Théâtre
Poil de Carotte
Comédie en un acte
représentée pour la première fois le 2 mars 1900,
au théâtre Antoine.
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À notre Antoine.
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Personnages
M. Lepic
Poil de Carotte
Mme Lepic
Annette
La scène se passe à une heure de l’après-midi, dans un village de la Nièvre.
Une cour bien « meublée », entretenue par Poil de Carotte. À droite, un tas de fagots rangés par Poil de Carotte. Une grosse bûche où Poil de Carotte a l’habitude de s’asseoir. Une brouette et une pioche.
Derrière le tas de fagots, en perspective jusqu’au fond de la cour, une grange et des petits « toits » : toit des poules, toit des lapins, toit du chien. C’est dans la grange que Poil de Carotte passe le meilleur de ses vacances, par les mauvais temps.
Un arbre au milieu de la cour, un banc circulaire au pied de l’arbre.
À gauche, la maison des Lepic, vieille maison à
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mine de prison. Un rez-de-chaussée surélevé. Murs presque aussi larges que hauts.
Au premier plan, l’escalier. Six marches et deux rampes de fer. Porte alourdie de clous. Marteau.
Une culotte de chasseur, garnie de boue, est accrochée au mur.
Au deuxième plan, une fenêtre, avec des barreaux et des volets, d’où Mme Lepic surveille d’ordinaire Poil de Carotte. Un puits, formant niche dans le mur.
Au fond, à gauche, une porte pleine dans un pan de mur. C’est par cette porte qu’entre et sort le monde, librement. Pas de sonnette. Un loquet.
Au fond, à droite, une grille pour les voitures, puis la rue et la campagne, un clair paysage de septembre : noyers, prés, meules, une ferme.
Scène première
Poil de Carotte, M. Lepic.
Poil de Carotte, nu-tête, est habillé maigrement. Il use les effets que son frère Félix a déjà usés. Une
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blouse noire, une ceinture de cuir noir avec l’écusson jaune des collégiens, un pantalon de toile grise trop court, des chaussons de lisière ; pas de cravate à son col de chemise étroit et mou. Cheveux souples comme paille et couleur de paille quand elle a passé l’hiver dehors, en meule.
M. LEPIC : veston et culotte de velours, chemise blanche de « Monsieur » empesée et un gilet, pas de cravate non plus, une chaîne de montre en or. Un large chapeau paille, des galoches, puis des souliers de chasse.
Au lever de rideau, Poil de Carotte, au fond, donne de l’herbe à ses lapins. Il vient au premier plan couper avec une pioche les herbes de la cour. Il pioche, plein d’ennui, près de sa brouette. M. Lepic ouvre la porte et paraît sur la première marche de l’escalier, un journal à la main. En entendant ouvrir la porte, Poil de Carotte a peur. Il a toujours peur.
M. LEPIC : À qui le tour de venir à la chasse ?
POIL DE CAROTTE : C’est à moi.
M. LEPIC : Tu es sûr ?
POIL DE CAROTTE : Oui, papa : tu as emmené mon frère Félix la dernière fois, et il vient de sortir avec ma mère qui allait chez M. le curé. Il a emporté ses lignes :
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il pêchera toute la soirée au moulin.
M. LEPIC : Et toi, que fais-tu là ?
POIL DE CAROTTE : Je désherbe la cour.
M. LEPIC : Tout de suite après déjeuner ? C’est mauvais pour la digestion.
POIL DE CAROTTE : Ma mère dit que c’est excellent. (Il jette la pioche.) Partons-nous ?
M. LEPIC : Oh ! pas si vite. Le soleil est encore trop chaud. Je vais lire mon journal et me reposer.
POIL DE CAROTTE, avec regret : Comme tu voudras. (II ramasse sa pioche.) C’est sûr que nous irons ?
M. LEPIC : À moins qu’il ne pleuve.
POIL DE CAROTTE, regardant le ciel : Ce n’est pas la pluie que je crains... Tu ne partiras pas sans moi ?
M. LEPIC : Tu n’as qu’à rester là. Je te prendrai.
POIL DE CAROTTE : Je suis prêt. Je n’ai que ma casquette et mes souliers à mettre... Et si tu sors par le jardin ?...
M. LEPIC : Tu m’entendras siffler le chien.
POIL DE CAROTTE : Tu me siffleras aussi ?
M. LEPIC : Sois tranquille.
POIL DE CAROTTE : Merci, papa. Je porterai ta
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carnassière.
M. LEPIC : Je te la prête. J’ai assez de mon fusil.
POIL DE CAROTTE : Moi, je prendrai un bâton pour taper sur les haies et faire partir les lièvres. À tout à l’heure, papa. En t’attendant, je désherbe ce coin-là.
M. LEPIC : Ça t’amuse ?
POIL DE CAROTTE : Ça ne m’ennuie pas. C’est fatigant, au soleil, mais, à l’ombre, ça pioche tout seul. D’ailleurs, ma mère me l’a commandé.
M. LEPIC le regarde donner quelques coups de pioche et rentre.
Scène II
POIL DE CAROTTE, seul : Par précaution, je vais renfermer le chien qui dort. (Il ferme la porte d’un des petits toits.) De cette façon, M. Lepic ne peut pas m’oublier, car il ne peut pas aller à la chasse sans le chien, et le chien ne peut pas aller à la chasse sans moi.
Un bruit de loquet à la porte de la cour. Poil de Carotte croit que c’est Mme Lepic et se remet à piocher.
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Scène III
Poil de Carotte, Annette.
Une paysanne pousse la porte et entre dans la cour. Elle regarde Poil de Carotte qui tourne le dos et pioche avec ardeur. Elle traverse la cour, monte l’escalier et frappe à la porte de la maison. Poil de Carotte, étonné que Mme Lepic passe sans rien lui dire de désagréable, risque un œil et se redresse.
POIL DE CAROTTE : Tiens ! ce n’est pas Mme Lepic. Qui demandez-vous... mademoiselle ?
ANNETTE. Elle est habillée comme une paysanne qui a mis ce qu’elle avait de mieux pour se présenter chez ses nouveaux maîtres. Bonnet blanc, caraco noir, jupe grise, panier au bras : Mme Lepic.
POIL DE CAROTTE, sans lâcher sa pioche : Elle est sortie.
ANNETTE : Va-t-elle rentrer bientôt ?
POIL DE CAROTTE : J’espère que oui. – Que désirez- vous ?
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ANNETTE : Je suis la nouvelle servante que Mme Lepic a louée jeudi dernier à Lormes.
POIL DE CAROTTE, important, lâchant sa pioche : Je sais. Elle m’avait prévenu. Je vous attendais d’un jour à l’autre. Mme Lepic est chez M. le curé. Inutile d’entrer à la maison. Il n’y a personne que M. Lepic qui fait la sieste et qui n’aime guère qu’on le dérange. Du reste, la servante ne le regarde pas. – Asseyez-vous sur l’escalier.
ANNETTE : Je ne suis pas fatiguée.
POIL DE CAROTTE : Vous venez de loin ?
ANNETTE : De Lormes. C’est mon pays.
POIL DE CAROTTE : Et votre malle ?
ANNETTE : Je l’ai laissée à la gare.
POIL DE CAROTTE : Est-elle lourde ?
ANNETTE : Il n’y a que des nippes dedans.
POIL DE CAROTTE : Je dirai au facteur de l’apporter demain matin, dans sa voiture à âne. Vous avez votre bulletin ?
ANNETTE : Le voilà !
POIL DE CAROTTE : Ne le perdez pas. – Comment vous appelez-vous ?
ANNETTE : Annette Perreau.
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POIL DE CAROTTE : Annette Perreau... Je vous appellerai Annette. C’est facile à prononcer. – Moi, je suis Poil de Carotte.
ANNETTE : Plaît-il ?
POIL DE CAROTTE : Poil de Carotte. – Vous savez bien ?
ANNETTE : Non.
POIL DE CAROTTE : Le plus jeune des fils Lepic, celui qu’on appelle Poil de Carotte. Mme Lepic ne vous a pas parlé de moi ?
ANNETTE : Du tout.
POIL DE CAROTTE : Ça m’étonne. – Vous êtes contente d’être au service de la famille Lepic ?
ANNETTE : Je ne sais pas. Ça dépendra.
POIL DE CAROTTE : Naturellement. – La maison est assez bonne.
ANNETTE : Il y a beaucoup de travail ?
POIL DE CAROTTE : Non. Dix mois sur douze, M. et Mme Lepic vivent seuls. Vous avez un peu de mal pendant que nous sommes en vacances, mon frère et moi. Ce n’est jamais écrasant.
ANNETTE : Oh ! je suis forte.
POIL DE CAROTTE : Vous paraissez solide...
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D’ailleurs, je vous aide. (Étonnement d’Annette.) Je veux dire... (Gêné, il s’approche.) Écoutez, Annette : quand je suis en vacances, je ne peux pas toujours jouer comme un fou ; alors, ça me distrait de vous aider... Comprenez-vous ?
ANNETTE, écarquillant les yeux : Non. Vous m’aidez ? À quoi, monsieur Lepic ?
POIL DE CAROTTE : Appelez-moi Poil de Carotte. C’est mon nom.
ANNETTE : Monsieur Poil de Carotte.
