Vendredi 13

Arlette Bombard · Chapitre 2 sur 3

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Vendredi 13

Vendredi 13

Arlette Bombard

 

thriller

Dépôt légal septembre 2015

ISBN : 978-2-35962-766-4

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

 

©2015 -Couverture Ex Aequo

© 2015 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction

intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

 

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

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Quand Iris vit de ses propres yeux ce qui s’affichait là, sur son écran, et qu’elle se fut pincé le bras (si fort qu’une marque bleuâtre apparut presque instantanément), pour être sûre qu’elle ne rêvait pas, elle se retint pour ne pas crier. Malgré sa fébrilité, elle prit tout de même la précaution de vérifier l’information, ce qui lui prit quelques minutes… Et là, elle dut se rendre à l’évidence.

Pas possible !

Et pourtant si, c’était bien la réalité. L’incroyable réalité !!

Elle trouva tout juste la force de se diriger vers la fenêtre, qu’elle ouvrit en grand, puis se laissa choir dans son fauteuil à bascule Ikéa, en s’efforçant de retrouver son calme. Sous l’effet de la surprise, les battements de son cœur s’étaient subitement accélérés, alors elle inspira profondément et ferma les yeux pour se détendre.

Elle essaya de compter mentalement jusqu’à trente, pour se laisser un peu de temps… mais en réalité, il ne lui avait fallu que quelques secondes pour réaliser pleinement ce qui venait de lui arriver. Et toutes les conséquences qui immanquablement s’ensuivraient.

Déjà, des milliers d’idées se bousculaient dans sa tête.

Pour l’instant, ne rien dire à personne.

Garder le secret, réprimer l’envie qu’elle avait de se jeter sur son téléphone. Attendre jusqu’à dimanche matin, décida-t-elle. Et pas avant.

Dimanche, elle annoncerait la grande, l’invraisemblable nouvelle à ses proches. C’est-à-dire, elle fit un rapide calcul, dans trente-six heures environ.

À personne, sauf… à Lui, bien évidemment.

La seule, l’unique personne au monde qui aurait la primeur, c’était Adrien, son petit ami.

Elle sourit, savourant par avance la réaction qu’il ne manquerait pas d’avoir. Ce serait comme dans un rêve, sauf que ce serait la réalité.

Ah ça, pour une surprise, elle serait de taille ! De toute sa vie, il n’oublierait jamais ces instants-là. Et elle non plus, cela va de soi.

De toute façon, elle avait un bel avenir devant elle, se dit-elle tout d’abord, alors pourquoi se presser de prendre des décisions ? Elle pouvait se payer le luxe d’attendre un peu, de calmer ses ardeurs.

Elle regarda autour d’elle.

Le studio qu’elle occupait depuis deux ans, loué le jour même où elle avait perçu son premier salaire, lui parut soudain petit, bien plus petit que d’habitude.

Elle passa en revue les quelques meubles qui lui faisaient face, la bibliothèque aux rayons garnis de livres qu’elle aimait, la table basse en bois scandinave, les chaises pliantes, les étagères encombrées de boîtes de différentes tailles, et se dit que ce ne serait pas du luxe de

changer la déco, au moins ajouter quelques éléments pour commencer, afin de rendre l’ensemble plus chaleureux, plus… brillant, clinquant ?

Très concentrée maintenant, elle songea à la manière dont elle allait s’y prendre. Elle ne disposait pas de beaucoup de temps, en fait, que d’une seule journée, mais cela lui sembla amplement suffisant, elle devrait juste bien s’organiser.

Elle regarda l’heure à la pendule design, cadeau d’Adrien pour son anniversaire : vingt heures cinquante.

Et on est vendredi treize ! pensa-t-elle une fois de plus, amusée par la coïncidence.

Et comme demain, c’est la Saint-Valentin, il n’y a pas une minute à perdre !

Je vais préparer une soirée sublime, inoubliable, rien que pour nous deux. Pour fêter dignement La Grande Nouvelle.

***

Elle se leva pour aller chercher son portable.

