Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 14 parties.

du Vieux Cordelier, défavorables à Robespierre. Mais ce numéro 7, arrangé ou non après coup, n’a paru que six mois après la mort de Camille Desmoulins, un mois après celle de Robespierre; celui-ci n’avait donc pu s’en montrer froissé.]

[Note 7: Déclaration de Billaud-Varenne dans la séance du 9

thermidor.]

Robespierre ne consentit à abandonner Danton que lorsqu’on fut parvenu à faire pénétrer dans son esprit la conviction que Danton s’était laissé corrompre, conviction partagée par l’intègre Cambon. Dans son procès, Danton a parlé, sans les nommer, des deux plats coquins qui l’avaient perdu dans l’esprit de Robespierre. Quoiqu’il en soit, le sacrifice de Danton et de ses amis fut un grand malheur. «Soixante-quatre ans se sont écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, ai-je écrit dans mon Histoire de Saint-Just, et, depuis cette époque, les historiens n’ont cessé d’agiter les discussions autour de ce fatal holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont efforcés d’en rejeter tout l’odieux sur Robespierre; les uns et les autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une irréprochable faute; mais elle n’a pas été le fait particulier de celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière; ça été le crime, je me trompe, ça été la folie de tous8.» La mort de Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des hébertistes; mais ce n’en fut pas moins une proie nouvelle jetée à la réaction9.

[Note 8: Histoire de Saint-Just, édition princeps, p. 444.]

[Note 9: J’ai sous les yeux le mandat d’arrêt rendu contre les dantonistes par les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout en haut d’une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date, et est ainsi conçu: «Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Danton, Lacroix (du département d’Eure-et-Loir), Camille Desmoulins et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément et au secret….»

La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé, dans l’ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin) Collot-d’Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon, Dubarran, Voulland, Moïse Bayle, Amar, Élie Lacoste, Robespierre, Lavicomterie…. Un seul parmi les membres du comité de Salut public ne donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet.

Carnot, qui a signé le troisième, s’est excusé plus tard en disant que, fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il n’avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu’il venait de combattre (Mémoires sur Carnot, t. 1er, page 369). Mauvaise excuse. Qui l’empêchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion, ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de s’abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini par céder aux obsessions de Billaud-Varenne.]

VII

Toutefois, il faut bien le dire, l’effet immédiat de cette sanglante tragédie, fut de faire rentrer sous terre la contre-révolution. L’idée républicaine, loin de s’affaiblir, éclata plus rayonnante que jamais, et se manifesta sous toutes les formes.

Au lendemain de la chute des dantonistes, la Convention, sur un rapport de Carnot, supprimait l’institution des ministères et la remplaçait par l’établissement de douze commissions, comprenant les diverses attributions des anciens ministères. Il y avait la commission de l’instruction publique, si négligée jadis, et qui, pour la première fois, figurait au rang des premiers besoins du pays.

Presque en même temps, dans un accès de sombre enthousiasme, l’Assemblée décrétait que tout individu qui usurperait la souveraineté du peuple serait mis à mort sur-le-champ, et que, dans le délai d’un mois, chacun de ses membres rendrait compte de sa conduite politique et de l’état de sa fortune. C’était là sans doute un décret très austère et personne moins que Robespierre ne pouvait en redouter les effets; il le critiqua néanmoins, parce qu’il craignit que les malveillants ne s’en fissent une arme contre les riches et ne portassent dans les familles une inquisition intolérable. Il était en cela fidèle au système de modération et de bon sens qui, quelques jours auparavant, l’avait engagé à défendre les signataires des fameuses pétitions des huit mille et des vingt mille, que certains énergumènes voulaient ranger en bloc dans la catégorie des suspects.

Jusqu’au dernier jour, il ne se départit pas du système qu’il avait adopté: guerre implacable, sans trêve ni merci, à tous les ennemis actifs de la République, à tous ceux qui conspiraient la destruction de l’ordre de choses résultant des principes posés en 1789; mais tolérance absolue à l’égard de ceux qui n’étaient qu’égarés. Il ne cessa de demander que l’on ne confondît pas l’erreur avec le crime et que l’on ne punît pas de simples opinions ou des préjugés incurables. Il voulait, en un mot, que l’on ne cherchât pas partout des coupables.

Nous le voyons, à la fin de germinal, refuser sa signature à la proscription du général Hoche, qui avait été arrêté à l’armée des Alpes sur un ordre écrit de Carnot et signé par ce dernier et Collot-d’Herbois. Le 22 germinal (11 avril 1794), le comité de Salut public eut à statuer sur le sort du général. Neuf de ses membres étaient présents: Barère, Carnot, Couthon, Collot-d’Herbois, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Robespierre, Saint-Just et Robert Lindet. Deux étaient en mission aux armées, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la Marne), le douzième, Hérault-Séchelles, venait d’être guillotiné.

Le résultat des débats de cette séance du 22 germinal fut l’arrêté suivant: «Le comité de Salut public arrête que le général Hoche sera mis en état d’arrestation et conduit dans la maison d’arrêt dite des Carmes, pour y être détenu jusqu’à nouvel ordre.» Tous signèrent, tous excepté Robespierre qui, n’approuvant pas la mesure, ne voulut pas l’appuyer de l’autorité de son nom10.

