Un mois en Afrique
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans, d’une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir mourir dans une oasis du Sahara, à côté d’un neveu du plus grand ennemi de sa grande nation!
Sa fin produisit une pénible impression, et l’ennemi ne semblait pas se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient bravement la défense de la butte où leur sergent venait d’être tué. Avec une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s’empressa de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune officier s’écria: En avant, c’est le poste d’honneur! et nous courûmes renforcer ma ligne, où l’arrivée des zouaves produisit visiblement le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les grenadiers à l’éminence où était tombé Smitters, et un d’eux, nommé Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale. C’est encore une preuve de l’ascendant des corps d’élite, que, dès ce moment, l’attaque se ralentit; l’uniforme des zouaves est redouté de leurs adversaires à l’égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de ces triaires de l’armée d’Afrique.
[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l’assaut de Zaatcha, est aujourd’hui lieutenant-colonel.]
La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l’artillerie, en personne, avec deux obusiers, refoulaient l’ennemi, qui ne tarda pas à rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l’ordre du général de battre en retraite. Je me permis d’observer que les Arabes rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l’abattage des dattiers; mais il me répondit que l’ordre était formel, et qu’il n’y avait qu’à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat.
[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.]
Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées; cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de tout ce que vous avez fait. J’ai été peiné de ne pas reconnaître ces remerciements dans son rapport d’ensemble publié au Moniteur universel du 4 janvier 1850, où il ne m’a même pas accordé une mention honorable, et je dus être d’autant plus sensible à cet oubli qu’on venait de me remercier de la manière que l’on sait.[8] En revanche, je conserve précieusement les lettres d’éloge et de sympathie que M. le général Charon, gouverneur général de l’Algérie, le colonel Carbuccia, et une foule d’autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges aussi, ont bien voulu m’écrire.
[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la Patrie, du 5 janvier 1850.]
A l’égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le général Herbillon s’exprime ainsi:
«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d’appeler les troupes du camp pour assurer la retraite.»
Comme on l’a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana, qui n’étaient nullement assiégés; il n’y avait donc pas eu de sortie proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général, ce me semble, aurait pu le dire, d’autant mieux qu’il pouvait avoir d’excellentes raisons de la prescrire, entr’autres le peu d’importance du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce résultat n’aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes employées, que les soutiens, à la fin de l’engagement, avaient porté à un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu’il y ait en de caisse ni d’outils tombés aux mains des Arabes; mais il n’est pas impossible qu’il en soit resté sur le terrain, ce qui n’est certes pas la même chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés, qu’on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu’aucun tambour ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu’elle avait été abandonnée par un tambour du bataillon d’Afrique, qui grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné des haches? s’ils l’ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n’ont pu arriver jusqu’à eux. Qu’on me passe ces particularités; elles paraîtront insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m’a été décerné, et que l’occasion d’une espèce de blâme semble avoir été cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général.
Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite, comme je l’ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d’acharnement dans leur attaque, qu’on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu’ils cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d’un tire-bourre de canon, et me l’envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie. Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux Arabe mort pour son pays.
On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut prolongé jusqu’au soir, ce qui me donna l’occasion de compléter la journée; car le général étant venu à la gourbie, où nous déjeunions, il m’ordonna d’abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part des Arabes, soit qu’ils en eussent assez du combat du matin, soit que le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal; un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute d’un palmier.
Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement, qu’on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit trempé le remplace, au besoin. L’eau était désagréable, malsaine, et tellement chargée de sels, qu’en ayant passé un litre environ à travers un mouchoir de toile, j’en obtins un résidu qui, séché et approché du feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d’une finesse imperceptible, s’infiltrait partout; quelque précaution que l’on prit, tout ce qu’on préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu’à chaque morceau on le sentait craquer sous la dent. Je fis l’expérience de placer du papier sur la tablette de ma tente, et bien que j’en eusse bouclé les contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n’étaient qu’un sujet d’observations; mais la mauvaise qualité de l’eau incommodait tout le monde, et engendrait même des maladies.
Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des hasards, tandis qu’il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut tué d’une balle qui passa dans l’interstice de deux troncs de palmiers placés en épaulement. C’était un officier jeune, très distingué, et à jamais regrettable; la veille, j’avais bu avec lui un verre d’eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les opérations du siége, je remarquai qu’il était pour les partis les plus vigoureux.
Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l’oasis, d’où leurs balles arrivaient jusqu’à notre front de bandière. Les carabines à tige de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure.
Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m’avait surpris, c’est que notre camp était littéralement encombré d’Arabes; j’en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de ma tente, si bien que la toile seule m’en séparait. Le scheick El-Arab, je l’ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux, l’avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu’ils rapportaient à l’état-major-général devaient lui paraître suspects; le fait est qu’à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs, et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d’intelligences qu’on avait pu établir chez l’ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées que comme servant aux deux partis.
Nous étions sans nouvelles d’Alger. Le courrier qui portait les dépêches du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d’être enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l’époque qu’avant de quitter Paris j’avais fixée pour mon retour à l’Assemblée législative, et il n’y avait pas de probabilité que nous touchassions au dénouement de l’expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le camp qu’après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne plus livrer d’assaut, et à attendre des renforts, pour compléter l’investissement de la place et la réduire par le feu de l’artillerie. Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous mener fort loin, et bien qu’il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris d’assaut, cet événement final n’a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la campagne jusqu’au mois de janvier.
On a vu à quelles conditions j’avais consenti à y prendre part, conditions tellement nettes et incontestées jusqu’alors, que l’idée ne me vint seulement pas qu’on pourrait me disputer le droit de revenir siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient dans ma résolution. D’une part, on avait failli à la promesse dont l’accomplissement eût compensé, pour moi, l’inconvénient de servir au titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d’élite, qu’on m’avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n’avait été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D’autre part, des bruits offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes positions, me désignaient comme envoyé en punition en Afrique (je dis le mot comme on me l’a répété, quelque impertinent et stupide qu’il soit). Sans doute, c’était le dernier degré de l’absurdité que de supposer qu’un homme honoré d’un mandat souverain et inviolable pût être envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on comprendra la créance que jusqu’à un certain point pouvaient obtenir des inventions par lesquelles on me représentait comme l’objet d’une sorte de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c’était la nouvelle que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement, qu’après la campagne on me destinait au commandement du cercle de Biscara, comme si dans l’état actuel des choses ces fonctions permanentes avaient pu me convenir, et comme s’il avait dépendu de quelqu’un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la sympathie et la confiance de deux départements m’ont assigné.
Indigné d’être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j’étais le plus disposé à me dévouer, rebuté par d’aussi nauséabondes menées, la cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j’en avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien me charger, pour M. le général Charon, d’une mission indiquée dans une dépêche qu’il me fit l’honneur de me communiquer, et qu’il me confia, le 29 au soir, avec l’ordre qu’on peut voir aux Pièces justificatives. Le but principal de cette mission était de hâter l’arrivée des renforts qu’il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les communications n’étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le gouverneur général.
M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours heureux de rendre hommage, malgré l’oubli où il m’a laissé dans son rapport d’ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je ne doute pas qu’il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce qu’il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai rapproché. C’est ici l’endroit de répondre à certaines gens qui auraient dû s’informer au moins des faits, des distances, des dates, avant d’insinuer cette outrageante assertion que j’aurais quitté la colonne la veille d’un assaut. D’assaut il n’était pas question alors; il a été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m’y fusse pas trouvé, quand même j’aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.
