UN RÊVE

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev · Chapitre 13 sur 18

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UN RÊVE

Chapitre XIII

 

ET subitement, tout se réalisa ! À une vingtaine de pas de-vant moi, j'aperçus le nègre qui était venu retrouver le baron à la terrasse du restaurant. Enveloppé dans sa cape noire, il parut surgir du sol, me tourna le dos et s'éloigna le long de l'étroit passage ! Je voulus la rattraper, mais il pressa le pas et disparut au premier tournant. Je courus à toutes jambes, atteignis le coin de la ruelle et… ô prodige ! Devant moi, une voie longue, étroite et déserte, la brume du matin la couvre d'un voile de plomb que mes yeux réussissent néanmoins à percer… Je la vois toute, jus-qu'au bout, et puis compter les maisons… Pas un être vivant, dehors ou à une fenêtre… Le grand nègre a disparu aussi subi-tement qu'il était venu… Je suis stupéfait, l'espace d'un instant seulement, car une autre impression chasse la première : je re-connais cette ruelle muette et morte ! C'est la rue de mon rêve ! Je frissonne frileusement, car l'aube est glaciale, mais reprend ma marche en avant, sans l'ombre d'une appréhension.

Je cherche autour de moi… Voici la maison, là-bas, à droite, saillant sur le trottoir, avec son portail agrémenté de part et d'autre de cornes de bélier… Les lucarnes ne sont pas rondes, mais rectangulaires… peu importe… Je frappe à la porte… une fois… deux fois… trois fois, de plus en plus fort… Elle s'ouvre lentement, comme une mâchoire qui bâille, et grince sourde-ment sur ses gonds. Une jeune servante me dévisage, les che-veux ébouriffés, les yeux mal réveillés. Elle s'est à peine levée.

« Est-ce ici qu'habite le baron ? » lui demandai-je.

Pendant ce temps, j'examine la courette… Pas de doute possible, c'est bien cela… les mêmes planches et les mêmes bû-ches que j'ai vues en rêve.

 

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« Non, me répond-elle. Le baron n'habite pas ici.

— Comment ?… C'est impossible !

— Il n'est plus là. Il est parti hier.

— Où cela ?

— Pour l'Amérique.

— Pour l'Amérique ! répétai-je malgré moi. A-t-il exprimé l'intention de revenir ? »

La servante me jeta un coup d'œil plein de défiance.

« Je l'ignore… Il se peut que monsieur le baron ne revienne plus jamais.

— Est-il resté longtemps ici ?

— Non, une huitaine de jours à peine. À présent, il n'est plus là.

— Quel est le nom du baron ? »

La jeune fille me fixa d'un air surpris.

« Vous ne savez pas son nom ?… Nous autres, nous l'appe-lions monsieur le baron, tout court… Eh, Pierrot, viens voir par ici, cria-t-elle en voyant que je faisais mine de franchir le seuil. Il y a là un jeune homme qui me pose des tas de questions ! »

La silhouette gauche d'un gros ouvrier s'avança à travers la courette.

 

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« Qu'y a-t-il ? Qu'est-ce que vous voulez ? » me demanda-t-il d'une voix éraillée.

Après m'avoir écouté, maussade, il répéta mot pour mot tout ce que m'avait appris la servante.

« Mais qui est-ce qui habite donc ici ? m'informai-je.

— Notre patron.

— Qui est-ce ?

— Un menuisier. Il n'y a que des menuisiers dans cette rue.

— Pourrais-je le voir ?

— Non. Il dort encore.

— Puis-je entrer dans la maison ?

— Non.

— Est-ce que je pourrai voir votre maître un peu plus tard ?

— Pourquoi pas ? Bien sûr que vous pourrez le voir, comme tout le monde… C'est un marchand. Allez, jeune homme, vous feriez mieux de repasser.

— Et l'autre, le nègre ? » fis-je soudain.

L'ouvrier nous regarda avec stupéfaction, d'abord moi, puis la servante.

« Un nègre ? Quel nègre ? murmura-t-il enfin. Allez, jeune homme, allez. Vous reviendrez une autre fois. Faut que vous voyiez le patron… »

 

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Je m'éloignai. La porte se referma derrière mon dos, brus-quement, lourdement, mais sans grincer, comme avant.

Je notai soigneusement la disposition des lieux, mais ne voulus pas encore rentrer chez moi.

J'étais déçu ; il m'était arrivé quelque chose d'extraordi-naire, d'inconcevable, pourquoi avait-il fallu que cela se termi-nât aussi stupidement, en queue de poisson ? Au lieu de retrou-ver la mansarde que je connaissais bien et mon père, le baron avec sa robe de chambre et sa pipe, j'étais tombé sur un menui-sier, un homme comme les autres, que tout le monde pouvait voir, à qui je pouvais même commander des meubles, si cela me chantait…

Et mon père était reparti pour l'Amérique ! Qu'allais-je faire, à présent ? Raconter tout à ma mère ou me taire et effacer en moi jusqu'au moindre souvenir de cette rencontre ?

Décidément, je ne voulais pas admettre que des événe-ments aussi surnaturels eussent pu avoir une fin banale, plate ! J'allai droit devant moi, loin de la ville.

 

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