[Note 10: Ont signé, dans l’ordre suivant: Saint-Just, Collot-d’Herbois, Barère, C.-A. Prieur, Carnot, Couthon, Robert Lindet et Billaud-Varenne.—M. Hippolyte Carnot, dans ses Mémoires sur Carnot, fait figurer Robespierre au nombre des signataires de cet arrêté. C’est une grave erreur. Nous avons relevé nous-même cet arrêté sur les catalogues de M. Laverdet. Nous avons fait mieux, nous avons été consulter—ce que chacun peut faire comme nous—l’ordre d’écrou du général aux archives de la préfecture de police, et nous l’avons trouvé parfaitement conforme au texte de l’arrêté publié dans le catalogue Laverdet.]

Hoche n’ignora point qu’il avait eu Robespierre pour défenseur au Comité de Salut public, et, le 1er prairial, il lui écrivit la lettre suivante que nous avons révélée à l’histoire: «L. Hoche à Robespierre. Le soldat qui a mille fois bravé la mort dans les combats ne la craint pas sur l’échafaud. Son seul regret est de ne plus servir son pays et de perdre en un moment l’estime du citoyen qu’il regarda de tout temps comme son génie tutélaire. Tu connais, Robespierre, la haute opinion que j’ai conçue de tes talents et de tes vertus; les lettres que je t’écrivis de Dunkerque11 et mes professions de foi sur ton compte, adressées à Bouchotte et à Audoin, en sont l’expression fidèle; mais mon respect pour toi n’est pas un mérite, c’est un acte de justice, et s’il est un rapport sous lequel je puisse véritablement t’intéresser, c’est celui sous lequel j’ai pu utilement servir la chose publique. Tu le sais, Robespierre, né soldat, soldat toute ma vie, il n’est pas une seule goutte de mon sang que je n’ai (sic) consacré (sic) à la cause que tu as illustrée. Si la vie, que je n’aime que pour ma patrie, m’est conservée, je croirai avec raison que je la tiens de ton amour pour les patriotes. Si, au contraire, la rage de mes ennemis m’entraîne au tombeau, j’y descendrai en bénissant la République et Robespierre. L.

HOCHE.» Cette lettre ne parvint pas à son adresse12. Hoche était certainement de ceux auxquels Robespierre faisait allusion lorsque, dans son discours du 8 thermidor, il reprochait aux comités de persécuter les généraux patriotes13.

[Note 11: Ces lettres ont disparu. C’est encore là un vol fait à l’histoire par les Thermidoriens.]

[Note 12: Cette lettre de Hoche à Robespierre a été trouvée dans le dossier de Fouquier-Tinville, accompagnée de celle-ci: «Je compte assez, citoyen, sur ton attachement aux intérêts de la patrie pour être persuadé que tu voudras bien remettre la lettre ci-jointe à son adresse.

L. Hoche.»—Fouquier garda la lettre. On voit avec quel sans façon le fougueux accusateur public agissait à l’égard de Robespierre.

(Archives, carton W 136, 2e dossier, cotes 90 et 91).]

[Note 13: On lit dans les Mémoires sur Carnot, par son fils, t. I, p. 450: «J’avais sauvé la vie à Hoche avec beaucoup de peine, du temps de Robespierre, et je l’avais fait mettre en liberté immédiatement après Thermidor.» C’est là une allégation démentie par tous les faits. Hoche ne recouvra sa liberté ni le 11, ni le 12, ni le 13 thermidor, c’est-à-dire au moment où une foule de gens notoirement ennemis de la Révolution trouvaient moyen de sortir des prisons où ils avaient été enfermés.

Hoche n’obtint sa liberté, à grand peine, que le 17. Voici l’arrêté, qui est de la main de Thuriot: «Le 17 Thermidor de l’an II…. Le comité de Salut public arrête que Hoche, ci-devant général de l’armée de la Moselle, sera sur-le-champ mis en liberté, et les scellés, apposés sur ses papiers, levés…. Signé Thuriot, Collot-d’Herbois, Tallien, P.-A.

Lalloy, C.-A. Prieur, Treilhard, Carnot. (Archives, A. T. II, 60.)]

Ce fut surtout dans son rapport du 18 floréal, sur les fêtes décadaires, que Robespierre s’efforça d’assurer le triomphe de la modération et de la tolérance religieuse, sans rien diminuer de l’énergie révolutionnaire qui lui paraissait nécessaire encore pour assurer le triomphe de la République.

C’était Danton qui, le premier, avait réclamé, à la Convention, le culte de l’Être suprême. «Si la Grèce eut ses jeux Olympiques, disait-il, dans la séance du 6 frimaire an II (26 novembre 1793), la France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l’encens à l’Être suprême, le maître de la nature; car nous n’avons pas voulu anéantir la superstition pour établir le règne de l’athéïsme.»

On voit combien, sur ce point, il marchait d’accord avec Robespierre, et l’on ne peut que déplorer qu’il n’ait plus été là pour soutenir avec lui les saines notions de la sagesse et de la raison.

