Sur La Grand-Route

Anton Pavlovitch Tchekhov · Chapitre 3 sur 6

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Sur La Grand-Route

Scène II

 

LES MÊMES, MÉRIK

BORTSOV. – Bon, je prends le péché pour moi. Consens-tu ?

MÉRIK, il quitte en silence son cafetan et reste en lévite de tiretaine. Il a une hache à la ceinture, passée par derrière. – Il y en a qui ont froid, mais l’ours et le vagabond ont toujours chaud ; je suis en sueur. (Il pose la hache par terre et enlève sa lévite.) Pour arracher un pied de la boue, on perd un seau de sueur ; tu sors un pied et l’autre enfonce.

EFIMOVNA. – C’est cela même… Mon ami, pleut-il moins ?

MÉRIK, après avoir regardé Efimovna. – Je ne cause pas avec les femmes.

Une pause.

BORTSOV. – Je prends le péché sur moi, Tikhone !… En-tends-tu, oui ou non ?

TIKHONE. – Je ne veux pas entendre, laisse-moi !

MÉRIK. – Une obscurité comme si on avait couvert le ciel de poix. On ne voit pas le bout de son nez, et la pluie fouette la gueule comme un chasse-neige.

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Il prend sa hache et ses habits dans ses bras.

FÉDIA. – Pour vous, les filous, c’est la bonne affaire. La bête fauve se cache, mais pour vous, pitres, c’est la fête !

MÉRIK. – Quel est l’homme qui dit ça ?

FÉDIA. – Regarde… Il n’a pas décampé.

MÉRIK. – On en prend note… (Il s’approche de Tikhone.) Bonjour, grosse face ! Tu ne me reconnais pas ?

TIKHONE. – Si l’on devait reconnaître tous les ivrognes qui passent sur la grand-route, il faudrait avoir dix yeux sous le front.

MÉRIK. – Regarde bien !

Une pause.

TIKHONE. – Mais je te reconnais, dis-moi un peu !… Je te reconnais à tes gros yeux… (Il lui tend la main.) Andreï Poly-karpov ?

MÉRIK. – C’était Andreï Polykarpov, mais aujourd’hui, s’il te plaît, c’est Iégor Mérik.

TIKHONE. – Pourquoi ça ?

MÉRIK. – Je m’appelle d’après le papier que Dieu m’a en-voyé ; je suis Mérik depuis deux mois. (Il tonne.) Rrrr… Tonne, je n’ai pas peur. (Il regarde autour de lui.) Il n’y a pas de lé-

vriers ici 5 ?

5 Des mouchards, des gens de police. (N. d. T.)

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TIKHONE. – Des lévriers ? Tout au plus des moustiques et des cousins… Des gens paisibles… Les lévriers dorment mainte-nant sur des lits de plumes. (À tous ; élevant la voix.) Chrétiens, surveillez vos poches et vos hardes, si vous y tenez : il y a ici un rude lascar ; il volera !

MÉRIK. – Qu’ils surveillent leur argent, s’ils en ont, mais leurs effets je n’y toucherai pas ; je n’ai où les mettre.

TIKHONE. – Où le diable te mène-t-il ?

MÉRIK. – Au Kouban.

TIKHONE. – Ohô !

FÉDIA. – Au Kouban, ma parole ! (Il se lève.) Un riche en-droit ! C’est un pays, frères, qu’on ne peut voir en songe, même en dormant trois ans. Quelle vaste terre ! On dit qu’il y a de ces oiseaux, de ce gibier, de ces bêtes de toute sorte, et tout ce que l’on veut, mon Dieu !… Il y a de l’herbe toute l’année, les gens y vivent cœur à cœur ; la terre, on n’en sait que faire ; le gouver-nement, dit-on… c’est un petit soldat qui me l’a affirmé un de ces jours… donne trois cents arpents par gueule. C’est le bon-heur, crois-moi !

MÉRIK. – Le bonheur ?… Le bonheur marche derrière notre dos… On ne le voit pas… Si tu peux mordre ton coude, tu le verras, le bonheur !… Ce n’est que de la bêtise, tout ça. (Il re-garde les bancs et les gens.) On dirait une halte de forçats ! Bonjour, misère !

EFIMOVNA, à Mérik. – Quels mauvais gros yeux !… Tu as un démon en toi, le gars !… Ne nous regarde pas…

MÉRIK. – Bonjour, pauvreté !

