Un Noël Inoubliable
[4] Chambre correctionnelle.
Au cabinet, Laetitia met un point d’honneur à se placer sur le même pied d’égalité que les secrétaires. Ce qui n’est pas le cas de ses confrères, qui entretiennent tous le conformisme classique visant à instaurer une hiérarchie froide et rigide dans le milieu du travail.
– Tu as eu le Tribunal ?
– Pas encore. Je vais les appeler d’ici cinq à dix minutes.
– OK. J’espère que je n’aurais pas de CC[4] ce matin car j’ai un nouveau dossier à bosser pour les assises. C’est Bertrand qui me l’a refilé hier, il pense que je serai plus performante que lui lors du procès.
– Quel genre d’affaire ?
– Une femme qui a tué son mari après avoir subi des violences conjugales, des sévices sexuels et des humiliations pendant presque quinze ans.
Noémie arque les sourcils.
– Pas de doute, c’est pour toi. Le procès est prévu pour quand ?
– Dans deux semaines. Allez, j’y vais.
– OK.
Laetitia gagne son bureau, dépose sa serviette en cuir au sol, allume son ordinateur, ouvre sa boîte mail et lance l’impression du dossier envoyé la veille par Bertrand. Son téléphone portable sonne : c’est le numéro du bâtonnier du Barreau de Paris.
– Allô ?
– Allô mademoiselle Vasseur, c’est Frédéric Sicard. Je vous appelle parce que j’ai besoin d’un commis d’office. Ce matin c’est la cohue, notamment en comparutions immédiates, du coup tous les avocats de permanence ont déjà été réquisitionnés. Et comme vous êtes inscrite sur la liste des volontaires, je vous contacte en priorité. Il s’agirait apparemment d’un homicide involontaire par accident de la route. Ça vous intéresse ?
Laetitia n’hésite pas plus de deux secondes :
– Je prends.
– La garde à vue se déroule au commissariat central du 4ème arrondissement et le gardé à vue s’appelle Edouard Vialat.
Le cœur de Laetitia fait un bond dans sa poitrine. L’espace d’un instant, le prénom de son futur client ravive une douleur enfouie dans les décombres de sa mémoire. Elle hésite à revenir sur sa décision, mais le bâtonnier risquerait de ne pas apprécier ou d’avoir une mauvaise image d’elle. C’est un homme puissant, puisque c’est le chef des avocats inscrits au Barreau de Paris, et il serait préférable pour la suite de sa carrière qu’il ne lui colle pas une étiquette de girouette. Tant pis, elle devra s’accommoder de défendre un homme portant un prénom aussi affreux. De toute façon, elle a toujours su dissocier sa vie privée de sa vie professionnelle. Et heureusement d’ailleurs, car c’est primordial dans son métier.
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16
Hadrien soulève ses paupières avec peine et découvre un immense ciel blanc. Il baisse le regard et comprend dans quel genre d’endroit il se trouve. Qu’est-ce que je fais là ?
Il fait l’effort de solliciter sa mémoire et la dernière chose dont il se souvient, c’est de s’être endormi dans ce chantier. Après, plus rien. Le trou noir… L’image de Mélanie s’imprime dans ses pensées, ce qui lui procure un réconfort instantané. Puis, après plusieurs minutes passées en compagnie de sa fiancée, son visage est chassé par ceux de ses parents. J’espère qu’ils ne souffrent pas trop. Même s’il refuse de se l’avouer, ils lui manquent beaucoup.
Soudain, la porte de sa chambre d’hôpital s’ouvre, perturbant le calme qui régnait dans la pièce. Hadrien voit ainsi débarquer un groupe de trois personnes : deux hommes et une femme. L’homme le plus âgé consulte une fiche accrochée au bout du lit, puis s’avance vers lui :
– Bonjour monsieur, comment vous sentez-vous ?
Question délicate, qui laisse Hadrien sans voix. Il a le corps engourdi, endolori, et se doute bien que s’il est là, c’est qu’il n’est pas au mieux de sa forme. Ne sachant quoi répondre, il se contente d’osciller timidement la tête en faisant une bouche en cul-de-poule.
Le médecin examine ses yeux puis le palpe à plusieurs endroits du corps, tout en lui demandant :
– Vous sentez quelque chose quand je vous touche ?
– Oui.
– Ça vous fait mal ?
– Non.
– Vous pouvez lever votre bras gauche.
