qui avait eu peur de faire ça. Roy allait bien, il allait bien depuis toujours.
Non, répéta-t-il à voix haute, bien qu'il sût que c'était idiot ? Il s'efforçait de continuer à réfléchir car dès qu'il s'arrêtait des sanglots terribles le secouaient. Et pourtant, il était conscient de cela aussi. Comme s'il ne pouvait plus réintégrer le monde et agir inconsciemment. Comme si chaque pensée, chaque sentiment, chaque mot, tout ce qu'il voyait était artificiel, même son fils mutilé. Comme si son fils mort devant lui n'était pas assez réel.
Il reposa Roy sur le sol et regarda le sang sur ses mains, sur son blouson et sur son jean, du sang partout, alors il se leva, alla jusqu'au rivage et entra dans l'eau. Il haleta sous le coup du froid, les jambes déjà engourdies. Comme des moignons. À ce mot la terreur le déchira – des moignons – et il fut secoué de sanglots hideux. Il marcha, marcha encore dans l'eau peu profonde, glissa, plongea sous la surface, remonta, puis ressortit de l'eau, tremblant de froid. Il revint auprès de Roy, toujours étendu là, mort, sans avoir bougé. Il venait tout juste de le voir vivant. À peine une heure plus tôt, Roy était en forme.
Jim ressentait une rage incontrôlable. Il entra dans la cabane à la recherche de quelque chose, il s'approcha de la radio, la souleva et la précipita au sol, puis il la frappa du pied, encore et encore, avant de saisir la lampe tempête qu'il lança contre le mur où elle explosa, alors il empoigna la VHF et la jeta avant de passer à un sachet de saumon fumé ouvert sur la table, puis il colla un coup de pied dans la table et s'arrêta au milieu de la pièce car quelques minutes à peine venaient de s'écouler, peut-être moins, et cette rage destructrice n'avait aidé en rien. Elle ne l'intéressait même pas. Tout ça lui avait donné l'illusion de la vie, mais ce n'était plus rien à présent.
Jim s'assit près de Roy et le regarda. Il était le même, invariablement le même. Il ramassa le Magnum .44 là où il avait rebondi, à quelques pas de là. Il porta le canon à sa tempe mais le rabaissa et partit d'un rire sauvage. Tu ne peux même pas te tuer, dit-il à voix haute. Tu peux jouer à celui qui va se tuer. Tu vas rester réveillé et repenser à tout cela à chaque minute pendant les cinquante prochaines années. Voilà ce que tu as gagné.
Puis il pleura en s'apitoyant autant sur lui-même que sur Roy. Il le savait et s'en méprisait, mais il retira ses vêtements mouillés, enfila ses habits les plus chauds et sanglota pendant des heures sans interruption, sans fin, en se demandant s'il s'arrêterait un jour.
Mais bien sûr, il s'arrêta au cours de la soirée. Roy était toujours sur le sol, Jim ne savait pas quoi faire de lui. Il se rendait compte qu'il allait devoir s'occuper de son fils, il ne pouvait pas le laisser là, sur le sol. Alors il contourna la cabane et alla chercher une pelle. Le soleil s'était déjà couché, l'obscurité s'installait, mais il fit une centaine de pas derrière le bâtiment et se mit à creuser, puis il s'aperçut qu'il était trop près des latrines, ce qui ne lui plaisait pas, alors il s'éloigna en direction des arbres, vers la pointe, et se remit à creuser, mais il tomba sur des racines. Il revint avec la hache, il fendit et fora jusqu'à obtenir un trou d'un peu plus d'un mètre de profondeur plus long que le corps de Roy, et à cette idée, le corps de Roy, il se remit à pleurer, et quand il finit par s'arrêter et par revenir à la cabane, c'était le beau milieu de la nuit.
Roy était dans l'embrasure de la porte et bloquait le passage. Il n'avait toujours pas bougé. Jim s'agenouilla pour le soulever, mais ce qui restait de sa tête roula, humide et froide, contre le visage de Jim qui vomit, le laissa tomber, puis marcha en rond devant le bâtiment en répétant : Seigneur.
Il rentra, ramassa Roy et le porta rapidement jusqu'à la tombe, il essaya de l'y déposer avec soin mais il finit par l'y laisser tomber, hurla, se frappa et sauta à pieds joints au bord de la tombe parce qu'il avait laissé tomber son fils.
Il lui paraissait soudain évident qu'il ne pouvait pas faire ça, qu'il ne pouvait pas enterrer Roy ici. Sa mère voudrait le voir. L'idée d'être obligé de tout lui raconter lui vrillait l'estomac et il se précipita dans la forêt, trébuchant et s'apitoyant sur son sort, et quand il revint il faisait déjà presque jour, même à travers la ramure des arbres.
J'ai merdé, dit-il. Accroupi près du trou, il se balançait. J'ai vraiment merdé, ce coup-ci. Puis il se souvint de la mère de Roy, Elizabeth. Il serait obligé de lui dire. Il devrait lui dire, à elle et à tous les autres, mais il savait qu'il ne pourrait pas tout raconter. Il ne dirait pas qu'il avait tendu le pistolet à Roy. Il redoubla de sanglots incontrôlables, comme si une force lui déchirait le corps, et il avait envie que cela cesse mais ne voulait pas non plus s'arrêter car au moins ça lui faisait passer le temps. Au bout d'un moment, quand le jour se fut complètement levé, ses pleurs cessèrent abruptement et il resta au bord du trou, les yeux baissés sur Roy à se demander quoi faire. La mère de Roy voudrait le voir. Il ne pouvait pas se contenter de l'enterrer là. Elle voudrait organiser ses funérailles, elle voudrait savoir comment c'était arrivé. Il devrait lui dire. À elle et à Tracy.
