Un voleur honnête

Dostoievski · Chapitre 3 sur 4

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Un voleur honnête

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— Assez de cagnardise ! Vois un peu quelles loques tu as sur le corps ! Ton manteau, laisse-moi te le dire, est un tamis. Ce n’est pas bien, il serait temps de réagir.

Il reste assis, mon Emelianouchka, il m’écoute, la tête basse. Eh quoi, monsieur ! Il avait bu jusqu’à sa langue ! Il ne pouvait plus dire deux paroles liées. Lui parlait-on de concombres, il répondait de navets. Il m’écoute, longtemps, longtemps, puis il soupire.

— Qu’as-tu à soupirer, Emelian Iliitch ?

— Mais comme cela... rien, Astafy Ivanovitch... Aujourd’hui, Astafy Ivanovitch, des babas se sont battues dans la rue. L’une avait renversé par inadvertance un panier de fruits que portait l’autre.

— Et puis, quoi ?

— Alors l’autre lui a renversé exprès son panier et s’est mise à piétiner les fruits.

— Et quoi ? quoi, Emelian Iliitch ?

— Mais rien, Astafy Ivanovitch, c’est comme cela.

— Bien, c’est comme cela ? Eh ? Emelian Iliitch ! Tu as bu ta petite tête !

— Voilà encore... Un bârine a perdu un rouble dans la rue. Un moujik l’a trouvé et a dit : Quelle chance ! Un autre a dit : Non, c’est moi qui l’ai vu le premier...

— Eh bien ! Emelian Iliitch ?

— Et les moujiks se sont battus, Astafy Ivanovitch. Le sergent est arrivé, a rendu le rouble au bârine et a mis les deux moujiks au poste.

— Eh quoi ! Quelle morale tires-tu de cela, Emelianouchka ?

— Mais rien... Astafy Ivanovitch ! {2}

— Eh ! eh ! quoi, la foule ? Tu as vendu ton âme pour un kopeck ! Sais-tu ce que je vais te dire, Emelian Iliitch ?

— Quoi, Astafy Ivanitch ?

— Mets-toi donc à un travail quelconque ! Je te le dis pour la centième fois, par pitié.

— Et quel travail, Astafy Ivanitch ? Je ne sais qu’entreprendre ! Qui voudra de moi ?

— Mais c’est comme cela qu’on t’a rayé du service, Emelian ! Ivrogne !

— Vlas, le garçon du buffet, a été appelé aujourd’hui au bureau, Astafy Ivanitch.

— Et pourquoi, Emelianouchka ?

— Est-ce que je sais pourquoi, Astafy Ivanitch ? On avait besoin de lui...

« Eh ! pensai-je, nous sommes perdus, Emelianouchka ! C’est pour nos péchés que Dieu nous punit. »

Qu’auriez-vous fait d’un tel homme, monsieur ?

Mais il était rusé ! Il m’écoutait, m’écoutait, puis, probablement il en avait assez ; dès que je me fâchais, il prenait son petit manteau et se faufilait dehors. Il errait toute la journée et rentrait le soir soûl. Qui lui donnait à boire ? Où prenait-il l’argent ? Qui le sait ? Ce n’était pas ma faute !

— Non, lui dis-je, Emelian Iliitch, tu perdras la tête ! Assez boire, entends-tu ? Assez ! Si tu reviens soûl encore une fois, tu coucheras sur l’escalier, je ne te laisserai pas entrer !...

Après m’avoir écouté, mon Emelian reste un jour, deux jours tranquille. Mais il disparaît le troisième jour. Je l’attends, je l’attends, il ne vient pas. À vrai dire, j’avais peur et pitié. Que faire ? Je l’avais effrayé ! Où est-il allé maintenant, le pauvre ? Il se sera perdu, Seigneur Dieu ! La nuit vient sans ramener Emelian. Le matin, je vais dans le vestibule... Il y avait passé la nuit. Il était tout roide de froid.

— Quoi, Emelian ! Que Dieu soit avec toi ! Où t’es-tu fourré ?

— Mais vous... cela... Astafy Ivanitch... Vous avez daigné vous fâcher, l’autre jour... Vous avez juré de me faire coucher dans le vestibule... Je n’ai pas osé entrer.

