Une nuit avec un ennemi - Ce lien si puissant

Child · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/5

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Une nuit avec un ennemi - Ce lien si puissant

Une nuit avec un ennemi

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

PASSIONS

 

MAUREEN CHILD

Couple : © ROYALTY FREE

DIVISION/MASTERFILE

Paysage : © ROYALTY FREE/CORBIS

© 2011, Maureen Child. © 2011,

Harlequin S.A.

HARLEQUIN®

est une marque déposée par le Groupe

Harlequin

PASSIONS®

est une marque déposée par

Harlequin S.A.

FRANCINE SIRVEN

978-2-280-24229-5

- 1 -

 

Rafe King ne laissait jamais passer une occasion de faire un petit pari entre amis lorsqu’on le lui proposait.

Et il avait beau être mauvais perdant, il n’avait pas pour autant l’habitude de se défiler s’il perdait. La preuve aujourd’hui : il se trouvait là, dans cette allée, une tasse de café brûlant entre les mains, à faire le pied de grue en attendant le reste de l’équipe de chantier à cause de ce satané pari qu’il avait perdu en beauté. Lui qui était directeur associé de King Construction, il n’avait pas touché au moindre tournevis depuis une éternité. En temps normal, il s’occupait des relations avec les fournisseurs et gérait les nombreux chantiers confiés à l’entreprise, veillant à ce que le cahier des charges en soit toujours scrupuleusement respecté.

Mais aujourd’hui et pour quelques semaines, à cause de ce pari, il allait devoir retrousser ses manches et faire le manœuvre.

Un pick-up gris tractant une petite remorque se gara à ce moment derrière lui. Il jeta un regard noir au conducteur. Joe Hanna. L’un de leurs sous-traitants. Un ami, aussi. Et celui enfin qui l’avait entraîné dans ce pari stupide.

Il grommela en voyant le sourire narquois que Joe affichait en sortant de son véhicule.

— Un instant, j’ai failli ne pas te reconnaître, sans ton costume de bureaucrate, lança Joe, plus goguenard que jamais.

— Très drôle.

Il n’avait jamais vraiment apprécié les costumes trois pièces. En réalité, il se sentait bien mieux dans sa peau habillé comme il l’était aujourd’hui, jean râpé, bottes de chantier et T-shirt noir frappé dans le dos du logo de King Construction.

— Tu es en retard, fit remarquer Rafe.

— Non, pas du tout. C’est toi qui es en avance, marmonna Joe en avalant une gorgée de café. Un beignet ? offrit-il en lui présentant un sachet.

— Volontiers, répondit Rafe qui ne fit que quelques bouchées de son doughnut à la confiture. Où sont les gars ?

— Nous commençons à 8 heures précises. Soit dans une bonne demi-heure encore.

— En arrivant plus tôt, ils auraient pu tout mettre en place de manière à commencer effectivement le travail à 8 heures, remarqua Rafe en se tournant vers le pavillon de style typiquement californien.

C’est donc ici qu’il passerait l’essentiel de ses journées pendant les semaines à venir, dans ce quartier résidentiel de Long Beach. La maison, située au bord d’une avenue ombragée, et entourée d’une pelouse fraîchement tondue, devait avoir une bonne cinquantaine d’années.

— De quel boulot s’agit-il ?

— Rénovation de cuisine, répondit Joe, appuyé contre le pick-up de Rafe, tout en examinant le pavillon. Plancher, comptoir, remplacement de la plomberie pour mettre la maison aux normes, peintures…

— Placards ? demanda Rafe, concentré sur le travail à venir.

— Non. Il en existe déjà une enfilade, en pin. Du solide. Il faudra simplement les remettre à neuf, décaper, vernir un peu tout ça.

Rafe hocha la tête puis un doute soudain lui traversa l’esprit.

— Les gars de l’équipe savent qui je suis ?

— Absolument pas, répondit Joe. Comme convenu, ton identité restera secrète. Pour toute la durée du chantier, tu t’appelleras Rafe Cole. Tu viens juste d’être embauché.

Mieux valait en effet que les types censés travailler avec lui ignorent qui il était réellement. Leur employeur. S’ils connaissaient la vérité, ils seraient forcément nerveux, et le travail en pâtirait. Par ailleurs, c’était là une opportunité pour Rafe de savoir ce que les employés pensaient réellement de King Construction. Un peu comme dans ces émissions de téléréalité, où les patrons se mêlaient à leurs ouvriers afin de découvrir ce qui se passait au quotidien au sein de leur société. Sauf qu’il avait par ailleurs un planning ultrachargé.

Soudain agacé, Rafe grommela :

— J’aurais dû te virer…

— Peut-être, mais tu as perdu ce pari et tu es un homme d’honneur, remarqua Joe. Et puis, je t’avais prévenu que le bolide de ma petite Sherry ne pouvait que remporter la course.

— Exact, convint Rafe.

Il sourit à ce souvenir. Un mois s’était écoulé depuis le pique-nique traditionnel organisé pour le personnel de King Construction. Les enfants des employés avaient passé des mois à construire de petites voitures qui devaient s’affronter ce jour-là sur un circuit spécialement aménagé pour l’occasion. Rafe avait mis Joe au défi, pariant contre la caisse à savon rose fuchsia de sa fille. Mais Sherry avait gagné haut la main, et ridiculisé tous les autres concurrents. Cela lui apprendrait de parier contre une femme.

— Tu as eu une bonne idée de laisser tes frères s’occuper des relations publiques de la boîte, reprit Joe. Les gars auraient pu te reconnaître, sinon.

Rafe avait toujours eu les mondanités en horreur. La presse, la publicité, c’était l’affaire de ses frères Sean et Lucas. A eux trois, ils avaient fait de King Construction l’une des entreprises du bâtiment les plus florissantes de la côte Ouest. Sean se chargeait de tous les aspects juridiques de l’entreprise, Lucas de son côté travaillait au commercial, quant à Rafe, il était le négociateur du trio.

Il fut arraché à ses pensées par le grondement d’un moteur. Un pick-up vint se ranger juste devant le pavillon, suivi d’une camionnette. Les deux conducteurs bondirent sur le trottoir et s’approchèrent.

— Steve, Arturo, voici Rafe Cole, dit aussitôt Joe. Il travaillera avec vous, sur ce chantier.

Steve, de taille moyenne, vêtu d’un T-shirt à l’effigie d’un groupe de rock local, le salua avec un large sourire. Arturo, plus âgé, trapu, se contenta d’un signe de tête. Rafe sourit en notant la chemise bariolée d’Arturo. Manifestement, le peintre de l’équipe.

— Prêt ? s’enquit Steve.

— Allons-y, répondit Joe en tendant la main vers la maison. On peut se garer, là-bas, sur le côté. Il n’y a qu’à avancer la remorque dans la cour. Ce sera plus pratique pour nous.

— Entendu.

Joe positionna son pick-up et la remorque devant le portail. En quelques minutes, tout ce petit monde s’affaira, Rafe le premier. Toutes ces années loin de la poussière n’avaient pas pour autant fait de lui un col blanc. Son père, Ben King, pas vraiment le genre papa gâteau, avait dirigé le secteur bâtiment de la dynastie King d’une main de fer. Il avait également fait en sorte que chacun de ses fils, huit au total, travaille chaque été sur un chantier. Ben tenait à ce que ses rejetons sachent que porter le nom de King se méritait.