Tout d’abord, elle allait envoyer un texto à son chéri, qui était de garde ce soir-là à la clinique des Acacias. Il n’aimait pas qu’elle le dérange en l’appelant durant son travail, elle le savait très bien. Mais pour les SMS, c’était OK, il n’y avait pas de problème.

Car être de garde aux urgences d’un grand hôpital n’a rien à voir avec être de garde dans un musée ou un hypermarché, lui avait-il souvent répété. Il était pris à cent pour cent par les soins à prodiguer, car la vie des innombrables patients qui défilaient de jour comme de nuit dans ce service était entre ses mains. Alors pas question de se laisser distraire, il avait besoin de toute sa concentration et de toute son énergie.

Il ne lui avait pas du tout parlé de la Saint-Valentin au cours des derniers jours. Pourquoi ?

Il avait peut-être oublié, tout simplement. Il travaillait tellement !

Mais tous les amoureux s’apprêtent pourtant à faire la fête ce soir-là...

Non, la réponse était beaucoup plus simple : il voulait lui faire une surprise, bien sûr !

À la dernière minute, il allait l’inviter dans un grand restaurant où il avait probablement réservé une jolie table, et ils dîneraient tous les deux, en amoureux qu’ils étaient, dans la douce clarté des bougies et au son d’une musique d’ambiance diffusée en sourdine. Raison de plus pour lui envoyer fissa un texto, ainsi il aurait encore le temps de décommander.

Adrien adorait lui faire des surprises, elle avait pu le constater à maintes reprises. Comme la fois où il avait exhibé deux billets d’avion, un vendredi à dix-sept heures trente, pour un week-end à Londres, et où elle n’avait disposé que de vingt minutes pour préparer son sac de voyage !

Ou alors quand il lui avait apporté un magnifique bouquet de roses, ses fleurs préférées, pour se faire pardonner, après une de leurs rares disputes à propos d’un dîner raté… auquel elle préférait ne plus penser.

Eh bien, pour une fois, c’est elle qui allait lui faire une surprise, et elle serait bien jolie celle-là. Tellement improbable, tellement exceptionnelle qu’il ne pourrait même pas l’imaginer dans le plus fou de ses rêves.

Elle tapa à toute vitesse sur les touches de son téléphone, en prenant soin cependant de bien choisir les mots : « Addy chéri, viens dîner chez moi demain à 20 heures. Pour la plus belle Saint-Valentin de ta vie + une surprise. C’est très important ! Plein de bisous en attendant ».

Ses doigts tremblaient tellement elle était excitée, elle dut effacer des lettres à plusieurs reprises et recommencer.

Elle appuya encore sur « envoi », puis alla se servir un grand verre de jus d’orange glacé, dans lequel elle versa un peu de gin, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Mais bon, il fallait quand même marquer le coup, elle avait vraiment besoin d’un petit remontant.

Elle leva son verre à sa santé, et sourit à l’image que lui renvoyait le miroir placé en face d’elle.

C’était tellement inattendu, tellement extraordinaire, ce qui lui arrivait là, à elle Iris, qu’elle fut prise d’un léger vertige.

Elle déplia la tablette de sa minuscule cuisine, et éteignit la télé, elle n’avait pas le cœur à regarder une série, son esprit était occupé ailleurs. Comme elle n’avait pas faim, les émotions lui ayant coupé l’appétit, elle se contenta de grignoter un sandwich accompagné de quelques feuilles de laitue.

Puis, elle se servit un verre de lait qu’elle emporta avec elle et alla s’asseoir à son bureau.

Un bloc-notes, un crayon. Elle ne pouvait rien faire de plus pour le moment.

Elle rédigea avec soin la liste complète des achats à effectuer le lendemain, il s’agissait de ne rien oublier.

Elle nota :

— aller chez le coiffeur

— parfumerie

— nouvelle tenue

— nouvelle lingerie

— boutique déco

— fleurs, bougies

— champagne

— traiteur

— pâtissier

Fronça les sourcils en relisant, réfléchit quelques instants, et ajouta :

— cadeau Adrien

Et ça, ça ne serait pas difficile à trouver : une enveloppe rose et une jolie carte : « HAPPY SAINT-VALENTIN » avec des cœurs entrelacés feraient l’affaire, elle en avait vu de semblables au bureau de tabac en bas de chez elle, elle y passerait avant d’aller en ville, à la première heure le lendemain.

