Un voleur honnête

Dostoievski · Chapitre 1 sur 4

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Un voleur honnête

La Bibliothèque Russe et

SLAVE

 

Fyodor Dostoïevski

1821 — 1881

 

UN VOLEUR HONNÊTE

 

1848

 

Traduction d’Ely Halpérine-Kaminsky, Paris, Plon, 1888.

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Un matin, j’étais déjà prêt à quitter mon cabinet de travail, quand Agrafena, — ma cuisinière, mon économe et ma blanchisseuse, — entra dans ma chambre, et, à mon grand étonnement, engagea avec moi la conversation.

Jusqu’alors elle avait été silencieuse : une baba simple. Sauf pour les deux mots quotidiens à propos du déjeuner et du dîner, elle ne m’avait jamais adressé la parole depuis six ans qu’elle me servait.

— Voilà, monsieur, commença-t-elle, je viens chez vous... vous devriez sous-louer le cabinet de débarras.

— Quel cabinet ?

— Celui qui est près de la cuisine, vous savez bien ?

— Pourquoi faire ?

— Pourquoi ? Mais il y a bien d’autres locataires qui sous-louent ! Vous savez bien !

— Mais qui louerait cela ?

— Qui louerait cela ? Un locataire ! Vous savez bien !

— Mais, ma petite mère, c’est trop étroit : il n’y a pas même la place d’un lit ! Qui voudrait y vivre ?

— Pourquoi y vivre ? Pourvu qu’il y ait où dormir ! Il vivra sur la fenêtre.

— Sur quelle fenêtre ?

— Vous savez bien sur quelle fenêtre ! Avec cela que vous ne le savez pas ! Sur celle qui est dans l’antichambre. Il restera là à coudre ou à faire ce qu’il voudra. Il pourra même s’asseoir sur une chaise. Il a une chaise, une table même, tout.

— Et qui est-ce donc ?

— Un bon garçon, très-dégourdi. Je lui préparerai à manger. Pour la table et le logis je lui prendrai en tout trois roubles par mois...

Enfin, après bien des efforts, j’appris qu’un certain individu, d’un âge mûr, avait persuadé Agrafena de lui permettre de rester dans sa cuisine en qualité de locataire et de commensal.

Ce qu’Agrafena se mettait en tête ne pouvait pas ne pas arriver : elle ne m’aurait plus laissé tranquille. Quand une chose lui déplaisait, elle commençait à devenir rêveuse, mélancolique, et cet état d’âme pouvait durer deux ou trois semaines. Pendant ce temps, le dîner était mal cuit, le linge allait à l’abandon, le parquet n’était pas lavé ; en un mot, je subissais beaucoup de désagréments. J’avais remarqué depuis longtemps que cette silencieuse était incapable de concevoir un dessein, de concentrer ses pensées sur un projet personnel. Mais si, par hasard, quelque chose qui ressemblât à une idée pouvait naître dans son faible esprit, lui en interdire l’accomplissement équivalait à la tuer moralement pour longtemps.

— A-t-il au moins un passe-port, quelques papiers ? lui demandai-je.

— Comment donc ? Mais oui ! Un bon garçon, dégourdi. Il m’a promis de donner trois roubles.

Dès le lendemain s’installa donc, dans mon simple logis de garçon, un nouveau locataire. Je n’étais pas trop vexé de l’accident ; j’en étais même jusqu’à un certain point satisfait. Je dois dire que je vis très- isolé, presque en ermite. Je n’ai à peu près pas de relations, je sors rarement. Dix ans de cette vie m’ont, certes, habitué à l’isolement. Mais dix, quinze années encore d’isolement, dans le même trou, avec la rude société d’Agrafena, ce n’était pas une brillante perspective. Un compagnon de plus, pourvu qu’il fût silencieux, était donc une manne céleste.

Agrafena n’avait pas menti : mon locataire était un homme dégourdi. J’appris par son passe-port que j’avais affaire à un soldat retraité, — ce que d’ailleurs j’avais deviné au premier regard.

Astafy Ivanovitch était un brave homme. Nous eûmes des relations pacifiques. Il savait des histoires intéressantes ; souvent l’aventure lui était arrivée à lui-même. L’ennui ordinaire de ma vie faisait d’un tel conteur un vrai trésor.

Un jour, il me conta une histoire qui m’impressionna. Voici à quelle occasion. J’étais resté seul chez moi. Astafy et Agrafena étaient sortis pour affaires. Tout à coup j’entends quelqu’un. Un étranger, me semble-t-il, a pénétré dans la pièce voisine. Je sors : en effet, dans le vestibule se trouve devant moi un homme inconnu, de petite taille, en veston malgré le froid d’un jour d’automne.

— Que veux-tu ?

— Le tchinovnik Alexandrov demeure ici ?

— Non, frère. Adieu.

— Comment ? Le dvornik m’a dit que c’était ici, dit le visiteur en gagnant lentement la porte.

— Va-t’en ! va-t’en ! frère ! déguerpis !

Le lendemain, après le dîner, comme Astafy Ivanovitch m’essayait un habit qu’il venait de me réparer (il était tailleur de son métier), quelqu’un entra encore dans le vestibule. J’entr’ouvris la porte.