Ils en avaient vraiment bavé, à l’époque. Mais au fil des ans, Rafe avait compris que leur père leur avait en réalité rendu un fier service.

— Nous avons terminé l’entrée, la semaine dernière, expliqua Joe à Rafe, tout ouïe. La cliente a tout débarrassé, Steve et Arturo peuvent se mettre au travail sans tarder. Quant à toi, Rafe, tu vas installer dans le patio un local cuisine temporaire pour Mme Charles.

— Un local cuisine temporaire ? répéta Rafe, perplexe. Elle ne peut pas manger à l’extérieur, le temps des travaux, comme tout le monde ?

— Elle le voudrait bien, répondit alors une voix féminine, à l’arrière de la maison. Malheureusement, elle ne peut pas se permettre d’arrêter de travailler pendant la rénovation de sa cuisine.

Rafe pivota lentement sur lui-même pour découvrir qui se cachait derrière cette voix. Il ne s’attendait certainement pas à subir un tel séisme qui manqua le faire chanceler. Elle était grande, comme il aimait. Il trouvait ridicule, en effet, de devoir s’accroupir pour embrasser une femme. Cheveux d’un roux tonique, grands yeux verts… Comme il aimait aussi. Et cette bouche, ce sourire… comme il aimait encore.

Cela le contraria presque de constater autant d’atouts chez cette femme. Il n’avait nul besoin d’une femme. Et à supposer que ce soit le cas, il ne tomberait certainement pas à genoux devant ce genre de femme là. Comment dire ? Très… femme au foyer. Il n’avait aucun penchant pour la vie domestique.

Ce qui ne l’empêchait pas d’apprécier le spectacle qui s’offrait à ses yeux.

— Bonjour, madame Charles, dit Joe. L’équipe est au complet. Vous connaissez déjà Arturo et Steve, voici Rafe.

— Heureuse de faire votre connaissance…, dit-elle.

Elle plongea ses yeux verts dans les siens, et l’espace d’une ou deux secondes, l’atmosphère se chargea d’électricité.

— … Mais appelez-moi Katie, je vous en prie. Après tout, nous sommes appelés à passer beaucoup de temps ensemble…

— Exact. Bien, hmm, alors, qu’est-ce que c’est que ce local cuisine ? demanda Rafe.

— Je fabrique des cookies, répondit-elle. De façon artisanale. Je dois pouvoir continuer d’honorer mes commandes durant les travaux. Joe m’a assuré que cela ne poserait pas de problème.

— Aucun, renchérit celui-ci. Bien sûr, vous ne pourrez utiliser votre four pendant la journée, car nous sommes obligés de couper le gaz. Mais nous le remettrons chaque soir, avant de partir. Rafe se chargera de tout.

— Parfait. Dans ce cas, je vous laisse faire.

Et elle rentra chez elle. Rafe en profita pour admirer sa démarche, et le reste. Elle portait le jean à merveille. Le denim mettait en valeur ses fesses rebondies, et le galbe de ses interminables jambes. De quoi attiser l’imagination de n’importe quel mâle digne de ce nom. Il inspira profondément, priant pour que l’air frais du matin apaise un peu cette chaleur, en lui. En vain. A ce moment, il sut que la journée serait longue. Stressante. Mieux valait ignorer cette femme. Il était là parce qu’il avait perdu un pari. Point final.

— O.K., dit Joe. Les gars, installez le four de Katie là où elle le souhaite, et Rafe verra avec elle pour la suite.

Rien ne lui aurait autant plu que de voir avec elle un certain nombre de choses indépendantes de ce maudit chantier. Avec un soupir, il emboîta le pas à Steve et Arturo et se dirigea à l’arrière de la maison.

 

***

 

Le bruit était insupportable.

Une heure plus tard, Katie avait l’impression que son cerveau cognait dans sa tête au rythme lancinant des coups de masse, en action dans la cuisine de sa grand-mère.

Ces inconnus dans la maison, toute cette agitation. Toute cette vie… Quel effet bizarre cela faisait. Plus bizarre encore de payer ces mêmes inconnus à détruire la cuisine dans laquelle elle avait tant de souvenirs. Mais c’était mieux ainsi pour sa petite entreprise, elle en avait conscience. Elle espérait simplement qu’elle survivrait à ces travaux.

Et au sale caractère du nouveau venu, comment s’appelait-il déjà… ? Rafe.

Pour l’heure, elle devait absolument trouver un refuge pour échapper au vacarme, et elle se hâta vers le patio. Coincée entre le garage et la maison, la pièce était longue et étroite. Elle avait déjà recouvert la table de camping d’une nappe en vinyle et stocké là quelques plaques de cuisson. Sur le comptoir se dressait une pile de casseroles et de saladiers et sur la table de jeu, tous les ingrédients nécessaires. Ce ne serait pas facile, elle le savait, mais elle était prête à relever le défi. Et puis, il n’y avait pas que des inconvénients à ces travaux… Cet homme par exemple, en train de bricoler derrière le four, tout en maudissant la terre entière.

— Alors, comment ça se passe ? s’enquit-elle.

L’homme sursauta et se cogna la tête à l’angle du four. Il laissa échapper un juron qu’elle fut heureuse de ne pas comprendre. De ses beaux yeux bleus, il lui décocha un regard assassin, avant de répondre :

— Eh bien, ça se passe sans surprise comme chaque fois qu’il faut relier un vieux four à une canalisation de gaz.

— Il est vieux, mais ne tombe jamais en panne, fit-elle remarquer. Mais je me suis résolue à en commander un modèle plus récent.

— Heureuse initiative, marmonna Rafe, qui replongea derrière le four. Ce machin doit bien avoir une trentaine d’années.

— Au moins, répondit-elle en s’asseyant sur l’une des chaises, autour de la table. Je n’étais pas née lorsque ma grand-mère l’a acheté et j’ai aujourd’hui vingt-sept ans.

Il s’extirpa de derrière le four, la dévisagea puis secoua la tête.

Elle retint son souffle. Décidément, il ne ressemblait pas à l’idée qu’elle se faisait d’un ouvrier du bâtiment. Un homme aussi séduisant que lui n’avait rien à faire sur un chantier et devrait plutôt faire la une de GQ . Pourtant, il semblait savoir ce qu’il faisait et à vrai dire, le simple fait de le regarder lui donnait la chair de poule. Sensation qu’elle n’avait pas éprouvée depuis longtemps.

Estimant ce genre de réflexion bien trop dangereux, elle se hâta de relancer la conversation sur un sujet plus anodin.

— Ce n’est pas parce que quelque chose est vieux qu’il est inutile, dit-elle, légèrement crispée. Ce four se montre parfois capricieux, mais il n’a aucun secret pour moi. Il chauffe un peu trop, c’est vrai, mais j’ai appris à composer avec ses défauts.

— Sans doute, néanmoins vous en avez commandé un neuf, fit-il remarquer avec un demi-sourire.

Elle haussa les épaules, et son sourire se dissipa, remplacé par une expression nostalgique.

— Un four tout neuf, pour une cuisine toute neuve. Mais ses sautes d’humeur me manqueront. Cela rajoutait un peu d’adrénaline à mon travail.

— Je veux bien le croire, dit-il avec un regard pourtant sceptique. Vous allez vraiment préparer vos cookies dans le patio ?

Malgré le vacarme des coups de masse en fond sonore, elle entendit à ce moment les deux ouvriers dans la cuisine rire de bon cœur. Un instant, elle se demanda ce qu’il y avait de si drôle à démolir une cuisine cinquantenaire, puis elle jugea qu’il valait mieux ne rien en savoir.