Un autre propos infâme, dont personne n’a osé prendre vis-à-vis de moi la responsabilité, mais que j’ai appris avoir été tenu tout bas, un de ces propos qui ne seraient que ridicules, s’ils n’étaient odieux, c’est celui qui attribuait mon départ à ma crainte du choléra. En vérité, on rougit de s’arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et c’est se ravaler que d’y répondre, mais il n’est peut-être pas superflu que mes charitables Basiles sachent:
D’abord, que, devant Zaatcha, quand j’en suis parti, il n’y avait point de choléra, et on était si loin de le craindre, que l’on considérait le camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ, non-seulement on ne savait pas qu’elle en fut attaquée, mais on ignorait même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra faisait des ravages réels et où je m’arrêtai deux jours; à Alger, à Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui d’ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de voyage. Et si les actions d’un proscrit n’étaient pas naturellement peu connues, on saurait qu’aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d’honorables citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n’y a pas encore bien longtemps, un de mes amis, M. Piebault d’Ajaccio, enlevé en quelques heures par le choléra.
Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu’un soldat et un homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu’avec la plume.
Le paquebot d’Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre, mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9] nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont d’excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui s’était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de vexer l’Arabe, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante.
[Note 9: Article 202 de l’ordonnance du 3 mai 1832.]
Les mêmes circonstances que j’ai déjà décrites se renouvelèrent ce jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement; l’artillerie s’occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à l’extrême droite; son feu fit s’écrouler avec fracas, dans un nuage de poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que les travaux avançaient, les leur revalaient.
La nuit, nous eûmes une alerte plus vive que la dernière fois. L’officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel, M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous fut impossible d’apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions cependant parler entre eux à voix basse. L’endroit où nous étions était, comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne s’avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires, collés contre l’épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon, le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent offerts à eux. Un coup d’obusier à balles fut tiré, mais je crois qu’il passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été utiles, mais il n’en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la batterie Petit, d’où l’on pouvait, en tirant obliquement, flanquer jusqu’à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l’ennemi dans l’obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la gourbie du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j’entendisse les cris d’un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d’une voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à l’interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_ (chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et secourable au brave qui, sous l’étreinte de la mort, proclamait de si hauts sentiments!
Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c’est en baragouinant notre langue, qu’ils s’efforçaient de nous adresser des injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n’est pas Arabe ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre de bataillon di Jouifs. Parfois, appelant nos soldats: couchons, Jouifs, criaient-ils, oun caporal et quatre hommes en factionne; va te coucher! Cette dernière injonction était accompagnée d’un coup de feu qui dénotait le genre de couche qu’ils nous souhaitaient.
Relevé le 29 au soir, j’allai, dès que je fus de retour au camp, prendre congé du général et de son chef d’état-major, M. le colonel Borel. En présence des attaques dont j’ai été l’objet, il est bon de rappeler que dans cette entrevue, il fut constaté qu’il y avait, pour lors, beaucoup plus de risques à courir en quittant le camp qu’en y restant. Le chemin de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d’y commettre maints assassinats, et le général s’était vu dans la nécessité d’envoyer à Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir les communications. Du camp à Biscara, j’avais un convoi de blessés et de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix.
Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd’hui chef de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran, dont j’ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers. Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets d’ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets, ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire. Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l’inconvénient de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui, parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds. Cela doit être douloureux et d’autant plus dangereux qu’on ne place dans les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois, remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu’il en soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire, le plus expéditif et le plus universellement applicable qu’on puisse imaginer.
Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint à dîner. J’allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25. Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l’ai revu depuis à Paris. La blessure du second était plus grave, et l’on m’a assuré qu’il en souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de l’empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier, pour qui la parité de grade et les autres raisons que j’ai signalées m’inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit qu’ils demeureraient stériles, et que l’armée regretterait un de ses plus nobles enfants.
Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d’Yanville et Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à vapeur d’Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes l’étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de ses spahis bleus, dont j’avais déjà eu lieu de reconnaître l’utile intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara, après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes l’hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa fidélité.
Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.
M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité accoutumée, et m’installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia. Il m’apprit que je rencontrerais, avant d’arriver à Constantine, une partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman, jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j’allai coucher à Aïn-Yagout.
Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j’ai parlé, nous fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent bientôt et lui tirèrent, sans l’atteindre, plusieurs coups de fusil. Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme s’étant abattu en même temps, il se trouva sur l’hyène, qu’il maîtrisa sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l’aide de ses camarades, qui avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu’elle fût énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et n’opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d’un mulet, je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande au bivouac du soir.
Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le lieutenant-colonel de Lourmel et d’autres officiers supérieurs, circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de l’Assemblée.
Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D’abord, ce fut une espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une fiancée, l’autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur, en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son bournous, sous la protection d’un autre qui se tient debout derrière lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de pied à ceux qui l’attaquent. Le premier est le mouton, le second le chien, les autres joueurs sont les chacals, et il leur est permis de porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n’ont d’autre recours que de lui saisir le pied avant qu’il les frappe. Ces exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il n’était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui s’amusent comme des enfants et se battent comme des hommes.
Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A peu de distance d’Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles m’apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n’en demandait pas davantage pour terminer ses opérations.
Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi d’Evisa, chirurgien principal, l’hospitalité la plus affectueuse, et le 5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d’Alger partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le 8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger. Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j’écrivis, dans ce sens, au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance, avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j’ai reçue, loin d’exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu’on se soit plu à dénaturer une chose aussi simple, si depuis longtemps l’esprit de parti n’était pas en guerre ouverte avec l’impartialité et la bonne foi.[10]
[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au ministre de la guerre.]
Le 7, les Corses résidant à Philippeville m’offrirent un banquet. C’étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante qui, sur le sol d’Afrique, me rappelait l’accueil sympathique de l’île paternelle, à qui ma famille doit tant!
Le 8, je m’embarquai sur le Sphinx, pyroscaphe de la compagnie Bazin, commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais, grâce à l’habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine, nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11.
A Paris, où j’arrivais très irrité de la position que l’on m’avait faite en Afrique, contrairement aux promesses que j’avais reçues, on avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux, et d’autres, sans même s’enquérir des faits, ne m’avaient pas épargné. Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n’était plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre, pour lui offrir un rapport circonstancié que j’avais préparé sur la situation de la province de Constantine. M. d’Hautpoul se montra très affable, et comme il m’interrogeait sur mon retour, et qu’il paraissait ignorer dans quels termes j’avais consenti à faire acte de présence en Algérie, j’entrai dans quelques développements, et je lui parlai incidemment de l’ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d’abord que je ne m’y croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui communiquer. En le voyant, il s’écria, à plusieurs reprises, non pas comme il l’a dit à la tribune: Cet ordre vous couvre, mais: Vous êtes parfaitement en règle; et il me pria de le lui laisser, pour le montrer au président de la République, qu’il m’engageait fortement à aller voir. Sous l’impression de mon juste ressentiment de la manière dont j’avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me présenter à l’Elysée, et c’est probablement ce qui a rendu possible un scandale que je déplore et que j’ai la conscience de ne pas avoir provoqué. Ma lettre à la Patrie[11], dont a parlé M. d’Hautpoul, n’était qu’une réponse aux attaques dont j’avais été l’objet, et dont certains organes de la presse gouvernementale ne s’étaient pas fait faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec le ministre de la guerre, c’est que, bien qu’il ait assumé la responsabilité de l’affront public qui m’a été fait, c’est à d’autres qu’il doit être attribué. Des informations ultérieures m’ont prouvé que je ne m’étais pas trompé.
[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.]
Quoi qu’il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain au Moniteur, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête la devise: Fraternité! Sa légalité, de l’avis de bien des personnes compétentes, aurait pu être contestée sous plus d’un rapport, mais ayant, en tout cas, l’intention de donner au gouvernement ma démission, je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette au titre étranger. On peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite.
On y trouvera aussi le texte, d’après le Moniteur, de mes interpellations qui eurent lieu à l’Assemblée nationale, le 22 novembre, et celui de la réponse de M. d’Hautpoul.
