Une Intrigante sous le règne de Frontenac
France!
Le poids de l'exil pesait sur eux comme un manteau de plomb.
Paul Aubry, qui aimait de tout son coeur la marine et la France, souffrait un véritable martyre en se voyant, dans la force de l'âge, voué à l'inaction. Mais il lui répugnait d'aborder ce sujet douloureux devant sa soeur que, elle, se reprochait amèrement d'avoir brisé la carrière de son frère.
Il préférait confier ses chagrins au bon père Schultz ou, mieux encore, les supporter en silence.
Sans être un favori de Muses, Paul Aubry aimait parfois à exprimer en vers ses tristes pensés. Mais c'est à l'insu de sa soeur qu'il cultivait la poésie.
Un jour, en ouvrant un volume qu'elle voulait lire, madame DeBoismorel y trouva un feuillet sur lequel son frère avait écrit trois strophes sous ce titre: France!
Comme elle était une excellente musicienne, elle composa un air sur les paroles qu'elle venait de trouver.
Le même soir, ayant été invitée par son frère à faire de la musique, elle lui dit:
--Écoute ce chant nouveau:
FRANCE!
France! il n'est pas de pays en ce
monde
Qu'on puisse aimer autant que nous
t'aimons!
Un seul jour loin de ta terre féconde
Parait un siècle à nous qui te
pleurons!
Oh! que l'exil dont nous portons la
chaîne
Depuis six ans, est un supplice
affreux...
Mon Dieu! mettez un terme à notre
peine
En nous ouvrant le pays des aïeux!
«Courage, enfants, vous reverrez la
France.»
Nous dit un soir notre bon vieux
pasteur.
Ce mot d'espoir calme notre
souffrance
Et verse en nous un rayon de
bonheur!
Madame DeBoismorel dit à son frère, en l'embrassant:
--Me pardonnes-tu, chéri, d'avoir mis ta poésie en musique sans ta permission?
--Oui, je te pardonne, parce que la richesse de la musique fait oublier la pauvreté des vers.
--Flatteur et modeste, va!
--Dis donc, reprit-elle as-tu remarqué que «notre bon vieux pasteur» n'est pas venu ici depuis deux semaines; serait-il malade?
--Non, il est absent de Munich pour quelque temps, m'a dit l'autre jour son vicaire.