Dans la reconnaissance de l’Être suprême, qui fut avant tout un acte politique, Robespierre vit surtout le moyen de rassurer les âmes faibles et de ramener le triomphe de la raison «qu’on ne cessait d’outrager, dit-il, par des violences absurdes, par des extravagances concertées pour la rendre ridicule, et qu’on ne semblait reléguer, dans les temples, que pour la bannir de la République».

Mais, en même temps, il maintenait strictement la liberté des cultes, maintes fois déjà défendue par lui, et qui ne sombra tout à fait qu’après le 9 thermidor. «Que la liberté des cultes, ajoutait-il, soit respectée pour le triomphe même de la raison.» Et l’article XI du décret rendu à la suite de ce rapport, et par lequel la Convention instituait des fêtes décadaires pour rappeler l’homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être portait: «La liberté des cultes est maintenue, conformément au décret du 18 frimaire.»

Il fut décidé, en outre, qu’une fête en l’honneur de l’Être suprême serait célébrée le 2 prairial, fête qui fut remise au 20, et à laquelle Robespierre dut présider, comme président de la Convention.

C’étaient donc la liberté de conscience et la tolérance religieuse qui triomphaient, et c’est ce qui explique pourquoi le rapport du 18 floréal souleva, dans la France entière, des acclamations presque unanimes.

CHAPITRE DEUXIÈME

Le lendemain de la Fête de l’Être suprême.—Projet d’arrêter la Terreur.—La commission d’Orange.—Les commissions populaires.—La loi de prairial.—Dénégations mensongères.—Séance du 22 prairial à la Convention.—Protestation de Bourdon (de l’Oise).—Fausses interprétations.—Bourdon apostrophé.—Tallien pris en flagrant délit de mensonge.—Mensonge historique.—Deux lettres de Tallien.—Sa mission à Bordeaux.—Thérézia Cabarrus et Tallien.—Fouché, le futur duc d’Otrante.—Robespierre lui demande compte du sang versé par le crime.—Séance du 23 prairial aux Jacobins.—Les conjurés de Thermidor.—Prétendues listes de proscrits.

I

Nous sommes au lendemain de la fête de l’Être suprême, à laquelle Robespierre, comme on l’a vu, avait présidé en sa qualité de président de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un modérateur.

Si le décret relatif à l’Être suprême et à l’immortalité de l’âme avait été reçu par l’immense majorité des Français comme un rayon d’espérance et le gage d’une pacification prochaine à l’intérieur, il avait indisposé un certain nombre d’hébertistes de la Convention; mais, au fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon, les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison; ils faisaient de l’irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns d’entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte.

Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l’Assemblée, aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils répandirent par des cris de haine et de fureur. «Voyez-vous comme on l’applaudit»! disaient les uns en allant de rang en rang pour semer le soupçon contre lui dans le coeur de ses collègues14. Il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne, s’écriait celui-ci, parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements qui marquaient sa présence, Je te méprise autant que je t’abhorre[15]. Bourdon (de l’Oise) fut celui qui se fit remarquer le plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes16.

[Note 14: Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.]

[Note 15: Lecointre a revendiqué l’honneur de cette insulte; il faut le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand crime de Robespierre, c’était «les applaudissements qui marquaient sa présence». (Conjuration formée dès le 5 prairial, p. 3.)]

[Note 16: Notes de Robespierre sur certains députés. Papiers inédits, t. II, p. 19.]

Aux injures vomies par l’envie, Robespierre se contenta d’opposer le mépris et le dédain. N’avait-il pas d’ailleurs une compensation suffisante dans l’ovation dont il était l’objet, et les cris d’amour poussés à ses côtés n’étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l’hymne de Chénier à l’Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours, et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au delà, pour le moment, l’amertume qu’on s’était efforcé de déposer dans son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de l’allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le calme et dans le silence, il ne put se défendre d’un vague sentiment de tristesse en songeant à l’injustice et à la méchanceté des hommes.

Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d’un accent pénétré, il leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps17.» Lui, du reste, sans se préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement versé et des rapines exercées par eux.

[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d’après M.A. Esquiros, qui la tenait de Mme Le Bas elle-même.]

II

Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l’Être suprême laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté18. On s’est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de la France et de l’Europe, n’avait pas profité de la dictature morale qu’il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du gouvernement révolutionnaire? «Qu’il seroit beau, Robespierre», lui avait écrit, la veille même de la fête à l’Être suprême, le député Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique le permettoit) dans le moment d’un hommage aussi solennel, d’annoncer une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés les homicides et les fauteurs d’homicide19.» Nul doute que Maximilien n’ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les rigueurs inutiles et de prévenir désormais l’effusion du sang «versé par le crime». N’est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7

prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui prêtait, témoin cette phrase d’un pamphlétaire royaliste: «La fête de l’Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut véritablement que Robespierre allait fermer l’abîme de la Révolution, et peut-être cette faveur naïve de l’Europe acheva-t-elle la ruine de celui qui en était l’objet20.» Rien de plus vrai. S’imagine-t-on, par exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et Fréron, Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d’Herbois, entraînant avec eux Carnot, Barère et Prieur (de la Côte-d’Or), étaient hommes à laisser de sitôt tomber de leurs mains l’arme de la Terreur? Non, car s’ils abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec Barère, l’aveu est trop précieux, ce fut parce qu’il voulut arrêter le cours terrible de la Révolution21.