En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de ce discours du ministre de la guerre. N’était-il pas, au moins, étrange de venir dire sérieusement à l’Assemblée, qu’à ma place, ayant rencontré les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux, et, le lendemain, il serait monté à l’assaut de Zaatcha!! Je transcris littéralement ses expressions, mais c’est à ne pas y croire! Comment, moi, officier au titre étranger, j’aurais donné des ordres à des troupes ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au titre français? Mais ils m’auraient envoyé promener, et ils auraient bien fait! M. d’Hautpoul, ce jour-là, semblait avoir oublié les rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que, même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à-vis d’un officier au titre français.[12]
[Note 12: Article 3 de l’ordonnance du 3 mai 1832.]
Et que dire de cette prétention de monter à l’assaut le lendemain? D’abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins d’être Josué, n’aurait pu accomplir le miracle dont parlait l’honorable général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu’aurait dit le général en chef si, m’arrogeant ses prérogatives, j’étais venu lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre ses ordres? Et avec quoi l’aurais-je tentée, qui m’aurait obéi, ou plutôt ne m’aurait-on pas pris pour fou! C’est dommage d’entendre un homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n’a-t-il pas fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans sourciller? D’ailleurs, l’ordre formel de mon général n’était-il pas de me rendre à Alger, et si j’eusse désobéi, fût-ce pour retourner à Zaatcha plutôt qu’à l’Assemblée nationale, M. d’Hautpoul ne m’eût-il pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n’en aurais pas eu?
M. d’Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions qu’il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette, ni d’arrêter une mesure qui certes n’était pas empreinte d’aucun esprit de famille.
Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me reprochait de ne pas avoir consulté mon coeur de soldat, on comprendra que si j’avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m’eût été plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m’eût pas convenu envers un ministre et un vieux général.
Quoi qu’en dise le Moniteur, il n’est pas exact que l’Assemblée presque entière se soit levée contre l’ordre du jour que je présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m’importe beaucoup, s’abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate que ma susceptibilité à l’endroit de Louis-Napoléon m’avait faite dans l’opinion de la plupart de ses honorables membres.
[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.]
Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d’eux, mais des citoyens des départements qui m’ont élu, et que je ne me crois nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d’un vote libre, consciencieux et sans contrôle.
Nulle part, je n’ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi électorale, qu’en acceptant une mission temporaire, un représentant abdique l’indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire ou seulement opportun. J’y vois, plutôt, comme je l’ai fait remarquer à la tribune, que s’il n’est pas revenu avant l’expiration du délai de six mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit. Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé d’attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l’autorisation de retour, soit en tardant simplement à l’envoyer.[14]
[Note 14: L’article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale organique.» L’article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de l’incompatibilité les citoyens chargés temporairement d’un commandement ou d’une mission extraordinaire, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur. Toute mission qui aura duré six mois cessera d’être réputée temporaire.»]
On a dit qu’un représentant était libre d’accepter ou non une mission du gouvernement. Sans doute, et ce n’est pas bien profond; mais, sous les phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd’hui peut fort bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et qui les ont résignées à l’avènement du ministère d’action.
Je ne disconviens pas que l’alternative résultant des dispositions que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je maintiens que l’esprit de notre pacte fondamental est, qu’en droit et en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation; et je ne voudrais pas affirmer qu’une révision même de la loi électorale pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune qu’on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes.
Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus proches parents, à un neveu de l’empereur, au fils de Lucien, au représentant de la Corse, je n’aurais pas osé paraître à la tribune nationale, si je n’avais été fort de ma conscience et de mon droit. De ma conscience, parce que, tant que j’ai été en Afrique, j’ai fait mon devoir non-seulement d’officier, mais de soldat; de mon droit, parce qu’en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif tiennent du Peuple.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
No 1.—Lettre de Louis Blanc.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
Palais national du Luxembourg.
A Pierre-Napoléon Bonaparte.
Citoyen,
C’est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre intention formelle est de mettre au service exclusif de la République les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain.
Faire servir à l’établissement, à la consolidation, au triomphe complet de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c’est se montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse révolution qui vient de s’accomplir a définitivement coupé court au régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble.
C’est parce qu’il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une marque de confiance qu’en ma qualité de Corse je suis heureux de vous annoncer.
Salut et fraternité,
Le 15 avril 1848.
LOUIS BLANC,
Membre du Gouvernement provisoire.
