Venir au monde

Mazzantini Margaret_V2 · Chapitre 1 sur 21

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Venir au monde

Le voyage de l’espoir

 

Le voyage de l’espoir… Des mots qui demeurent, parmi tant d’autres, à la fin de la journée. Je les ai lus à la pharmacie, sur une boîte transparente posée près de la caisse ; il y avait une fente pour y glisser de l’argent et, scotchée sur le verre, la photo d’un de ces enfants qu’on envoie au loin pour essayer de les faire opérer – voyage de l’espoir, justement. Je me tourne sur l’oreiller en soupirant. Je regarde le corps de Giuliano, immobile et lourd. Il dort sur le dos comme à son habitude, torse nu. De temps à autre, il pousse un petit grognement, une bête placide qui chasse des mouches.

Je pense à ce mot, espoir. Dans la pénombre, il prend la forme d’une tête de femme un peu effarée, une de ces femmes qui traînent derrière elles leur défaite, mais n’en continuent pas moins de se débattre avec dignité. C’est ma tête peut-être, celle d’une femme vieillie, qui s’est figée dans le temps, par fidélité, par crainte.

Je sors sur la terrasse, je regarde le spectacle habituel : l’immeuble d’en face aux volets entrouverts, le bar et son enseigne éteinte, le silence de la ville, poussière de bruits dans le lointain. Rome est endormie. Endormie la fête, et endormi le bourbier. La banlieue dort. Le pape dort, ses chaussons rouges sont vides.

 

Je reçois le coup de fil le matin, de bonne heure. Je sursaute en entendant la sonnerie, trébuche dans le couloir ; il est possible que je crie pour avoir l’air réveillée : « Allô ? »

Il y a du bruit à l’intérieur du combiné, comme du vent qui souffle entre les branches.

« Puis-je parler à Gemma ? »

L’italien est correct, mais les mots sont excessivement martelés.

« C’est moi.

— Gemma ? C’est bien Gemma ?

— Oui…

— Gemma… »

Il répète mon prénom et éclate de rire. Je reconnais ce rire rauque, cassé.

« Gojko… »

Il répond au bout d’un moment : « Oui, ton Gojko. »

C’est une explosion sur place. Un vide immense qui se remplit de débris.

Je balbutie : « Mon Gojko…

— Lui-même. »

Son odeur, son visage, nos années.

« Cela fait plusieurs mois que j’essaie de te joindre par l’intermédiaire de l’ambassade… »

J’ai pensé à lui il y a quelques jours dans la rue, sans raison, à cause d’un passant qui lui ressemblait sans doute.

Nous échangeons quelques mots : « Comment vas-tu ? Que fais-tu ?

— J’ai vécu plusieurs années à Paris, puis je suis rentré chez moi… On organise une exposition en mémoire du Siège… il y aura aussi des photos de Diego. »

Le froid du carrelage me remonte le long des jambes, jusqu’au ventre.

« Ce serait une occasion. »

De nouveau il rit, comme autrefois, sans vraie gaieté, plutôt pour compenser une tristesse légère mais permanente.

« Viens…

— Je vais y réfléchir, oui…

— Il ne faut pas que tu réfléchisses, il faut que tu viennes.

— Pourquoi ?

— Parce que la vie passe, et nous avec. Tu te souviens ? »

Bien sûr que je me souviens.

« Et elle se rit de nous, comme une vieille putain édentée qui attend son dernier client… »

Je repense aux vers de Gojko : la vie semblable à une longue ballade. Je me rappelle maintenant la façon qu’il avait de se toucher le nez, de le presser comme un morceau de cire molle tout en disant ces vers, des vers qu’il écrivait sur les boîtes d’allumettes, sur ses mains. Je suis en culotte, pieds nus. Gojko est vivant, il a toujours été vivant. Et je me demande soudain comment j’ai pu renoncer à lui pendant tout ce temps-là. Par quel mystère se fait-il que, au cours de notre existence, nous renoncions aux êtres les meilleurs pour des gens inintéressants, des gens qui ne nous font pas de bien, qui se trouvent simplement croiser notre chemin, et qui nous corrompent par leurs mensonges, nous rendent chaque jour plus lâches.

« D’accord, je viendrai. »

Et tout ce qui était boue immobile dans ma vie se change soudain en poussière, qui vole à ma rencontre.