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EFIMOVNA. – Détourne-toi !… Savvouchka (elle pousse Savva), un mauvais homme nous regarde. Il nous portera mal-heur, mon chéri… (À Mérik.) Retourne-toi, je te dis !

SAVVA. – Il ne nous touchera pas, petite mère… Dieu ne le permettra pas.

MÉRIK. – Bonjour, chrétiens ! (Il hausse les épaules.) Ils se taisent ! Vous ne dormez donc pas, cagneux ? Pourquoi vous taisez-vous ?

EFIMOVNA. – Détourne tes gros yeux ! Détourne l’orgueil du diable !

MÉRIK. – Tais-toi, vieille croûte ! Il ne s’agit pas d’orgueil du diable ; c’est une caresse ; je voulais, par une bonne parole, compatir au sort malheureux. Vous vous ratatinez de froid comme des mouches, j’ai eu pitié de vous ; j’ai voulu vous dire quelque chose de tendre, cajoler votre misère ; et vous détour-nez vos museaux !… C’est bon, n’en parlons plus ! (Il s’approche de Fédia.) D’où êtes-vous ?

FÉDIA. – D’ici. De la fabrique de Khamoniev. Une brique-terie.

MÉRIK. – Lève-toi un peu !

FÉDIA, se soulevant. – Eh bien !

MÉRIK. – Lève-toi !… Lève-toi tout à fait ! Je vais m’étendre ici…

FÉDIA. – Voyez-moi ça !… Est-ce ta place ?

MÉRIK. – La mienne… Va te coucher par terre.

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FÉDIA. – Passant, passe… Je ne cane pas…

MÉRIK. – Tu fais le loustic ! Allons, va-t’en, pas de dis-cours ! Tu en pleureras, imbécile !

TIKHONE, à Fédia. – Ne lui tiens pas tête, garçon, laisse-le faire !

FÉDIA. – Quel bon droit as-tu ? Tu écarquilles tes yeux de brochet et tu te dis : Je lui ai fait peur. (Il ramasse ses hardes entre ses bras et va s’étendre à terre.) Démon !

Il se couche et se couvre la tête.

MÉRIK, installé sur le banc. – C’est que tu n’as pas vu le diable, si tu m’appelles ainsi. Les diables ne sont pas comme moi. (Il s’étend et place sa hache à côté de lui.) Couche-toi, ha-chette, ma petite sœur… Laisse-moi couvrir ton manche. Je l’ai volée… je l’ai volée, et je me trimbale avec elle comme avec un objet précieux. Ça fait dépit de la jeter et je ne sais où la mettre… C’est comme une femme qu’on n’aime plus. (Il se couche.) Les diables, frères, ne sont pas comme moi…

FÉDIA, sortant la tête de dessous ses habits. – Et comment sont-ils ?

MÉRIK. – Ils sont comme la vapeur, comme le souffle… On souffle comme ça, regarde. (Il souffle.) Tels ils sont ! On ne peut pas les voir.

UNE VOIX DANS UN COIN. – Quand on s’assoit sous une charrue, on voit le diable.

MÉRIK. – Je m’y suis assis et je n’ai rien vu. Les femmes et les moujiks imbéciles disent des blagues… On ne peut voir ni diable, ni follet, ni revenant ; l’œil ne peut tout apercevoir…

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Quand j’étais petit, j’allais exprès, la nuit, dans le bois pour voir le diable… Je criais, criais de toutes mes forces… Je l’appelais sans baisser les yeux. On voit des tas de bêtises, mais on ne voit pas le diable. J’allais la nuit au cimetière, je voulais voir des re-venants ; les femmes mentent ; j’ai vu toute sorte d’animaux, mais pour ce qui est effrayant, fouille-toi ; l’œil n’y atteint pas.

UNE VOIX DANS UN COIN. – Ne dis pas ça ! il arrive qu’on voie… Dans notre village un homme vidait un sanglier… Il ouvre les entrailles et, de là, crac, ça saute tout d’un coup !

SAVVA, se soulevant. – Mes enfants, ne parlez pas du Ma-lin. C’est un péché, mes chéris !