No 2.—Pétition à la Constituante
Citoyens Représentants du peuple,
Le lendemain de Février, accouru de l’exil pour offrir mes services à mon pays, j’ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er régiment de la Légion étrangère. J’étais autorisé à le regarder comme un état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français.
L’intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général Cavaignac, était de demander à l’Assemblée nationale une décision à cet égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur l’avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires de la République avaient pensé qu’une exception paraîtrait fondée en ma faveur, puisque l’exil dont ma famille était frappée m’avait seul empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d’entrer dans une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations, c’étaient les demandes réitérées de servir dans l’armée d’Afrique, que, depuis douze ans, je n’avais cessé d’adresser au gouvernement déchu, et que les maréchaux Soult et Sébastiani m’ont offert d’attester au besoin.
Après l’élection de mon cousin à la présidence de la République, et sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le gouvernement issu de l’élection du 10 décembre ferait pour moi la proposition favorable que Lamartine ou le général Cavaignac eussent faite. Le gouvernement n’a pas cru devoir prendre cette initiative; et si je ne pouvais avoir recours à vous, citoyens représentants, je me verrais frappé, j’en conviens, dans mes espérances les plus chères, espérances que je n’avais pas abandonnées, même dans l’exil; car un soldat de mon nom ne renonce pas facilement à servir dans les rangs de l’armée française.
La Légion étrangère, je le sais, a glorieusement conquis une haute réputation militaire. Je m’honorerai toujours d’avoir appartenu au corps de ses braves officiers; mais peut-être n’est-ce pas une prétention exorbitante de ma part que d’espérer d’être enfin admis autrement qu’à titre d’officier étranger. Je m’étais dit qu’un neveu de notre grand capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons, n’avait pas à craindre que le coup dont une loi de proscription l’a frappé ricochât, pour l’atteindre encore, sur le terrain de la République.
L’élévation d’un autre neveu de l’empereur Napoléon à la magistrature suprême de l’État semblait m’assurer de plus en plus qu’on ne me refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort à personne, puisque mon emploi actuel peut être rempli par un chef de bataillon au titre français.
Pour sortir de la position anormale où je me trouve, je fais un respectueux appel, citoyens représentants, aux mandataires du Peuple Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos régiments français d’infanterie; et, quelle que soit votre décision, croyez que si jamais la République était attaquée, je me réserve bien de combattre pour elle, fût-ce même comme simple volontaire.
Salut et fraternité,
Paris, le 17 mars 1849,
PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE.
No 3.—États nominatifs des hommes de la Légion étrangère, et du 2e bataillon d’Infanterie légère d’Afrique, tués ou blessés le 25 octobre
1849.
3e bataillon d’infanterie légère d’Afrique.
ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.
Numéros NOMS. GRADES. OBSERVATIONS. des compagnies.
2e Butet, capitaine. Blessé d’un coup de feu à la cuisse droite. 4e Touchet, capitaine. Blessé d’un coup de feu à la poitrine. 2e Termeuf, caporal. Blessé d’un coup de feu au poignet gauche. Id. Prudhom, chasseur. Tué d’un coup de feu. Id. Luyat, chasseur. Tué d’un coup de feu. Id. Raynard, chasseur. Blessé d’un coup de feu à la cuisse. 3e Doucet, chasseur. Blessé d’un coup de feu à l’épaule droite. Id. Favry, chasseur. Blessé d’un coup de feu au sourcil droit. 4e Genet, caporal. Tué d’un coup de feu à la tête. Id. Kerdavid, chasseur. Tué d’un coup de feu à la tête. Id. Jacquemin, chasseur. Blessé d’un coup de feu à la fesse. 8e. Consigny, caporal. Blessé d’un coup de feu au flanc gauche. Id. Tulpin, caporal. Blessé d’un coup de feu au bras droit. Id. Dorez, chasseur. Blessé d’un coup de feu à la joue gauche. Id. Bay, chasseur. Blessé d’un coup de feu à la fesse droite. Id. Charmier, chasseur. Blessé d’un coup de feu à l’abdomen. Id. Leroux, chasseur. Blessé d’un coup de feu à la jambe droite.