Alors, il ne lui resterait plus qu’à écrire son message… surprenant… inouï… incroyable, accompagné d’une belle déclaration d’amour, et Adrien serait un homme comblé.

Confortablement installée sur son canapé, elle jeta un regard attendri sur le cadre-photo posé devant elle, sur la table basse, entre son vase préféré en céramique noire et une pile de magazines féminins.

Quel joli couple ils formaient ! Cette image, sur laquelle ils riaient tous deux, une coupe de champagne à la main, était vraiment réussie. Elle datait de l’été dernier, du jour où ils s’étaient rencontrés, au mariage d’une de ses collègues de bureau.

Adrien était le témoin du marié, elle l’avait tout de suite remarqué au milieu de la foule d’invités présents, et avait constaté avec ravissement que l’attirance qu’elle éprouvait pour lui semblait réciproque. Il avait une espèce de lueur de curiosité amusée dans les yeux quand il la regardait, qui lui plut d’emblée, et ils ne furent pas longs à faire plus ample connaissance.

Il était interne en médecine, grand lecteur de romans de science-fiction à ses heures, et comme elle, il adorait les vieux films américains et les Rolling Stones.

Ils se revirent bien évidemment par la suite, passèrent des soirées puis des nuits ensemble. Parfois même des week-ends entiers, quand Adrien n’était pas de garde.

Il l’avait emmenée plusieurs fois chez lui, dans son deux-pièces avenue Mozart. Il vivait là, au troisième étage d’un vieil immeuble bourgeois et cossu, dont la porte d’entrée en bois lambrissé et les sonnettes anciennes en laiton l’avaient impressionnée.

Cependant, malgré tous leurs goûts communs, leur attirance réciproque et la fréquence de leurs rencontres, Adrien n’avait pas encore à ce jour fait la moindre allusion au fait de vivre ensemble pour de bon, ce qui parfois la perturbait.

Pas de projets d’avenir non plus, ni de signes ou d’allusions lui démontrant son désir de s’engager davantage dans sa relation avec elle.

Que fallait-il en déduire ?

Il a peur de s’engager, pensait-elle alors, mais une fois qu’il aura pris sa décision, il me demandera de l’épouser. On se mariera, et ce sera le plus beau jour de ma vie. De notre vie !

Quand donc ce jour arrivera-t-il ? se demandait-elle parfois, rêveuse.

Une idée lui sauta subitement à l’esprit.

Et si c’était demain ? S’il avait choisi la Saint-Valentin, justement, pour lui faire une surprise lui aussi ?

Voilà pourquoi il n’avait même pas abordé ce sujet !

Pourtant, c’était évident, la fête des amoureux, il n’y a pas de date plus propice que celle-là pour faire une déclaration d’amour ! Peut-être même suivie, qui sait, d’une demande en mariage. La vie lui sembla subitement encore plus belle.

Minuit moins dix. Vite, au lit. Elle devait absolument dormir, elle voulait être fraîche et dispose le lendemain, la plus jolie possible. Pas question d’avoir les traits tirés et une mine de papier mâché !

Demain allait être une journée très spéciale, fabuleuse même. Peut-être bien la plus excitante qu’elle ait jamais vécue.

Enfin, jusqu’à aujourd’hui. Car l’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices : assurément, Une Vie De Rêves l’attendait.

Quand elle se réveilla, les chiffres lumineux du radioréveil indiquaient déjà huit heures quarante-deux. Huit heures quarante-deux ! Elle avait pourtant programmé l’alarme pour huit heures ! Il faut dire qu’elle avait très mal dormi la nuit, et guère plus de deux ou trois heures. Voilà pourquoi elle n’avait rien entendu. Mais cela pouvait s’expliquer aisément, étant donné les fortes émotions de la veille, et tous les bouleversements qui allaient immanquablement se produire dans sa vie. Il ne lui fallut pas dix secondes pour se le rappeler.

Elle se précipita dans la salle de bain, avala son café avec une biscotte sans même prendre la peine de s’asseoir, s’habilla à la hâte, puis courut jusqu’à l’arrêt de bus qui se trouvait, par chance, juste au bas de son immeuble.