POIL DE CAROTTE : Pas monsieur... M. Poil de Carotte !... Si Mme Lepic vous entendait, elle se tordrait. Appelez-moi Poil de Carotte, tout court, comme je vous appelle Annette.
ANNETTE : Poil de Carotte, ce n’est pas un nom de chrétien. Vous avez un autre nom, un petit nom de baptême.
POIL DE CAROTTE : Il ne sert pas depuis le baptême... On l’a oublié.
ANNETTE : Où avez-vous pris ce surnom ?
POIL DE CAROTTE : C’est Mme Lepic qui me l’a donné, à cause de la couleur de mes cheveux.
ANNETTE : Ils sont blonds.
POIL DE CAROTTE : Blond ardent. Mme Lepic les
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voit rouges. Elle a de bons yeux. Appelez-moi Poil de Carotte.
ANNETTE : Je n’ose pas.
POIL DE CAROTTE : Puisque je vous le permets !
ANNETTE : Poil... de...
POIL DE CAROTTE : Puisque je vous l’ordonne ! – Et prenez cette habitude tout de suite, car dès demain matin, – ce soir je vais à la chasse avec M. Lepic, – dès demain matin, nous nous partagerons la besogne.
ANNETTE : Que me dites-vous là ?
Elle rit.
POIL DE CAROTTE, froid : Vous êtes de bonne humeur.
ANNETTE : Excusez-moi.
POIL DE CAROTTE : Oh ! ça ne fait rien !... Entendons-nous, afin que l’un ne gêne pas l’autre. Nous nous levons tous deux à cinq heures et demie précises.
ANNETTE : Vous aussi ?
POIL DE CAROTTE : Oui. Je ne fais qu’un somme, mais je ne peux pas rester au lit le matin. Je vous réveillerai. Nos deux chambres se touchent, près du grenier. Aussitôt levé, je m’occupe des bêtes. J’ai une passion pour les bêtes. Je porte la soupe au chien. Je
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jette du grain aux poules et de l’herbe aux lapins. – De votre côté, vous allumez le feu et vous préparez les déjeuners de la famille Lepic. Mme Lepic...
ANNETTE : Votre mère ?
POIL DE CAROTTE : Oui... prend du café au lait. M. Lepic...
ANNETTE : Votre père ?
POIL DE CAROTTE : Oui, – ne m’interrompez pas, Annette, – M. Lepic prend du café noir et mon frère Félix du chocolat.
ANNETTE : Et vous ?
POIL DE CAROTTE : Vous, Annette, on vous gâtera les premiers jours. Vous prendrez probablement du café au lait, comme Mme Lepic. Après, elle avisera.
ANNETTE : Et vous ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! moi je prends ce que je veux dans le buffet : un reste de soupe, je mange un morceau de pain sur le pouce, je varie, ou rien. Je n’ai pas une grosse faim au saut du lit.
ANNETTE : Vous n’aimez pas, comme votre frère, M. Félix, le chocolat ?
POIL DE CAROTTE : Non, à cause de la peau. Toute la matinée, je travaille à mes devoirs de vacances. Vous, Annette, vous ne vous croisez pas les bras ; vous
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attrapez les chaussures, graissez à fond les souliers de M. Lepic.
ANNETTE : Bien.
POIL DE CAROTTE : Ne cirez pas trop les bottines : le cirage les brûle.
ANNETTE : Bien, bien.
POIL DE CAROTTE : Vous faites les lits, les chambres, le ménage. Ah ! je vous tirerai vos seaux du puits ; vous n’aurez qu’à m’appeler, c’est de l’exercice pour moi... Tenez, que je vous montre. (Il tire avec peine un seau d’eau qu’il laisse sur la margelle.) Ça me fortifie... Tant que vous en voudrez, Annette. – Cuisinez-vous un peu ?
ANNETTE : Je sais faire du ragoût.
POIL DE CAROTTE : C’est toujours ça ; mais vous ne serez guère au fourneau. Mme Lepic est un cordon bleu, et, quand elle a bon appétit, on se lèche les doigts. – À midi sonnant, je vais à la cave.
ANNETTE : Ah ! c’est vous qui avez la confiance ?
POIL DE CAROTTE : Oui, Annette, c’est moi, et puis l’escalier est dangereux. Ces fonctions me rapportent : je vends les vieilles feuillettes à mon bénéfice et je place l’argent dans le tiroir de Mme Lepic. – N’ayez crainte, Annette, parce que j’ai la clef de la cave, vous
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ne serez pas privée de vin.
ANNETTE : Oh ! une goutte à chaque repas...
POIL DE CAROTTE : Moi, jamais... Le vin me monte à la tête ; je ne bois que de notre eau, qui est la meilleure du village. – Bien entendu, vous servez à table. On change d’assiettes le moins possible.
ANNETTE : Tant mieux !
POIL DE CAROTTE : C’est à cause des assiettes. Après le repas, la vaisselle. Quelquefois, je vous donne un coup de main.
ANNETTE : Pour la laver ?
POIL DE CAROTTE : Pour la ranger, Annette, quand on a sorti le beau service.
ANNETTE : Il y a souvent de la société ?
POIL DE CAROTTE : Rarement. M. Lepic, qui n’aime pas le monde, fait la tête aux invités de Mme Lepic, et ils ne reviennent plus. – Par exemple, le soir, Annette, je n’ai rien à faire.
ANNETTE : Rien ?
POIL DE CAROTTE : Presque rien. Je m’occupe à ma guise, en fumant une cigarette.
ANNETTE : Oh ! Oh !
POIL DE CAROTTE : Oui, M. Lepic m’en offre
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quelquefois, et ça l’amuse, parce que ça me donne un peu mal au cœur. – Je bricole, je jardine, je cultive des fleurs, j’arrache un panier de pommes de terre, des pois secs que j’écosse à mes moments perdus.
ANNETTE : Quoi encore ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! je ne me foule pas. Quand vous êtes arrivée, je désherbais la cour, sans me biler. Des oies avec leur bec iraient plus vite que moi.
ANNETTE : Et c’est tout ?
POIL DE CAROTTE : C’est tout. Je fais peut-être aussi quelques commissions pour Mme Lepic, chez l’épicière, la fermière, ou, à la ville, chez le pharmacien... et le reste du temps, je suis libre.
ANNETTE : Et votre frère Félix, qu’est-ce qu’il fait toute la journée ?
POIL DE CAROTTE : Il n’est pas venu en vacances pour travailler. Et il n’a pas ma santé. Il est délicat...
ANNETTE : Il se soigne.
POIL DE CAROTTE : C’est son affaire... – Pendant que je me repose, l’après-midi, vous, Annette, ah ! ça, c’est pénible, vous allez le plus souvent à la rivière.
ANNETTE : Ils salissent tant de linge ?
POIL DE CAROTTE : Non, mais il y a les pantalons de chasse de M. Lepic : par la pluie, il rapporte des kilos
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de boue. Ça sèche et c’est indécrottable. Il faut savonner et taper dessus à se démettre l’épaule. Annette, les pantalons de M. Lepic se tiennent droit dans la rivière comme de vraies jambes !
ANNETTE : Il ne porte donc pas de bottes ?
POIL DE CAROTTE : Ni bottes, ni guêtres. Il ne se retrousse même pas. M. Lepic est un vrai chasseur. – Au fond, je crois qu’il patauge exprès pour contrarier Mme Lepic...
ANNETTE, curieuse : Ils se taquinent ?
POIL DE CAROTTE : ...mais, comme ce n’est pas Mme Lepic qui va à la rivière, il ne contrarie que vous. Tant pis pour vous, ma pauvre Annette, je n’y peux rien : vous êtes la servante.
ANNETTE : Ils sont sévères ?
POIL DE CAROTTE, confidentiel : Écoutez, Annette, sans quoi vous feriez fausse route : c’est M. Lepic qui a l’air sévère et c’est Mme Lepic... chut ! (II entend du bruit et se précipite sur sa pioche. Une femme passe dans la rue. Il se rassure.) Ce chardon m’agaçait... Oui, Annette. (II jette sa pioche, s’assied dans la brouette, met une corbeille de pois sur ses genoux et écosse. Annette en prend une poignée.) Oh ! laissez, profitez de votre reste... – Oui, Annette, M. Lepic, à première vue, impressionne, mais on ne le voit guère. Il est tout le
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temps dehors, à Paris, pour un procès interminable, ou à la chasse pour notre garde-manger. À la maison, c’est un homme préoccupé et taciturne. Il ne rit que dans sa barbe, et encore ! il faut que mon frère Félix soit bien drôle... Il aime mieux se faire comprendre par un geste que par un mot. S’il veut du pain, il ne dit pas : « Annette, donnez-moi le pain. » Il se lève et va le chercher lui-même, jusqu’à ce que vous preniez l’habitude de vous apercevoir qu’il a besoin de pain.
ANNETTE : C’est un original.
POIL DE CAROTTE : Vous ne le changerez pas.
ANNETTE : Il vous aime bien ?
POIL DE CAROTTE : Je le suppose. Il m’aime à sa manière, silencieusement.
ANNETTE : Il n’a donc pas de langue ?
POIL DE CAROTTE : Si, Annette, à la chasse, une fameuse pour son chien. Il n’en a pas pour la famille.