Au bivouac, le 25 octobre, 1849.
Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e régiment de la Légion étrangère.
ÉTAT nominatif des hommes tués ou blessés le 25 octobre 1849.
DESIGNATION | NOMS | GRADES | OBSERVATIONS des compagnies | | |
–––––––––––––––––––––––-
Grenadiers du | Nyko, | capitaine. | Blessé d’un coup de 3e bataillon. | | | feu et d’un coup de | | | pierre. | | | 3e du 1er | Smitters, | sergeant. | Tué d’un coup de feu bataillon. | | | au coeur. | | | Grenadiers du | Vigneur, | caporal. | Blessé d’un coup de 3e bataillon. | | | feu. | | | Idem. | Oehme, | grenadier. | Tué d’un coup de feu | | | à la tête. | | | Idem. | Martin, | grenadier. | Blessé d’un coup de | | | feu. | | | Idem. | Schildwaeser, | grenadier. | Idem. | | | Idem. | Vraiden, | grenadier. | Idem. | | | Idem. | Selinger, | grenadier. | Idem. | | | 1re du 3e | Got, | sergent-major. | Idem. bataillon. | | | | | | 2e du 3e | Vialet, | sergent. | Idem. bataillon. | | | | | | Idem. | Pensa, | fusilier. | Idem.
Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.
Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon, P.-N. BONAPARTE.
N° 4.—Rapport du commandant Bonaparte.
Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.
Deuxième régiment de la Légion étrangère.
Mon colonel,
Chargé du commandement de deux cents hommes de la Légion, et de deux cents du 5e d’infanterie légère d’Afrique, désignés pour abattre des palmiers et protéger ce travail, je me suis porté ce matin, à huit heures, vers la position qui m’avait été indiquée par M. le général Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occupé un mur faiblement crénelé par les Arabes, et de là nous les avons tenus en respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activité bon nombre de palmiers que j’évalue, au moins, à deux cent cinquante.
Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant formé par le mur avec le reste de notre ligne qui s’étendait jusqu’à la plaine. J’avais, à plusieurs reprises, chargé le capitaine Butet, du 3e d’infanterie légère d’Afrique, de l’observation de ce point important, et il m’en avait répondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut atteint d’un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tué au même instant. Les Arabes se jetèrent sur le mur, limite de notre ligne, qu’ils n’ont point franchie, malgré les diverses phases du combat. Ils étaient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grêle de pierres qu’ils lançaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer audacieusement à la crête, d’où ils firent feu de leurs fusils et de leurs pistolets. Nous les reçûmes à coups de fusil. Une réserve de vingt grenadiers de la Légion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint, à ma voix, soutenir l’infanterie légère, et assurer la position meilleure, que nous occupâmes immédiatement dans un jardin encaissé, à environ 20 mètres du mur occupé d’abord, position d’où nous n’avons cessé de tenir l’ennemi à distance.
Le point d’appui de la droite de notre nouvelle ligne était, comme vous l’avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon où huit à dix grenadiers de votre régiment, électrisés par votre voix et l’exemple du brave sergent Smitters, héroïquement tué dans cette affaire, ont si vaillamment combattu.
Je tous rendis compte de l’utilité d’un renfort qui nous permît de ne pas suspendre l’abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites avancer les réserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce temps, les grenadiers postés au mamelon susdit, et l’infanterie légère d’Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques réitérées et acharnées des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude que nous devons à M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de l’action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus de tout éloge. Je dois néanmoins vous signaler les intrépides capitaines Butet et Touchet, du 5e d’infanterie légère d’Afrique, blessés grièvement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Légion, atteint d’une balle et d’une pierre à la tête. Nous avons, outre le sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Légion, et quatre de l’infanterie légère d’Afrique. Les blessés, sans compter les trois capitaines que j’ai eu l’honneur de tous signaler, sont au nombre de vingt, dont neuf appartiennent à la Légion. Je joins ici l’état nominatif.