Le personnage de la veille, sous mes yeux, prend tranquillement à la patère ma redingote d’hiver, la fourre sous son bras et sort en courant. Pendant ce temps, Agrafena le regarde, la bouche bée, sans défendre davantage mon bien. Astafy Ivanovitch se met à la poursuite du voleur, mais rentre au bout de dix minutes, haletant et les mains vides. L’homme a disparu.

— Quelle affaire, Astafy Ivanovitch ! C’est une chance encore qu’il ait dédaigné le manteau : il m’aurait laissé nu !

Astafy Ivanovitch est tellement stupéfait, que j’oublie, en le regardant, l’événement qui vient de se passer. Il ne peut pas revenir à lui. À chaque instant il jette son travail et recommence à raconter comment il était là, comment, sous ses yeux, à deux pas, on m’a enlevé la redingote et qu’on n’a pu trouver le voleur. Enfin, il reprend son travail, puis le quitte de nouveau et va chez le dvornik lui reprocher que de telles choses puissent se produire dans sa maison. Il revient et se met à gronder Agrafena. Il recommence à travailler, et longtemps encore il bougonne : comment la chose s’est faite, comment, sous ses yeux, à deux pas, on a enlevé... etc.

Astafy Ivanovitch est un peu vétilleux.

— On nous a joués, Astafy Ivanovitch ! lui dis-je le soir en lui tendant une tasse de thé.

(Je m’ennuyais tellement que je voulais lui faire redire l’histoire de la redingote : la sincérité de son intarissable ahurissement finissait par rendre très-comique cette banale aventure.)

— Joués, monsieur ! C’est à devenir enragé ! Ce n’est pourtant pas un habit à moi, pourtant... Il n’y a rien de plus honteux au monde que le vol. C’est ta sueur, ton pain, ton temps qu’on t’a volés ! — Quelle ignominie ! Pouah ! c’est dégoûtant, rien qu’à le dire ! Quoi donc ! Mais quoi ! c’est votre bien, monsieur, et vous ne semblez pas le regretter !

— Tu as raison, Astafy Ivanovitch, il eût mieux valu que l’habit fût brûlé. Le laisser voler, c’est plus que désagréable.

— Eh quoi ! désagréable ? Certes, il y a voleur et voleur... Il m’est arrivé, monsieur, une aventure !... Je suis tombé sur un voleur honnête.

— Comment, honnête ? Un voleur honnête, Astafy Ivanovitch ?

— Oui, monsieur, c’est difficile à croire, et pourtant... Je voulais dire qu’il me semblait honnête, et pourtant il a volé. C’est à faire pitié.

— Comment est-ce arrivé, Astafy Ivanovitch ?

— Il y a deux ans de cela, monsieur. J’étais resté presque toute une année sans place. Avant de quitter ma dernière place, je m’étais lié avec un homme tout à fait perdu. Nous avions fait connaissance au traktir. Un ivrogne, un paresseux. Il avait servi ; mais on l’avait chassé à cause de son ivrognerie invétérée. Dieu sait de quoi il était vêtu ! Parfois je me demandais s’il avait une chemise : car il buvait tout ce qu’il possédait. Un homme tranquille, d’ailleurs, affable, bon. Il ne demandait jamais rien, un pauvre honteux. J’avais vu qu’il voulait boire un coup, le pauvre, et je le lui avais fait servir. Voilà comment nous nous étions liés. C’est-à-dire... Il se cramponnait à moi. Que m’importait ? Quel homme c’était ! Il me suivait comme un petit chien. Où j’allais il allait... Et pourtant nous ne nous étions vus qu’une fois ; le pauvre homme ! « Laisse-moi passer la nuit !... » Je le laisse ; un passe-port en règle. Et le lendemain : « Laisse-moi encore coucher. » Et le troisième jour, il reste toute la journée auprès de la fenêtre et couche encore la nuit. Ah ! ah ! pensais-je, il ne me quittera plus ! À boire, à manger, à coucher ! Être si pauvre et nourrir un autre ! Auparavant, il s’était attaché à un fonctionnaire. Mais le fonctionnaire avait tant bu qu’il en était mort... de chagrin. Mon homme s’appelait Emelia, Emelian Iliitch. Je me dis : Comment faire ? Le mettre à la porte ? Quelle pitié ! c’est honteux ! Un homme sans ressource ! Jésus ! Jamais un mot : il ne demandait rien, il restait là comme un petit chien et vous regardait dans les yeux. Ah ! comme l’ivrognerie perd un homme ! Comment lui dire : « Va-t’en, Emelianouchka. Tu n’as rien à faire chez moi, rien à gagner, tu es mal tombé : bientôt je n’aurai pas moi-même de quoi manger. » Que fera-t-il si je lui dis cela ? Je prévoyais combien longtemps il resterait là à me regarder, sans avoir compris, et comment enfin il se lèverait, quand il aurait enfin compris, comment il prendrait son petit paquet enveloppé d’un foulard troué, à carreaux rouges, et qui contenait Dieu sait quoi, un paquet qu’il trimbalait partout avec lui, et comment il arrangerait son manteau pour cacher les trous... C’était un homme délicat. Il aurait ensuite ouvert la porte et serait sorti en pleurant... Eh bien ! pourquoi laisser mourir un homme ? C’est pitié ! Et moi, comment vivrais-je ensuite ! Attends donc, pensais-je, Emelianouchka, tu ne feras pas longtemps la fête chez moi : je déménagerai, et alors, cherche !...