Oh mon Dieu, fit-il. Il devrait annoncer à Tracy que son grand frère était mort. Elle voudrait le voir, elle aussi. Il se demanda un instant s'il y avait un moyen d'arranger un peu le visage de Roy, mais il comprit sur-le-champ que c'était une idée absurde.
Il tendit la main dans le trou et tira Roy, puis le souleva de nouveau pour le porter à la cabane. Il était lourd, froid et raide, étrangement courbé à force d'être resté dans le trou, et il était couvert de terre. Il y avait de la terre dans sa tête. Il ne voulait pas regarder, mais il y jetait des coups d'oeil et s'inquiétait. Ça ne ferait pas bonne impression.
Jim allongea son fils dans la pièce principale, puis il s'assit contre le mur opposé et l'observa. Il ne savait pas quoi faire. Il savait qu'il lui faudrait agir vite, mais il ne savait pas comment.
Bon, finit-il par dire. Il faut que je leur dise. Il faut que je l'apprenne à sa mère. Il se dirigea vers la radio mais vit qu'il l'avait réduite en miettes, se souvint qu'il avait également détruit l'émetteur VHF. Nom de Dieu ! hurla-t-il de toutes ses forces avant de coller un autre coup de pied dans l'équipement. Ses sanglots repartirent de plus belle, mi-pleurs, mi-cris. Ils pouvaient se déclencher n'importe quand, ils avaient une volonté propre, et si pleurer était censé soulager, ce n'était pas le cas pour lui. C'étaient des sanglots terribles, de ceux qui blessent et qui transforment tout en une épreuve de plus en plus insupportable, et s'ils lui faisaient passer le temps, ils semblaient à chaque fois ne plus vouloir s'arrêter. Il fallait éviter ça. Quand Jim parvint à y voir clair, il alla au bateau qu'ils avaient attaché derrière la cabane, retourna chercher la pompe, le moteur, les gilets de sauvetage, les fusées de détresse, les rames, la corne de brume, la pompe de cale, des bidons d'essence supplémentaires, tout, et il porta l'ensemble sur la plage, y transporta aussi l'embarcation qu'il gonfla, y fixa le moteur et chargea le matériel. Puis il rentra chercher Roy.
Roy était toujours appuyé contre le mur dans une position bizarre, raide. Le côté intact de son visage était visible mais la peau virait au jaune et au bleu comme celle d'un poisson gonflé, et Jim vomit de nouveau, obligé de ressortir, et il aurait aimé ne jamais avoir à retourner dans la cabane, tout en disant : C'est mon fils, là-dedans.
Quand il rentra, il jeta un oeil à Roy, détourna le regard et se demanda comment il allait le transporter. Il ne pouvait pas simplement le jeter dans le bateau. Il pensa aux sacs-poubelle mais se remit à pleurer et à hurler : C'est pas un putain de déchet. Quand il fut calmé, il étendit un sac de couchage, y glissa Roy avant de remonter la fermeture Eclair et de tirer la ficelle pour refermer la capuche à l'extrémité. Il hissa Roy sur son épaule et le porta jusqu'à l'embarcation.
Bien, dit-il. Ça devrait marcher. On va trouver quelqu'un qui nous aidera.
Il retourna chercher des provisions et de l'eau dans la cabane, mais quand il entra il ne se rappelait plus ce qu'il était venu chercher, alors il ferma la porte et reprit le chemin du bateau.
Il l'avait gonflé trop loin de l'eau, il déchargea Roy et les bidons d'essence, puis traîna l'embarcation jusqu'au rivage avant d'y replacer les bidons et son fils. Quand il la mit enfin à l'eau, l'après-midi était déjà bien avancé, ce n'était pas très malin, il s'en rendait compte, mais il tira la corde pour démarrer le moteur, et quand ce dernier s'éveilla en une toux rauque, Jim repoussa le starter puis enclencha une vitesse et ils s'éloignèrent. L'eau était très calme dans leur crique, le ciel gris, l'air lourd et humide. Il essaya d'accélérer pour glisser sur l'eau mais ils étaient trop chargés, il ralentit à cinq ou six noeuds en sortant de la crique. Il frissonnait dans le vent, son fils emmitouflé dans le sac de couchage.
De l'autre côté de la pointe, ils furent exposés à une brise froide qui s'engouffrait dans le chenal, des vaguelettes venaient s'écraser contre le bateau et en éclaboussaient l'intérieur.
C'est pas très bon, dit Jim à son fils. On n'a pas fait le choix le plus intelligent. Mais il continua en se demandant où il allait. Je ne sais pas, dit-il tout haut. Peut-être vers les autres maisons, où qu'elles soient. Mais elles doivent bien être à une trentaine de kilomètres. C'est pas la porte à côté. Il faudrait qu'un bateau nous trouve.
Puis il repensa à la mère de Roy, à son visage quand elle apprendrait la nouvelle, à son visage quand elle avait appris les autres choses, quand il lui avait dit qu'il couchait avec Gloria, par exemple. Ils avaient déménagé et essayé d'arranger la situation, il avait été celui qu'elle avait voulu pendant tout un mois, trente jours exactement à être affectueux, à s'efforcer de ne pas penser aux autres femmes. Quand elle venait dans le lit, souriante et heureuse, il aurait voulu qu'elle ne le touche plus jamais. Il lui avait avoué qu'il avait fait semblant pendant ce dernier mois, que ce n'était pas vraiment lui, et son visage en cet instant, son visage quand ils avaient annoncé aux enfants qu'ils allaient divorcer, et maintenant, ça. Ce n'était pas comparable aux autres choses. C'est pas une simple chose, dit-il à voix haute en sanglotant. Il ne voyait plus rien, ne pouvait plus diriger le bateau et ils dévièrent leur course dans le chenal, se penchèrent et embarquèrent de l'eau jusqu'à ce qu'il se ressaisisse.