MÉRIK. – Aha !… la barbe grise, le squilette ! (Il rit.) Il n’y a pas à aller au cimetière : nos morts sortent de dessous le plan-cher pour nous faire la morale… Un péché !… Ce n’est pas avec vos âneries qu’on peut prêcher les gens ! Vous êtes des in-cultes… (Il allume sa pipe.) Mon père était un moujik qui ai-mait, lui aussi, à prêcher. Une fois, il avait volé un sac de pommes, la nuit chez le prêtre ; il nous l’apporte et dit : « En-fants, ne bouffez pas de pommes avant la Transfiguration, ce se-rait un péché… » Vous faites comme lui !… On ne peut pas par-ler du diable, mais on peut l’imiter… Prenons par exemple cette vieille mégère. (Il montre Efimovna) Elle a vu en moi le diable, et, dans sa vie, elle lui a donné au moins cinq fois son âme pour des bêtises de femme.

EFIMOVNA, fâchée, faisant le geste de cracher. – Fi, fi, fi !… Que le soutien de la croix soit avec nous ! (Elle cache sa fi-gure dans ses mains.) Savvouchka !

TIKHONE. – Pourquoi leur fais-tu peur ? Ça t’amuse ? (Le vent fait claquer la porte.) Seigneur Jésus !… Quel vent, quel vent !

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MÉRIK, s’étirant. – Ah ! si l’on pouvait montrer sa force ! (La porte claque.) Ah ! se mesurer avec lui… Il ne peut pas faire sauter la porte et, moi, si je m’y mets, je déplante le cabaret ! (Il se lève et se recouche.) Quel supplice !

NAZAROVNA. – Fais une prière, idole ! Qu’as-tu à te tortil-ler ?

EFIMOVNA. – Laisse-le. Que le sol lui manque ! Il nous regarde encore ! (À Mérik.) Ne nous regarde pas, méchant ! Tu as des yeux comme ceux du diable avant la messe…

SAVVA. – Laissez-le regarder, pèlerines ! Priez ! Son œil ne pourra rien contre vous…

BORTSOV. – Non, je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces. (Il s’approche du comptoir.) Écoute, Tikhone ; je te le demande pour la dernière fois… un demi-verre !

TIKHONE, hochant la tête. – De l’argent !

BORTSOV. – Mon Dieu, mais je te l’ai déjà dit : tout est bu ! Où en prendrais-je pour te le donner ? Te ruineras-tu en me donnant une goutte à crédit ? Un petit verre de vodka te coûtera un sou et m’enlèvera ma souffrance ! Je souffre… Ce n’est pas de l’imagination, mais de la souffrance, comprends-tu ?

TIKHONE. – Conte ça à d’autres ; pas à moi… Demande aux chrétiens de t’offrir un verre pour l’amour de Dieu, s’ils le veulent ! Moi, pour l’amour de Dieu, je ne donne que du pain.

BORTSOV. – Écorche-les, ces pauvres, si tu veux, mais… mais moi, excuse !… Ce n’est pas à moi de les dépouiller. Pas à moi ! Tu comprends ? (Il frappe du poing sur le comptoir.) Pas à moi ! (Une pause.) Hum… attendez donc. (Il se tourne du côté

– 19 – des pèlerins.) Mais c’est une idée !… Chrétiens, sacrifiez-moi cinq kopecks ! Mon intérieur le demande ; je suis malade.

FÉDIA. – Voyez-moi ça, lui sacrifier !… Ce filou !… De l’eau, tu n’en veux pas ?

BORTSOV. – Comme je m’abaisse !… comme je m’abaisse !… Pas besoin ! Je n’ai besoin de rien !… Je plaisan-tais !

MÉRIK. – Tu ne l’attendriras pas, Votre Noblesse… C’est un pingre notoire. Attends, j’ai cinq kopecks qui traînent quelque part… Nous boirons un verre de moitié. (il fouille dans ses poches.) Diable !… Ils se sont fourrés quelque part… Tout à l’heure, je croyais que quelque chose sonnait dans ma poche… Non, non… frère, rien ! C’est ta chance !

Une pause.

BORTSOV. – Je ne peux pas me passer de boire ; sans cela, je commettrai un crime ou me déciderai au suicide… Que faire, mon Dieu ? (Il regarde par la porte.) Faut-il partir ?… Partir dans ces ténèbres, droit devant soi !…

MÉRIK. – Pourquoi, pèlerins, ne lui faites-vous pas la mo-rale ?… Et toi, Tikhone, pourquoi ne le chasses-tu pas ?… Il ne t’a sûrement pas payé sa nuit. Chasse-le, mets-le dehors ! Les gens sont cruels aujourd’hui ! Il n’y a en eux ni douceur, ni bon-té… Bêtes féroces ! Un homme se noie, et on lui crie : « Noie-toi plus vite ; on n’a pas le temps de te regarder ; on travaille, au-jourd’hui. » Lui jeter une corde ! Pas question… La corde coûte de l’argent…

SAVVA. – Ne juge pas les autres, brave homme !