Hadrien s’exécute.
– Ecartez les doigts de la main… Parfait. Le bras droit, maintenant… OK. Bougez la jambe gauche…
Après avoir effectué son examen global, il commente :
– Tout est bon.
Puis, il se tourne vers ses deux collègues et marmonne quelques phrases dans le jargon médical, incompréhensibles pour Hadrien.
– Vous vous rappelez de votre nom ?
– Hadrien Duval.
– Votre âge ?
– 29 ans.
– Vos dates et lieu de naissance ?
Comme il voit que son patient commence à faire une grimace d’incompréhension, le médecin explique à Hadrien, d’une voix posée :
– Je suis désolé, mais je vais devoir vous poser pas mal de questions. Ne vous inquiétez pas, c’est juste pour voir si vous n’avez pas de séquelles sur le plan neurologique. Si vous répondez correctement à tout, on vous laissera tranquille, d’accord ?
– D’accord… Je suis né le 08 Mars 1988 à Toulon.
– Votre profession ?
– Je suis sans emploi.
– Votre dernière profession, alors ?
– Technico-commercial dans la vente de piscines.
– Combien font 2+2 ?
– 4.
– Attention, plus difficile maintenant : combien font 12 x 12 ?
Hadrien a besoin de quelques secondes de réflexion.
– 144.
– Très bien. Quel est notre président actuel ?
– Parce qu’on a un président ?
Le docteur laisse échapper un sourire.
– Vous avez le sens de l’humour. Quelle est votre situation maritale ?
Le regard d’Hadrien s’assombrit et ses traits se contractent durement. Le médecin comprend qu’il a abordé un sujet sensible et passe à autre chose :
– Vous avez des passions ? Des hobbys ?
Hadrien répond d’un ton radical :
– Plus maintenant.
Un peu désarçonné, le professeur décide de clore le test :
– OK, pour moi tout est bon. C’est fini. Vous voyez, ça n’a pas été trop long.
– Non, ça va.
– Vous êtes tiré d’affaire, monsieur Duval.
– Tiré d’affaire ? répète Hadrien sur un ton ironique.
N’y prêtant pas attention, le professeur Martin termine sa visite par la petite phrase rituelle :
– On va quand même vous garder en observation quelques jours, le temps que vous soyez complètement rétabli. Bonne journée !
Et le petit groupe en blouse blanche quitte la pièce, laissant Hadrien à nouveau seul.
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17
En pénétrant dans l’enceinte du commissariat, Laetitia consulte sa montre et pousse un « ouf » de soulagement : elle est dans les temps. Malgré la circulation dense, elle est arrivée avant l’expiration du délai de carence, fixé à deux heures. Elle va donc pouvoir assister à l’intégralité de la garde à vue, et surtout s’entretenir avec son client avant que celle-ci ne débute.
En premier lieu, elle vérifie les termes régis par l’article 62-2 du Code de Procédure Pénale, et notamment la bonne notification de ses droits à son client. Puis elle s’assure que les conditions matérielles de la garde à vue ont été respectées, comme par exemple la fouille au corps. Et enfin, elle demande à prendre connaissance du dossier de la procédure.
Après ces formalités, c’est l’heure du face à face. Un entretien confidentiel, d’une durée de trente minutes, qu’on appelle couramment dans le métier « visite de courtoisie ».
Laetitia entre dans la petite salle et découvre celui qu’elle va devoir défendre. Un jeune homme de vingt ans, au visage encore juvénile, parsemé de boutons d’acné et surplombé d’une crinière broussailleuse châtain. Son regard est vide, comme désincarné. Il a l’air extrêmement bouleversé et désemparé.
– Bonjour monsieur Vialat, je m’appelle Laetitia Vasseur et je suis votre avocate commise d’office.
Elle échange une poignée de mains ferme et longue avec lui, tout en plantant ses yeux dans les siens. Laetitia fait toujours exprès d’entamer chaque affaire de la sorte. Cette approche est une manière de signifier à son client qu’elle est déterminée à le soutenir dans l’épreuve qu’il traverse et qu’elle mettra tout en œuvre pour lui venir en aide.
Laetitia s’assoit et invite son client à en faire autant. Comme elle tient absolument à lier une relation de confiance avec lui, elle précise d’entrée de jeu :
– Notre entretien est strictement confidentiel. Tout ce que vous me direz restera entre vous et moi, soyez-en assuré.