Et Tracy. Elle le haïrait. Toute sa vie. Sa mère aussi. Tout le monde. Et ils auraient raison. Et que dirait Rhoda ? Elle saurait très bien qui était responsable.
Le bateau était difficile à manier et le courant le faisait dériver. Jim essaya à nouveau d'accélérer, mais la proue se contentait de fendre l'air sans toucher la surface, alors il reprit sa vitesse de croisière. Tout était gris, froid, complètement vide. Aucun bateau en vue, aucune maison nulle part. Quand il parvint au milieu du chenal, à mi-chemin de l'île voisine, l'après-midi touchait à sa fin. Jim était agité de frissons incontrôlables, inquiet de manquer d'essence, inquiet de l'apparence de Roy quand ils accosteraient enfin, inquiet de la personne à qui il devrait s'adresser en premier.
Il s'arrêta à deux reprises pour écoper, puis continua vers le rivage, devenu son idée fixe, ne voulant plus avoir à s'inquiéter d'aller plus loin pour la journée. Il avait si froid qu'il en était engourdi et qu'il avait du mal à réfléchir. Il pensait : Je me demande si..., puis son cerveau s'arrêtait un instant et il se demandait à nouveau si le rivage était loin. Il se rendit compte enfin que l'hypothermie le gagnait, que s'il n'accostait pas et ne se réchauffait pas, il aurait des problèmes. Il se demandait pourquoi il n'avait pas emporté davantage de vêtements, son équipement pour dormir et des provisions. Il avait faim.
Quand il s'approcha enfin de la plage, le soleil allait bientôt se coucher, Roy était trempé et ils n'avaient encore croisé personne. Jim alla chercher du bois tandis que Roy gardait le bateau, Jim voulait faire un feu, il empila les branches qu'il avait trouvées, mais elles étaient humides et il n'avait pas d'allumettes, alors il pleura. Puis il retourna au bateau, dit : Désolé à Roy avant de le faire rouler hors du sac de couchage sur la grève pour s'y installer à son tour et essayer de se réchauffer, et quand il se réveilla plus tard dans l'obscurité, il se sentait frigorifié mais étrangement vivant. J'ai eu de la chance, se dit-il, mais il pensa ensuite à Roy, émergea du sac de couchage pour le retrouver, effrayé qu'il ait été mangé ou traîné au loin, mais il le repéra, plus ou moins semblable à la veille, bien qu'il fût difficile d'en être certain étant donné qu'il n'avait pas de lampe torche et que Roy n'avait plus qu'une moitié de tête. L'idée lui semblait amusante et Jim se mit à rire une seconde avant de s'effondrer en sanglots. Oh Roy, dit-il. Qu'est-ce qu'on va faire ?
Jim dormit encore et au matin Roy avait sans aucun doute été en partie grignoté. Des mouettes tournoyaient encore près de lui. Jim leur courut après, des cailloux à la main, et les poursuivit si loin sur la plage qu'à son retour, d'autres étaient déjà revenues et étaient en train d'arracher de petits morceaux de Roy.
Jim le replaça dans le sac de couchage, en noua l'extrémité et chargea le bateau. Ce coup-ci, dit Jim. Ce coup-ci, on trouve quelqu'un.
En chemin, il eut faim et il eut froid, il avait du mal à garder les yeux ouverts. Il n'apercevait ni cabane ni bateau, mais il continuait à fendre les vagues, scrutait les alentours, essayait de ne pas réfléchir mais réfléchissait tout de même à ce qu'il allait dire. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça, s'imaginait-il dire à Elizabeth. Je suis rentré d'une balade un après-midi et il était là. Aucun signe précurseur, aucun indice. Je n'aurais jamais pensé qu'il puisse faire une chose pareille. Mais il s'effondra à nouveau, car il n'y avait effectivement eu aucun indice, il n'aurait jamais pensé que Roy puisse faire ça. Roy avait toujours été solide. Bien sûr, ils se disputaient de temps à autre, mais leur relation n'était pas mauvaise, il n'avait eu aucune raison d'agir ainsi. Va au diable, dit-il à voix haute. Tout ça n'a aucun sens, putain.
Alors qu'il contournait une autre pointe, il aperçut un bateau au large, lancé vers le chenal voisin. Il arrêta le moteur, se débattit avec une fusée de détresse, parvint enfin à l'allumer et la brandit au-dessus de sa tête, dégageant une fumée orange, brûlante et puant le soufre, mais le bateau, un engin énorme, un putain de yacht immense transportant une centaine de passagers dont un au moins devait forcément regarder dans sa direction, passa son chemin et disparut derrière la côte.