ANNETTE :. Même pour se disputer avec Mme Lepic ?
POIL DE CAROTTE : Non. Mais Mme Lepic parle et se dispute toute seule, et, plus M. Lepic se tait, plus elle cause avec tout le monde, avec M. Lepic qui ne répond pas, avec frère Félix qui répond quand il veut, avec moi qui réponds quand elle veut, et avec le chien qui remue
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la queue.
ANNETTE : Elle est toquée ?
POIL DE CAROTTE : Vous dites ? – Faites attention, Annette, elle n’est pas sourde.
ANNETTE : Elle est maligne ?
POIL DE CAROTTE : Pour vous, la servante, elle est bien, en moyenne. Tantôt elle vous appelle ma fille, et tantôt espèce d’hébétée ; pour M. Lepic, elle est comme si elle n’existait pas ; pour mon frère Félix, c’est une mère. Elle l’adore.
ANNETTE : Et pour vous ?
POIL DE CAROTTE, vague : C’est une mère aussi.
ANNETTE : Elle vous adore ?
POIL DE CAROTTE : Nous n’avons pas, Félix et moi, la même nature.
ANNETTE : Elle vous déteste, hein ?
POIL DE CAROTTE : Personne ne le sait, Annette. Les uns disent qu’elle ne peut pas me souffrir, et, les autres, qu’elle m’aime beaucoup, mais qu’elle cache son jeu.
ANNETTE : Vous devez le savoir mieux que n’importe qui.
POIL DE CAROTTE. Il se lève et pose la corbeille de pois près du mur : Si elle cache son jeu, elle le cache
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bien.
ANNETTE : Pauvre petit monsieur !...
POIL DE CAROTTE : Une dernière recommandation, Annette. N’oubliez pas, à la tombée de la nuit...
ANNETTE : Vous avez l’air plutôt gentil.
POIL DE CAROTTE : Ah ! vous trouvez ?.. Il paraît qu’il ne faut pas s’y fier.
ANNETTE : Non ?
POIL DE CAROTTE : Il paraît.
ANNETTE : Vous avez des petits défauts ?
POIL DE CAROTTE : Des petits et des gros. Je les ai tous. (Il compte sur ses doigts.) Je suis menteur, hypocrite, malpropre, ce qui ne m’empêche pas d’être paresseux et têtu...
ANNETTE : Tout ça à la fois ?
POIL DE CAROTTE : Et ce n’est pas tout. J’ai le cœur sec et je ronfle... Il y a peut-être autre chose... Ah ! je boude, et c’est même là peut-être le principal de mes défauts. On affirme que, malgré les coups, je ne m’en corrigerai jamais...
ANNETTE : Elle vous bat ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! quelques gifles.
ANNETTE : Elle a la main leste ?
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POIL DE CAROTTE : Une raquette.
ANNETTE : Elle vous donne de vraies gifles ?
POIL DE CAROTTE, léger : Ça ne me fait pas de mal ; j’ai la peau dure. C’est plutôt le procédé qui m’humilie, parce que je commence à être un grand garçon. Je vais avoir seize ans.
ANNETTE : Je ne peux pas me figurer que vous êtes un mauvais sujet.
POIL DE CAROTTE : Patience, vous y viendrez.
ANNETTE : Je ne crois pas.
POIL DE CAROTTE : Mme Lepic vous y amènera.
ANNETTE : Si je veux.
POIL DE CAROTTE : De gré ou de force, Annette ; elle vous retournera comme une peau de lièvre, et je ne vous conseille pas de lui résister.
ANNETTE : Elle me mangerait ?
POIL DE CAROTTE : Elle se gênerait !...
ANNETTE : Bigre !
POIL DE CAROTTE : Je veux dire qu’elle vous flanquerait à la porte.
ANNETTE : Si je m’en allais tout de suite ?
POIL DE CAROTTE, inquiet : Attendez quelques
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jours. Mme Lepic fera bon accueil à votre nouveau visage. Comptez sur un mois d’agrément avec elle et, jusqu’à ce qu’elle vous prenne en grippe, demeurez ici, Annette ; vous n’y serez pas plus mal qu’ailleurs, et... je vous aime autant qu’une autre.
ANNETTE : Je vous conviens ?
POIL DE CAROTTE : Vous ne me déplaisez pas, et je suis persuadé que, si chacun de nous y met du sien, ça ira tout seul.
ANNETTE : Moi, je le souhaite.
POIL DE CAROTTE : Mais dites toujours comme Mme Lepic, soyez toujours avec elle, contre moi.
ANNETTE : Ce serait joli !
POIL DE CAROTTE : Au moins faites semblant, dans notre intérêt ; rien ne nous empêchera, quand nous serons seuls, de redevenir camarades.
ANNETTE : Oh ! je vous le promets.
POIL DE CAROTTE : Vous voyez comme j’ai le cœur sec, Annette : je me confie à la première venue.
ANNETTE : Le fait est que vous n’êtes pas fier.
POIL DE CAROTTE : Je vous prie seulement de ne jamais me tutoyer. L’autre servante me tutoyait sous prétexte qu’elle était vieille, et elle me vexait. Appelez-moi Poil de Carotte comme tout le monde...
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ANNETTE, discrètement : Non, non.
POIL DE CAROTTE : ... ne me tutoyez pas.
ANNETTE : Je ne suis pas effrontée. Je vous jure que...
POIL DE CAROTTE : C’est bon, c’est bon, Annette. – Je vous disais que j’ai une dernière recommandation à vous faire. M. Lepic et moi, nous irons tout à l’heure à la chasse. Comme on rentre tard, j’avale ma soupe et je me couche, éreinté. N’oubliez donc pas, ce soir, de fermer les bêtes. D’ailleurs, c’est toujours vous qui les fermez.
ANNETTE : Un pas de plus ou de moins !
POIL DE CAROTTE : Oh ! oh ! Annette, les premières fois que vous traverserez cette cour noire de nuit, sans lanterne, la pluie sur le dos, le vent dans les jupes...
ANNETTE : J’aurai de la veine si j’en réchappe...
POIL DE CAROTTE : Hier soir, vous n’étiez pas là : j’ai dû les fermer, et je vous certifie, Annette, que ça émotionne.
ANNETTE : Vous êtes donc peureux ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! non ! permettez, je ne suis pas peureux. Mme Lepic vous le dira elle-même ; je suis tout ce qu’elle voudra, mais je suis brave. Regardez cette grange. C’est là que je me réfugie quand il fait de
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l’orage. Eh bien ! Annette, les plus gros coups de tonnerre ne m’empêchent pas d’y continuer une partie de pigeon vole !
ANNETTE : Tout seul ?
POIL DE CAROTTE : C’est aussi amusant qu’à plusieurs. Quand j’ai un gage, j’embrasse ma main ou le mur. Vous voyez si j’ai peur ! Mais chacun nos besognes, Annette : une des vôtres, d’après les instrucions de Mme Lepic, c’est de fermer les bêtes, le soir, et vous les fermerez.
ANNETTE : Oh ! c’est inutile de nous chamailler déjà : je veux bien, je ne suis pas poltronne.
POIL DE CAROTTE : Moi non plus ! Annette, je n’ai peur de rien, ni de personne. Parfaitement, de personne. (Avec autorité.) Mais il s’agit de savoir qui de nous deux ferme les bêtes ; or, la volonté de Mme Lepic, sa volonté formelle...
MME LEPIC, surgissant : Poil de Carotte, tu les fermeras tous les soirs.
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Scène IV
Les mêmes, Mme Lepic.
Bandeaux plats, robe princesse marron, une broche au cou, une ombrelle à la main.
Au moment où Poil de Carotte disait : « Je n’ai peur de rien, ni de personne », elle avait ouvert la porte et elle écoutait, surprenante, droite, sèche, muette, sa réponse prête.
POIL DE CAROTTE : Oui, maman.
Il attrape sa pioche et il offre son dos ; il se rétrécit, il semble creuser un trou dans la terre pour se fourrer dedans.
ANNETTE, curieuse et intimidée, elle salue Mme Lepic : Bonjour, madame.
MME LEPIC : Bonjour, Annette. Il y a longtemps que vous êtes là ?
ANNETTE : Non, madame, un quart d’heure.
MME LEPIC, à Poil de Carotte : Tu ne pouvais pas venir me chercher ?
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POIL DE CAROTTE : J’y allais, maman.
MME LEPIC : J’en doute.
POIL DE CAROTTE : N’est-ce pas, Annette ?
ANNETTE : Oui, madame.
MME LEPIC : Tu pouvais au moins la faire entrer. On ne t’apprend pas la politesse, à ton collège ?
ANNETTE : J’étais bien là, madame, et je causais avec monsieur votre fils...
MME LEPIC, soupçonneuse : Ah ! vous causiez avec monsieur mon fils Poil de Carotte... C’est un beau parleur.
POIL DE CAROTTE : Maman, je la renseignais.
MME LEPIC, à Poil de Carotte : Sur ta famille. (À Annette.) Il a dû vous en dire.
ANNETTE : Lui, madame ! C’est un trop bon petit jeune homme.
MME LEPIC : Oh ! oh ! Annette, il n’a pas perdu son temps avec vous... (À Poil de Carotte.) Ote donc tes mains de tes poches. Je finirai par te les coudre. (Poil de Carotte ôte sa main de sa poche.) Regardez ces baguettes de tambour. Il userait un pot de pommade tous les matins si on lui en donnait. (Poil de Carotte rabat ses cheveux.) Et ta cravate ?