Vingt minutes plus tard, elle marchait d’un bon pas vers le nouveau centre commercial qui venait d’ouvrir, mais dont elle avait déjà repéré les enseignes et les vitrines. C’est là qu’elle trouverait à coup sûr ce dont elle avait envie ou besoin, et elle était certaine de ne rien oublier, car elle avait pensé, malgré sa précipitation, à glisser sa liste soigneusement pliée dans son sac à main.

Elle ne regarderait pas à la dépense, pour une fois. On n’était que le 14 du mois, la paie ne serait virée que dans deux semaines… mais tant pis ! Elle haussa les épaules et rit tout haut. Ce matin, c’était bien le cadet de ses soucis ! Elle pouvait bien se faire plaisir, elle n’avait qu’une seule idée en tête : préparer une belle fête, une soirée i-nou-bli-a-ble.

Elle se sentait heureuse et légère comme un papillon au mois de mai, prête à s’envoler, malgré les nuages gris et la pluie froide qui s’était mise à tomber.

En sortant du salon de coiffure, une heure et demie plus tard, elle se dirigea vers une boutique de mode qui lui plaisait, et ne mit pas longtemps à choisir un jupon du soir en coton satiné et lurex, on aurait dit du taffetas, et un petit top au décolleté gracieux. Portée avec des sandales en cuir et strass à semelles compensées, cette tenue, qui lui allait à ravir, lui donnerait un style certain et ferait beaucoup d’effet, lui prédit la vendeuse.

Elle sourit encore en choisissant des boucles d’oreilles baroques, en pierres et métal, sur un présentoir à côté de la caisse, et une broche assortie, avant de se diriger vers la lingerie.

Son choix se porta sur une parure en soie et dentelles, de couleur rouge rubis et noir, incrustée de brillants. Parfait, c’est exactement ce qu’elle voulait pour le séduire !

Au rayon parfumerie d’un grand magasin, elle acheta de la poudre pour iriser son teint, un rouge à lèvres de couleur vive pour illuminer joliment son sourire et le rendre plus sexy, et une ombre mate dans un délicat ton de beige pour ombrer ses paupières. Elle ajouta un flacon de perles moussantes et délicieusement parfumées à jeter dans l’eau du bain qu’elle prendrait en rentrant… pour se relaxer… se sentir belle… et détendue. Et encore un flacon d’eau de toilette assorti, en priant tout bas pour que ses fragrances orientales plaisent à Adrien.

Vers quatorze heures, elle fit une pause bien méritée à la cafétéria, se régala d’un sandwich au saumon et d’une salade composée accompagnés d’un verre de bière à la cerise, qu’elle trouva bien rafraîchissante. Elle en profita pour jeter un coup d’œil à sa liste, avant de se remettre en route et de poursuivre sa séance de shopping.

Dans la boutique déco « Coups de cœur à petits prix », elle se laissa tenter par un lot de verres à cocktail en cristal, une bougie parfumée aux divines senteurs de roses et feuilles de violettes, et un ravissant plaid en mohair blanc, incroyablement doux, chaud et léger, qui relookerait joliment son canapé, en attendant.

Elle consulta sa montre. Il ne lui restait plus qu’une heure pour passer chez le traiteur choisir un bon menu et, pour finir, acheter une bouteille de champagne à mettre au frigo tout de suite en rentrant.

À dix-sept heures trente, un taxi la déposa devant chez elle, avec la multitude de sachets qui contenaient ses achats. Et c’est avec un réel soulagement qu’elle ouvrit sa porte et déposa carrément le tout par terre, sur le tapis de sa minuscule entrée. Elle se sentait un peu fatiguée. Fatiguée, mais heureuse, tellement heureuse !

Elle s’imagina un instant dans les bras d’Adrien.

Le meilleur est à venir, songea-t-elle, tout excitée. Allez, il n’y a pas une minute à perdre !

Une demi-heure plus tard, tous les paquets étaient défaits, et chaque chose avait trouvé sa place : les mets délicats et le champagne, au frais, les produits de beauté sur l’étagère de la salle de bain. Les vêtements furent soigneusement dépliés sur son lit, prêts à être enfilés.