[Note 18: Discours du 8 thermidor.]

[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.]

[Note 20: Mallet-Dupan. Mémoires, t. II, p. 99.]

[Note 21: Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.]

Il ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les scélérats «gorgés de sang et de rapines», suivant sa propre expression.

Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d’être tout récemment condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s’être procuré des biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district d’Avignon, où il commandait en qualité de chef d’escadron d’artillerie.

C’était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des dilapidations ayant motivé sa condamnation le représentant du peuple Rovère, un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain le châtiment [22]. Jourdan Coupe-Tête avait été dénoncé par Maignet.

[Note 22: Dénoncé aux Jacobins le 21 nivôse de l’an II (10 janvier 1794) comme persécutant les patriotes du Vaucluse, Rovère avait trouvé dans son ami Jourdan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. (Moniteur

du 1er pluviôse (20 janvier 1794.)) Il n’y a pas à demander s’il fut du nombre des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait être que l’ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de Fonvielle avant la Révolution, Rovère devint, après Thermidor, un des plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les déserts de Sinnamari.]

C’était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme), qui s’était si vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité phocéenne avait pu conserver son nom, dont l’avaient dépouillée ces coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d’un département où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d’une part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission, et, de l’autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d’envoyer à Paris tous les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux mêmes un tribunal extraordinaire.

Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de Robespierre, Maignet n’avait pas à redouter un refus. Une commission composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en effet établie à Orange par arrêté du comité de Salut public en date du 21

floréal. L’établissement de cette commission fut l’oeuvre collective du comité de Salut public, et, longtemps après Thermidor, Billaud-Varenne put dire, sans être démenti, que la Convention n’avait point désapprouvé cette mesure de son comité23.

[Note 23: Les diverses pièces relatives à la commission d’Orange sont signées par Collot-d’Herbois, Barère, Robespierre, Robert Lindet, Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont même signé seuls les pièces les plus importantes. Voyez à ce sujet le rapport de Saladin, p. 50.]

Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects à déporter aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse, de prendre des renseignements exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, et de désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes qui se trouveraient en état d’arrestation. De semblables commissions pouvaient rendre les plus grands services; tout dépendait du patriotisme et de la probité de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommandé de tenir une conduite digne du ministère imposant qu’ils avaient à remplir, de n’écouter jamais que la voix de leur conscience, d’être inaccessibles à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables d’influencer leurs jugements. Ces commissions furent d’ailleurs composées d’hommes d’une probité rigoureuse et d’un patriotisme éprouvé24. En même temps, le comité de Salut public arrêta qu’au commencement de chaque décade l’accusateur public près le tribunal révolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu’il se proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade25. Ce sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa signature.

[Note 24: Séance du comité de Salut public des 24 et 25 floréal (13

et 14 mai 1794). Étaient présents: Barère, Carnot, Collot-d’Herbois, Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet.

(Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public.

Archives, 436 a a 73.)]

[Note 25: Séance du 29 floréal (14 mai 1794).]

III

Eh bien! il y eut, on peut l’affirmer, au sein du comité de Salut public, pour l’adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22

prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l’établissement de la commission d’Orange et à la formation des commissions populaires.

Ancien magistrat, Couthon fut chargé, par ses collègues du comité, de rédiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des articles, le seul peut-être qui devait susciter une violente opposition dans l’Assemblée, était celui qui donnait aux comités la faculté de traduire au tribunal révolutionnaire les représentants du peuple.

En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant armer les comités d’une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité de la foudre les Tallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes «gorgés de sang et de rapines», qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs complices, trouvaient encore une sorte d’appui dans les formes de la procédure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu’ils avaient vu certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui n’épargnait point les petits, ils crurent qu’il suffisait de la conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les malheureux étaient obligés de s’en passer, ils s’imaginèrent qu’il était plus simple de supprimer la défense; ce fut un tort, un tort irréparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expié pour sa part, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une tache indélébile. Jusqu’alors il n’avait coopéré en rien à aucune des lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre cette participation à la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien embarrassés pour produire contre lui un grief légitime.

Ce qu’il y a de certain et d’incontestable, malgré les dénégations ultérieures des collègues de Maximilien, c’est que le projet de loi ne rencontra aucune espèce d’opposition de la part des membres du comité de Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire26. Tous les membres du Comité jugèrent bon le projet préparé par Couthon, puisqu’il ne donna lieu à aucune objection de leur part. Un jour, paraît-il, l’accusateur public, informé par le président Dumas qu’on préparait une loi nouvelle par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva Collot-d’Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur, auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu’on abrogeait les interrogatoires et la défense des accusés. Fouquier-Tinville pris d’un tendre intérêt pour les prévenus! c’est à n’y pas croire. Ces membres du comité se bornèrent à lui répondre que «cet objet regardait Robespierre, chargé du travail[27]».