Ensuite, elle fait un point sur les droits qui ont été notifiés à son patient :
– J’ai lu que vous avez demandé à appeler votre sœur.
– Oui, enfin ce n’est pas moi qui l’ai eu au téléphone, c’est un policier.
– C’est la procédure.
– Je sais, c’est ce qu’ils m’ont dit.
– Comment ça s’est passé ?
Edouard soupire lourdement, puis ses lèvres se mettent à trembler. Il plonge alors sa tête dans ses mains et s’effondre en larmes. Laetitia attend patiemment que la tempête nerveuse qui s’abat sur son client se calme, avant de poursuivre :
– Si vous le souhaitez, vous pouvez aussi demander à être examiné par un médecin.
– J’en ai pas besoin, rétorque-t-il en séchant ses larmes. Par contre, j’aimerais bien voir un psy.
– Ça, ce sera pour plus tard. Ici, il n’y a qu’un médecin qui peut vous approcher.
Comme le silence s’installe, Laetitia enchaîne :
– Chose très importante : pendant les auditions des policiers, vous avez le droit de garder le silence. De ne pas répondre à une question si vous n’en avez pas envie ou si vous estimez que la réponse est trop délicate. Dans tous les cas, si vous hésitez, mieux vaut que vous vous taisiez plutôt que de dire une bêtise ou quelque chose qui pourrait se retourner contre vous.
Ayant bien conscience que ce point est crucial pour la suite des évènements, et donc pour son avenir, Edouard s’efforce de retrouver sa lucidité :
– Je ne sais pas si j’arriverais à faire les bons choix. C’est difficile à évaluer ce genre de chose, surtout quand on n’est pas habitué.
– C’est exact. Et c’est pour ça qu’on va faire une sorte de mini-répétition ensemble. D’abord, vous allez me raconter votre version des faits. Votre vérité. La scène telle que vous l’avez vécue, jugée, appréciée… Vous comprenez ?
Edouard Vialat opine timidement du chef.
– C’est primordial que vous jouiez cartes sur table avec moi, explique Laetitia. J’ai besoin de votre vision des faits pour avoir les moyens de vous défendre au mieux, et aussi pour vous conseiller sur les points qu’il vaudrait mieux éviter d’aborder lors des auditions… Je vous écoute : que s’est-il passé exactement ?
Edouard rassemble ses pensées pour décrire l’accident le plus exactement possible :
– Je roulais sur l’autoroute A3, à 130 km/h. Je le sais puisque je roule toujours à cette vitesse sur l’autoroute.
– D’accord, se permet d’intervenir Laetitia puisque son client a observé un court silence.
– Je venais de dépasser le centre commercial Domus depuis une minute et demie, peut-être deux… Et là, tout à coup, j’ai vu une silhouette sortir du bas-côté de la route…
Nouveau silence. Laetitia en profite pour poser une question essentielle :
– Il est comment le bas-côté de la route, à cet endroit ?
– Rempli d’arbustes et de buissons.
– Donc, si je comprends bien, vous ne pouviez pas voir s’il y avait quelqu’un sur le bas-côté.
– Non.
– Vous en êtes sûr et certain ?
– Oui. Quand je conduis, je regarde bien sûr la route en priorité mais, comme tout le monde, il m’arrive d’avoir le regard baladeur… Et justement, je venais de regarder à cet endroit et je n’avais vu personne. Absolument personne.
– Ça, il va falloir le dire aux flics qui vont vous interroger. Donc, vous avez vu surgir une personne et… ?
– Et elle a plongé brusquement sur la route. C’est comme si elle s’était carrément jetée sous les roues de ma voiture.
– Vous n’avez pas eu le temps de réagir ? De donner un coup de volant ? De freiner ?
– Non, rien de tout ça… Je n’ai eu le temps de rien faire… J’ai juste senti et entendu le choc… Ensuite, j’ai freiné jusqu’à ce que…
– Ce n’est pas la peine de me raconter la suite, l’interrompt Laetitia. On dispose de peu de temps. Ce qui compte, c’est de se concentrer sur les circonstances qui ont précédé la collision et sur vous.
– Sur moi ?
– Oui. Ils vont vous demander si vous aviez bu de l’alcool, ce qui est logique. Mais ils risquent aussi de vous demander si vous étiez énervé, si vous n’avez pas de problèmes ou de soucis majeurs dans votre vie en ce moment.