Elle promena son regard dans le patio reconverti en cuisine, du moins pour quelques semaines. Les grandes fenêtres en faisaient une pièce très lumineuse. Un carrelage en terre cuite recouvrait le sol et, dans un coin, se trouvait un minibar avec un petit évier. Idéal pour nettoyer le matériel. Elle soupira doucement, regrettant déjà sa bonne vieille cuisine au style rustique, réduite à ce moment même à l’état de chantier.

Mais elle savait très bien qu’une fois les travaux achevés, elle aurait la cuisine de ses rêves. Elle sourit, se voyant déjà officier dans ce nouveau décor.

— Quelque chose vous amuse ?

— Pardon ? dit-elle en regardant l’homme à quatre pattes sur le carrelage. Oh non. J’imaginais ma cuisine, quand vous en aurez terminé.

— Tous ces gravats et ce bruit ne vous dérangent pas trop ?

Elle se leva et, penchée sur le four, l’observa.

— Non, pas vraiment, répondit-elle. Je n’irai pas jusqu’à dire que je me plais dans ce chaos, ni que l’idée de travailler ici m’enthousiasme. Mais ce chantier est un mal nécessaire. Et puis, j’ai confiance en votre équipe. Vous savez, j’ai consulté trois entrepreneurs de la région avant de me décider.

— Pourquoi avoir choisi King Construction ? demanda-t-il tout en tirant le tuyau derrière son four vers une canalisation qui sortait du mur du garage.

— J’ai beaucoup hésité…, murmura-t-elle, se remémorant certains événements qu’elle préférait effacer définitivement de sa mémoire. Cela n’a pas été de gaieté de cœur…

— Pour quelle raison ? s’étonna-t-il en la fixant avec un regard furibond, comme vexé. King Construction jouit pourtant d’une excellente réputation.

— Vous êtes très attaché à la société qui vous emploie, dirait-on, remarqua Katie avec un sourire.

— Oui, eh bien, il se trouve que je dois beaucoup aux King, répondit-il, l’air renfrogné, avant de reprendre son travail. Mais puisque vous n’aimez pas King Construction, que faisons-nous ici ?

Elle se reprocha avec un nouveau soupir de ne pas savoir rester plus discrète et s’enjoignit de s’abstenir de faire le moindre commentaire sur les King. Après tout, Rafe et les autres travaillaient pour eux. Mais en même temps, elle détestait mentir. Elle répondit donc en prenant quelques précautions :

— Je sais que le travail sera bien fait. Je n’ai eu que d’excellents échos…

— Mais… ? insista-t-il pourtant.

Il se releva et la considéra, attendant manifestement une explication. Instantanément, elle redressa les épaules. En dépit de sa taille, un bon mètre quatre-vingts sous la toise, il la dépassait d’une dizaine de centimètres. Il avait aussi les yeux les plus bleus qu’elle ait jamais vus, et de longs cils à se pâmer. La courbe de ses sourcils, très noirs, lui donnait un air boudeur. Quant à sa bouche, elle appelait la passion. Un léger duvet recouvrait ses joues, et ce jean lui donnait des airs de mauvais garçon. Rebelle et irrésistible. Elle fut traversée d’un frisson.

Elle ressentit une sorte de bonheur à éprouver ce genre d’intérêt pour un homme quelconque, un simple ouvrier. Elle en avait plus qu’assez, en effet, des hommes riches et grossiers.

Comme il attendait toujours, elle répondit en souriant :

— Disons simplement qu’il s’agit d’une affaire privée, entre moi et un membre de la famille King.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il, les sourcils froncés.

— Cela n’a pas d’importance, dit-elle en éclatant de rire. C’est simplement que je n’avais pas très envie de m’adresser à King Construction, sachant ce que je sais sur les hommes de cette famille.

— Vraiment ? Et que savez-vous donc des King ?

Il avait croisé les bras et son regard était rivé au sien. Elle frémit à son intensité, surprise de ressentir une nouvelle salve de picotements extrêmement ciblés. Et nerveuse aussi. Elle feignit de s’intéresser aux tuyaux du four, comme si elle comprenait quelque chose à la plomberie et cette précieuse diversion lui permit de rassembler ses pensées. Une fois son aplomb retrouvé, elle lança :

— Vous voulez dire, à part le fait qu’ils soient trop riches et arrogants ?

— Arrogants ?

— Oui, absolument. Ecoutez, vous êtes leur employé et je ne veux pas vous mettre dans une situation inconfortable. Je sais juste que je ne veux plus jamais avoir affaire à eux personnellement.

— Oh, oh, mais il peut arriver que l’on se trompe, sur les gens, non… ?

Elle rit à sa réflexion. Elle doutait par exemple que Cordell King ait une seule fois pensé à elle, depuis qu’il avait disparu de sa vie, six mois plus tôt, sans la moindre explication. Les King traçaient leur chemin à travers le monde, attendant que le commun des mortels s’écarte de leur route. Et voilà exactement ce qu’elle s’appliquait à faire.

— De toute manière, je ne pense pas qu’un King soit susceptible de se relever la nuit, hanté par l’idée que Katie Charles puisse autant les détester.

— Qui sait ? remarqua-t-il en ôtant la poussière sur ses mains, sans pour autant la quitter des yeux. Je vous préviens, je suis un type curieux. Et je ne serai pas satisfait tant que je n’aurai pas découvert la raison d’une telle haine.

— La curiosité est un vilain défaut, dit-elle. Mieux vaut parfois ignorer certaines choses.

— Je préfère pour ma part être bien informé. Pas vous ?

— Pas forcément, répondit-elle.

Elle repensa au désespoir qu’elle avait ressenti lorsque Cordell avait rompu. Et les explications qu’elle lui avait réclamées, loin de la réconforter, l’avaient anéantie.

A ce moment, elle remarqua que Rafe souriait et que l’expression de son visage s’en trouva adoucie. Ses yeux avaient même perdu de leur éclat froid et distant. Elle sentit son cœur faire un tour, et elle frissonna, conquise. Soudain, comme s’il voyait en elle, il sourit de plus belle et lui fit un clin d’œil.

Elle crut qu’elle avait imaginé ce clin d’œil car l’instant d’après, il semblait de nouveau absorbé par sa tâche.

— La conduite de gaz temporaire est en place. Mais n’oubliez pas, l’alimentation est interrompue en journée. Nous vous signalerons à quel moment utiliser le four en toute sécurité.

— Entendu. Merci…

Elle s’écarta d’un pas et lorsqu’il la frôla, son bras effleura le sien. Elle fut aussitôt submergée par une bouffée de chaleur. Bien mal lui en prit de vouloir recouvrer ses esprits en inspirant profondément, car ce faisant, elle se retrouva enveloppée dans les effluves de son eau de toilette, senteurs musquées, épicées, aussi mystérieuses que l’homme lui-même.

— Rafe… ?

— Oui ?

— S’il vous plaît, ne répétez pas ce que je vous ai dit, à propos des King. Je n’aurais jamais dû parler de cela, et je m’en voudrais de vous mettre en porte-à-faux.

— Je garderai cela pour moi, répondit-il, avec un bref hochement de tête. Mais un jour ou l’autre, je vous l’ai dit, je saurai le fin mot de l’histoire.

— J’en doute, se défendit-elle. Les King font désormais partie de mon passé et j’ai tourné la page.