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POIL DE CAROTTE, cherche à son cou : Tu dis que je n’ai pas besoin de cravate à la campagne.
MME LEPIC : Oui, mais tu as encore sali ta blouse. Il n’y aurait qu’une crotte de boue sur la terre, elle serait pour toi.
POIL DE CAROTTE. En louchant, il remarque que son épaule est grise de terre : C’est la pioche.
MME LEPIC, accablée de lassitude : Tu pioches ta blouse, maintenant !
ANNETTE, pose son panier sur le banc : Je vais lui donner un coup de brosse, madame.
MME LEPIC : Mais il a fait votre conquête, Annette !... Vous avez de la chance, d’être dans les bonnes grâces de Poil de Carotte. N’y est pas qui veut. Laissez, il se brossera sans domestique. (Prévenante.) Vous devez être lasse, ma fille ; entrez à la maison vous rafraîchir, et vous prendrez un peu de repos dans votre chambre. (Elle ouvre la porte et, du haut de l’escalier.) Poil de Carotte, monte de la cave une bouteille de vin.
POIL DE CAROTTE : Oui, maman.
MME LEPIC : Et cours à la ferme chercher un bol de crème.
POIL DE CAROTTE : Oui, maman.
MME LEPIC : Trotte ! Ensuite... (À Annette.) Votre
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malle est à la gare ?
ANNETTE : Oui, madame.
MME LEPIC : Poil de Carotte ira la prendre sur sa brouette.
POIL DE CAROTTE : Ah !
MME LEPIC : Ça te gêne ?
POIL DE CAROTTE : Je me dépêcherai.
MME LEPIC : Tu as le feu au derrière ?
POIL DE CAROTTE : Non, maman, mais je dois aller à la chasse, tout à l’heure, avec papa.
MME LEPIC : Eh bien ! tu n’iras pas à la chasse tout à l’heure avec « papa ».
POIL DE CAROTTE : C’est que mon papa...
MME LEPIC : Je t’ai fait déjà observer qu’il était ridicule, à ton âge, de dire « mon papa ».
POIL DE CAROTTE : C’est que mon père me demande d’y aller, et que j’ai promis.
MME LEPIC : Tu dépromettras. – Où est-il, ton père ?
POIL DE CAROTTE : Il fait sa sieste.
MME LEPIC. Elle redescend vers Poil de Carotte qui recule et lève le coude : Pourquoi ce mouvement ?
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Annette va croire que je te fais peur. – Je ne veux pas que tu ailles à la chasse.
POIL DE CAROTTE : Bien, maman. Qu’est-ce qu’il faudra dire à mon père ?
MME LEPIC : Tu diras que tu as changé d’idée. C’est inutile de te creuser la tête. Tu m’entends ? Si tu répondais quand je te parle ?
POIL DE CAROTTE : Oui, ma mère. – Oui, maman.
MME LEPIC, même ton : Oui, maman. – Tu boudes ?
POIL DE CAROTTE : Je ne boude pas.
MME LEPIC : Si, tu boudes. Pourquoi ? Tu n’y tenais guère, à cette partie de chasse.
POIL DE CAROTTE, révolte sourde : Je n’y tenais pas.
MME LEPIC : Oh ! tête de bois ! (Elle remonte l’escalier.) Ah ! ma pauvre Annette ! On ne le mène pas comme on veut, celui-là !
ANNETTE : Il a pourtant l’air bien docile.
MME LEPIC : Lui, rien ne le touche. Il a un cœur de pierre, il n’aime personne. N’est-ce pas, Poil de Carotte ?
POIL DE CAROTTE : Si, maman.
MME LEPIC, qui sait ce qu’elle dit : Non, maman.
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Ah ! si je n’avais pas mon Félix !
Elle entre avec Annette et ferme la porte, mais elle la retient. C’est une de ses roueries.
POIL DE CAROTTE : Rasée, ma partie de chasse ! Ça m’apprendra, une fois de plus !
MME LEPIC, rouvre la porte : As-tu fini de marmotter entre tes dents ?
Elle entend M. Lepic et ferme la porte. Poil de Carotte se remet à piocher. M. Lepic paraît à la grille, le fusil en bandoulière et la carnassière à la main pour Poil de Carotte.
Scène V
Poil de Carotte, M. Lepic, puis Annette.
M. LEPIC : Allons, y es-tu ?
POIL DE CAROTTE : Ma foi, papa, je viens de changer d’idée. – Je ne vais pas à la chasse.
M. LEPIC : Qu’est-ce qui te prend ?
POIL DE CAROTTE : Ça ne me dit plus.
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M. LEPIC : Quel drôle de bonhomme tu fais !... À ton aise, mon garçon.
Il met sa carnassière.
POIL DE CAROTTE : Tu te passeras bien de moi ?
M. LEPIC : Mieux que de gibier.
ANNETTE vient à Poil de Carotte, un bol à la main : Mme Lepic m’envoie vous dire d’aller vite à la ferme chercher le bol de crème.
POIL DE CAROTTE, jetant sa pioche : J’y vais. (À M. Lepic qui s’éloigne.) Au revoir, papa, bonne chasse !
ANNETTE : C’est M. Lepic ?
POIL DE CAROTTE : Oui.
ANNETTE : Il a l’air maussade.
POIL DE CAROTTE : Il n’aime pas que je lui souhaite bonne chasse : ça porte guigne.
ANNETTE : Vous lui avez répété que Mme Lepic vous avait défendu de le suivre ?
POIL DE CAROTTE : Mais non, Annette. N’auriez-vous pas compris Mme Lepic ? J’ai dit simplement que je venais de changer d’idée.
ANNETTE : Il doit vous trouver capricieux.
POIL DE CAROTTE : Il s’habitue.
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ANNETTE : Comme Mme Lepic vous a parlé !
POIL DE CAROTTE : Pour votre arrivée, elle a été convenable.
ANNETTE : Oui ! J’en étais mal à mon aise.
POIL DE CAROTTE : Vous vous y habituerez.
ANNETTE : Moi, à votre place, j’aurais dit la vérité à M. Lepic.
POIL DE CAROTTE, prenant le bol des mains d’Annette : Qu’est-ce que je désire, Annette ? Éviter les claques. Or, quoi que je fasse, M. Lepic ne m’en donne jamais ; il n’est même pas assez causeur pour me gronder, tandis qu’au moindre prétexte Mme Lepic...
Il lève la main, lâche le bol, et regarde la fenêtre.
ANNETTE. Elle ramasse les morceaux du bol : N’ayez pas peur, c’est moi qui l’ai cassé... – À votre place j’aurais dit la vérité.
POIL DE CAROTTE : Je suppose, Annette, que je dénonce Mme Lepic et que M. Lepic prenne mon parti : pensez-vous que si M. Lepic attrapait Mme Lepic à cause de moi, Mme Lepic, à son tour, ne me rattraperait pas dans un coin ?
ANNETTE : Vous avez un père... et une mère !
POIL DE CAROTTE : Tout le monde ne peut pas être orphelin.
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M. LEPIC. Il reparaît à la grille de la cour : Où diable est donc le chien ? Il y a une heure que je l’appelle.
POIL DE CAROTTE : Dans le toit, papa.
Il va pour ouvrir la porte du chien.
M. LEPIC : Tu l’avais enfermé ?
POIL DE CAROTTE, malgré lui : Oui, – par précaution, – pour toi.
M. LEPIC : Pour moi seulement ? C’est singulier. Poil de Carotte, prends garde. Tu as un caractère bizarre, je le sais, et j’évite de te heurter. Mais ce que je refuse d’admettre, c’est que tu te moques de moi.
POIL DE CAROTTE : Oh ! papa, il ne manquerait plus que ça.
M. LEPIC : Bougre ! si tu ne te moques pas, explique tes lubies, et pourquoi tu veux et brusquement tu ne veux plus la même chose.
ANNETTE. Elle s’approche de Poil de Carotte : Expliquez. (À M. Lepic.) Bonjour, monsieur.
POIL DE CAROTTE, à M. Lepic, étonné : La nouvelle servante, papa ; elle arrive, elle n’est pas au courant.
ANNETTE : Expliquez que ce n’est pas vous qui ne voulez plus.
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POIL DE CAROTTE : Annette, si vous vous mêliez de ce qui vous regarde !
M. LEPIC : Ce n’est pas toi ? Qu’est-ce que ça signifie ? Réponds. Répondras-tu, à la fin, bon Dieu !
Poil de Carotte, du pied, gratte la terre.
Scène VI
Les mêmes, Mme Lepic.
MME LEPIC. Elle ouvre la fenêtre, d’où elle voyait, sans entendre, et d’une voix douce : Annette, vous avez dit à mon fils Poil de Carotte de passer à la ferme ?
ANNETTE : Oui, madame.
MME LEPIC : Tu as le temps, n’est-ce pas, Poil de Carotte, puisque ça ne te dit plus d’aller à 1a chasse ?
POIL DE CAROTTE, comme délivré : Oui, maman.
ANNETTE, outrée, bas à M. Lepic : C’est elle qui le lui a défendu.