Le plaid était joliment arrangé sur le canapé, les verres rangés sur un plateau laqué, la bougie allumée disposée sur la table basse, avec encore un bouquet de mimosa déniché à la dernière minute…

Tout cela constituait à présent un cadre de vie très agréable et chaleureux, et un petit air de fête flottait par avance.

Elle fut enchantée du résultat.

Elle prit un long bain, tout en imaginant les belles heures à venir, la mine d’Adrien quand il saurait, quand il ouvrirait l’enveloppe et découvrirait enfin la merveilleuse nouvelle…

Il n’en croirait pas ses yeux, elle devrait lui expliquer, encore et encore, comment tout cela était arrivé, comment elle avait eu l’idée de… elle qui jamais ne…

Tout ça, c’était à cause de la date d’hier, à cause du vendredi 13, en fin de compte.

Elle était aux anges, souriait de joie et d’impatience devant son miroir, tout en se préparant.

Dire qu’une telle chose lui était arrivée, à ELLE, Iris !!!

Elle n’en revenait toujours pas.

***

La veille au soir, à la clinique, Adrien était en train de suturer le front d’un bambin de quatre ans aux cheveux blonds mouillés de sueur et au regard noyé de larmes. Quand il entendit le signal de son portable, entre deux sanglots du petit, il se douta bien que c’était un message d’Iris.

Ils ne s’étaient pas vus depuis l’avant-veille, et il ne l’avait pas appelée la veille au soir comme promis. Elle devait commencer par se douter de quelque chose… Ou peut-être pas, elle était drôlement cool, cette fille-là, pas du tout le genre à s’immiscer dans sa vie ou à le saouler avec des questions embarrassantes.

Quand il sortait avec ses amis, elle ne demandait rien, il n’avait pas à s’expliquer en la revoyant, elle semblait un peu pensive, mais très vite il arrivait à la faire rire. Elle devait être vraiment amoureuse de lui, et cela lui causait un léger malaise. Cette espèce de malentendu qui régnait entre eux lui donnait mauvaise conscience à vrai dire. Il haussa les épaules et inspira profondément.

Dix minutes plus tard, il lut son texto, tout juste après avoir quitté la salle de soins.

La Saint-Valentin !! Il avait complètement oublié !

Elle non, apparemment. Ah les filles…

Elle l’invitait à dîner, lui promettait une surprise.

Il fronça les sourcils, contrarié. Il avait déjà prévu autre chose, lui : sortir ce samedi-là avec des potes, internes comme lui, pour fêter l’enterrement de la vie de garçon de l’un d’entre eux.

Le rendez-vous était fixé à vingt-deux heures, dans un nouveau bar de la ville, en vue de passer une nuit… un peu spéciale.

Bon, il ferait un saut chez elle avant, et profiterait des deux heures qu’il lui consacrerait pour mettre certaines choses au point. Il avait un message à lui faire passer, avec douceur, car il ne voulait pas lui faire trop de peine malgré tout, mais avec fermeté quand même.

Sa décision était prise, et il ne comptait pas revenir dessus.

Il voulait mettre fin à leur relation. La quitter. Rien de moins que ça.

Il était temps de mettre fin à cette histoire. Iris était adorable, oui, mais ce n’était pas du tout La Femme De Sa VIE.

Il fallait qu’elle arrête de se faire du cinéma !

Lui ne voulait pas se lancer dans une histoire sérieuse, il n’avait jamais voulu en arriver là.

Il avait ses études à terminer, et surtout, l’envie de profiter de la vie, de voyager, de faire la fête… sans elle.

Ils avaient passé de bons moments ensemble, mais maintenant c’était terminé. Il faudrait bien qu’elle l’accepte.

Sa demande affective était trop forte, il s’en était vite rendu compte.

Est-ce qu’elle se mettrait à pleurer ? Oui, probablement. Rien qu’à cette pensée, il se sentit découragé, il ne supportait pas de voir les gens pleurer, encore moins les jolies filles, il avait toujours eu horreur de ça.

Mais bon, c’est la vie, on rit, on pleure et la terre continue de tourner.