 

***

 

A la fin de cette première journée, c’est une Katie excédée qui ne comprenait pas quelle idée saugrenue elle avait eue de vouloir rénover sa cuisine. Non seulement sa maison était prise d’assaut par des inconnus, mais pire encore, ces inconnus faisaient un vacarme insupportable.

Quand ils furent enfin partis, elle se rendit dans ce qui avait été la cuisine de sa grand-mère. Debout au milieu de la pièce, elle promena son regard autour d’elle.

Le plancher avait été arraché, exposant un carrelage deux fois plus âgé qu’elle, les murs à moitié défoncés et les portes du placard démontées et stockées dans l’arrière-cour. Le cœur gros, elle soupira devant les canalisations mises à nu et les gravats.

— Des regrets ?

Elle sursauta et fit demi-tour, le cœur battant la chamade quand elle reconnut Rafe.

— Rafe ? Je vous croyais parti avec les autres… ?

Il sourit, comme amusé de l’avoir déstabilisée puis, s’appuyant au chambranle de la porte, il croisa les bras.

— Je suis resté pour m’assurer qu’il n’y avait pas de problème avec le raccordement du gaz, dans le patio.

— Verdict ?

— Tout semble fonctionner.

— Merci, j’apprécie votre aide.

Il haussa les épaules, enfouit les mains dans ses poches, avec nonchalance, comme si rien ne le pressait.

— Je ne fais que mon travail…

— Je sais, mais j’apprécie quand même.

— Je vous en prie, dit-il en regardant autour de lui, comme elle, quelques secondes auparavant. Alors, qu’en pensez-vous ?

— Honnêtement ? dit-elle, sans pouvoir réprimer une grimace. C’est terrifiant.

— Le principe est invariable, répondit-il dans un éclat de rire. D’abord la destruction, ensuite la création.

— Je tenterai de m’en souvenir, soupira-t-elle. J’ai du mal à croire que quelque chose puisse sortir de ce chaos…

Elle s’approcha de l’endroit où, ce matin encore, se trouvait l’évier. Il n’en restait plus grand-chose, seulement un trou béant dans le mur, avec des tuyaux qui semblaient la supplier.

— J’ai vu pire, croyez-moi.

— Voilà qui est réconfortant, ironisa-t-elle.

— Je vous assure, dit-il en pénétrant dans la pièce, mains dans les poches arrière de son jean. Certains chantiers peuvent durer des mois.

— Vous avez l’habitude de ce genre de travaux ?

— Plutôt, oui. Mais c’est mon premier chantier, depuis trois ou quatre ans.

La maison était plongée dans le silence… Une bénédiction après une journée entière vouée à la destruction. Dans la cuisine en ruine résonnait l’écho de leur voix. Dehors, l’après-midi faisait peu à peu place au crépuscule, créant cette atmosphère intime particulière que seuls deux étrangers peuvent partager.

Elle l’observa lentement, ne boudant pas son plaisir. Quel genre d’homme était-il ? A quoi aspirait-il ?

Et pourquoi se posait-elle ces questions ?

Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas intéressée à un homme. Mais à sa décharge, quelle femme n’hésiterait pas à s’engager dans une nouvelle histoire amoureuse après avoir eu le cœur brisé ?

— Et si vous ne sévissiez pas sur les chantiers, que faisiez-vous donc ?

Il la dévisagea, suffisamment longtemps pour qu’elle voie son regard soudain s’assombrir. Il détourna les yeux et fit glisser sa main sur la charpente de l’un des placards.

— Différentes choses. Mais je suis heureux de retrouver les sensations du travail manuel, répondit-il, puis après un clin d’œil, il ajouta : Même si c’est pour les King.

Voilà ce qui s’appelait pratiquer l’art de l’esquive ! Il refusait à l’évidence de se confier, tout en la regardant comme s’il s’attendait à ce qu’elle lui pose d’autres questions. Or, si elle l’interrogeait sur son passé, ne se sentirait-il pas le droit d’en faire autant avec elle ? Et elle ne se sentait pas disposée à raconter comment elle avait été gâtée, choyée, puis rejetée par Cordell King.

Cependant, elle devait reconnaître que Rafe Cole l’intriguait ; elle avait même l’impression qu’il cachait quelque chose.

— Bien, dit-il après un long silence. Je crois que je ferais mieux d’y aller et de vous laisser travailler à vos cookies.

— Vous avez raison, dit-elle.

Elle fit alors un pas, mais il avait eu la bonne idée d’en faire autant de son côté, et ce qui devait arriver arriva. Une collision. Elle se retrouva plaquée contre son corps puissant, et les secondes s’égrenèrent, des secondes chargées d’une incroyable énergie qui faisait crépiter l’air autour d’eux. Ni l’un ni l’autre ne dit un mot, ce qui aurait été de toute manière superflu.

Ce qui venait de se produire était énorme. Du désir à l’état brut. De la passion.

Elle plongea ses yeux dans ceux de Rafe et sut sans aucun doute possible qu’il ressentait exactement la même chose qu’elle. Et à en juger par son expression, cela était loin de le réjouir.

Elle n’était pas précisément en quête d’un coup de foudre, mais elle savait le reconnaître lorsqu’il se produisait.

Pétrifiée, elle le vit approcher une main de son visage, comme s’il avait l’intention de la caresser. Mais il interrompit son geste à quelques millimètres de sa joue, puis il sourit et chuchota :

— Ce pourrait être… intéressant.

Paroles sibyllines, et pleines de promesses.

- 2 -

 

 

— Bien, cette réunion est terminée, marmonna Lucas King. Qu’attendons-nous ? Le déluge ?

— En fait, j’ai encore une question à vous poser, répondit Rafe en regardant ses frères.

Plus précisément, deux d’entre eux. Sean et Lucas, ses associés dans King Construction. A les voir ensemble, on devinait tout de suite qu’ils étaient frères. Même teint mat, mêmes cheveux noirs et yeux bleus — la marque de fabrique de la dynastie. Et en les observant de plus près, on comprenait vite qu’aucun des trois n’avait la même mère.

L’homme qui était leur père ne les avait pas liés uniquement par le sang, il avait fortement encouragé ce sentiment fraternel entre eux, et ce, dès leur enfance. Les fils de Ben King se retrouvaient ainsi, chaque été, sans aucune rancœur ni jalousie, leur père n’ayant somme toute épousé aucune de leurs mères.

Lucas, l’aîné des trois, jeta un bref regard à sa montre et décocha un nouveau regard impatient à Rafe. De son côté, Sean, en train de pianoter comme souvent un SMS sur le clavier de son téléphone portable, n’entendit même pas la réflexion de Lucas.

Tous trois avaient pris l’habitude de se réunir, une fois par semaine, afin de discuter des affaires en cours, profitant de l’occasion pour prendre des nouvelles de la famille, ou encore parler de leur vie à chacun. Des réunions qui se tenaient tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, les trois frères s’étant ce soir donné rendez-vous chez Lucas, dans sa maison de Long Beach, au bord de l’océan.

Une vaste demeure, chargée d’histoire et pourvue de ce que Lucas aimait à définir comme du « caractère ». Pour les autres, il s’agissait surtout d’une bicoque d’un autre âge, sans confort. Rafe préférait, et de loin, sa suite de luxe, perchée au dernier étage d’un hôtel de Huntington Beach. Un appartement sobre, moderne et fonctionnel, dénué de toutes ces bizarreries auxquelles Lucas semblait si attaché, pour sa propre maison. Rafe appréciait d’avoir un room service à ses ordres, de pouvoir chaque jour compter sur l’intervention d’une femme de chambre. Quant à Sean, il avait pris ses quartiers à Sunset Beach, dans un château d’eau auquel on accédait par ascenseur, à même la plage.