MME LEPIC : Va, mon gros, ça te promènera.
M. LEPIC : Ne bouge pas.
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MME LEPIC : Dépêche-toi, tu seras bien aimable.
Poil de Carotte s’élance.
M. LEPIC : Je t’ai dit de ne pas bouger.
Poil de Carotte, entre deux feux, s’arrête.
MME LEPIC : Eh bien ! mon petit Poil de Carotte ?
M. LEPIC, sans regarder Mme Lepic : Qu’on le laisse tranquille !
Poil de Carotte s’assied, d’émotion.
MME LEPIC, interdite : Si vous rentriez, Annette, au lieu de bâiller au nez de ces messieurs ?
Elle ferme à demi la fenêtre.
ANNETTE : Oui, madame. (Elle s’approche de Poil de Carotte.) Vous voyez.
POIL DE CAROTTE : Vous avez fait un beau coup.
ANNETTE : Je ne mens jamais, moi.
POIL DE CAROTTE : C’est un tort. Vous ne ferez pas long feu ici.
ANNETTE : Oh ! je trouverai des places ailleurs. Je suis une brave fille.
POIL DE CAROTTE, grogne : Je m’en fiche pas mal.
ANNETTE : Vous êtes fâché contre moi ?...
MME LEPIC, rouvre la fenêtre d’impatience :
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Annette !
M. LEPIC, tend sa carnassière qu’il donne à Annette avec le fusil : Emportez !
ANNETTE : Il n’est pas chargé, au moins ?
M. LEPIC : Si.
Annette rentre à la maison.
Scène VII
Poil de Carotte, M. Lepic.
M. LEPIC : Et maintenant, veux-tu me répondre ?
POIL DE CAROTTE : Cette fille aurait bien dû tenir sa langue, mais elle dit la vérité, ma mère me défend d’aller ce soir à la chasse.
M. LEPIC : Pourquoi ?
POIL DE CAROTTE : Ah ! demande-le-lui.
M. LEPIC : Elle te donne un motif.
POIL DE CAROTTE : Elle n’a pas de comptes à me rendre.
M. LEPIC : Elle a besoin de toi ?
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POIL DE CAROTTE : Elle a toujours besoin de moi.
M. LEPIC : Tu lui as fait quelque chose ?
POIL DE CAROTTE : Je le saurais. Quand je fais quelque chose à ma mère, elle me le dit et je paye tout de suite. Mais j’ai été très sage cette semaine.
M. LEPIC : Ta mère te défendrait de venir à la chasse ?
POIL DE CAROTTE : Elle me défend ce qu’elle peut.
M. LEPIC : Avec moi ?
POIL DE CAROTTE : Justement.
M. LEPIC : Sans aucune raison ?.. Qu’est-ce que ça peut lui faire ?
POIL DE CAROTTE : Ça lui déplaît, parce que ça me fait plaisir.
M. LEPIC : Tu te l’imagines !
POIL DE CAROTTE : Déjà tu te méfies...
M. LEPIC. Il fait quelques pas de long en large, s’approche de Poil de Carotte et lui passe la main dans les cheveux : Redresse donc tes bourraquins, ils te tombent toujours dans les yeux... Qu’est-ce que tu as sur le cœur ? (Silence de Poil de Carotte oppressé.) Parle.
POIL DE CAROTTE, se dresse, résolu : Papa, je veux
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quitter cette maison.
M. LEPIC : Qu’est-ce que tu dis ?
POIL DE CAROTTE : Je voudrais quitter cette maison.
M. LEPIC : Parce que ?
POIL DE CAROTTE : Parce que je n’aime plus ma mère.
M. LEPIC, narquois : Tu n’aimes plus ta mère, Poil de Carotte ? Ah ! c’est fâcheux. Et depuis quand ?
POIL DE CAROTTE : Depuis que je la connais, – à fond.
M. LEPIC : Voilà un événement, Poil de Carotte. C’est grave, un fils qui n’aime plus sa mère.
POIL DE CAROTTE : Je te prie, papa, de m’indiquer le meilleur moyen de me séparer d’elle.
M. LEPIC : Je ne sais pas. Tu me surprends. Te séparer de ta mère ! Tu ne la vois qu’aux vacances, deux mois par an.
POIL DE CAROTTE : C’est deux mois de trop. – Écoute, papa, il y a plusieurs moyens : d’abord, je pourrais rester au collège toute l’année.
M. LEPIC : Tu t’y ennuierais à périr.
POIL DE CAROTTE : Je bûcherais, je préparerais la classe suivante. Autorise-moi à passer mes vacances au
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collège.
M. LEPIC : On ne te verrait plus d’un bout de l’année à l’autre ?
POIL DE CAROTTE : Tu viendrais me voir là-bas.
M. LEPIC : Les voyages d’agrément coûtent cher.
POIL DE CAROTTE : Tu profiteras de tes voyages d’affaires, – avec un petit détour.
M. LEPIC : Tu nous ferais remarquer, car la faveur que tu réclames est réservée aux élèves pauvres.
POIL DE CAROTTE : Tu dis souvent que tu n’es pas riche.
M. LEPIC : Je n’en suis pas là. On croirait que je t’abandonne.
POIL DE CAROTTE : Alors, laissons mes études. Retire-moi du collège sous prétexte que je n’y progresse pas, et je prendrai un métier.
M. LEPIC : Lequel choisiras-tu ?
POIL DE CAROTTE : Il n’en manque pas dans le commerce, l’industrie et l’agriculture.
M. LEPIC : Veux-tu que je te mette chez un menuisier de la ville ?
POIL DE CAROTTE : Je veux bien.
M. LEPIC : Ou chez un cordonnier ?
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POIL DE CAROTTE : Je veux bien, pourvu que je gagne ma vie.
M. LEPIC : Oh ! tu me permettrais de t’aider encore ?
POIL DE CAROTTE : Certainement, une année ou deux, s’il le fallait.
M. LEPIC : Tu rêves, Poil de Carotte ! Me suis-je imposé de grands sacrifices pour que tu cloues des semelles ou que tu rabotes des planches ?
POIL DE CAROTTE, découragé : Ah ! papa, tu te joues de moi !
M. LEPIC : Franchement, tu le mérites. Y penses-tu ? Ton frère bachelier, peut-être, et toi savetier !
POIL DE CAROTTE : Papa, mon frère est heureux dans sa famille.
M. LEPIC. Il va s’asseoir sur le banc : Et toi, tu ne l’es pas ? Pour quelques petites scènes ? Des misères d’enfant !
POIL DE CAROTTE, un peu à lui-même : Il y a des enfants si malheureux qu’ils se tuent !
M. LEPIC : C’est bien rare.
POIL DE CAROTTE : Ça arrive.
M. LEPIC, toujours narquois : Tu veux te suicider ?
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POIL DE CAROTTE : De temps en temps.
M. LEPIC : Tu as essayé ?
POIL DE CAROTTE : Deux fois.
M. LEPIC : Quand on se rate la première fois, on se rate toujours.
POIL DE CAROTTE : Je reconnais que, la première fois, je n’étais pas bien décidé. Je voulais seulement voir l’effet que ça fait. J’ai tiré un seau du puits et j’ai mis ma tête dedans. Je fermais le nez et la bouche et j’attendais l’asphyxie quand, d’une seule calotte, Mme Lepic – ma mère ! – renverse le seau et me donne de l’air. (Il rit. M. Lepic rit dans sa barbe.) Je n’étais pas noyé : je n’étais qu’inondé de la tête aux pieds. Ma mère a cru que je ne savais qu’inventer pour salir notre eau et empoisonner ma famille.
M. LEPIC : À propos de quoi te noyais-tu ?
POIL DE CAROTTE : Je ne me rappelle plus ce que j’avais fait, ce jour-là, à ma mère. Mon premier suicide n’est qu’une gaminerie : j’étais trop petit. Le second a été sérieux.
M. LEPIC : Oh ! oh ! cette figure ! Poil de Carotte.
POIL DE CAROTTE : J’ai voulu me pendre.
M. LEPIC : Et te voilà. Tu n’avais pas plus envie de te pendre que de te jeter à l’eau.
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POIL DE CAROTTE : J’étais monté sur le fenil de la grange. J’avais attaché une corde à la grosse poutre, tu sais ?
M. LEPIC : Celle du milieu.
POIL DE CAROTTE : J’avais fait un nœud, et, le cou dedans, les pieds joints au bord du fenil, les bras croisés, comme ça...
M. LEPIC : Oui, oui...
POIL DE CAROTTE : Je voyais le jour par les fentes des tuiles.
M. LEPIC, troublé : Dépêche-toi donc.
POIL DE CAROTTE : J’allais sauter dans le vide, on m’appelle.
M. LEPIC, soulagé : Et tu es descendu ?
POIL DE CAROTTE : Oui.
M. LEPIC : Ta mère t’a encore sauvé la vie.
POIL DE CAROTTE : Si ma mère m’avait appelé, je serais loin. Je suis redescendu parce que c’est toi, papa, qui m’appelais.
M. LEPIC : C’est vrai ?
POIL DE CAROTTE, regardant du côté du fenil : Veux-tu que je remonte ? La corde y est toujours.. (M. Lepic se dirige vers la grange et hésite.) Va, va, je ne
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mens qu’avec ma mère.