Jim continua donc à longer l'île à contre-courant, à une vitesse d'environ cinq noeuds, en se demandant à quel point il connaissait la région. Il se demandait s'il ne risquait pas de continuer le long de cette île et des suivantes et de tomber en panne sans jamais croiser personne. Cela semblait possible. Ce n'était pas comme si la région était très peuplée. Mais en fin d'après-midi, après qu'il eut versé les dernières gouttes d'essence et qu'il fut certain de tomber en panne et de devoir se laisser porter par le courant, il vit un bateau à moteur traverser le chenal en direction de l'île où Roy et lui vivaient, d'où ils venaient. Ils auraient pu le héler depuis leur rivage. Jim sortit une autre fusée, frappa l'extrémité munie de la sécurité, mais rien ne se passa, il la frappa encore, suivit des yeux le bateau qui avançait vite et les dépassait déjà. Il empoigna la dernière fusée, la frappa et la déclencha en la levant à bout de bras, le bateau vira légèrement vers lui, il était sûr que les passagers l'avaient aperçu. Mais l'embarcation reprit son cours normal, elle avait dû éviter un tronc flottant ou un obstacle quelconque à la surface, la fusée s'éteignit et le bateau ne fut bientôt plus qu'un minuscule point dans la grisaille.
Jim hurla encore et encore, s'en prenant au rivage, à l'eau, à l'air, au ciel, à tous les éléments, il jeta la torche brûlée et resta assis là, les yeux rivés sur le sac de couchage qui contenait Roy, puis sur ses mains posées sur ses genoux. Le bateau tanguait et dérivait, l'eau froide léchait son siège et le bas de son dos.
Jim poursuivit, contourna un autre petit bras de terre et leva la tête juste à temps pour apercevoir une cabane qui disparaissait derrière les arbres. Il rebroussa chemin et vit qu'elle était plus grande qu'il ne l'avait cru, une véritable maison, aurait-on dit, une résidence d'été. Il accosta sur une petite plage de galets et laissa Roy à bord le temps d'inspecter les lieux.
La cabane était dissimulée derrière un bosquet de sapins, il avait eu de la chance de la voir bien qu'elle ne fût pas très loin du rivage. Un sentier y menait et lorsqu'il s'en approcha, il vit que c'était une cabane en rondins suffisamment grande pour être une résidence permanente, avec plusieurs pièces et des volets à toutes les fenêtres, complètement barricadée pour l'hiver.
Ohé, fit-il. Puis il s'avança jusqu'au porche, recouvert des débris laissés là par la tempête, et il sut que la cabane était vide. Hé, cria-t-il, il se trouve que je suis venu avec mon fils mort. On pourrait peut-être entrer et discuter un peu, dîner et passer la nuit chez vous, qu'est-ce que vous en dites ?
Il n'y eut pas de réponse. Il retourna vers Roy et le bateau et tenta de raisonner. La journée était bien avancée, il n'avait rien vu d'autre. Il puisait déjà dans ses dernières réserves d'essence. Elles ne dureraient pas longtemps, il frissonnait, il était affamé et nauséeux. Peut-être auraient-ils laissé quelque chose à manger dans la maison. Peut-être aussi une radio. Ils auraient sûrement une couverture et un poêle avec du bois. Il avait vu la cheminée sur le toit. Il avait eu de la chance de se réchauffer un peu la nuit dernière. Il n'avait pas été certain d'y parvenir avec ce sac de couchage humide, et il ne pourrait certainement pas tenir une seconde nuit ainsi tant il était affaibli. Il savait qu'il devait livrer Roy, mais à dire vrai, le gamin n'avait pas si bonne mine. Jim émit un rire lugubre. T'es un sacré numéro, dit-il à voix haute. T'es un sacré père, et un vrai comique, aussi.
Attends-moi ici, dit-il à Roy, puis il retourna à la cabane et, cette fois-ci, il en fît le tour. Il cherchait un moyen d'entrer. Toutes les fenêtres étaient protégées par des volets très certainement fermés de l'intérieur. La porte d'entrée était équipée d'un énorme cadenas et Jim découvrit qu'il en allait de même pour la porte arrière. Il étudia chaque recoin, mais ils n'avaient laissé aucun moyen d'accès, pas même une vitre à casser.
Bon, fit-il. Un silence total régnait, à part les quelques gouttes tombant des arbres. Le soleil allait bientôt se coucher. Il n'avait ni lampe torche, ni nourriture. Il continua son exploration et trouva l'abri à bois. La porte était cadenassée, là aussi, mais elle semblait peu solide, il trouva une pierre de bonne taille qu'il lança dessus avec un craquement ; la pierre rebondit vers lui, l'obligeant à sauter de côté pour l'éviter. Bon sang, dit-il. Il se précipita contre la porte, tomba, se releva et recommença. Il respirait avec difficulté. Il colla un coup de botte au centre du battant, puis d'autres, et il le sentait plier à chaque pression sans pour autant céder, alors il retourna au bateau.
Il y vit le sac de couchage en appui, avec Roy à l'intérieur, et se rendit compte qu'il avait oublié son fils l'espace de quelques minutes. L'idée même qu'il en soit capable l'attristait mais il ne s'arrêta pas pour s'apitoyer sur son sort. Il avait du pain sur la planche avant la nuit. Il détacha le moteur de la poupe, le porta avec raideur jusqu'à la cabane et le posa devant le porche. Il devait peser au moins cinquante livres, tout en métal.
Jim retourna chercher la pierre avant de revenir à la cabane. Il avait espéré trouver une hache, une scie, ou n'importe quel outil dans l'abri, mais il avait finalement décidé de s'attaquer directement à la porte de l'habitation principale. La pierre à la main, il martela chaque porte et volet jusqu'à en trouver un, à la fenêtre de la cuisine, qui semblait un peu moins solide. Sûrement parce que la fenêtre était plus grande, pensait-il. Il transporta le moteur de l'autre côté de la cabane, l'attrapa à deux mains par le capot et projeta l'hélice dans le volet ; l'hélice se tordit très légèrement et lui fit perdre l'équilibre si bien qu'il manqua tomber sous le moteur.