Bien qu’ayant des goûts différents, tous trois avaient choisi d’habiter un endroit avec vue sur l’océan.

Durant un long moment, Rafe se perdit dans la contemplation du Pacifique, à cette heure teinté de mauve, puis il inspira une profonde bouffée d’air frais et iodé. Une poignée de surfers chevronnés attendaient sur leur planche la dernière vague magique de la journée. Sur la jetée, un couple promenait un chien minuscule, le long de la Pacific Coast Highway.

— Que savons-nous de Katie Charles ? demanda-t-il après une gorgée de bière.

— Katie qui ? grommela Sean.

— Charles, répondit Lucas, visiblement agacé par la distraction de son jeune frère. Tu pourrais écouter, quand on te parle !

— Ecouter qui ? dit Sean, les yeux toujours rivés sur son téléphone.

Sean passait ses journées à expédier des e-mails et des textos à ses clients et conquêtes féminines. Il était quasiment impossible de retenir son attention autrement qu’en passant par le biais d’un écran de portable.

— Moi, répondit Rafe en lui arrachant l’appareil des mains.

— Hé ! protesta Sean qui tenta de récupérer son téléphone. J’étais en train d’organiser un rendez-vous, pour ce soir.

— Et si tu t’intéressais d’abord à celui-ci ? répliqua Rafe.

— Bien. Je t’écoute. Mais rends-moi mon téléphone.

Rafe lança l’appareil à son frère et se tourna vers Lucas.

— Alors ? demanda-t-il. Tu as déjà entendu parler de Katie Charles ?

— Ce nom me dit vaguement quelque chose. Qui est-ce ?

— Une cliente, répondit Rafe en s’enfonçant dans son fauteuil à bascule. Nous nous occupons de la rénovation de sa cuisine.

— Tant mieux pour nous, remarqua Sean. Qu’est-ce qui te tracasse, à son sujet ?

Excellente question. Rafe n’aurait pas dû prêter tant d’attention à ce que Katie pensait des King. Quelle importance cela avait-il, après tout ? Pourtant, depuis qu’il l’avait quittée, plus tôt dans la soirée, il ne cessait de penser à elle. Il y avait cette électricité qui lui traversait le corps, chaque fois qu’il s’approchait d’elle. Elle était jolie, intelligente, ambitieuse… Mais pourquoi détestait-elle la famille King ? Découvrir les raisons de cette hostilité était devenu pour lui une priorité.

— Katie Charles, répéta Lucas à voix basse. Katie Charles. La cuisine… Les cookies ! s’exclama-t-il soudain, avec un large sourire. Mais oui, c’est ça. Les Kookies de Katie. Elle est en train de se faire un nom à la tête d’une sorte d’entreprise artisanale. Les gens parlent beaucoup d’elle…

— Quelles gens ? demanda Rafe en se renfrognant. Je n’ai jamais entendu parler d’elle, moi.

— Bien sûr, ricana Sean. Tu vis comme un ermite. Comment veux-tu entendre parler de qui que ce soit, tu ne parles à personne ou presque, à part nous.

— Je ne vis pas en ermite, protesta Rafe.

— Dieu sait combien je déteste donner raison à Sean. En tout. Mais il marque un point, intervint Lucas en étirant ses longues jambes. Tu restes le plus souvent calfeutré dans ton nid d’aigle. Franchement, je suis prêt à parier, qu’à part le type du room service et les gars avec lesquels tu as travaillé aujourd’hui, tu as dû adresser la parole à une, peut-être deux malheureuses personnes depuis notre réunion de la semaine dernière.

Vexé, Rafe lança un regard assassin à Lucas, car à la vérité, il aurait été bien en peine de prétendre le contraire. Mais lui, à la différence de Sean, n’avait pas le temps de draguer tous les top models de l’univers. Et par ailleurs, à l’inverse de Lucas, il se fichait complètement de fréquenter le cercle influent des grands entrepreneurs de l’économie du pays. Dans ces conditions, que pouvait-il faire d’autre de son temps ?

— J’avais oublié ce pari, dit Sean en riant. Alors, comment se sont passées ces retrouvailles avec le monde du travail, le vrai ?

— Pas si mal, admit Rafe.

En réalité, mieux qu’il ne s’y attendait. Se retrouver sur un chantier, avec des ouvriers qui ignoraient qu’il était leur patron, s’était révélé une expérience plutôt… amusante. Sans parler de la cerise sur le gâteau. En l’occurrence, la présence de cette femme aux multiples qualités, et qui ne lui était pas indifférente. En tout cas, jusqu’à ce que Katie lui avoue détester la famille King.

— Puisque cette journée s’est si bien passée, explique-moi pourquoi cette expression butée ? demanda Sean, narquois.

— C’est vrai, renchérit Lucas. Tu as l’air plus fâché que d’habitude. Où est le problème ? Et que vient faire Katie Charles là-dedans ?

— Vous ne la connaissez ni l’un ni l’autre ?

Sean et Lucas se regardèrent avant de hausser les épaules.

— Non, répondirent-ils en chœur.

— Quelqu’un pourtant la connaît.

— Quelqu’un connaît toujours quelqu’un, décréta Lucas.

— Sans doute, mais le quelqu’un qui connaît Katie est un King.

— Cela ne nous avance pas vraiment, bougonna Sean.

— Exact, reconnut Rafe en pensant à toute la colonie de cousins King établis en Californie.

— Mais pourquoi cette Katie Charles te préoccupe-t-elle autant, à la fin ? s’enquit Lucas en attrapant sa canette.

— Tout simplement parce qu’elle semble détester cordialement les King, répondit Rafe avant de se lever pour sortir sur la terrasse.

— Elle nous déteste ? s’exclama Sean dans un éclat de rire. Impossible, voyons ! Toutes les femmes aiment les King.

— C’est la pure vérité, renchérit Lucas avec un sourire arrogant.

— Possible, dit Rafe, le regard fixé sur l’océan, sachant cependant que son ex-femme trouverait sûrement à redire sur ce point. Mais pas elle, pas Katie Charles. Tout juste si elle parvient à prononcer le mot King sans trembler.

— Si elle nous déteste à ce point, pourquoi avoir fait appel à nos services ?

— La réputation de la société, répondit-il. C’est ce qu’elle prétend. Mais c’est visiblement à contrecœur qu’elle l’a fait.

— Et tu crois que l’un de nous a provoqué sa haine des King ? demanda Lucas.

— Comment pourrait-il en être autrement ? répliqua Rafe avec un haussement d’épaules.

— En fait, la vraie question est… Qu’est-ce que cela peut te faire ? lâcha Sean.

— Cette question est très pertinente, le congratula Lucas, tout en fixant Rafe.

Trop pertinente, se dit celui-ci. Car il n’avait pas la moindre idée de la raison pour laquelle cela le préoccupait autant. Et pour être honnête, il n’avait pas envie de le savoir. Il s’était déjà aventuré sur ce terrain, par le passé, et avait retenu la leçon. A l’évidence, il n’était pas doué pour l’amour — pire, il serait incapable d’aimer, aux dires de son ex-femme.

Franchement, pourquoi s’embêter à nouer une relation qui forcément était vouée à l’échec ? Telle était sa devise. Des liaisons oui, mais sans complication. Du sexe, mais pas de sentiments. Et encore moins d’engagement.

