Une Demande En Mariage

Anton Pavlovitch Tchekhov · Chapitre 6 sur 7

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Une Demande En Mariage

Scène VI

 

NATALIA STEPANOVNA et LOMOV

 

LOMOV, il entre très déprimé. – J’ai un battement de cœur terrible… J’ai perdu l’usage de ma jambe… J’ai des élancements dans le côté…

NATALIA STEPANOVNA. – Excusez-nous, nous nous sommes emportés, Ivan Vassilievitch… Il m’en souvient maintenant : les Petits-Prés-aux-Bœufs sont vraiment à vous.

LOMOV. – Mon cœur bat terriblement… Mes Petits-Prés… Les deux yeux me papillotent…

NATALIA STEPANOVNA. – Les Petits-Prés sont à vous, à vous… Asseyez-vous. (Ils s’asseyent.) Nous avions tort…

LOMOV. – C’est par principe… Je ne tiens pas à la terre ; c’est le principe…

NATALIA STEPANOVNA. – Précisément, le principe… Tenez, parlons d’autre chose.

LOMOV. – D’autant plus que j’ai des preuves. La grand-mère de ma tante avait donné aux paysans du grand-père de votre père…

NATALIA STEPANOVNA. – Assez parlé de cela, assez… (À part.) Je ne sais par où commencer… (À Lomov.) Irez-vous bientôt à la chasse ?

LOMOV. – Des coqs de bruyère, estimée Natalia Stepanovna ? Je crois commencer dès que les blés seront coupés. Ah ! avez-vous entendu dire cela ? figurez-vous quel malheur j’ai eu !… Mon Ougadaï, que vous daignez connaître, boite.

NATALIA STEPANOVNA. – Quel dommage ! Et pourquoi donc ?

LOMOV. – Je ne sais… Il s’est sans doute foulé la patte ou les autres chiens l’ont mordu… (il soupire.) Mon meilleur chien, sans parler de ce qu’il a coûté. Je l’ai payé cent vingt-cinq roubles à Mironov.

NATALIA STEPANOVNA. – Vous l’avez payé trop cher, Ivan Vassilievitch !

LOMOV. – Selon moi, c’est très bon marché. Un chien magnifique !

NATALIA STEPANOVNA. – Papa a donné pour son Otkataï quatre-vingt-cinq roubles, et Otkataï est bien meilleur que votre Ougadaï !

LOMOV. – Otkataï, meilleur qu’Ougadaï ? Croyez-vous !… (Il rit.) Otkataï meilleur qu’Ougadaï !

NATALIA STEPANOVNA. – Évidemment, meilleur ! Otkataï est jeune, c’est vrai ; ce n’est pas encore un chien fait ; mais pour les formes et les allures, il n’y a pas mieux, même chez Voltchaniétski.

LOMOV. – Permettez, Natalia Stepanovna, mais vous oubliez qu’il a la mâchoire courte, et un chien qui a la mâchoire courte a toujours peu de prise.

NATALIA STEPANOVNA. – J’entends cela pour la première fois ! La mâchoire courte !

LOMOV. – Je vous assure qu’il a la mâchoire inférieure plus courte que l’autre.

NATALIA STEPANOVNA. – Vous l’avez mesurée ?

LOMOV. – Je l’ai mesurée… Pour courre une bête, il est bon ; mais pour la prendre, je doute qu’il le puisse…

NATALIA STEPANOVNA. – Tout d’abord notre Otkataï est à poils longs ; il est fils de Zapriagaï et de Stameska ; quant à votre jaune-pie, on ne peut en définir la race ;… puis il est vieux et laid comme une rosse…

LOMOV. – Vieux ! mais je n’accepterais pas cinq de vos Otkataï à sa place !… Cela se peut-il ?… Ougadaï est un chien, et Otkataï… il est même risible d’en parler. Des chiens comme votre Otkataï, chaque piqueur en a, en veux-tu, en voilà ; vingt-cinq roubles, il serait bien payé.

NATALIA STEPANOVNA. – Vous êtes, Ivan Vassilievitch, possédé aujourd’hui du démon de la contradiction. D’abord vous imaginez que les Petits-Prés sont à vous, puis qu’Ougadaï est meilleur qu’Otkataï. Je n’aime pas que les gens disent ce qu’ils ne pensent pas… Vous savez parfaitement qu’Otkataï vaut cent fois mieux que votre… imbécile d’Ougadaï. Pourquoi, alors, dire le contraire ?

LOMOV. – Je vois, Natalia Stepanovna, que vous me prenez pour un aveugle, ou un imbécile. Mais comprenez bien que votre Otkataï a la mâchoire courte.

NATALIA STEPANOVNA. – Ce n’est pas vrai !

LOMOV. – Il a la mâchoire courte !

NATALIA STEPANOVNA, criant. – Ce n’est pas vrai !

LOMOV. – Pourquoi criez-vous, mademoiselle ?

NATALIA STEPANOVNA. – Pourquoi dites-vous des absurdités ? C’est révoltant ! Il est temps de donner un coup de fusil à Ougadaï, et vous le comparez à Otkataï.

LOMOV. – Excusez, je ne puis continuer cette dispute. J’ai un battement de cœur…

NATALIA STEPANOVNA. – J’ai remarqué que les chasseurs qui discutent le plus sont ceux qui s’y entendent le moins.

LOMOV. – Mademoiselle, je vous prie de vous taire… Mon cœur éclate… (Il crie.) Taisez-vous !

NATALIA STEPANOVNA. – Je ne me tairai pas tant que vous ne conviendrez pas qu’Otkataï est cent fois meilleur que votre Ougadaï !

LOMOV. – Cent fois pire ! Qu’il crève, votre Otkataï !… Mes tempes… mon œil… mon épaule…

NATALIA STEPANOVNA. – Votre bête de chien n’a pas besoin de crever ; il est déjà fourbu sans cela.

LOMOV, pleurant. – Taisez-vous ! J’ai une rupture d’anévrisme !

NATALIA STEPANOVNA. – Je ne me tairai pas !

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