Il avait passé le stade des jurons ou des hurlements. Il ne ressentait plus qu'une haine froide et meurtrière ; il voulait détruire cette cabane. Il ramassa le moteur, cette fois-ci par le côté plus étroit et plus léger, parvint à en soulever l'autre extrémité plus lourde en tournant l'engin comme un lanceur de poids, tournoya à plusieurs reprises et le jeta contre le volet avant de sauter en arrière.
Le craquement émis fut monstrueux et l'appareil retomba sous le porche, le capot brisé.
Bien sûr, fit Jim. Le capot est en plastique. Il l'ouvrit et le souleva, complètement tordu et cassé et laissant apparaître le moteur en acier, le coeur de l'engin. Il le fit tourner à nouveau, le projeta contre la porte en hurlant. Le moteur rebondit et manqua le renverser, mais il brisa partiellement le volet. Il le ramassa, le lança deux fois encore et, quand il eut terminé, le moteur était en miettes mais le volet aussi, ainsi que la vitre derrière lui, et il avait trouvé un moyen d'entrer.
À l'intérieur, la cabane était sombre, il n'y avait ni électricté, ni lumière. Il explora la cuisine dans l'obscurité et finit par trouver des allumettes, puis une lampe à paraffine qui projetait des ombres étranges sur tous les murs tandis qu'il fouillait les pièces les unes après les autres. Il découvrit un poêle à bois dans la cuisine, un autre pour le chauffage dans le salon avec un tas de bûches à proximité. Une chambre se trouvait à côté, complètement vidée, le matelas nu sans couverture. L'endroit tout entier avait été préparé en prévision de l'hiver. Jim continua à inspecter les placards, les étagères et les tiroirs, sous le lit, sous le canapé, et finit par trouver deux paires de draps et une couverture dans le tiroir d'une commode.
Bien, dit-il. Maintenant, où est la nourriture ? Vous n'apportez pas toutes vos provisions à chaque fois. Vous devez bien stocker quelque chose ici. Des conserves ou je ne sais quoi. Mais où ?
Il fouilla la cuisine qu'il trouva étonnamment vide. Mais il débusqua quelques boîtes de soupe dans un tiroir et des légumes en conserve dans un autre.
C'est pas assez, fît-il. Pas assez. J'ai un garçon en pleine croissance avec moi, un gamin costaud. Vous devez bien avoir un cellier. Dans un bel endroit comme ça, vous devez avoir une petite cache intérieure. Il martela le sol de la cuisine et y chercha des loquets, puis il inspecta le salon et souleva le petit tapis, puis ce fut le tour de la chambre. Abandonnant la lutte et retournant à la cuisine, son ombre paraffinée collée à lui comme un double agile, il aperçut une poignée dans le couloir entre la cuisine et le salon.
Sésame, ouvre-toi, dit Jim en soulevant le loquet pour découvrir dans le cellier une centaine de conserves, de bocaux, de bouteilles, de paquets lyophilisés d'Alpine Minestrone, de glace à la vanille et, dans un grand sac, des sachets de saumon fumé emballé sous vide. OK, dit-il.
Roy était toujours dans le sac de couchage. Il le hissa sur son épaule et le fit passer par la fenêtre de la cuisine en s'efforçant de ne pas déchirer le tissu sur les tessons de verre, sans succès. Il grimpa derrière lui.
C'est l'heure de se mettre au boulot, dit-il. Il faut qu'on se sente comme chez nous. Il traîna Roy jusqu'à la chambre, où il resterait au frais et en dehors de son chemin. Puis il alluma un feu dans la cuisine et se retint d'utiliser celui du salon afin d'économiser le bois. Il dormirait là, dans la cuisine. Ce qui permettrait aussi de maintenir Roy à une température suffisamment froide.
Il ouvrit une conserve de raviolis et déposa la boîte à même le poêle, puis il décida de ne pas être aussi paresseux et d'utiliser une petite casserole. Il réchauffa du lait concentré dans une autre casserole et se prépara un chocolat chaud. Une petite gâterie, dit-il. Il mangea dans la cuisine à la lueur de la lampe et chercha quelque chose à lire, quelque chose où reporter son attention. Il n'arrêtait pas de penser à Roy et à la mère de Roy, cela ne lui plaisait pas, alors il explora la cabane en quête de lecture, ne trouva rien mais tomba sur des photos de famille dans la chambre, qu'il rapporta avec lui et qu'il regarda pendant son repas.
C'était une famille laide. Une fille au visage de perroquet, un fils avec de grandes oreilles, des yeux trop rapprochés et une bouche tordue en un rictus étrange. Les parents n'étaient pas géniaux non plus, l'homme était un intello râblé et la femme s'efforçait de prendre un air surpris devant l'objectif. Ils voyageaient visiblement partout durant leurs vacances. Des chameaux, des poissons tropicaux, Big Ben. Jim ne les aimait pas et ne se sentait pas coupable de manger leurs provisions. Allez vous faire foutre, dit-il aux photos tandis qu'il avalait ses raviolis. Mais il se lassa vite et se retrouva assis à la table éclairée par la lampe sans rien pour détourner son attention. Pause, fit-il.
Bien qu'il fît maintenant noir et très froid, Jim retourna au bateau et rapporta tout son équipement sur le porche, puis il traîna l'embarcation derrière la cabane et la laissa là avant de faire passer ses affaires par la fenêtre. Il les porta dans la chambre avec Roy, qui était toujours étendu là dans son sac de couchage, sans rien faire, sans participer, comme un gosse. Comme tu veux, dit Jim à Roy. Il repartit à la cuisine et installa son lit à même le sol.