C’était mieux pour tout le monde, quand les règles étaient clairement établies.

Mais aujourd’hui, un grain de sable était venu gripper la mécanique. Katie.

Elle éveillait quelque chose en lui qu’il n’avait jamais ressenti auparavant, mais cela il ne l’admettrait devant personne. C’était déjà bien assez d’avoir dû en prendre conscience.

— Oui, bonne question, maugréa Rafe. Dommage que je n’aie pas la réponse.

 

***

 

Katie commençait à s’habituer au bruit, à la poussière, au désordre et à la présence d’inconnus sous son toit. Une semaine que les travaux avaient commencé, et déjà, elle avait oublié jusqu’à la signification du mot « silence ». Ou « intimité ». Ou à quoi ressemblait le fait de travailler le soir dans sa cuisine, au son de la radio.

Désormais, sa cuisine était comme une coquille vide. Elle regarda la cour, derrière la fenêtre. Une remorque était garée sur sa pelouse, chargée d’outils et équipements en tout genre.

Les pick-up de Steve, Arturo et Rafe étaient aussi parqués sur sa pelouse, à côté d’un tas de gravats qui n’en finissait pas de grandir. Lino déchiqueté, vieux tuyaux… Même son évier qui était pourtant une pièce de collection gisait désormais sur le tas… L’espace d’une seconde, elle fut tentée de céder à la panique.

Cette rénovation semblait une si bonne idée, au départ, et voilà qu’aujourd’hui, elle craignait de s’être un peu précipitée. Et si cette nouvelle cuisine ne lui donnait pas satisfaction ? Et si son nouveau four ne marchait pas aussi bien que l’ancien ? Et si elle ne trouvait pas un évier aussi pratique ? Et si elle faisait faillite après avoir dépensé toute sa trésorerie dans ces travaux ?

— Oh ! mon Dieu…

— Trop tard pour paniquer, fit une voix profonde, derrière elle.

Elle fit volte-face et surprit une lueur de compréhension dans les yeux de Rafe.

— Pas vraiment paniquée, juste un peu… D’accord, admit-elle avec un sourire forcé. Paniquée.

Il éclata de rire et elle eut tout le temps d’admirer son sourire, puis il s’avança dans la pièce et balaya la cour du regard.

— La vue laisse à désirer pour l’instant, mais d’ici peu, tous ces désagréments seront oubliés.

— C’est vous qui le dites.

— Exact. Ce n’est pas mon premier chantier, vous savez. J’ai plusieurs rénovations à mon actif, et j’ai toujours vu ce même regard effaré, chez les propriétaires. Une fois les travaux achevés en revanche, ils sont ravis.

— Ravis que ce soit terminé, ou parce qu’ils aiment ce que vous avez fait ?

— Un peu des deux, peut-être, reconnut-il. Je suis venu vous prévenir. Nous avons trouvé une fuite, dans une conduite d’eau chaude…

— Une fuite ? s’exclama-t-elle.

Elle eut soudain la vision cauchemardesque de sa maison submergée sous les eaux. Il ne manquait plus que cela !

— Calmez-vous, dit-il. Ce n’est qu’une petite fuite. Le joint est ancien et poreux. Nous allons le remplacer. Mais je devais au préalable vous en informer. Cette intervention n’est pas mentionnée sur le contrat, et nous avons besoin de votre autorisation pour l’exécuter.

— Oh oui, bien sûr, dit-elle, soulagée. Allons-y.

Katie sortit du patio à la suite de Rafe en passant par la cour, avant d’emprunter la porte de service de la cuisine. Elle ne pouvait même plus rejoindre sa pièce préférée par le couloir. Son réfrigérateur, mais aussi la table sur laquelle gisait tout son matériel de pâtisserie, casseroles et autres ustensiles, obstruaient en effet le passage.

Elle se consolait en constatant que le soleil brillait dans un ciel sans nuage. Quelle chance de vivre en Californie ! Si elle avait dû faire ces travaux sous la pluie, cela aurait été mille fois pire.

Rafe lui tint la porte et elle passa dans une pièce qu’elle eut peine à reconnaître. Le vieux plancher était maculé de taches et de poussière. Les montants des placards faisaient penser à des cercueils, les tuyaux gisaient lamentablement au sol.

Steve, le plombier, s’extirpa à quatre pattes d’un trou, sous le plancher. Elle réprima un frisson. Plutôt mourir que d’aller fouiller là-dessous, dans ce royaume des araignées et des insectes les plus hideux.

— Si vous voulez bien vous approcher, je vais vous montrer la fuite, proposa Steve avec un sourire.

— Oh ! Oui, la fuite.

Elle se fraya un passage entre les outils et les lames de bois puis s’accroupit au bord du trou, à côté de Steve. Il pointa une torche sous les lames.

— C’est là. La fuite existe sans doute depuis des lustres. Mais heureusement, sans conséquence pour la structure. Il vaudrait mieux pourtant changer le joint.

Elle hocha la tête avec gravité, comme si elle comprenait cette décision d’expert. En vérité, elle ne voyait aucune fuite. Tout ce qu’elle notait, c’était une flaque noirâtre à un endroit où elle ne devrait probablement pas se trouver. Mais si elle avouait ne voir aucune fuite, ils insisteraient pour qu’elle descende là-dessous et constate les dégâts. La parole de Steve en ce qui la concernait lui suffisait amplement.

— D’accord. Faites ce que vous avez à faire.

— Parfait, répondit Steve qui se tourna ensuite vers Rafe. Tu devrais lui montrer le nouvel évier que nous avons reçu, ce matin.

— Mon nouvel évier ? Il est arrivé ? Déjà ?

Enfin quelque chose d’intéressant. Les tuyaux, les conduites, elle s’en fichait bien dès lors que l’eau circulait dans la maison. La plomberie n’avait jamais été sa tasse de thé.

— Je suis passé chez l’un de nos fournisseurs et j’ai déniché un évier qui devrait vous plaire. Je l’ai ramené. Il est dans la remorque, expliqua Rafe.

Ils sortirent de la cuisine, retraversèrent la cour. Arturo avait installé les portes du placard sur une table à tréteaux et était en train de les décaper. Les choses évoluaient vite, finalement. Une semaine à peine et déjà, elle pouvait noter les progrès. Peut-être auraient-ils tout achevé en deux semaines, se dit-elle pleine d’espoir, avant de se raviser. Des travaux en avance sur le planning ? On n’avait jamais vu ça.

— Voilà, dit Rafe en se penchant sur la remorque.

Il en sortit un énorme évier à deux bacs, l’un plus profond que l’autre.

— Ce n’est pas trop lourd ? s’enquit-elle, se souvenant du monument qu’était son vieil évier en fonte.

— Non, c’est de l’acrylique, répondit-il en portant le nouveau modèle à bout de bras, en guise de démonstration. C’est plus solide, et ça ne s’ébrèche pas et rouille encore moins.

Elle fit courir ses doigts sur l’évier, soupira doucement.

— Merci, c’est parfait, dit-elle en regardant Rafe.

— Tant mieux, dit-il en rechargeant l’évier dans la remorque.

— Je ne savais pas que vous vous occupiez aussi du choix de l’équipement, remarqua-t-elle.

Il la dévisagea, mains dans les poches, avant de répondre :

— Joe m’a demandé d’aller acheter quelques bricoles. Je suis tombé sur cet évier et…

— Comment saviez-vous qu’il me plairait ?

