Un pas après l'autre

Fanny Myjany · Chapitre 2 sur 48

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Un pas après l'autre

Chapitre 2 - Nils

CHAPITRE 2

 

 

NILS

 

Le téléphone accroché à l’oreille, un grand sourire sur le visage, je fais un signe à travers la fenêtre à Olivier, qui m’attend pour aller vider son appartement. Je prends congé de Gab et lui promets d’être là très vite.

Je fourre mon smartphone dans la poche de mon sweat-shirt et enfile mon sac à dos avant de fermer à clé le T2 de Marie, une amie qui m’a gentiment hébergé depuis mon retour de La Réunion.

Je descends deux à deux les marches menant à l’extérieur et m’installe dans la voiture où mon beau-père m’attend.

– Belle bagnole ! constaté-je en lorgnant le cuir impeccable et le tableau de bord aux formes épurées.

Olivier me fait les gros yeux et je lui réponds par un sourire malicieux. Je comprends qu’il se fout de mon accoutrement d’adolescent attardé, avec ma casquette et mon sac à dos que je ne quitte jamais, mais, clairement, pour traverser le monde, ces accessoires sont bien plus pratiques et utiles qu’un costume trois pièces. Et puis, être tiré à quatre épingles, ce n’est vraiment pas mon délire. Sa mine me fait plus rire qu’autre chose. Je ne prends pas la mouche, j’y suis habitué.

Celui qui m’a élevé démarre sur les chapeaux de roues et ne pipe mot.

– Tu sais, je suis désolé de te déranger avec mes affaires, mais je pense me réinstaller en France définitivement et…

– Rien n’est jamais définitif dans ton cas, Nils. Ne me prends pas pour un con.

OK. Ça, c’est dit. Je ne m’attendais pas à son animosité. Je sais qu’Olivier a beaucoup de boulot et je suis sincèrement désolé de le déranger, mais je ne peux pas laisser mes affaires chez lui éternellement. Si je les récupère, elles ne l’encombreront plus. Lui et ma mère ont divorcé alors que je partais pour La Réunion. Elle a dû se trouver rapidement un nouvel appartement et mes effets sont ainsi restés chez lui en attendant mon retour. Ce pour quoi il était d’accord, je suis donc un peu surpris qu’il m’accueille de la sorte.

Je laisse mes yeux voguer sur la route qui défile devant moi et me racle la gorge.

– Je tenais à te le dire, c’est tout. Je ne te dérangerai pour rien d’autre. Merci, d’ailleurs.

– De quoi ?

– D’avoir gardé ces quelques affaires chez toi. Tu n’étais pas obligé.

Ces affaires, j’aurais pu m’en passer. Je n’y tiens pas particulièrement.

– C’est normal, Nils.

Il me répond en grognant, et je retiens un sourire. Olivier est avare en compliments ou en remerciements. Et il ne sait pas non plus les recevoir. Je le taquine gentiment et sa mine d’ours ronchon m’amuse plus qu’autre chose. Cependant, même en le connaissant presque par cœur, j’aurais aimé qu’il me donne de ses nouvelles ou qu’il me demande comment s’était passé ce road trip en solitaire. J’ai quand même vécu plus de dix ans de ma vie avec lui, même s’il a toujours crié haut et fort que les gamins, ce n’était pas son truc.

 

Après mes études, je me suis vite carapaté au plus près des plages que j’affectionne tant, laissant tomber ce à quoi je me destinais pour vivre ma passion tout en faisant des petits boulots. Olivier n’a pas digéré que je choisisse la voie du kitesurf plutôt que celle pour laquelle il avait déboursé une somme non négligeable, soit ce pour quoi j’ai été formé. Nous en avons déjà assez parlé, et je l’ai remercié un nombre incalculable de fois d’avoir pu subvenir à mes études comme il l’a fait. Mais ces remerciements ne sont pas suffisants pour lui. Il voudrait que je consacre ma vie au métier que j’ai appris. S’il avait été moins froid, je lui aurais détaillé mes projets, mais à cet instant je n’ai qu’une envie : récupérer le peu d’affaires qui m’appartiennent et qui sont encore chez lui et retrouver mes potes qui, eux, m’attendent avec impatience.

– Tu as appelé ta mère ?

Étonné qu’il me pose cette question, je tourne la tête vers lui et laisse passer quelques secondes avant de répondre.

– Oui.

– Et ?

– Et… elle sait que je suis de retour à Lille.

– C’est tout ?

Je me tourne entièrement vers lui et soupire :

– Retourner m’installer aux Deux-Caps est ma priorité. J’y habitais déjà avant de partir, je ne vois donc pas ce que ça change.

Sa mâchoire se crispe. Il doit être en train de choisir les mots qui vont sortir de sa bouche.

– Elle s’inquiète pour toi.

J’émets un petit rire.

– Et toi tu t’inquiètes pour elle, c’est ça ?

– Nils… grogne-t-il comme si j’étais un enfant capricieux.

Olivier a fait ce qu’il a toujours cru bon pour moi. Maladroitement parfois, mais je ne suis pas en mesure de le lui reprocher.

– Vous me rêvez encore médecin ? C’est trop tard, vous le savez, j’espère ! J’ai arrêté en première année, ça fait un bail !