Il se réveilla à plusieurs reprises cette nuit-là, hanté par l'idée qu'un événement affreux venait de se produire, alors Roy lui revenait à l'esprit et il se mettait à pleurer, puis il se rendormait, terrassé par la fatigue. Il ne rêvait pas, ne voyait rien. C'était à chaque fois sous le coup de la peur qu'il s'éveillait, la respiration comprimée, le sang lui martelant les tempes, l'impression que le ciel s'effondrait sur lui. Au matin, alors qu'il faisait jour depuis plusieurs heures et qu'il s'était enfin levé, la sensation ne s'était pas totalement évanouie.
Il alimenta le poêle et voulut faire bouillir de l'eau pour préparer un porridge Malt-O-Meal, mais le robinet restait vide. Très bien, bande de connards, dit-il, bande de perroquets, où est l'arrivée d'eau ? Il explora la cuisine et la cave, puis sortit à l'arrière de la cabane en quête du robinet, en vain. Il grimpa jusqu'à l'abri, toujours rien, alors pendant deux ou trois heures, il arpenta la colline derrière la maison, pas à pas, jusqu'à trouver enfin un tuyau partiellement enterré et recouvert d'écorce. Il le suivit à quatre pattes, les doigts courant le long de l'installation jusqu'à trouver le robinet. Il le tourna et rentra pour voir l'eau chargée d'air gicler dans l'évier.
Très bien, dit-il, donne-moi un filet régulier, et comme si les choses lui obéissaient au doigt et à l'oeil, le robinet cessa de crachoter pour émettre un jet d'eau claire et fraîche.
Il prépara le Malt-O-Meal, y ajouta du sucre brun et s'assit, mais il avait besoin de fixer son attention sur quelque chose et il n'avait rien sous les yeux. Alors il alla dans la chambre, tira Roy, toujours dans son sac de couchage, et tenta de l'installer sur l'autre chaise de la cuisine, mais il refusait de se plier dans le bon sens. Le sac bleu était désormais affreusement tâché, toujours humide et sombre au niveau de la capuche.
Bon, fit-il. Puisque tu refuses de t'asseoir correctement. Il fouilla dans les tiroirs, trouva une paire de ciseaux et de la ficelle qu'il enroula tout autour de Roy ; il l'attacha à un barreau et à un pied de la table, puis à un crochet qui émergeait du mur pour pendre les casseroles. Roy finit donc par se tenir droit dans son sac de couchage, et Jim put enfin s'asseoir et manger.
Ton père devient franchement bizarre, dit-il à Roy. Et on peut pas dire que tu n'y sois pour rien. Enfin, pour dire la vérité, tu veux savoir la vérité ? Eh bien, quelque part, je me sens mieux ainsi. Je ne sais pas à quoi c'est dû.
Jim se concentra sur son repas et quand il eut terminé, il fit la vaisselle. Il s'essuya les mains sur son jean et se tourna vers Roy. Bon, mon grand, dit-il, il est temps de retourner dans ta glacière. Il détacha Roy et le porta jusqu'à la chambre, mais il se sentit soudain si perdu qu'il s'allongea sur le parquet lisse de la chambre et se contenta de gémir toute la journée, sans aucune idée de ce qu'il faisait, ni pourquoi. La pièce était froide et sombre, elle semblait s'étendre à l'infini et il n'était qu'un minuscule point au milieu.
Au dîner, après la tombée de la nuit, Jim mangea seul. Je n'ai pas envie de compagnie, dit-il tout haut. Puis il partit marcher dans la forêt.
Jim, Jim, Jim, fit-il à haute voix, tu dois faire quelque chose. Tu ne peux pas laisser ton fils enfermé dans son sac de couchage en attendant qu'il refroidisse dans la chambre. Roy a droit à des funérailles. Il doit être enterré. Sa mère et sa soeur ont besoin de le voir.
Il continua à grimper sans faire l'effort de se pencher et en s'écorchant aux branches basses, une main enflammée par les piqûres d'orties. Il n'y avait pas de lune, aucune lumière, il n'y voyait absolument rien.
Il parlait et s'imaginait dans une immense salle, à un procès, et ces mots lui étaient adressés. Il était assis à un bureau imposant et écoutait sans pouvoir parler.
Comment a-t-il été ligoté ? demandait quelqu'un. Pourquoi avez-vous ligoté votre fils à la table ? Cela avait-il le moindre sens ? Et à propos du sac de couchage ? Était-ce votre idée également ? Aviez-vous tout planifié depuis le début ? À quoi rimait ce voyage, après tout ? C'était peut-être un suicide, bien sûr, mais ça pourrait aussi être un meurtre.
À cette idée Jim se figea. Il resta immobile dans la forêt, la respiration lourde, les oreilles bourdonnantes, en se disant qu'ils allaient peut-être penser cela. Comment pourrait-il prouver qu'il n'avait pas tiré sur son fils ? Et voilà qu'il s'était enfui, qu'il était entré par effraction dans la maison d'un autre et qu'il y cachait le cadavre. Comment allait-il pouvoir expliquer cela ?
Jim avait peur pour lui, à présent, et il fit demi-tour pour rentrer à la cabane, mais il ne savait de quel côté aller. Il marcha durant ce qui lui sembla une bonne heure, bien plus loin qu'à l'aller, il en était certain. Il n'apercevait toujours pas la maison, ni rien de familier. Il était sorti dans l'obscurité sans prêter attention à l'endroit où il se dirigeait.