Gojko se met à crier, laisse éclater sa joie.

Il y avait de la poussière le jour où je quittai Sarajevo, un vent glacial la soulevait, tourbillonnant dans les rues, effaçant tout sur son passage. Elle recouvrait les minarets, les immeubles, les morts du marché sous leur sépulture de légumes, de babioles, de bois des étals arrachés.

Je demande à Gojko pourquoi il a attendu aussi longtemps avant de m’appeler, avant de regretter mon absence.

« Cela fait des années que je te regrette. »

Sa voix disparaît derrière un soupir. J’entends de nouveau le vent… les kilomètres qui nous séparent.

Soudain je crains que la communication soit coupée et que retombe ce silence de plusieurs années, qui me semble maintenant insupportable.

Je lui demande de me donner rapidement son numéro de téléphone. C’est celui d’un portable. Je le note sur un morceau de papier avec un stylo qui n’écrit plus, mais j’ai peur de poser le combiné pour aller en chercher un autre. Le bruit sur la ligne est de plus en plus fort. J’imagine le fil du téléphone qui se rompt et tombe au sol dans des gerbes d’étincelles… J’en ai vu tellement, des câbles qui pendaient dans le vide, dans cette ville coupée de tout. C’est mon passé que je harponne sur cette feuille, avec la crainte de le perdre une fois de plus.

« Je te rappellerai pour te dire à quelle heure arrive le vol. »

 

Je vais dans la chambre de Pietro, je fouille parmi ses stylos, et repasse sur ce numéro blanc. Pietro dort, ses longs pieds dépassent du drap. Comme chaque fois que je le vois allongé, je me dis que son lit est trop petit, qu’il faut le changer. Je ramasse sa guitare abandonnée sur le sol près de ses pantoufles. Je sais qu’il sera furieux, il faudra que je me batte pour le convaincre de m’accompagner.

Je prends une douche et rejoins Giuliano à la cuisine. Il a déjà préparé du café.

« Qui était-ce ? »

Je ne réponds pas tout de suite, mes yeux sont recouverts de laque, immobiles. Sous la douche, ma peau m’a semblé aussi rêche qu’autrefois, quand je me lavais en vitesse et sortais de chez moi les cheveux encore mouillés.

Je lui parle de Gojko, lui dis que j’aimerais partir.

« Comme ça, à l’improviste ? »

Il n’a pas l’air surpris.

« Tu l’as dit à Pietro ?

— Il dort.

— Ça vaudrait peut-être la peine que tu le réveilles. »

Il n’est pas rasé, ses cheveux en désordre lui retombent sur le front et soulignent la partie chauve au sommet de la tête. Le jour, il est toujours impeccable, un animal citadin, de casernes, d’archives. Je suis la seule à voir ce désordre, et c’est à mon avis la meilleure part, ce qu’il y a de plus odorant et secret en nous… comme lorsque nous faisions l’amour, les premiers temps, et que nous nous regardions ensuite, assis, nus et décoiffés. Nous sommes mari et femme, il est venu vers moi dans un aéroport militaire il y a seize ans. Pourtant quand je dis qu’il m’a sauvé la vie, il secoue la tête, rougit, objecte que ce n’est pas vrai, rectifie : « C’est vous, Pietro et toi, qui avez sauvé la mienne. »

C’est un gourmand. Il profite de la situation, de mes yeux ébahis, pour avaler un autre plum-cake.

« Ne te plains pas ensuite de ton ventre…

— C’est toi qui t’en plains. Moi, je m’assume. »

C’est vrai qu’il s’accepte tel qu’il est. C’est sans doute pour cela qu’il est aussi accueillant. Il se lève, m’effleure une épaule.

« Tu as raison d’y aller. »

Il vient de lire dans mon regard une hésitation. Soudain j’ai peur. Je me suis trop vite précipitée vers mon passé, vers l’ardeur de la jeunesse. Et je n’y vois à présent que des occasions de regrets. J’ai froid au cou, il faut que je retourne à la salle de bains me sécher les cheveux. Je suis de nouveau moi, une fille défaite, au bord de la vieillesse.

« Il faut que je m’organise, je dois passer à la rédaction, je… je ne sais pas.