[Note 26: Article 1er du décret: «Le comité de Salut public fera dans le plus court délai son rapport sur les moyens de perfectionner l’organisation du tribunal révolutionnaire.» Moniteur du 7 nivôse (27 décembre 1793.)]

[Note 27: Mémoire pour Antoine Quentin-Fouquier…, cité dans l’Histoire parlementaire, t. XXXIV, p. 247.]

Or, s’ils avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi confié aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n’eût pas manqué de le rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l’ex-accusateur public avait tout intérêt à s’attirer leurs bonnes grâces.

Plus tard, il est vrai, certains d’entre eux, devenus à leur tour l’objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi; ils poussèrent le mépris de la vérité jusqu’à prétendre qu’elle avait été présentée à la Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils inventèrent cette fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin même du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant Robespierre, lui aurait reproché d’avoir porté seul «le décret abominable qui faisait l’effroi des patriotes». A quoi Maximilien aurait répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux membres du comité de conspirer contre lui. «Tu veux guillotiner la Convention»! aurait répliqué Billaud.—Nous sommes en l’an III, ne l’oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme un des défenseurs de l’Assemblée.—Alors Robespierre, avec agitation: «Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire guillotiner la Convention nationale.» Je te connais maintenant, aurait-il ajouté, en s’adressant à Billaud; et ce dernier lui aurait répondu: «Et moi aussi je te connais _comme un contre-

révolutionnaire_28.» Tout cela doit être sorti de l’imagination féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Lecointre, Billaud fait à peine allusion à cette scène29. Homme probe et rigide au fond, Billaud eût hésité à appuyer sa justification sur des mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut être, en vérité, d’une insigne mauvaise foi ou d’une bien grande naïveté, pour accepter bénévolement les explications des membres des anciens comités. La Convention ne s’y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit de se rappeler avec quelle ardeur Barère et même Billaud-Varenne défendirent, comme on le verra tout à l’heure, cette néfaste loi du 22

prairial. Saladin, arraché au bourreau par Robespierre, se chargea de répondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes30.

[Note 28: Voy. la Réponse des anciens membres des comités aux imputations de Lecointre, p. 38, 39, et la note de la page 108.]

[Note 29: Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre, p. 56.]

[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. «On vous a dit, s’écriait Clauzel, dans la séance du 12 vendémiaire de l’an III (3 octobre 1794), que c’était pendant les quatres décades que Robespierre s’était éloigné du comité, que nos armées avaient remporté tant de victoires; eh bien!

tous les massacres du tribunal révolutionnaire ne se sont-ils pas commis pendant ces quatre décades?» (Moniteur, du 14 vendémiaire, an III).]

La scission qui n’allait pas tarder à éclater entre Robespierre et quelques-uns de ses collègues du comité de Salut public n’eut donc point pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l’application désastreuse qu’on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habileté avec laquelle certains Conventionnels menacés, aussi habiles à manier l’intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui dans l’âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la démonstration la plus péremptoire de notre thèse.

IV

Robespierre présidait. Le commencement de la séance avait été rempli par un discours de Barère sur le succès de nos armes dans le Midi; Barère était, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la République. Les membres des comités de Sûreté générale et de Salut public étaient à peu près au complet, lorsque Couthon, après avoir rendu compte lui-même de quelques prises maritimes, présenta, au nom du comité de Salut public, son rapport sur le tribunal révolutionnaire et les modifications demandées par la Convention.

Ce qu’il y avait surtout d’effrayant dans la nouvelle organisation de ce tribunal révolutionnaire institué pour punir les ennemis du peuple, et qui désormais ne devait plus appliquer qu’une seule peine, la mort, c’était la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnaître les ennemis du peuple. Ainsi étaient réputés tels ceux qui auraient provoqué le rétablissement de la royauté ou la dissolution de la Convention nationale, ceux qui auraient trahi la République dans le commandement des places ou des armées, les fauteurs de disette, ceux qui auraient abusé des lois révolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C’était là des définitions bien vagues, des questions laissées à l’appréciation du juge.

Ah! certes, si la conscience humaine était infaillible, si les passions pouvaient ne pas s’approcher du coeur de l’homme investi de la redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large part laissée à l’interprétation des jurés, dont la conviction devait se former sur toute espèce de preuve morale ou matérielle, verbale ou écrite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec les passions en jeu? Si honnêtes, si probes qu’aient été la plupart des jurés de la Révolution, ils étaient hommes, et partant sujets à l’erreur. Pour n’avoir point pris garde à cela, les auteurs de la loi de prairial se trouvèrent plus tard en proie aux anathèmes d’une foule de gens appelés, eux, à inonder la France de tribunaux d’exception, de cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires jugeant sans l’assistance de jurés, et qui, pour de moins nobles causes, se montrèrent plus impitoyables que le tribunal révolutionnaire.

Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop souvent sans la bien connaître, certains articles auxquels on ne doit pas se dispenser d’applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la suppression de l’interrogatoire secret, celle du résumé du président, qui est resté si longtemps le complément inutile de nos débats criminels, où le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine à maintenir égale la balance entre l’accusation et la défense? Enfin, par un sentiment de défiance trop justifié, en prévision du cas où des citoyens se trouveraient peut-être un peu légèrement livrés au tribunal par des sociétés populaires ou des comités révolutionnaires égarés, il était spécifié que les autorités constituées n’auraient le droit de traduire personne au tribunal révolutionnaire sans en référer au préalable aux comités de Salut public et de Sûreté générale. C’était encore une excellente mesure que celle par laquelle il était enjoint à l’accusateur public de faire appeler les témoins qui pourraient aider la justice, sans distinction de témoins à charge et à décharge31. Quant à la suppression des défenseurs officieux, ce fut une faute grave et, ajoutons-le, une faute inutile, car les défenseurs ne s’acquittaient pas de leur mission d’une manière compromettante pour la Révolution, tant s’en faut32! Ce fut très probablement parce qu’ils s’étaient convaincus de l’inefficacité de leur ministère, que les rédacteurs de la loi de prairial prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant ainsi, ils violèrent un principe sacré, celui du droit de la défense, et ils ont donné aux malédictions hypocrites de leurs ennemis un semblant de raison.

[Note 31: Voyez le rapport de Couthon et le décret portant réorganisation du tribunal, dans le Moniteur du 24 prairial (12

juin 1794.)]

[Note 32: Voici ce que, le 20 germinal de l’an II (9 avril 1794), écrivait «aux citoïens composant le tribunal révolutionnaire» le plus célèbre des défenseurs officieux, celui auquel la réaction a tressé le plus de couronnes, Chauveau-Lagarde: «Avant même que le tribunal eût arrêté de demander aux défenseurs officieux des certificats de civisme, j’ai prouvé par ma conduite combien cette mesure est dans mes principes: j’avois déjà obtenu de l’assemblée générale de ma section l’inscription préliminaire; j’aurois même depuis longtemps mon certificat si la distribution n’en avoit été suspendue par l’ordre de la commune, et je ne doute pas que, lorsque je le demanderai, l’on ne me l’accorde sans difficulté, si l’on ne consulte que les preuves de patriotisme que j’ai données avant et depuis la Révolution.

«Mais j’ai le malheureux honneur d’être défenseur au tribunal révolutionnaire, et cette qualité seule suffit pour inspirer de l’ombrage aux patriotes qui ne savent pas de quelle manière j’ai exercé ces fonctions.

«D’ailleurs, parmi tous ceux qui suivent aujourd’hui la même carrière, il n’en est pas à qui ce titre puisse nuire autant qu’à moi; si l’on sait bien que j’ai défendu la Capet et la Cordai, l’on ignore que le tribunal m’avoit nommé d’office leur défenseur, et cette erreur est encore propre à m’aliéner l’esprit de ceux de mes concitoïens qui seroient, du reste, les plus disposés à me rendre justice.

«Cependant, citoïens, votre intention, en exigeant de nous un certificat de civisme, n’est pas qu’un titre honnorable et votre confiance, plus honnorable encore, me tachent d’incivisme.

«Je demande que le tribunal veuille bien m’accorder, s’il croit que je ne l’ai pas démérité, un témoignage ostensible de sa bienveillance, en déclarant dans les termes et dans la forme qu’il jugera convenables, de quelle manière je remplis comme citoïen mes devoirs de défenseur, et jusqu’à quel point je suis digne, sous ce rapport de son estime.—Chauveau.

«Ce 20 germinal, l’an deux de la République, une et indivisible.»

La suscription porte: Au citoïen Dumas, président du tribunal révolutionnaire.»

L’original de cette lettre est aux Archives.]

Couthon avait à peine terminé la lecture du décret, qu’un patriote connu, le député Ruamps, en réclamait l’ajournement. Lecointre (de Versailles) appuya la proposition. Alors Barère demanda s’il s’agissait d’un ajournement indéfini. «Non, non», s’écrièrent plusieurs voix.

«Lorsqu’on propose une loi tout en faveur des patriotes», reprit Barère, «et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les législateurs ne peuvent avoir qu’un voeu unanime»; et il demanda que l’ajournement ne dépassât pas trois jours.—«Deux seulement», répliqua Lecointre.

On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comité quand, après Thermidor, ils prétendirent que le décret avait été présenté pour ainsi dire à leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre toute espèce d’ajournement, et l’on put connaître par ses paroles que les tentatives d’assassinat dont certains représentants avaient été l’objet n’étaient pas étrangères aux dispositions rigoureuses de la loi.

Le nouveau décret augmentait, dans une proportion assez notable, le nombre des jurés. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurés n’étaient pas au complet. Robespierre insista surtout sur cette considération. Depuis deux mois l’Assemblée n’avait-elle pas réclamé du comité une loi plus étendue encore que celle qu’on présentait aujourd’hui? Pourquoi donc un ajournement? La loi n’était-elle pas entièrement en faveur des patriotes et des amis de la liberté? Était-il naturel de venir élever une sorte de barrière entre des hommes également épris de l’amour de la République?—Dans la résistance au décret, Maximilien avait bien aperçu la main des ennemis du comité de Salut public; ce n’étaient pas encore les siens seulement.—Aussi se plaignit-il de voir une coalition se former contre un gouvernement qui se dévouait au salut de la patrie.