 

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MÉRIK. – Tais-toi, vieux loup ! Vous êtes des bêtes fé-roces ! Hérodes ! Vendeurs d’âmes ! (À Tikhone.) Viens m’enlever mes bottes ! Vite !

TIKHONE. – Eh ! il s’en donne ! (Il rit.) Comme tu me fais peur !

MÉRIK. – Viens, on te dit ! Vite ! Entends-tu ? Est-ce que je parle aux murs ?

Il se lève.

TIKHONE. – Allons, allons… assez !

MÉRIK. – Je veux, buveur de sang, que tu me tires mes bottes, à moi, vagabond misérable.

TIKHONE. – Allons, allons… ne te fâche pas ! Viens boire un petit verre… Viens !

MÉRIK. – Bonnes gens, qu’est-ce que je désire ? Qu’il m’offre de l’eau-de-vie ou qu’il me tire mes bottes ? Me suis-je trompé ? N’est-ce pas ce que j’ai dit ? (À Tikhone.) Tu n’as donc pas entendu ? J’attends une minute. Tu entendras peut-être ?

Parmi les pèlerins et les passants règne une certaine inquié-

tude. Ils se soulèvent et observent Tikhone et Mérik. Attente si-

lencieuse.

TIKHONE. – C’est le diable qui t’a amené ici. (Il quitte son comptoir.) En voilà un grand seigneur ! Allons, donne tout de même. (Il lui enlève ses bottes.) Race de Caïn…

MÉRIK. – C’est ça… Mets-les à côté l’une de l’autre… Voi-là… Va-t’en !

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TIKHONE, revient à son comptoir. – Tu aimes trop à faire le malin ! Si tu t’avises de recommencer chez moi, tu t’envoleras vite d’ici ! Oui. (À Bortsov, qui s’approche.) Encore toi !

BORTSOV. – Vois-tu, je peux, si tu veux, te donner un ob-jet en or… Si tu veux, je peux te le donner…

TIKHONE. – Qu’as-tu à trembler ? Parle clairement !

BORTSOV. – C’est lâche et mauvais de ma part, mais que faire ? Je me décide à cette horreur parce que je n’ai plus ma raison… Même un tribunal m’acquitterait… Prends, mais à con-dition que tu me le rendes quand je reviendrai de la ville. Je te le donne devant témoins ! Vous tous, soyez témoins ! (Il tire de sa poitrine un médaillon en or.) Le voici… Il faudrait enlever le portrait, mais je ne sais où le mettre. Je suis tout mouillé… Alors rafle-le avec le portrait ! Seulement, écoute… voilà… Ne touche pas la figure de tes doigts !… Je t’en prie… J’ai été grossier avec toi, mon cher… j’ai été bête ; mais pardonne-moi, et… n’y pose pas les doigts !… N’y porte pas même les yeux…

Il remet le médaillon à Tikhone.

TIKHONE, regardant le médaillon. – Une montre volée… Allons, bien, bois ! (Il verse de l’eau-de-vie.) Avale…

BORTSOV. – Mais n’y pose pas les doigts… tu…

Il boit lentement, avec des arrêts convulsifs.

TIKHONE, ouvrant le médaillon. – Hum… une ma-dame !… Où l’as-tu ramassée celle-là ?

MÉRIK. – Fais voir ! (Il se lève et va au comptoir.) Fais voir !

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TIKHONE, éloignant sa main. – Que cherches-tu ici ? Re-garde-la dans mes mains.

FÉDIA, il se lève et va vers la porte. – Donne que je voie aussi !

Auprès du comptoir se forme un groupe de pèlerins et de passants. Mérik tient fortement de ses deux mains la main de Tikhone et regarde en silence le portrait. Une pause.

MÉRIK. – Une belle diablesse… Une vraie dame…

FÉDIA. – Une vraie dame… des joues, des yeux… Lève la main, on ne voit pas… Des cheveux jusqu’à la taille… On dirait qu’elle vit. Elle va parler.

Une pause.

MÉRIK. – Pour l’homme faible, c’est la première perdition. Une pareille femme te monte sur le cou, et (il fait un geste d’accablement) tu es sous le couvercle…

On entend la voix de Kouzma : Hoo… arrête, carne !

Kouzma entre.

 

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