Il poussa un profond soupir d’exaspération.

Et s’il lui écrivait une lettre, tout simplement ? Une petite lettre, qu’il lui demanderait d’ouvrir après son départ, par exemple ?

Ainsi, il éviterait sa crise de larmes, les choses se passeraient plus facilement pour lui. Et pour elle aussi d’une certaine façon : ainsi, pas de confrontation directe, le choc serait moins rude, il faudra juste qu’il veille à bien choisir ses mots.

Il enleva sa blouse, la roula en boule avant de la lancer dans le panier destiné à cet effet, se lava les mains avec du gel désinfectant et se dirigea vers la sortie.

***

Le samedi soir, il sonna à sa porte à dix-neuf heures précises, légèrement mal à l’aise, mais bien décidé. Sa veste était toute froissée, il avait passé tout l’après-midi à la bibliothèque, à potasser pour son examen, et n’avait pas pris la peine de se changer avant de venir.

Il ne comptait rester qu’une heure, deux au grand maximum, ainsi il aurait le temps de faire un saut chez lui avant de retrouver ses amis.

C’est une Iris métamorphosée qui lui ouvrit la porte.

Il la regarda, interloqué.

Elle avait changé de coiffure, portait une tenue qu’il n’avait jamais vue. Elle se jeta dans ses bras en l’accueillant, elle sentait délicieusement bon, nouveau parfum aussi ??

Ses yeux brillaient d’un éclat particulier, elle n’arrêtait pas de rire.

Tout de suite en entrant, il vit les bougies allumées, les fleurs sur la table basse, et le couvert joliment dressé.

Il déglutit, à la fois surpris et gêné.

Elle avait sorti le grand jeu.

Les choses allaient être d’autant plus délicates…

Pour se rassurer, il effleura la lettre rangée dans la poche intérieure de son blouson.

Il essaya d’afficher un air détendu, de parler d’un ton léger, de plaisanter…

Dans deux heures, tout serait fini.

— Champagne !

Ils trinquèrent, assis sur le canapé, avant de passer à table. Il lui raconta des anecdotes survenues à la clinique, elle lui parla d’un film qui venait de sortir et qu’elle avait envie de voir.

Il remarqua la brochure d’une agence de voyages posée bien en évidence. Tiens, c’est nouveau ça. Elle avait décidé de partir en croisière ? Quelle idée, elle avait déjà du mal à finir ses mois. Elle voulait rêver un peu, ou quoi ?

À table, un vrai repas de fête l’attendait.

Elle avait sorti les couverts en métal argenté et décoré la nappe avec des pétales de fleurs rouges, en forme de cœur.

Il fut bluffé.

Elle s’était donné du mal pour lui faire plaisir : en entrée, elle servit des verrines d’avocats aux crevettes et au pamplemousse. Il avait perdu l’appétit subitement, et la gorge un peu nouée, mais il trouva cela très bon. Le saumon poché à la sauce safranée, accompagné de pommes au gratin, était lui aussi savoureux.

Elle parlait gaiement de tout, de rien, ne semblait pas remarquer son embarras, ses réticences.

Il jetait des regards furtifs à sa montre.

Salade croquante au vinaigre balsamique. Elle levait son verre de vin, faisant mine de ne pas s’apercevoir de son trouble, sans se demander ce qui le préoccupait ainsi. Il lui avait déjà annoncé qu’il ne resterait pas… un ami de garde à remplacer, elle ne cacha pas sa déception. Mais restait légère, gaie, enjouée.

Enfin, elle apporta le dessert, un moelleux tout chocolat, en forme de cœur comme il se doit (c’est quand même la Saint-Valentin qu’on fête ce soir !) qu’elle nappa de crème anglaise.

Alors, n’en pouvant plus, il posa sa serviette sur la table, sortit sa lettre de sa poche, la lui tendit.

Et se lança :

— Tiens, Iris, je t’ai écrit une lettre. Mais je veux que tu la lises après mon départ. Il va falloir que j’y aille, tu sais bien que je ne peux pas rester…

Non, elle ne se souvenait pas, il n’avait pas dit ça… ou alors si ?