M. LEPIC. Il n’entre pas, il revient et saisit la main de Poil de Carotte : Elle te maltraite à ce point !
POIL DE CAROTTE : Laisse-moi partir.
M. LEPIC : Pourquoi ne te plaignais-tu pas ?
POIL DE CAROTTE : Elle me défend surtout de me plaindre. Adieu, papa.
M. LEPIC : Mais tu ne partiras pas. Je t’empêcherai de faire un coup pareil. Je te garde près de moi et te jure que désormais on ne te tourmentera plus.
POIL DE CAROTTE : Qu’est-ce que tu veux que je fasse ici, puisque je n’aime pas ma mère ?
M. LEPIC, la phrase lui échappe : Et moi, crois-tu donc que je l’aime ?
Il marche avec agitation.
POIL DE CAROTTE, le suit : Qu’est-ce que tu as dit, papa ?
M. LEPIC, fortement : J’ai dit : Et moi, crois-tu donc que je l’aime ?
POIL DE CAROTTE. Il rayonne : Oh ! papa, je craignais d’avoir mal entendu.
M. LEPIC : Ça te fait plaisir ?
POIL DE CAROTTE : Papa, nous sommes deux. –
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Chut ! Elle nous surveille par la fenêtre.
M. LEPIC : Va fermer les volets.
POIL DE CAROTTE : Oh ! non, par les carreaux, elle me foudroierait.
M. LEPIC : Tu as peur ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! oui, fais ta commission toi-même. (M. Lepic va fermer les volets. Il les ferme, le dos tourné à la fenêtre.) Tu as du courage, lui fermer les volets au nez, en plein jour !... Qy’est-ce qui va se passer ?
M. LEPIC : Mais rien du tout, bêta.
POIL DE CAROTTE : Si elle les rouvre !
M. LEPIC : Je les refermerai. Elle te terrifie donc ?
POIL DE CAROTTE : Tu ne peux pas savoir, tu es un homme, toi. Elle me terrifie... au point que, si j’ai le hoquet, elle n’a qu’à se montrer, c’est fini.
M. LEPIC : C’est nerveux.
POIL DE CAROTTE : J’en suis malade.
M. LEPIC : Ton frère Félix n’en a pas peur, lui ?
POIL DE CAROTTE : Mon frère Félix ! Il est admirable. Je devrais le détester parce qu’elle le gâte, et je l’aime parce qu’il lui tient tête. Quand, par hasard, elle le menace, il attrape un manche à balai, et elle
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n’approche pas. Quel type ! Aussi elle préfère le prendre par les sentiments : elle dit qu’il est d’une nature trop susceptible, qu’elle n’en ferait rien avec des coups et qu’ils s appliquent mieux à la mienne.
M. LEPIC : Imite ton frère... défends-toi.
POIL DE CAROTTE : Ah ! si j’osais ! Je n’oserais pas, même si j’étais majeur, et pourtant je suis fort, sans en avoir l’air. Je me battrais avec un bœuf ! Mais je me vois armé d’un manche à balai contre ma mère. Elle croirait que je l’apporte, il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu’elle me dirait merci, avant de taper.
M. LEPIC : Sauve-toi.
POIL DE CAROTTE : Je n’ai plus de jambes ; elle me paralyse ; et puis il faudrait toujours revenir. C’est ridicule, hein ! papa, d’avoir à ce point peur de sa mère ! Ne te fait-elle pas un peu peur aussi ?
M. LEPIC : À moi ?
POIL DE CAROTTE : Tu ne la regardes jamais en face.
M. LEPIC : Pour d’autres raisons.
POIL DE CAROTTE : Quelles raisons, papa ?.. – Oh !...
M. LEPIC : Qu’est-ce qu’il y a encore ?
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POIL DE CAROTTE : Papa, elle écoute derrière la porte.
En effet, Mme Lepic avait entrouvert la porte. Surprise en faute, elle l’ouvre, descend l’escalier et vient peu à peu, avec des arrêts çà et là, ramasser des brindilles de fagots.
Scène VIII
Les mêmes, Mme Lepic.
MME LEPIC, à Poil de Carotte : Si tu te dérangeais, Poil de Carotte... Ôte ton pied, s’il te plait !
M. Lepic observe le manège de Mme Lepic et soudain perd patience.
M. LEPIC, sans regarder Mme Lepic : Qu’est-ce que vous faites là ?
POIL DE CAROTTE : Oh !... oh !...
Il se réfugie dans la grange.
MME LEPIC, faussement soumise : Je n’ai pas le droit de ramasser quelques brindilles de fagot ?
M. LEPIC : Allez-vous-en !
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MME LEPIC. Début de crise, mouchoir aux lèvres. Le bruit attire Annette sur l’escalier : Voilà comme on me parle devant une étrangère et devant mes enfants qui me doivent le respect. Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai donc fait au ciel pour être traitée comme la dernière des dernières ?
M. LEPIC, calme, à Annette : Je vous avertis, Annette, que Madame va avoir une crise ; mais ce n’est qu’un jeu ; elle se tord les bras, mais prenez garde, elle n’égratignerait que vous ; elle mange son mouchoir, elle ne l’avale pas ; elle menace de se jeter dans le puits, il y a un grillage. Elle fait semblant de courir partout, affolée, et elle va droit chez le curé.
MME LEPIC, suffoquée : Jamais, jamais, je ne remettrai les pieds dans cette maison.
M. LEPIC : À ce soir !
MME LEPIC, déjà dans la rue, d’une voix lointaine : Seigneur, ne laisserez-vous pas tomber enfin sur moi un regard de miséricorde ?
ANNETTE : Je vais suivre Madame, elle est dans un état !
M. LEPIC : Comédie !
Annette sort.
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Scène IX
Poil de Carotte, M. Lepic.
M. LEPIC. Il cherche des yeux Poil de Carotte : Où es-tu ? (Il l’aperçoit dans la grange.) Poltron !
POIL DE CAROTTE : Elle est partie ?
M. LEPIC : Tu peux sortir de ta niche.
POIL DE CAROTTE. Il va voir au fond et revient : Ce qu’elle file ! J’avais la colique. – Allez-vous-en ! Allez-vous-en !
M. LEPIC : Je n’ai pas eu à le dire deux fois.
POIL DE CAROTTE : Non, mais tu es terrible.
M. LEPIC : Tu trouves ?
POIL DE CAROTTE : Tâte mes mains.
M. LEPIC : Tu trembles !
POIL DE CAROTTE : Je lui paierai ça.
M. LEPIC : Tu vois bien que je saurai te protéger.
POIL DE CAROTTE : Merci, papa.
M. LEPIC : À ton service.
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POIL DE CAROTTE : Oui, quand tu seras là. – Mais qu’est-ce qu’elle a pu te faire pour que tu la rembarres comme ça ? Car tu es juste, papa : si tu ne l’aimes plus, c’est qu’elle t’a fait quelque chose de grave ? Tu as des soucis, je le sens, confie-les-moi !
M. LEPIC : J’ai mon procès.
POIL DE CAROTTE : Oh ! j’avoue qu’il ne m’intéresse guère.
M. LEPIC : Ah ! Sais-tu qu’un jour tu seras peut-être ruiné ?
POIL DE CAROTTE : Ça m’est égal. Conte-moi plutôt tes ennuis... avec elle. – Je suis trop jeune ? – Pas si jeune que tu crois. – J’ai déjà une dent de sagesse qui me pousse.
M. LEPIC : Et moi, je viens d’en perdre une des miennes, de sorte qu’il n’y a rien de changé, Poil de Carotte, et le nombre des dents de la famille reste le même.
POIL DE CAROTTE : Je t’assure, papa, que je réfléchis pour mon âge. Je lis beaucoup, au collège, des livres défendus que les externes nous prêtent, des romans.
M. LEPIC : Des bêtises.
POIL DE CAROTTE : Hé ! hé ! c’est instructif. Veux-
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tu que je devine, veux-tu que je te pose une question ? Au hasard, naturellement. Si tu me trouves trop curieux, tu ne me répondras pas. Je la pose ?
M. LEPIC : Pose.
POIL DE CAROTTE : Ma mère aurait-elle commis...
M. LEPIC, assis sur un banc : Un crime ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! non.
M. LEPIC : Un péché ?
POIL DE CAROTTE : Ah ! c’en est un.
M. LEPIC : Alors ça regarde M. le curé.
POIL DE CAROTTE : Et toi aussi, car ce serait surtout une faute, tu sais bien ? (Il pousse.) Aide-moi donc, papa, une faute... Il sue.
M. LEPIC : Je ne comprends pas.
POIL DE CAROTTE, d’un coup : Une grande faute contre la morale, le devoir et l’honneur ?
M. LEPIC : Qu’est-ce que tu vas chercher là, Poil de Carotte ?
POIL DE CAROTTE : Je me trompe ?
M. LEPIC : Tu en as de bonnes.
POIL DE CAROTTE : Je n’attache aucune importance à mon idée.
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M. LEPIC : Rassure~toi ; ta mère est une honnête femme.
POIL DE CAROTTE : Ah ! tant mieux pour la famille !
M. LEPIC : Et moi aussi, Poil de Carotte, je suis un honnête homme.
POIL DE CAROTTE : Oh ! papa, en ce qui te concerne, je n’ai jamais eu aucun doute.