— Tu sais très bien au contraire. »

Il dit qu’il m’appellera du bureau quand il se connectera à Internet, il trouvera peut-être des billets low cost. Il sourit : « Je ne crois pas qu’on fasse la queue pour aller à Sarajevo. »

Je vais dans la chambre de Pietro, j’ouvre les volets. D’un geste brusque, il remonte le drap sur sa tête. Je me plante à côté d’une momie.

Cette année, il a mué ; il a laissé ses os d’enfant, pour se transformer en un gros héron boiteux, qui ne maîtrise pas bien encore ses mouvements. Son regard s’est braqué au sol comme celui d’un chercheur d’or, il s’est mis à sortir sans dire au revoir, à manger debout devant le réfrigérateur. Au lycée, on l’a fait redoubler, il est devenu d’une stupidité désarmante, il n’a pas fourni le moindre effort, et ces derniers mois, au lieu de mettre les bouchées doubles, il s’est enfermé dans une arrogance ridicule. Je me retourne, agacée par son grognement hargneux qui ne s’adresse à moi que pour exiger, pour me reprendre. Qu’est devenue la petite voix plaintive qui m’a accompagnée pendant tant d’années ? Nous savions si bien parler ensemble, elle était comme accordée à la mienne.

À présent il me désole. Quand il dort, quand son visage est détendu, je me dis qu’à lui aussi, ce corps si aimable, dévoré depuis quelques mois par l’ogre de la puberté, doit manquer, et qu’il le cherche peut-être dans son sommeil. Que c’est pour cette raison qu’il ne veut pas se réveiller.

Je me penche, ôte le drap de sa tête, pose ma main sur ses cheveux ébouriffés. Il me repousse.

Il vit mal son redoublement. Maintenant que l’été est venu, il sort avec sa raquette de tennis et ses chaussures pointure 43, et revient furieux contre ses amis, en marmonnant qu’il ne veut plus les voir, parce qu’ils ne seront plus dans la même classe l’année prochaine, et qu’il lui semble qu’ils l’ont trahi.

« Il faut que je te parle. »

Il se redresse brusquement, torse nu.

« J’ai faim. »

Je lui parle donc à la cuisine, pendant qu’il étale du Nutella sur ses biscuits. Il se prépare de petits sandwiches qu’il avale d’une seule bouchée.

Il a la bouche sale, il a mis des miettes partout sur la table, il a mal ouvert et déchiré le paquet de biscuits.

Je ne dis rien, je ne peux pas le gronder en permanence. J’assiste en silence au banquet de mon fils, puis j’évoque le voyage.

Il secoue la tête.

« C’est hors de question, m’man. Vas-y toute seule.

— Tu sais, Sarajevo est une ville magnifique… »

Il sourit, joint les mains, les agite, me lance son habituel regard sympathique et rusé.

« Mais qu’est-ce que tu racontes, maman ! C’est pathétique, ce que tu dis. La Yougoslavie craint ! Tout le monde le sait. »

Je me raidis, croise les bras.

« On ne dit plus la Yougoslavie. »

Il avale un autre gâteau dégoulinant de Nutella. Il recueille les gouttes sur son doigt, et le lèche.

« C’est pareil.

— Ce n’est pas pareil. »

Je baisse le ton, je l’implore presque.

« Une semaine, Pietro, toi et moi… Ce sera sympa. »

Il pose les yeux sur moi, et pour la première fois me regarde vraiment.

« Je vois pas comment ça pourrait être sympa. Arrête, m’man…

— Nous irons sur la côte. La mer est sublime.

— Dans ce cas, allons en Sardaigne. »

Je me bats pour ne pas craquer, et voilà que cet imbécile me parle de la Sardaigne. Il se lève, s’étire, se retourne. Je contemple son dos, le duvet sur sa nuque.

« Vraiment, tu te moques de savoir où ton père est mort ? »

Il lâche sa tasse dans l’évier.

« Fait chier, m’man… »

Je le supplie, j’ai la voix d’une enfant, hésitante, incertaine, la voix qu’il avait quand il était petit.

« Pietro… Pietro.

— Quoi ? »

Je me lève à mon tour, renverse par mégarde le carton de lait.

« Comment ça, “quoi” ? C’était ton père ! »

Il hausse les épaules, les yeux rivés au sol.