Je le provoque, ce qui est ridicule à mon âge, mais je n’ai jamais vraiment réussi à me comporter normalement avec Olivier. Il est toujours déçu de tout. Les études que j’ai suivies après la fac de médecine, jusqu’à obtenir mon diplôme, étaient acceptables à leurs yeux, mais que je m’envole pour un tour du monde, pas du tout.

– On ne rêve plus de rien, je te signale. Et ça fait bien longtemps. Je dis ça pour toi. Et pour ta mère.

– Oui, eh bien comme tu le dis si bien : tu n’as plus aucun rapport avec elle, donc on va faire comme si nous n’avions jamais eu cette discussion.

– Donc tu continues sur ta lancée ?

– Mais de quoi tu parles, bon sang ?

La conversation tourne au vinaigre. Je déteste ça.

– Tu vas t’entêter à pratiquer ton sport extrême et à vivre de petits boulots ? Tu ne crois pas que ta mère souhaiterait autre chose pour son fils unique ?

Je souffle et je souris en même temps. Je connais ce discours par cœur. Ma mère me le rabâche dès que je l’ai au téléphone, c’est-à-dire tous les trois jours.

– Une maison coquette, un boulot sécurisant et une belle petite nana avec qui je ferais des gosses. Si en prime j’ai une aussi belle bagnole que toi, ma vie sera réussie ?

Olivier soupire. Je n’ai pas été très fin, mais j’en ai ma claque, de leurs conneries. J’aime ma mère, mais le fait qu’elle ait rancardé son ex-mari avec qui elle ne s’entend plus pour tenter de me remettre sur le droit chemin me gonfle plus que je ne l’aurais cru. Quand elle m’en parle au téléphone, qui plus est alors que trois mille kilomètres nous séparent, ça sonne différemment. Moins intrusif. Quoi qu’il en soit, je l’aime de tout mon cœur et me morigène d’être aussi égoïste.

Elle a passé les premières années de ma vie à m’élever seule, après que mon père biologique a jugé bon de ne pas se préoccuper du rejeton qu’il laissait derrière lui en partant profiter de sa vie de célibataire. Jusqu’à sa rencontre et son remariage avec Olivier, ma mère a trimé pour subvenir à mes besoins. Sa part de bonheur, elle a réussi à la trouver auprès de mon beau-père. Malheureusement, leur couple n’a pas tenu la distance et elle se retrouve de nouveau seule, ce qui me peine pour elle.

Je souffle et regarde par la fenêtre.

– Excuse-moi. C’est naze, ce que je viens de dire.

– Oui.

– J’ai des projets, mais sur la côte, pas à Lille. Et je préfère ne pas en parler tant que rien n’est fait. Il faut juste me laisser atterrir un peu.

– D’accord. Pardonne-moi aussi. Malgré nos désaccords, voir ta mère se faire du mouron pour toi me flingue. Je me sens… responsable.

Je ris et me cale en arrière contre l’appuie-tête en fermant les yeux. Puis, je les rouvre et me tourne vers Olivier.

– Olivier, divorce ou pas, j’aurais pris le même chemin. Je suis loin d’être un mec mal dans sa peau. Maman ne s’est pas encore remise de votre séparation et, du coup, j’en fais les frais. Elle reporte tout sur moi, surtout son affection.

Il sourit. En le regardant de plus près, je me rends compte que de petites ridules sont apparues sous ses yeux et que ses cheveux, auparavant d’un brun très foncé, tirent aujourd’hui plus sur le sel que sur le poivre.

Olivier a toujours attendu beaucoup des autres. Mais, dans ce genre de cas, il faut aussi apprendre à être déçu, et il n’est pas le type d’homme à accepter d’être contrarié. Il place la barre bien trop haut, surtout pour les gens qui l’entourent. Ma mère n’a pas su tenir la distance. Quant à moi, je ne sais jamais trop sur quel pied danser.

Il est tout mon contraire. Je crois qu’il place lui-même des obstacles dans sa vie pour se surpasser. Et clairement, même avec mon âme de compétiteur, je ne lui arrive pas à la cheville. Je suppose que nous ne pourrons jamais nous comprendre, cependant j’attends de lui qu’il m’évite ses leçons de morale. Je ne pense pas pouvoir le gérer lui en plus de ma propre mère qui me voit déjà marié et casé dans une maison avec un labrador et un jardin entretenu.

Nous nous toisons quelques secondes puis il demande :

– Tu comptes repartir quand, aux Deux-Caps ?

– Demain ou après-demain. Je fais un crochet par chez maman et j’y vais. Mes potes m’attendent.

– Tes projets aussi, si j’ai bien compris.

J’opine du chef en souriant.

– Tu veux en parler ?

À l’instant où il me pose la question, il doit voir dans mon regard qu’il a grillé sa chance il y a quelques minutes, car il n’insiste pas. Alors que la voiture s’immobilise devant un grand immeuble de briques rouges dans lequel j’ai passé ma jeunesse, il lève les mains en l’air en signe de reddition.

– Bon, on va les chercher, ces affaires ? m’interroge-t-il.

– Yep ! Je te suis.

En mettant les pieds sur le trottoir, je sens qu’une partie de moi est soulagée de ne rien lui avoir dit en ce qui concerne mon futur. Je ne suis pas en mesure d’avoir cette discussion pour l’instant. Je veux simplement retrouver les gens que j’aime et qui m’ont manqué. Olivier y compris. Et tout ça sans prise de bec. La suite attendra quelques jours de plus.

Je secoue la tête pour moi-même et le suis dans son immeuble rupin.

 

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