«Citoyens, on veut vous diviser».—Non, non, s’écria-t-on de toutes parts, on ne nous divisera pas.—«Citoyens, reprit Robespierre, on veut vous épouvanter.» Il rappela alors que c’était lui qui avait sauvé une partie de la Convention des poignards aiguisés contre elle par des hommes animés d’un faux zèle. «Nous nous exposons aux assassins particuliers pour poursuivre les assassins publics», ajouta-t-il. «Nous voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient sauvées!»

Bourdon (de l’Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient entraver la marche de la justice nationale—ce qui était parfaitement vrai—à la condition qu’elle ne les atteignît pas.—Il proposa donc à l’Assemblée de voter, dès à présent, l’article relatif aux jurés, et d’ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi fût voté article par article et séance tenante, ce qui fut aussitôt décrété. Cela, certes, témoigne de l’influence de Maximilien sur la Convention à cette époque; mais cette influence, toute morale, ne lui donnait pas un atome de plus de pouvoir réel, et nous le verrons bientôt se dépouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de membre du comité de Salut public, quand il se trouvera dans l’impuissance d’empêcher les maux auxquels il aurait voulu remédier. Les articles du projet de loi furent successivement adoptés, après une courte discussion et sans changements notables.

Ce jour-là même expiraient les pouvoirs du comité de Salut public; Couthon en prévint l’Assemblée, le comité ne pouvant continuer de les exercer sans l’assentiment de la Convention nationale, laquelle, du reste, s’empressa, suivant sa coutume, d’en voter le renouvellement. La Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous l’impérieuse nécessité du salut public, qui lui commandait de ne pas rompre en ce moment l’unité du gouvernement. Mais était-elle terrorisée, comme l’ont prétendu tant d’écrivains? En aucune façon, car le comité de Salut public n’avait pas un soldat pour la forcer à voter, et il était aussi facile à l’Assemblée de briser l’homogénéité du comité au 22 prairial qu’au 9 thermidor. Soutenir le contraire, en se prévalant de quelques lâches déclarations, c’est gratuitement jeter l’insulte à une Assemblée à la majorité de laquelle on ne saurait refuser une grande âme et un grand coeur.

V

Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacés, virent dans certains articles du décret une atteinte aux droits de l’Assemblée. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de prairial certaines règles de la justice éternelle n’étaient point violées; ils ne se demandèrent pas si l’on avait laissé intactes toutes les garanties dont doit être entouré l’accusé; non, ils songèrent à eux, uniquement à eux. De l’humanité, ils avaient bien souci!

Dès le lendemain, profitant de l’absence du comité de Salut public,—Voulland occupait le fauteuil—ils jetèrent les hauts cris presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre avait-il affirmé que le comité n’avait jamais entendu rien innover en ce qui concernait les représentants du peuple33, il leur fallait un décret pour être rassurés. Bourdon (de l’Oise) manifesta hautement ses craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable d’accusation rendu contre eux par l’Assemblée. Aussitôt, le député Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel il dénia le droit de se défier des intentions des comités34. Bourdon insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les excès dans le Doubs, après y avoir porté remède par tous les moyens en son pouvoir. On était sur le point d’aller aux voix sur la proposition de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement la question préalable en se fondant sur ce que le droit de l’Assemblée de décréter elle-même ses membres d’accusation et de les faire mettre en jugement était un droit inaliénable. L’Assemblée se rendit à cette observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta qu’il n’y avait lieu à délibérer [35].

[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.]

[Note 34: Député du Lot à la Convention, Delbrel fut un des membres du conseil des Cinq-Cents qui résistèrent avec le plus d’énergie au coup d’État de Bonaparte, et on l’entendit s’écrier au 19 brumaire que les baïonnettes ne l’effrayaient pas. Voy. le Moniteur du 20 brumaire an VIII (10 novembre).]

[Note 35: Moniteur du 24 prairial (12 juin 1794) et Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 620.]

La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier, venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal révolutionnaire à Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la sincérité n’est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son coeur se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées du décret par Bourdon (de l’Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda le rapport du considérant voté la veille comme un mezzo termine.

Les applaudissements prodigués par l’Assemblée à l’inflexible mercuriale de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l’Oise). Il vint, poussé par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour le comité de Salut public et son rapporteur, pour l’inébranlable Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne fut dupe ni de cette fausse bonhomie ni de cette reculade. N’était-ce pas ce même Bourdon qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait à le perdre dans l’esprit de la Convention? Robespierre ne lui ménagea pas la vérité brutale. Déjà, d’ailleurs, le comité était instruit des manoeuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l’oeil.

Après avoir repoussé dédaigneusement les rétratactions de Bourdon, Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité et la Montagne. «La Convention, la Montagne, le comité», dit-il, «c’est la même chose.» Et l’Assemblée d’applaudir à outrance. «Tout représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté», continua-t-il, «tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie, est de la Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute la Convention se leva en signe d’adhésion et de dévouement.