M. LEPIC : Je te remercie...
POIL DE CAROTTE : Et ce ne serait pas la même chose.
M. LEPIC : Tu es plus avancé que je ne croyais...
POIL DE CAROTTE : Mes lectures !... D’après ce que j’ai lu, c’est toujours ça qui trouble un ménage.
M. LEPIC : Nous n’avons pas ça chez nous.
POIL DE CAROTTE, un doigt sur sa tempe : Je cherche autre chose.
M. LEPIC : Cherche, car l’honnêteté dont tu parles ne suffit pas pour faire bon ménage.
POIL DE CAROTTE : Que faut-il de plus ? Ce qu’on nomme l’amour ?
M. LEPIC : Permets-moi de te dire que tu te sers là d’un mot dont tu ignores le sens.
POIL DE CAROTTE : Évidemment, mais je cherche...
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M. LEPIC : Rends-toi, va, tu t’égares. Ce qu’il faut dans un ménage, Poil de Carotte, ce qu’il faut surtout, c’est de l’accord, de l’entente...
POIL DE CAROTTE : De la compatibilité d’humeurs !
M. LEPIC : Si tu veux. Or le caractère de Mme Lepic est l’opposé du mien.
POIL DE CAROTTE : Le fait est que vous ne vous ressemblez guère.
M. LEPIC : Ah ! non ! Je déteste, moi, le bavardage, le désordre, le mensonge, – et les curés.
POIL DE CAROTTE : Et ça va mal ? – Oh ! parbleu, je m’en doutais, je remarquais des choses... Et il y a longtemps que... vous ne sympathisez pas ?
M. LEPIC : Quinze ou seize ans.
POIL DE CAROTTE : Mâtin ! Seize ans ! L’âge que j’ai.
M. LEPIC : En effet, quand tu es né, c’était déjà la fin entre ta mère et moi.
POIL DE CAROTTE : Ma naissance aurait pu vous rapprocher.
M. LEPIC : Non. Tu venais trop tard, au milieu de nos dernières querelles. – Nous ne te désirions pas. – Tu me demandes la vérité, je te l’avoue : elle peut servir à t’expliquer ta mère.
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POIL DE CAROTTE : Il ne s’agit pas de moi... Je voulais dire qu’à l’occasion, au moindre prétexte, des époux se raccommodent.
M. LEPIC : Une fois, deux fois, dix fois, pas toujours.
POIL DE CAROTTE : Mais une dernière fois ?...
M. LEPIC : Oh ! je ne bouge plus !
POIL DE CAROTTE, un pied sur le banc : Comment, papa, toi, un observateur, t’es-tu marié avec maman ?
M. LEPIC : ESt-ce que je savais ? Il faut des années, Poil de Carotte, pour connaître une femme, sa femme, et, quand on la connaît, il n’y a plus de remède.
POIL DE CAROTTE : Et le divorce ? À quoi sert-il ?
M. LEPIC : Impossible. Sans ça !... Oui, écœuré par cette existence stupide, j’ai fait des propositions. Elle a refusé.
POIL DE CAROTTE : Toujours la même !
M. LEPIC : C’était son droit. Je n’ai à lui reprocher, comme toi d’ailleurs, que d’être insupportable. Cela suffit peut-être pour que tu la quittes. Cela ne suffit pas pour que je me délivre.
POIL DE CAROTTE. Il s’assied près de M. Lepic : En somme, papa, tu es malheureux ?
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M. LEPIC : Dame !
POIL DE CAROTTE : Presque aussi malheureux que moi ?
M. LEPIC : Si ça peut te consoler.
POIL DE CAROTTE : Ça me console jusqu’à un certain point. Ça m’indigne surtout. Moi, passe ! je ne suis que son enfant, mais toi, le père, toi, le maître, c’est insensé, ça me révolte. (Il se lève et montre le poing à la fenêtre.) Ah ! mauvaise, mauvaise, tu mériterais...
M. LEPIC : Poil de Carotte !
POIL DE CAROTTE : Oh ! elle est sortie.
M. LEPIC : Ce geste !
POIL DE CAROTTE : Je suis exaspéré, à cause de toi... Quelle femme !
M. LEPIC : C’est ta mère.
POIL DE CAROTTE : Oh ! je ne dis pas ça parce que c’est ma mère. Oui, sans doute. Et après ? Ou elle m’aime ou elle ne m’aime pas. Et, puisqu’elle ne m’aime pas, qu’est-ce que ça me fait qu’elle soit ma mère ? Qu’importe qu’elle ait le titre, si elle n’a pas les sentiments ? Une mère, c’est une bonne maman, un père, c’est un bon papa. Sinon, ce n’est rien.
M. LEPIC, piqué, se lève : Tu as raison.
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POIL DE CAROTTE : Ainsi, toi, par exemple, je ne t’aime pas parce que tu es mon père. Nous savons que ce n’est pas sorcier d’être le père de quelqu’un. Je t’aime parce que...
M. LEPIC : Pourquoi ? Tu ne trouves pas.
POIL DE CAROTTE : ...Parce que... nous causons là, ce soir, tous deux, intimement, parce que tu m’écoutes et que tu veux bien me répondre au lieu de m’accabler de ta puissance paternelle.
M. LEPIC : Pour ce qu’elle me rapporte !
POIL DE CAROTTE : Et la famille, papa ? Quelle blague !... Quelle drôle d’invention !
M. LEPIC : Elle n’est pas de moi.
POIL DE CAROTTE : Sais-tu comment je la définis, la famille ? Une réunion forcée... sous le même toit... de quelques personnes qui ne peuvent pas se sentir.
M. LEPIC : Ce n’est peut-être pas vrai dans toutes les familles, mais il y a, dans l’espèce humaine, plus de quatre familles comme la nôtre, sans compter celles qui ne s’en vantent pas.
POIL DE CAROTTE : Et tu es mal tombé.
M. LEPIC : Toi aussi.
POIL DE CAROTTE : Notre famille, ce devrait être, à notre choix, ceux que nous aimons et qui nous aiment.
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M. LEPIC : Le difficile est de les trouver... Tâche d’avoir cette chance plus tard. Sois l’ami de tes enfants. J’avoue que je n’ai pas su être le tien.
POIL DE CAROTTE : Je ne t’en veux pas.
M. LEPIC : Tu le pourrais.
POIL DE CAROTTE : Nous nous connaissions si peu !
M. LEPIC, comme s’il s’excusait : C’est vrai que je t’ai à peine vu. D’abord, ta mère t’a mis tout de suite en nourrice.
POIL DE CAROTTE : Elle a dû m’y laisser un moment.
M. LEPIC : Quand tu es revenu, on t’a prêté quelques années à ton parrain qui n’avait pas d’enfant.
POIL DE CAROTTE : Je me rappelle qu’il m’embrassait trop et qu’il me piquait avec sa barbe.
M. LEPIC : Il raffolait de toi.
POIL DE CAROTTE : Un parrain n’est pas un papa.
M. LEPIC : Ah ! tu vois bien... Puis tu es entré au collège où tu passes ta vie, – comme tous les enfants, – excepté les deux mois de vacances que tu passes à la maison. Voilà.
POIL DE CAROTTE : Tu ne m’as jamais tant vu qu’aujourd’hui ?...
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M. LEPIC : C’est ma faute, sans doute ; c’est celle des circonstances, c’est aussi un peu la tienne ; tu te tenais à l’écart, fermé, sauvage. On s’explique.
POIL DE CAROTTE : Il faut pouvoir.
M. LEPIC : Même à la chasse, tu ne dis rien.
POIL DE CAROTTE : Toi non plus. Tu vas devant, je suis derrière, à distance, pour ne pas gêner ton tir, et tu marches, tu marches...
M. LEPIC : Oui, je n’ai de goût qu’à la chasse.
POIL DE CAROTTE : Et si tu te figures que c’est commode de s’épancher avec toi ! Au premier mot, tu sourcilles. – Oh ! cet œil ! – et tu deviens sarcastique.
M. LEPIC : Que veux-tu ? Je ne devinais pas tes bons mouvements. Absorbé par mon diable de procès, fuyant cet intérieur, je ne te voyais pas... Je te méconnaissais. Nous nous rattraperons. – Une cigarette ?
POIL DE CAROTTE : Non, merci. – Est-ce que je gagne à être connu, papa ?
M. LEPIC : Beaucoup. – Parbleu, je te savais intelligent... Fichtre, non, tu n’es pas bête.
POIL DE CAROTTE : Si ma mère m’avait aimé, j’aurais peut-être fait quelque chose.
M. LEPIC : Au contraire, Poil de Carotte. Les enfants gâtés ne font rien.
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POIL DE CAROTTE : Ah !... Et tu me croyais intelligent, mais égoiste, vilain au moral comme au physique.
M. LEPIC : D’abord tu n’es pas laid.
POIL DE CAROTTE : Elle ne cesse de répéter...
M. LEPIC : Elle exagère.
POIL DE CAROTTE : Mon professeur de dessin prétend que je suis beau.
M. LEPIC : Il exagère aussi.
POIL DE CAROTTE : Il se place au point de vue pittoresque. Ça me fait plaisir que tu ne me trouves pas trop laid.