La colère et la pitié s’emparèrent de moi.

— Mais tu devrais, Emelian, choisir un autre métier ! Pourquoi garder les escaliers ?

— Et quel autre métier, Astafy Ivanitch ?

— Mais, lui dis-je, âme perdue ! si tu apprenais au moins l’art de tailleur ! Vois donc ton manteau ! Il est tout troué, et il te sert encore à balayer l’escalier ! Tu devrais prendre une aiguille et bourrer les trous comme l’honneur l’ordonne ! Eh ! eh ! Ivrogne que tu es !

Eh bien, monsieur, le croirez-vous ? il prend une aiguille ! Je lui avais dit cela pour rire. Mais il a eu peur, et il a pris une aiguille. Il ôte son manteau, essaye d’enfiler son aiguille ; je le regarde. Ses yeux étaient tout rouges, ses mains tremblaient, il ne parvenait pas à enfiler son aiguille ; il enfilait, enfilait, enfilait et... et n’enfilait pas. Il clignait bien de l’œil pourtant, il crachait sur son fil et le roulait entre ses mains. Pas moyen ! Il y renonce et me regarde...

— Eh bien, Emelian ! Tu m’as fait un grand honneur ! S’il y avait du monde, je ne saurais où cacher ma tête ! Mais, simple que tu es, je t’ai dit cela pour rire !... Va donc avec Dieu et ne pèche plus ! Vis plus honnêtement. Ne couche pas dans l’escalier, ne me fais pas honte !...

— Mais que faire, Astafy Ivanitch ? Je sais bien moi-même que je suis un ivrogne et un vaurien !... Je vous irrite vainement, et voilà tout, vous, mon bien... bienfaiteur !...

Ses lèvres bleuies se mettent à trembler, et une petite larme coule sur sa joue blême et file en tremblant sur sa barbe vieille ; puis d’autres larmes viennent, et il verse un flot de larmes, mon Emelian !... Mais, petit père ! ce fut comme si j avais reçu un coup de poignard dans le cœur.

Eh ! toi, homme sensible, voilà ce que je n’aurais pas prévu ! Qui aurait cru cela ? Non, pensai-je, Emelian, je vais t’abandonner définitivement. Deviens ce que tu pourras.

Eh bien, monsieur, que vous dire ? la chose est futile et ne vaut pas des paroles... C’est-à-dire, vous n’en donneriez pas deux kopecks hors d’usage. Quant à moi, je donnerais beaucoup, — si j’avais, — pour que cela ne fût pas arrivé. Je possédais, monsieur, une belle culotte, que le diable l’emporte ! une belle culotte de cavalier, bleue avec des carreaux. C’était un pomiestchik qui me l’avait commandée, puis il n’en avait plus voulu, sous prétexte qu’elle était trop étroite, et elle m’était restée. Je me disais : Cela vaut de l’argent. Chez le revendeur on m’en donnerait bien cinq roubles, et en tout cas je pourrais en faire deux pantalons pour des Pétersbourgeois, et j’en aurais encore de quoi tailler un gilet pour moi. À nous autres pauvres gens, vous savez, tout sert. À ce moment, Emelianouchka était triste. De deux jours il n’avait bu. Le troisième encore il se prive de la goutte. Il était tout penseur, tout triste, c’était même pitié. Eh bien, pensai-je, tu n’as plus de galette, mon petit, et tu t’es décidé à rentrer dans la bonne voie. Tu t’es dit : Basta !... Voilà, monsieur, où en étaient les choses quand, là-dessus, arrive une grande fête. Je vais à l’église toute la nuit. En rentrant, je vois mon Emelian assis sur la fenêtre, ivre et chancelant. « Hi ! hi ! pensai-je, c’est comme cela que tu fais, petit ! » J’ouvre ma malle ; tiens ! ma culotte n’y est plus ! Je cherche çà et là, rien. Après avoir tout bouleversé, je me sentis le cœur serré. Je me précipitai chez la vieille, je lui fis des reproches inutiles. Quant à Emelian, je ne voulais pas le soupçonner.