Le sol était irrégulier. Jim trébuchait parfois là où le bois mort et la végétation du sous-bois s'étaient amoncelés, il s’écorchait le visage et les flancs. Il tendait les bras et tournait la tête pour marcher en canard dans l'espoir de retrouver son chemin, l'oreille tendue mais n'entendant que les sons qu'il émettait lui-même, et il finit par avoir peur de la forêt, comme si toutes ses mauvaises actions s'étaient rassemblées là et attendaient, tapies, de pouvoir lui sauter dessus. Il savait que cela n'avait aucun sens et il en était d'autant plus effrayé que tout semblait si réel. Il se sentait infiniment petit et sur le point d'être brisé.
Il faisait des pauses de temps à autre, tentait de rester immobile et silencieux pour écouter. Il essayait d'entendre le chemin à suivre ou plutôt, comme cela n'avait aucun sens, d'entendre ce qui le traquait ainsi. À travers la ramure des arbres, il aperçut quelques étoiles pâles, mais bien plus tard, après que le ciel se fut découvert. Il avait froid et il frissonnait, son coeur battait toujours, la peur s'était ancrée plus profond, s'était muée en une sensation de malédiction, il ne retrouverait jamais la route vers la sécurité, ne courrait jamais assez vite pour s'échapper. La forêt était horriblement bruyante, elle masquait même son propre pouls. Des branches se brisaient, chaque brindille, chaque feuille se mouvait dans la brise, des choses couraient en tous sens dans le sous-bois, des craquements bien plus lourds aussi, un peu plus loin, sans qu'il sache vraiment s'il les avait entendus ou imaginés. L'air de la forêt était épais et lourd, il se fondait dans l'obscurité comme s'ils ne faisaient qu'un et se ruait sur lui de tous côtés.
J'ai ressenti cette peur toute ma vie, pensa-t-il. C'est ce que je suis. Mais il s'ordonna de la fermer. Tu penses à ça seulement parce que tu es perdu, dit-il.
Qu'il lui fallût si longtemps pour retrouver la cabane lui paraissait impossible. Il ne s'était jamais perdu en forêt avant, et il y allait tout le temps pour chasser et pêcher. Mais une fois qu'on avait fait ce premier pas de travers, on pouvait ne jamais retrouver son chemin puisqu'on ne savait pas d'où on venait, qu'on n'avait plus aucun repère pour s'orienter. Cela semblait illustrer parfaitement l'ensemble de sa vie, surtout pour ce qui était des femmes. Les choses avaient pris une telle tournure dès le départ qu'il lui avait été impossible de savoir ce qui était bon, et maintenant que Roy était mort, il ne lui restait rien pour continuer. Peu importait s'il mourait dans la forêt cette nuit-là, s'il baissait les bras, s'allongeait et gelait.
Mais il poursuivit son chemin jusqu'à ce que le ciel s'éclaircisse enfin, que l'aube se lève et qu'il trouve le rivage à force de descendre le versant. Ce n'était pas la plage sur laquelle il avait débarqué et il ne savait pas dans quel sens la suivre, mais c'était une plage, et il partit dans la direction qui lui semblait correcte, longeant l'eau dans l'attente d'apercevoir la cabane.
La journée était ensoleillée, froide et claire, c'était le premier jour dégagé qu'ils avaient depuis longtemps. Il était affamé, épuisé et courbaturé, mais il appréciait les rayons du soleil. Au bout de plusieurs heures, il n'avait toujours pas trouvé la cabane, alors il rebroussa chemin, mais même cela lui semblait très bien. Aux environs de midi, le soleil au-dessus de lui, il traversa le bras de terre où il avait bifurqué et continua pendant environ une heure avant d'apercevoir la plage devant la cabane. Il s'arrêta et resta immobile, les yeux rivés sur le bâtiment, puis il entra.
Tout était resté comme il l'avait laissé la veille, Roy était toujours dans la chambre du fond. Jim mangea une soupe à même la boîte, sans la réchauffer, puis il s'étendit sur le sol et, enroulé dans une couverture, il s'endormit.
Quand il se réveilla, il était frigorifié et la nuit était tombée. Il trouva la lampe et alluma un feu dans le poêle. Je vais être plus prudent, désormais, se disait-il tandis qu'il enfournait d'autres bûches. Et je vais nous sortir de ce pétrin. Je vais trouver quelqu'un sur l'île, je vais parler à la mère de Roy et je vais offrir à Roy des funérailles correctes. Je vais y aller aujourd'hui.
Il mangea une autre boîte de soupe, puis une purée instantanée, et se rendormit quelques heures pour s'éveiller au matin. OK, fit-il dès qu'il ouvrit les yeux, j'y vais.
Il regarnit le poêle et prépara le petit déjeuner. Tandis qu'il mangeait, il se rendait compte qu'il allait devoir laisser un mot. Si quelqu'un arrivait et trouvait tout ça – la fenêtre cassée, Roy dans la chambre du fond –, s'il pensait qu'il avait vécu là longtemps, il risquerait de se faire une fausse idée. Et il allait devoir colmater la fenêtre de la cuisine aussi, pour éviter qu'un animal vienne manger ses provisions ou emporter Roy.
Jim fouilla dans les tiroirs jusqu'à trouver un stylo et une enveloppe où écrire. Je suis allé chercher de l'aide, écrivit-il. Mon fils s'est suicidé, il est dans la chambre du fond. Je n'avais aucun moyen de contacter le continent. Je ne pouvais pas aller plus loin en bateau. Je suis en train de faire le tour de l'île pour trouver quelqu'un, je reviendrai. Il relut le message plusieurs fois et ne trouva rien de mieux à ajouter, il le signa, emballa un peu de nourriture et fourra la couverture dans un sac-poubelle au cas où il devrait passer la nuit dehors.