Edouard secoue nerveusement la tête.
– Non, j’allais très bien jusqu’à ce matin. J’adorais ma vie…. Mais là, depuis que j’ai pris conscience que j’ai tué quelqu’un, elle est foutue…
Laetitia est très attentive aux paroles et aux réactions de son client, afin de cerner sa sincérité. D’après son expérience, elle est persuadée qu’il dit la vérité. Bien qu’elle ne porte pas la gent masculine dans son cœur, elle n’est pas insensible au malheur qui le frappe. Son instinct solidaire reprend le dessus, et elle ne fait plus la distinction Homme/Femme. C’est un être humain qu’elle a en face d’elle. Un être humain en détresse.
– Faites-moi confiance, je vais tout faire pour vous sortir de là…
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18
Allongé sur son lit d’hôpital tel un cadavre en chambre mortuaire, Hadrien se remémore les derniers mots du médecin : « Tiré d’affaire ». S’il savait…
Après le départ de la petite troupe en blouse blanche, il a mis un moment à recouvrer ses esprits. Et maintenant qu’il réalise complètement ce qui s’est passé, il est envahi de regrets. Pourquoi ai-je survécu ? Il aurait tellement aimé que ce ne soit pas le cas. Partir rejoindre Mélanie. Mais non, à cause de ces foutus médecins qui se sont obstinés à le maintenir en vie, son calvaire va continuer.
Il porte machinalement la main à son cou et sent un vide déstabilisant. Surpris, il baisse son menton jusqu’à toucher sa pomme d’Adam et constate que le pendentif a disparu. En panique, il balaie la pièce avec les yeux, survole la table de chevet, en ouvre les tiroirs… Rien. Il se lève pour inspecter les armoires, vides elles aussi. Sans hésiter, il sollicite le bouton d’appel aux soins.
Après cinq minutes d’attente, Hadrien n’a toujours vu personne débarquer. Ce délai, qui lui paraît bien long, lui fait dire qu’un patient qui s’étoufferait par mégarde sur son lit d’hôpital aurait de grandes chances de mourir. Un comble, tout de même.
Deux minutes plus tard, la porte s’ouvre enfin.
– Où est-ce que vous avez mis mes affaires ? s’empresse de demander Hadrien, d’un ton énervé.
Les poings sur les hanches, l’aide-soignante lui répond du tac au tac, en imitant l’accent d’une mégère :
– Non mais, quel ours mal léché ! Un « Bonjour », ça vous arracherait la gueule ? Ah vous, on peut dire que vous êtes froid ! lance-t-elle avec un clin d’œil malicieux.
Elle a osé, se dit Hadrien. Plutôt que de le choquer, cette réplique lui rappelle de bons souvenirs, du temps où il appréciait l’humour noir, qui était son genre d’humour préféré. D’autant que les mimiques et les gestes de ce petit bout de femme lui font penser à une célèbre humoriste, petite et aux cheveux noirs assez courts.
L’humour de l’aide-soignante a fait mouche, réussissant à désarmer la colère d’Hadrien. C’est d’ailleurs l’occasion pour lui de prendre conscience qu’il a bien changé. Avant, il était d’une politesse irréprochable.
– Vous avez raison, excusez-moi. Bonjour.
– Ah je préfère ça, une fois ! s’exclame l’aide-soignante avec l’accent belge. En plus, quand vous froncez les sourcils, on dirait un homme préhistorique. Non, croyez-moi, il vaut mieux que vous ayez un visage plus décontracté, ça vous donne un air bougrement intelligent.
Elle est vraiment drôle, considère Hadrien, qui a évidemment capté la référence au film « Le dîner de cons ».
– Pour en revenir à votre question, enchaîne-t-elle avec l’accent russe cette fois, ne vous inquiétez pas, mes collègues du KGB ont dû établir un inventaire de vos effets personnels, y compris vos vêtements. Vous aviez des objets de valeur ?
– Juste un pendentif auquel je tiens énormément.
– Pas de portefeuille ?
– Si, mais pour moi ce n’est pas un objet de valeur.
– Compris, général ! s’écrie-t-elle en imitant l’accent allemand. Ne partez pas, je reviens avec la marchandise.
L’aide-soignante sourit, fait un salut militaire, puis tourne les talons.
C’est un sacré numéro cette femme, songe Hadrien en la regardant s’éloigner.
*