«La Montagne», poursuivit-il, «n’est autre chose que les hauteurs du patriotisme; un montagnard n’est autre chose qu’un patriote pur, raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus misérables que les autres parce qu’ils sont plus hypocrites, s’efforçassent d’entraîner une partie de cette Montagne et de s’y faire les chefs d’un parti.» A ces mots, Bourdon (de l’Oise) interrompant: «Jamais il n’est entré dans mon intention de me faire le chef d’un parti.»—«Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde à l’interrupteur, ce serait l’excès de l’opprobre que quelques-uns de nos collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de nos travaux….—«Je demande, s’écria Bourdon (de l’Oise), qu’on prouve ce qu’on avance; on vient de dire assez clairement que j’étais un scélérat.» Alors Robespierre d’une voix plus forte: «Je demande, au nom de la patrie, que la parole me soit conservée. Je n’ai pas nommé Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.» Bourdon (de l’Oise) reprit: «Je défie Robespierre de prouver….» Et celui-ci de continuer: «Mais s’il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m’a forcé de tracer, il n’est pas en mon pouvoir de l’en empêcher. Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la Montagne»!—«Nommez-les, s’écria une voix».—«Je les nommerai quand il le faudra», répondit-il. Là fut son tort. En laissant la Convention dans le doute, il permit aux quatre ou cinq scélérats qu’il aurait dû démasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouché, aux Rovère, de semer partout l’alarme et d’effrayer une foule de représentants à qui lui et le comité ne songeaient guère. Il se contenta de tracer le tableau, trop vrai, hélas! des menées auxquelles se livraient les intrigants qui se rétractaient lâchement quand leurs tentatives n’avaient pas réussi.

Bourdon (de l’Oise), atterré, garda le silence36. Maximilien cita, à propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui s’était passé l’avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois députés, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du décret de prairial, dont ils craignaient qu’on ne fit l’application sur eux-mêmes, manifestaient tout haut leur mécontentement. Ayant rencontré deux agents du gouvernement, ils se jetèrent sur eux et les frappèrent en les traitant de coquins, de mouchards du comité de Salut public, et en accusant les comités d’entretenir vingt mille espions à leur solde.

Après avoir raconté ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta encore une fois du respect des comités pour la Convention en général, et, de ses paroles, il résulte incontestablement qu’à cette heure il n’y avait de parti pris contre aucun des membres de l’Assemblée. Il adjura seulement ses collègues de ne pas souffrir que de ténébreuses intrigues troublassent la tranquillité publique. «Veillez sur la patrie», dit-il en terminant, «et ne souffrez pas qu’on porte atteinte à vos principes.

Venez à notre secours, ne permettez pas que l’on nous sépare de vous, puisque nous ne sommes qu’une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous sauverons la République.»

[Note 36: Devenu après Thermidor un des plus violents séides de la réaction, Bourdon (de l’Oise) paya de la déportation, au 18 fructidor, ses manoeuvres contre-révolutionnaires. Il mourut à Sinnamari.]

Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre d’applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu’on n’eût mal interprété le sentiment auquel il avait obéi en s’interposant la veille, voulut s’excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour l’éminent jurisconsulte, s’empressa de déclarer que ses réflexions ne pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but d’atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se nommeront», ajouta-t-il. Aussitôt Tallien se leva. Le fait, prétendit-il, ne s’était pas passé l’avant-veille, mais bien la veille au soir, et les individus avec lesquels une collision s’était engagée n’étaient pas des agents du comité de Salut public. «Le fait est faux», dit Robespierre; «mais un fait vrai, c’est que Tallien est de ceux qui affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et troubler la Convention».—«Il n’a pas été du tout question de vingt mille espions», objecta Tallien.—Citoyens, répliqua Robespierre, vous pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le mensonge: il est aisé de prononcer entre les assassins et les victimes».—«Je vais….» balbutia Tallien.

Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité: «La Convention ne peut pas rester dans la position où l’impudeur la plus atroce vient de la jeter.

Tallien a menti impudemment quand il a dit que c’était hier que le fait était arrivé; c’est avant-hier que cela s’est passé, et je le savais hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les hommes qui veulent l’avilir et l’égarer. Mais, citoyens, nous nous tiendrons unis; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée.»

Oui, oui! s’écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs applaudissements37.

[Note 37: Voyez, pour cette séance, le Moniteur du 26

prairial (14 juin 1794), et le Journal des débats et des décrets de la Convention, numéros 630 et 631.]

Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses: d’abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n’avait pas encore été mise au sein du comité de Salut public; ensuite que les rapports de police n’étaient pas adressés à Robespierre particulièrement, mais bien au comité tout entier. On sentira tout à l’heure l’importance de cette remarque.

Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du considérant voté la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux intentions duquel lui aussi, du reste, s’empressa de rendre hommage; seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu’il était de nature à faire croire aux esprits crédules que l’intention du comité avait été de violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d’entraîner l’Assemblée, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d’une feuille anglaise, intitulée l’Étoile (the Star), envoyée de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre autres, et dans laquelle on rendait compte d’un bal masqué récemment donné à Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant, avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre, qu’elle jurait de maratiser en temps et lieu. A cette citation, un mouvement d’horreur se produisit dans l’Assemblée. Jouer à l’assassinat des républicains français, c’étaient là distractions de princes et d’émigrés.

Continuer : partie 3 sur 14