— Simple intuition.

— Vous avez vu juste.

Elle lui lança un regard plein d’admiration. Ses yeux bleus brillaient et le vent jouait dans ses cheveux noirs. Il était grand, large d’épaules et irrésistible, dans ce jean râpé, pensa-t-elle. Pour la énième fois. En réalité, elle avait rêvé de lui, la nuit précédente. Ils se trouvaient dans sa cuisine, comme hier. Sauf que dans son rêve, Rafe l’avait embrassée, à lui donner le vertige. Elle s’était réveillée en proie à un désir si intense qu’elle n’avait pu se rendormir.

— Eh bien, Rafe Cole, demanda-t-elle, depuis combien de temps êtes-vous dans la construction ?

Une fraction de seconde, elle crut voir son regard s’assombrir. Pourquoi réagissait-il ainsi à une question aussi anodine ?

— J’étais tout gamin lorsque mon père m’a initié, dit-il en se tournant vers la maison, évitant soigneusement son regard. J’aime ce travail.

— C’est évident, dit-elle en souriant, désireuse de retrouver le Rafe décontracté et naturel de la minute d’avant. J’étais moi-même petite fille quand ma grand-mère m’a mise aux fourneaux.

— Vous vivez depuis longtemps, ici ?

— J’ai grandi dans cette maison. Mon père est décédé avant ma naissance, maman et moi avons ensuite emménagé ici, avec Emily.

Elle embrassa du regard la maison de son enfance. Une maison que le temps n’avait pas épargnée. Mais elle était ici chez elle. Ces murs représentaient la sécurité, le confort.

— Plus tard, je suis partie à l’université. Puis, l’année dernière, maman nous a quittés. Et Emily m’a légué la maison.

— Oh ! chuchota-t-il. Je suis désolé.

— Oh non, elle n’est pas morte, répondit Katie après une hésitation. Elle a simplement déménagé, avec sa sœur, Grace, dans un appartement du Senior Living Center. Toutes deux espèrent bien rencontrer là-bas l’amour.

Il éclata de rire, et une fois de plus, elle se sentit parcourue d’un délicieux frisson. Il devrait rire plus souvent, se dit-elle. Comme ses compagnons, toujours à plaisanter. Rafe, lui, semblait en permanence sur la réserve, un peu morose, perdu dans ses pensées. Mystérieux.

 

***

 

Assis face à son frère Sean, dans un restaurant de quartier, Rafe commanda un hamburger. Accroché à son téléphone, Sean pianotait son dixième SMS en vingt minutes. Cette fois-ci, Rafe ne s’en montra pas contrarié. Cela lui donnait plus de temps pour penser à Katie Charles.

Elle était devenue une idée fixe.

Il ne se rappelait pas avoir jamais été hanté par une seule femme jusqu’alors. Avant de l’épouser, Leslie elle-même ne l’avait pas obsédé autant. Et au lieu de l’inquiéter, comme elle aurait dû, cette situation l’intriguait. Qu’y avait-il chez Katie qui le fascinait ainsi ?

Elle était belle, bien sûr. Mais comme beaucoup de femmes. Il la désirait, mais il en avait désiré beaucoup, avant elle. Il y avait quelque chose chez elle qui le touchait, le troublait, l’inquiétait, quelque chose qu’il ne pouvait pas même envisager de nommer.

— Hé ! lança Sean en riant. A quoi rêves-tu donc ?

— Pardon ? sursauta Rafe en regardant son jeune frère.

— Voilà cinq bonnes minutes que je suis en train de te parler, et tu étais tellement absorbé dans tes pensées que tu n’as pas entendu un seul mot.

Rafe se renfrogna, agacé d’avoir été pris en défaut.

— Que veux-tu que je fasse d’autre, grommela-t-il. Tu étais tellement occupé avec ton téléphone.

— Joli coup, dit Sean, toujours souriant. Fais diversion et accable ton pauvre frère, j’éviterai ainsi de te demander si tu pensais à la femme des cookies…

Rafe fusilla Sean du regard.

— Elle s’appelle Katie.

— Oui, je sais.

— Personne ne t’a jamais dit combien tu pouvais être énervant ?

— A part toi, tu veux dire ? demanda Sean en adressant son plus beau sourire à la serveuse, venue leur apporter leur repas. Oh ! Mais si, au moins dix fois par jour.

Rafe rit de bon cœur. Sean était le plus affable et le plus gentil des King. Les autres dans leur grande majorité avançaient dans la vie en écrasant sans pitié tout ce qui était susceptible de gêner leur progression. Pas Sean. Il avait une façon bien à lui d’obtenir ce qu’il voulait, sans jamais le demander.

Sean ne se mettait jamais en colère, il ne perdait jamais son sang-froid. Dans l’univers des King, il faisait figure d’ovni.

Une fois la serveuse partie, tous deux se jetèrent sur leur hamburger. Le restaurant qu’ils avaient choisi sur Ocean Avenue avait connu son heure de gloire, dans les années 1940. Rafe et Sean avaient pris place sur la terrasse, un endroit stratégique pour profiter du spectacle de la rue. Dans un va-et-vient incessant, les piétons se croisaient, touristes en goguette, hommes d’affaires en bras de chemise ou jeunes filles en fleurs. La foule habituelle d’un été, en bord de mer.

— Eh bien ? Je t’écoute…

— Ecouter quoi ?

— A propos de la femme aux cookies, insista Sean.

Rafe laissa échapper un soupir. Il aurait dû s’y attendre. Son frère voudrait en savoir plus. Après tout, depuis le départ de Leslie, Rafe n’avait plus jamais parlé d’aucune femme. Il se souvenait des dernières paroles de son ex-épouse. Elle l’avait regardé avec tristesse, s’était dite « désolée » pour lui, à cause de son incapacité à aimer quelqu’un. Lui reprochant aussi d’avoir fait son malheur, en l’épousant.

Puis de nouveau, il pensa à Katie, et ce fut comme si un vent neuf balayait les mauvais souvenirs.

— Elle est… différente.

— De mieux en mieux, commenta Sean, très attentif visiblement.

Rafe avala une gorgée de bière. Le seul fait de parler de Katie agita comme une alarme, dans sa tête.

— Inutile d’en faire toute une histoire, dit-il en se rembrunissant. Je la trouve simplement intéressante.

— Intéressante…, répéta Sean, avec un hochement de tête. Bien. Comme une collection de scarabées ?

— Pardon ?

— Allez, Rafe, reprit son frère, dans un éclat de rire. Il y a quelque chose, c’est évident. Et puis, le temps est passé, depuis Leslie.

— Pas tant que ça, protesta Rafe.

Quoique, en y réfléchissant, Leslie et lui avaient divorcé depuis plus de cinq ans… Son ex-femme était aujourd’hui remariée, avec l’ancien meilleur ami de Rafe, une petite famille comme il en existait des milliers, avec des jumeaux et un bébé à venir, aux dernières nouvelles.

— Suffisamment longtemps pour qu’elle passe à autre chose, en tout cas. Et toi ? Quand vas-tu te décider à tourner la page ?

Rafe jeta un regard noir à son frère qui, bien entendu, ne parut pas le moins du monde affecté par son air grognon.

— Qu’est-ce qui te permet de dire que je ne suis pas passé à autre chose ?

— Voyons, Rafe, tout le monde le sait bien. Moi, Lucas, Tanner, et aussi Mac et Grady… Dois-je citer chacun de nos frères ou vas-tu te décider à avouer ?