M. LEPIC : Et quand tu serais encore plus laid ? Pourvu qu’un homme ait la santé !
POIL DE CAROTTE : Oh ! je me porte bien... Et, au moral, papa, est-ce que tu me crois menteur, sans cœur, boudeur, paresseux ?
M. LEPIC : Arrête, arrête... Je ne sache pas que tu mentes.
POIL DE CAROTTE : Si, quelquefois, pour lui obéir.
M. LEPIC : Alors, ça ne compte pas.
POIL DE CAROTTE : Et me crois-tu le cœur sec ?
M. LEPIC : Ça ne veut rien dire. Moi aussi, j’ai le
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cœur sec. On nous accuse d’avoir le cœur sec parce que nous ne pleurons pas... Tu serais tout au plus un petit peu boudeur.
POIL DE CAROTTE : Je te demande pardon, papa ; je ne boude jamais.
M. LEPIC : Qu’est-ce que tu fais dans tes coins ?
POIL DE CAROTTE : Je rage, et ça ne m’amuse pas, contre une mère injuste.
M. LEPIC : Et moi qui t’aurais cru plutôt de son côté !
POIL DE CAROTTE : C’est un comble !
M. LEPIC : C’est naturel. La preuve, quand ta mère te demandait, car elle avait cet aplomb : « Lequel aimes-tu mieux, ton papa ou ta maman ? » tu répondais...
POIL DE CAROTTE : « Je vous aime autant l’un que l’autre. »
M. LEPIC : Ta mère insistait : « Poil de Carotte, tu as une petite préférence pour l’un des deux. » Et tu finissais par répondre : « Oui. J’ai une petite préférence... »
POIL DE CAROTTE : « Pour maman. »
M. LEPIC : Pour maman, jamais pour papa. Tu m’agaçais avec ta petite préférence. Tu avais beau ne
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pas savoir ce que tu disais...
POIL DE CAROTTE : Oh ! que si... Je disais ce qu’elle me faisait dire : entre elle et moi, c’était convenu d’avance.
M. LEPIC : C’est bien elle !
POIL DE CAROTTE : Et elle veut à présent que je dise : mon père, au lieu de mon papa. Mais sois tranquille !
M. LEPIC, attendri : Ah ! cher petit !... Comment aurais-je pu te savoir plein de qualités, raisonnable, affectueux, très gentil, tel que tu es, mon cher petit François !
POIL DE CAROTTE, étonné, ravi : François ! Tiens ! Tu m’appelles par mon vrai nom.
M. LEPIC : Je devais te froisser, en te donnant l’autre ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! pas toi. C’est le ton qui fait tout. (Avec pudeur.) Tu m’aimes ?
M. LEPIC : Comme un enfant... retrouvé.
Il serre Poil de Carotte contre lui, légèrement, sans l’embrasser.
POIL DE CAROTTE. Il se dégage un peu : Si elle nous voyait !
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M. LEPIC : Ah ! je n’ai pas eu de chance. Je me suis trompé sur ta nature, comme je m’étais trompé sur celle de ta mère.
POIL DE CAROTTE : Oui, mais à rebours.
M. LEPIC : Et ça compense.
POIL DE CAROTTE : Oh ! non, papa... Je te plains sincèrement. Moi, j’ai l’avenir pour me créer une autre famille, refaire mon existence, et, toi, tu achèveras la tienne, tu passeras toute ta vieillesse auprès d’une personne qui ne se plaît qu’à rendre les autres malheureux.
M. LEPIC, sans regret : Et elle n’est pas heureuse non plus.
POIL DE CAROTTE : Comment, elle n’est pas heureuse ? M. LEPIC : Ce serait trop facile !
POIL DE CAROTTE, badin : Elle n’est pas heureuse de me donner des gifles ?
M. LEPIC : Si, si. – Mais elle n’a guère, avec toi, que ce bonheur.
POIL DE CAROTTE : C’est tout ce que je peux lui offrir. Que voudrait-elle de plus ?
M. LEPIC, grave : Ton affection.
POIL DE CAROTTE : Mon affection !... La tienne, je ne dis pas...
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M. LEPIC : Oh ! la mienne... Elle y a renoncé... La tienne seulement.
POIL DE CAROTTE : Mon affection manque à ma mère ! Je ne comprends plus rien à la vie...
M. LEPIC : Ça t’étonne qu’on souffre de ne pas savoir se faire aimer ?
POIL DE CAROTTE : Et tu crois qu’elle en souffre ?
M. LEPIC : J’en suis sûr.
POIL DE CAROTTE : Qu’elle est malheureuse ?
M. LEPIC : Elle l’est.
POIL DE CAROTTE : Malheureuse, – comme toi ?
M. LEPIC : Au fond, ça se vaut.
POIL DE CAROTTE : Comme moi ?
M. LEPIC : Oh ! personne n’a cette prétention.
POIL DE CAROTTE : Papa, tu me confonds. Voilà une pensée qui ne m’était jamais venue à l’esprit.
Il s’assied et cache sa tête dans ses mains.
M. LEPIC, avec effort : Et nous sommes là à gémir. Il faudrait l’entendre. Peut-être qu’elle aussi trouve qu’elle est mal tombée. Qui sait si avec un autre ?.. N’obtenant pas d’elle ce que je voulais, j’ai été rancunier, impitoyable, et, mes duretés pour elle, elle te les a rendues. Elle a tous les torts envers toi, mais,
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envers moi, les a-t-elle tous ? Il y a des moments où je m’interroge... – Et quand je m’interrogerais jusqu’à demain ? À quoi bon ? C’est trop tard, c’est fini, et puis en voilà assez... Allons à la chasse une heure ou deux, ça nous fera du bien. (Il découvre la tête de Poil de Carotte.) Pourquoi pleures-tu ?
POIL DE CAROTTE, la figure ruisselante : C’est ton idée : ma mère malheureuse, parce que je ne l’aime pas.
M. LEPIC, amer : Puisque ça te désole tant, tu n’as qu’à l’aimer.
POIL DE CAROTTE, se redressant : Moi !
Scène X
Les mêmes, Annette.
ANNETTE, accourant : Monsieur, madame peut-elle rentrer ?
Poil de Carotte s’essuie rapidement les yeux.
M. LEPIC, redevenu M. Lepic : Elle me demande la permission ?
ANNETTE : Non, monsieur. C’est moi qui viens devant, pour voir si vous êtes toujours fâché.
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M. LEPIC : Je ne me fâche jamais. Qu’elle rentre si elle veut : la maison lui appartient comme à moi.
ANNETTE : Elle était allée à l’église.
M. LEPIC : Chez le curé.
ANNETTE : Non, à l’église. Elle a versé un plein bénitier de larmes, elle a bien du chagrin. – Oh ! si, monsieur... La voilà !...
M. Lepic tourne le dos à la porte. Mme Lepic paraît, les yeux baissés, l’air abattu.
POIL DE CAROTTE : Maman ! Maman !
Mme Lepic s’arrête et regarde Poil de
Carotte ; elle semble lui dire de parler.
POIL DE CAROTTE, son élan perdu : Rien.
Mme Lepic passe et rentre à la maison.
Annette sort par la porte de la cour.
Scène XI
Poil de Carotte, M. Lepic.
M. LEPIC : Que lui voulais-tu ?
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POIL DE CAROTTE : Oh ! ce n’est pas la peine.
M. LEPIC : Elle te fait toujours peur ?
POIL DE CAROTTE : Oui. – Moins ! – As-tu remarqué ses yeux ?
M. LEPIC : Qu’est-ce qu’ils avaient de neuf ?
POIL DE CAROTTE : Ils ne lançaient pas des éclairs comme d’habitude. Ils étaient tristes, tristes ! Tu ne t’y laisses plus prendre, toi ? (Silence de M. Lepic.) Pauvre papa !... Pauvre maman ! – Il n’y a que Félix. Il pêche lui, là-bas, au moulin... Dire que c’est mon frère ! Qui sait s’il me regrettera ?
M. LEPIC : Tu veux toujours partir ?
POIL DE CAROTTE : Tu ne me le conseilles pas ?
M. LEPIC : Après ce que nous venons de dire ?
POIL DE CAROTTE : Oh ! papa, quelle bonne causerie !
M. LEPIC : Il y a seize ans que je n’en avais tant dit, et je ne te promets pas de recommencer tous les jours.
POIL DE CAROTTE : Je regrette. – Mais, si je reste, quelle attitude faudra-t-il que j’aie avec ma mère ?
M. LEPIC : La plus simple, la mienne.
POIL DE CAROTTE : Celle d’un homme.
M. LEPIC : Tu en es un.
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POIL DE CAROTTE : Si elle me demande qui m’a donné l’ordre d’avoir cette attitude, je dirai que c’est toi.
M. LEPIC : Dis.
POIL DE CAROTTE : Dans ces conditions, ça marcherait peut-être.
M. LEPIC : Tu hésites ?
POIL DE CAROTTE : Je réfléchis, ça en vaut la peine.
M. LEPIC : Tu es long. (Par habitude.) Poil de Carotte... François.
POIL DE CAROTTE : Tu t’ennuierais, seul, hein ? Tu ne pourrais plus vivre sans moi ? (M. Lepic se garde de répondre.) Eh bien, oui, mon vieux papa, c’est décidé, je ne t’abandonne pas : je reste !
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