Sceller la fenêtre s'avéra problématique. Il n'avait ni marteau ni clous, ni même une planche. Il transporta le moteur explosé jusqu'à l'abri et l'utilisa pour en fracasser la porte, comme il l'avait fait pour la fenêtre de la cabane. Quand il parvint enfin à la fendre, il fit une pause pour retrouver sa respiration, puis il arracha les lambeaux de bois et retourna chercher la lampe pour inspecter l'intérieur de l'abri.
Tous les outils y étaient : hache, pelle, scie, marteau, clous, même une ponceuse, une tronçonneuse, des chaînes, un cliquet, des tournevis, des clés à molette, installés là en attendant de rouiller. Jim fendit une grande section de la porte à la hache qu'il transporta ensuite jusqu'à la fenêtre pour l'y clouer. Avant de mettre son plan à exécution, il alla dire au revoir à Roy et lui expliqua ses intentions. Je vais régler la situation, dit-il, debout dans l'embrasure de la porte. Je suis désolé que les choses aient si mal tourné, mais je vais tout arranger. Il sortit son sac de provisions, la couverture et le message, il fixa le panneau et y cloua son mot, puis il se mit en route.
La matinée était déjà bien avancée. Il aurait dû partir plus tôt. Mais au moins, j'y vais, se dit-il. Il longea le rivage, dépassa l'endroit où il s'était arrêté la veille. Il continua ainsi, marchant vite, gardant un oeil à l'affût d'un éventuel bateau, d'un yacht, du moindre indice de sentier emprunté par des humains. La visibilité était suffisamment bonne pour qu'il puisse faire des signes à une embarcation. L'air n'était pas trop froid non plus, et de rares nuages fins s'élevaient haut dans le ciel.
Le littoral avec ses galets, ses troncs morts et son sable sombre lui semblait tout droit sorti de l'Antiquité ou de la préhistoire. Jim l'arpenta durant des heures en n'entendant que le son de ses bottes, parfois un oiseau, le vent, les petites vagues qui s'échouaient sur la plage, et il avait l'impression d'être le seul homme sur Terre, sorti pour observer le monde. Il songeait à cela en continuant son chemin d'un pas félin, sautant d'un rocher à l'autre, aspirant à cette simplicité et à cette innocence. Il aurait voulu ne pas être celui qu'il était, ne jamais trouver personne. S'il trouvait quelqu'un, il faudrait lui raconter son histoire qui, il devait bien l'admettre, semblerait terrible.
Il continuait à marcher, franchissant pointe après pointe, et pensait pouvoir faire ainsi le tour de l'île bien qu'il n'en fût pas totalement sûr, jusqu'à ce qu'il voie le soleil se coucher un peu plus à l'ouest que la veille. Apparemment l'île était longue et il était impossible de savoir si elle était habitée ou non. La cabane pouvait en être l'unique habitation.
Le soleil couchant était encore rouge dans le ciel mais les rochers sous ses pieds devenaient difficiles à distinguer.
Au-dessus de la bande rouge, le ciel était vert et tirait vers le bleu. Il continua jusqu'à ce que marcher soit devenu dangereux et qu'il manque tomber dans un escarpement sombre qu'il n'avait pas vu. À cet instant, il s'arrêta. Il pénétra dans la forêt, s'emmitoufla dans sa couverture et entama un sachet de saumon fumé pour le dîner. Le poisson était acidulé et savoureux – une recette contenant sans doute autre chose que du sel et du sucre brun. Il mâchonnait en observant la lumière pâle reflétée sur l'eau et en écoutant la forêt autour de lui, qui semblait plus calme qu'à l'habitude, sans aucun son à l'exception d'un vent léger et d'un affaissement de terrain occasionnel, sans aucun mouvement vivant qu'il puisse détecter.
Roy n'avait pas eu envie de venir. Jim le comprenait à présent. Roy était venu pour le sauver ; il était venu parce qu'il craignait que son père se suicide. Mais Roy n'avait éprouvé aucun intérêt pour cet endroit, aucun intérêt pour ce retour à la terre. Dans l'imagination de Jim, n'importe quel garçon aurait eu envie de s'installer en Alaska avec son père, de s'organiser pour survivre en pleine nature comme un pionnier – bien que cela n'eût pas vraiment été le cas, puisqu'il avait acheté le terrain et que la cabane y était déjà construite –, mais il n'avait pas un instant pensé à Roy ou à ce que Roy aurait pu vouloir. Ç’avait été le cas tout du long, même quand ils avaient amerri. Jim avait tenu son fils pour acquis à chaque minute, et maintenant son fils n'était plus. C'était ce qu'il y avait de plus curieux.
Si Roy avait été encore vivant, et si Jim avait pu l'emmener n'importe où, il lui aurait fait faire le tour du monde en bateau. Roy en avait vraiment eu envie. Il l'avait dit lui-même. Jim aurait pu arranger cela aussi facilement que ce séjour au coeur de la nature sauvage. Il avait assez d'argent pour acheter un bateau, il savait naviguer, il avait le temps. Mais pour que cela se fasse, il aurait dû écouter Roy d'une oreille attentive. Il aurait dû prêter attention à sa présence de temps à autre, tant qu'il était encore vivant. Mais c'était impossible. Jim était trop obsédé par Rhoda et les femmes.
Jim essaya de dormir, il s'allongea sur la mousse dans sa couverture et maintint ses provisions près de son ventre. Peu lui importait si un ours venait ; il n'abandonnerait pas sa nourriture.