— Tu te trompes, marmonna Rafe avant de mordre dans son hamburger. Leslie, c’est de l’histoire ancienne. Terminé. Oublié.

Et à vrai dire, après son départ, elle ne lui avait pas vraiment manqué. Ce qui devait en dire long, sur lui, sur son cœur rabougri et inapte à éprouver des sentiments…

— Tu continues pourtant à vivre dans la suite d’un hôtel et à enchaîner les aventures avec des grues.

— J’aime vivre à l’hôtel, et elles ne sont pas toutes des grues.

— Si tu le dis…

— Ecoute, soupira Rafe en attrapant sa bière. Katie est une femme adorable, mais elle n’est pas faite pour moi.

— Pourquoi ça ?

— C’est évident. Elle rêve d’une petite maison pleine de gosses et d’un mari qui tonde la pelouse chaque dimanche. Or, preuve a été faite que je n’étais pas doué pour le mariage.

Sean leva les yeux au ciel et secoua la tête.

— Je te prenais pour un type intelligent.

— Merci pour ton soutien.

— Tu veux mon avis ? demanda Sean en découpant son hamburger. Cesse de te comporter comme un idiot.

— Ah non ! J’ai déjà donné dans le registre « et ils vécurent heureux blablabla ». Le résultat, tu le connais aussi bien que moi. Non, plus jamais ça.

— Tu n’as jamais réfléchi à la raison pour laquelle ça n’a pas fonctionné ? Tu n’avais peut-être pas épousé la bonne…

Rafe ne prit même pas la peine de répondre. Qu’est-ce que cela aurait changé, de toute façon ?

 

***

 

Le lundi matin, l’équipe tapait encore sur ces pauvres canalisations et Katie n’aspirait plus qu’à une chose : une semaine de calme et de repos loin, très loin. A peine si elle avait réussi à fermer l’œil, ce week-end. Certes, elle avait apprécié ce répit, mais elle avait surtout dû rattraper son retard et enchaîner les fournées de cookies pour honorer ses commandes.

Une tasse de café entre les mains, elle grimaçait à chaque grincement de perceuse.

— Le bruit est toujours plus important, la première semaine, dit une voix à proximité.

Tournant la tête, elle aperçut Joe Hanna, le chef des travaux.

— Vous dites cela pour me rassurer ?

— Une fois les nouvelles canalisations en place, la suite des travaux sera plus supportable, pour vous. Je vous le promets.

A peine finissait-il de parler qu’un cri leur parvint, depuis la cuisine.

— Arturo ! Vite ! Coupe l’eau !

— Aïe ! pesta Joe qui se précipita, Rafe à ses trousses, tandis qu’Arturo surgissait dans la cour pour éteindre l’arrivée d’eau.

Katie elle aussi avait suivi le mouvement. Quand elle pénétra dans la cuisine, ce fut pour découvrir Steve devant un formidable geyser qui s’échappait d’une conduite.

Torchons en main, Joe et Rafe se ruèrent sur la fuite pour tenter de la colmater jusqu’à ce qu’Arturo coupe l’eau. Il y eut ensuite un profond silence durant lequel chacun constata les dégâts. On aurait dit que l’océan avait débordé dans la cuisine.

— Ce satané joint a lâché, marmonna Steve en passant sous le plancher.

— Tu aurais dû faire un test, avant de remettre l’eau, remarqua Joe en se tournant vers Rafe.

— Que s’est-il passé ? demanda Katie.

— Une bêtise, la rassura Joe. Un problème d’écrou mal serré. C’est spectaculaire, mais ne vous en faites pas, ce n’est rien de grave.

Elle l’espérait, parce que sa cuisine ressemblait à une piscine, et cette vision n’avait rien de rassurant.

Joe tapota amicalement l’épaule de Rafe.

— J’aurais dû vérifier cela moi-même. Rafe n’a pas été sur un chantier depuis un bon bout de temps, il est un peu rouillé. Mais il ne tardera pas à retrouver les bons réflexes.

Katie surprit une expression d’agacement sur le visage de Rafe.

— Ce n’est pas Steve, le plombier ? s’étonna-t-elle.

— Tout à fait, répondit Joe. Mais c’est Rafe qui s’est occupé de ce joint.

— Il tenait bien, dit Rafe. Cela n’aurait jamais dû arriver.

— Bien sûr, bien sûr, répondit Joe, tout en regardant Katie. C’est ma faute. J’aurais dû veiller d’un peu plus près au travail de notre petit nouveau.

Rafe demeura silencieux. Elle comprit qu’il craignait sans doute d’être écarté du chantier et elle réalisa brusquement, en effet, que Joe avait parfaitement le pouvoir de le licencier, s’il le décidait. Sans même réfléchir, elle s’interposa pour prendre sa défense.

— Rafe fait de l’excellent travail, assura-t-elle. Il m’a installé une cuisine temporaire, ce qui me permet de continuer mon travail. Il est resté tard chaque soir pour nettoyer, veillant à me causer le moins de désagréments possible. Je suis certaine que personne n’est responsable de cet accident d’écrou.

— Ouais, résonna une voix sous le plancher. J’ai trouvé le problème. Un autre joint défaillant, complètement rongé qui a lâché. Au temps pour moi. Je vous répare ça tout de suite.

Katie décocha à Joe un regard sans équivoque qui voulait dire : « Vous voyez ! Vous avez accusé cet homme à tort ! » Puis après un sourire à Rafe, elle les laissa s’occuper du dégât des eaux et reprendre leur travail.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Joe, une fois qu’elle fut partie.

A ce moment, Steve émergea de sous le parquet éventré et remarqua, tout sourire :

— On dirait que la petite dame en pince pour Rafe. Sacré veinard !

— La ferme, Steve, bougonna Rafe, le regard rivé sur la porte par laquelle Katie venait de sortir.

Joe faisait exprès de le railler, c’était de bonne guerre. Ce genre de taquineries faisait partie du jeu. Après tout, il avait perdu ce pari. En revanche, il avait été pris de court par la plaidoirie de Katie en sa faveur. A vrai dire, il ne se souvenait pas que quelqu’un ait jamais pris sa défense avec tant de conviction, mis à part ses frères ou ses cousins.

Katie Charles était décidément très différente des femmes qu’il avait pu rencontrer, jusqu’à présent. Et alors, qu’imaginait-il ? Elle croyait avoir affaire à Rafe Cole. Elle n’aurait pas levé le petit doigt, si elle avait su qu’il était un King.

- 3 -

 

Rafe était en retard. Le chantier attendrait.

Parallèlement à ce pari perdu, il devait en effet ne pas perdre de vue son autre travail, le vrai. Et tirer l’oreille d’un fournisseur faisait partie de son job.

— Ecoutez, Mike, dit-il d’une voix ferme au téléphone. Vous vous étiez engagé à livrer ce lot de portes et fenêtres au centre médical, hier midi.

— Est-ce ma faute si tout va de travers, sur la côte Est ?

— Bien sûr que non, concéda Rafe. Mais ce le sera si vous ne faites pas le nécessaire dans, voyons… (Il consulta sa montre.) … disons, les cinq prochaines heures.

— Mais c’est impossible ! protesta le vieil homme, à l’autre bout du fil.

— Tout dépend de votre détermination à résoudre le problème, dit Rafe qui n’avait pas envie de perdre la matinée à écouter les excuses de son fournisseur.

Continuer : partie 2 sur 5