Suzanne Normis: Roman d'un père
Chapitre II
--Je le jure! répondis-je éperdu.
Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la chaise placée près du berceau, était presque venue à bout de descendre. Ma femme relâchait son étreinte... elle respirait encore cependant, et elle comprenait... J'enlevai l'enfant, et du même mouvement je la déposai auprès de sa mère.
--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant de nous étreindre encore. Elle se laissa aller sur son oreiller...
Je mis dans la main de Suzanne le bouquet de lilas oublié la veille sur le tapis.
--Mets cela sur ta mère, lui dis-je. Effrayée par ma gravité inaccoutumée, par la rigidité du visage adoré qui ne lui souriait pas comme à l'ordinaire, la petite déposa le bouquet sur le corps de sa mère, et se rejeta dans mes bras.
Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier, --d'un geste je lui commandai le silence, et je lui remis l'enfant.
Seul je rendis les derniers devoirs à celle qui avait été mon épouse. Lorsqu'elle fut parée pour le cercueil, vêtue de blanc et couverte de fleurs, je m'agenouillai, j'appuyai ma tête sur le bord de ce petit lit d'enfant où elle avait laissé sa vie, et je pleurai amèrement.
II
La journée s'écoula comme toutes les journées de ce genre; j'avais un chaos dans la tête, et je serrai une quantité de mains sans savoir à quels visages elles appartenaient. Mais le soir, que je redoutais confusément, m'apporta une croix bien lourde.
On avait amusé Suzanne toute la journée au dehors de la maison; le temps étant très-beau, on l'avait promenée, elle avait dîné avec sa bonne, ce qui lui arrivait parfois lorsque nous recevions, et elle n'avait guère demandé sa mère qu'une vingtaine de fois. Mais, quand vint l'heure du coucher, ce fut une autre affaire.
--Maman! je veux voir maman! j'aime maman! criait la petite, qui sanglotait à fendre son pauvre petit coeur.
Toutes les filles de service étaient là consternées; la bonne ne savait plus à quel saint se vouer... Dans mon désespoir, une idée me vint:
--Maman est là, lui dis-je, si tu veux, va la voir; mais elle dort, et elle a très-froid; il ne faut pas crier, tu la rendrais malade.
--Je serai bien sage, dit Suzanne en m'embrassant bien fort sans cesser de pleurer, mais je veux la voir.
Je jetai un châle sur la petite fille, et j'entrai dans la chambre. Le beau visage de ma pauvre chère femme était plus beau que jamais; ses traits réguliers semblaient taillés dans l'ivoire; seuls les yeux étaient entourés d'une ombre violette.
--Voilà ta maman; tu peux l'embrasser, mais elle a bien froid, dis-je à Suzanne, qui regardait les cierges avec étonnement.
L'enfant soudain calmée, un peu effrayée, me laissa la porter jusqu'à sa mère. Soutenue par mon bras, elle mit un baiser sur le front jauni, qui n'avait pas eu le temps d'avoir des rides, puis elle se rejeta vers moi et m'embrassa à pleine bouche. Ses petites lèvres étaient encore froides du contact récent avec la mort. Je la serrai comme si l'on eût voulu me l'arracher, et je courus avec elle dans la pièce où l'on avait transporté son berceau.
Là, nous nous retrouvâmes tous deux en possession de nous-mêmes; je la caressai, elle me parla, et au bout d'un instant elle s'endormit. Au matin, ce fut bien autre chose. Suzanne avait oublié les impressions de la veille, ou du moins n'en gardait plus qu'un vague souvenir. Elle s'éveilla comme d'ordinaire en appelant sa mère et moi... Et ses larmes recommencèrent à couler lorsqu'elle vit que le lit de sa mère n'était pas auprès de son berceau, comme autrefois.
--Maman est partie, lui disais-je en vain: elle reviendra, tu la reverras, mais elle est partie pour aller se guérir; tu sais bien qu'elle était malade. Est-ce que tu ne veux pas qu'elle se guérisse?
--Je veux bien, criait la petite affolée de douleur, mais je veux aller avec elle!
Ce qu'on lui acheta de joujoux et de bonbons pendant cette matinée aurait suffi à construire une maison. Tout cela l'amusait un moment, puis revenait la plainte obstinée:--Je veux maman.
Elle me demanda sa mère pendant dix mois. Tous les jours, sans se lasser, elle répétait la même question et recevait la même réponse.
Un jour, me voyant écrire:
--Tu écris à maman? me dit-elle.
--Pourquoi crois-tu cela?
--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que je veux la voir.
Ah! chère petite orpheline, que de larmes tombèrent sur ton berceau pendant que tu dormais, les bras étendus, rejetée en arrière, dans la plénitude de la vie et de la santé! Heureusement tu ne les as pas vues. Comme je l'avais promis à ta mère, malgré bien des épreuves que je n'ai pu t'épargner, tu as été heureuse.