Il n’avait donc pas changé d’avis…

Elle parut surprise et légèrement déçue, tourna l’enveloppe blanche entre ses doigts.

Il ne lui avait rien offert. Pas de bague, pas de fleurs, pas de chocolats.

Juste une lettre.

Elle se pencha vers lui et répondit simplement :

— Bon, dans ce cas je vais aller la poser sous mon oreiller. Et je la lirai au lit, tout à l’heure, en pensant à toi !

Les événements prenaient une drôle de tournure. Ce n’est pas du tout comme ça que la soirée devait se passer. Mais le meilleur était encore à venir.

Elle n’allait pas le laisser partir ainsi. Elle devait lui dire. Maintenant.

***

Elle se leva pour aller mettre sa lettre sous son oreiller, et revint vers lui.

Elle resservit du champagne, lui tendit une coupe. Déposa un baiser sur sa bouche.

— On boit, à notre amour ? À notre vie future ?

À la nouvelle que je vais t’annoncer ?

— Mon Dieu, quelle idée d’être romanesque comme ça ! Elle lit trop de romans à l’eau de rose, pensa-t-il.

Il la regarda attentivement. Vit ses yeux qui brillaient, ses joues roses, son sourire radieux, son air si heureux. Son parfum suave lui tournait un peu la tête, ou alors, c’était l’effet des bulles.

Il ne devait plus boire. La soirée était loin d’être finie pour lui.

Elle était vraiment très jolie, il dut le reconnaître.

Et si amoureuse de lui, en plus !

Mais il resterait sur ses positions, il ne devait pas se laisser aller.

De toute façon, il lui avait donné la lettre, bientôt elle connaîtrait ses intentions…

Rien de plus à ajouter. C’est la vie.

Déjà il se levait de table, posait sa serviette à côté de son assiette. Se rendit vers le portemanteau pour récupérer sa veste.

Il était déjà sur le pas de la porte, quand elle lui passa les bras autour de son cou et lui dit précipitamment, d’une voix presque suppliante :

— Adrien, mon chéri, moi aussi j’ai une surprise pour toi. Un cadeau très spécial, pour la Saint-Valentin. Tu veux savoir ce que c’est ?

Ses yeux jetaient une drôle de lueur, qu’il ne sut déchiffrer, dans la lumière tamisée du palier. Il essaya de la repousser doucement, se dirigea vers l’escalier.

Mais oui, quoi, tout cela devenait ridicule, les choses n’auraient jamais dû en arriver là ! Pourquoi, mais pourquoi lui rendait-elle la tâche si compliquée ? Encore un peu, et il serait en retard à son rendez-vous, ses amis devaient déjà être en train de prendre l’apéritif sans lui… Maxime n’allait pas tarder à l’appeler.

— Voilà. J’ai gagné le gros lot à l’Euro Million. Tous les numéros, je les ai ! Ça doit faire dans les cent vingt-neuf millions d’euros, je crois… enfin, je ne sais plus très exactement, mais c’est une somme énorme, monstrueuse !

Sa voix trembla un peu.

— Tu sais, je ne joue jamais, mais hier, je ne sais pas ce qui m’a pris, c’était vendredi treize, alors je me suis dit… que ça valait peut-être le coup de tenter ma chance… et voilà. Je sais que c’est incroyable, mais… c’est pourtant vrai. J’ai gagné ! Pour commencer, on va t’acheter une très belle voiture, c’est laquelle déjà qui te plaît tant ? On peut partir faire le tour du monde aussi… ou une croisière si tu veux ? Et après, on…

Il ne l’entendait même plus. Son cœur battait très fort à ses tempes, un vertige s’empara de lui.

La lettre… La lettre… La lettre… Ces deux mots lui martelaient la cervelle. Ses oreilles se mirent à bourdonner, il dut se retenir à la rampe d’escalier pour ne pas perdre l’équilibre.

Il fit un effort, retourna auprès d’elle en chancelant.

— J’ai dû boire un peu trop de champagne, chuchota-t-il, en se tournant vers elle pour l’enlacer, pour l’embrasser.

Passionnément. C’était comme si une immense vague bleue l’avait submergé subitement.

Une vague bleue, exactement de la même couleur que la mer des Caraïbes.

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