« Fait chier cette histoire. »

Cette histoire, c’est son histoire, notre histoire, mais il ne veut pas l’entendre. Quand il était petit, il était plus curieux, plus courageux, il posait davantage de questions. Il observait son père, jeune homme… cette photo de Diego sur le réfrigérateur, maintenue par un aimant, jaunie par les vapeurs de cuisine. Il se serrait contre moi, s’accrochait. En grandissant, il a cessé de m’interroger. Son univers s’est restreint à ses besoins, à son petit égoïsme. Il n’a pas envie de se compliquer la vie, ni les pensées. Pour lui, son père c’est Giuliano, c’est lui qui l’a accompagné à l’école, lui qui l’a amené chez le pédiatre. C’est lui qui lui a flanqué une gifle, un jour au bord de la mer, où il a plongé dans une eau trop peu profonde.

 

Je me lave les dents, enfile une veste, regagne sa chambre. Il est encore en caleçon, il joue de la guitare les yeux fermés, le plectre fait un bruissement sur les cordes.

Le voyage de l’espoir. Je repense à ces mots, tombés sous mes yeux par hasard. Je pense à Pietro. L’espoir appartient aux enfants. Nous, adultes, avons déjà espéré, et presque toujours perdu.

« Prépare-toi un petit bagage à main. »

Il ne répond rien, il siffle.

Nous sommes en voiture. Rome est encore blanche. Pietro est assis à l’arrière, il a mis ses Ray-Ban et ses cheveux sont brillants de gel.

« Tu ne peux pas faire ça à ta mère », lui a dit Giuliano hier soir, au dîner. Alors il a appelé son copain David pour lui annoncer qu’il ne participerait pas au stage de voile, qu’il partait avec moi. Son copain lui aura sans doute demandé quand il reviendrait. Pietro a éloigné son mobile et m’a lancé : « Quand revenons-nous ? »

J’ai regardé Giuliano. « Rapidement », ai-je répondu.

« Rapidement », a répété Pietro dans le portable.

« Reviens vite », me dit Giuliano à l’aéroport, pendant que nous nous étreignons. Il saisit Pietro par le cou et l’attire contre lui. Pietro se laisse attraper, baisse la tête, la frotte contre celle de Giuliano. Ils restent tous deux ainsi pendant quelques secondes.

« Sois sage.

— Oui, papa. »

Je dépose mon sac sur le tapis roulant, et nous passons dans la zone voyageurs. Nous longeons les publicités lumineuses de Lancôme, de Prada Eyewear. Les roues de mon sac me suivent en glissant. Je m’arrête, rebrousse chemin. Giuliano n’a pas bougé, il fixe l’angle derrière lequel nous avons disparu. Jambes écartées, mains dans les poches, il ressemble à un chauffeur qui attend, une silhouette anonyme dans le va-et-vient de la foule. On dirait qu’il a perdu son identité avec notre départ. Son visage est inerte, ses muscles semblent s’être totalement relâchés. Instantanément, je prends conscience de la solitude dans laquelle mon départ le plonge. Il me voit, se ranime d’un seul coup, fait un bond en avant, sourit, agite les bras, me fait signe de me dépêcher, de m’en aller. Il m’embrasse plusieurs fois de loin, ses lèvres claquent dans le vide.

 

Nous sommes dans l’avion. La guitare de Pietro occupe un compartiment entier au-dessus de nos têtes. L’hôtesse n’a pas fait d’histoires, il y a peu de passagers en classe économique. La classe affaires, en revanche, est pleine. Des businessmen avec des cravates de marque, au lieu des cravates unies synthétiques d’autrefois. Des nouveaux riches de l’Est, qui ont prospéré sur la misère de leurs compatriotes. Ils lisent des journaux financiers, mangent des repas chauds et boivent du champagne.

Nos plateaux arrivent, froids et rabougris. Deux tranches de jambon fumé, des pickles, un gâteau sous Cellophane. Je tends le mien à Pietro, qui dévore. Il interpelle l’hôtesse, réclame du pain. En anglais, avec un accent correct. Je suis vraiment surprise. Il sourit à la femme. Il est très beau ce matin, ses yeux comme deux morceaux de mer polis.

Nous sommes au-dessus de l’Adriatique. Il mâche en regardant la tache bleue, au-dessous de nous ; moi, je regarde son profil estompé dans la lumière blanche qui pénètre à travers le hublot.

L’hôtesse apporte du pain. Il la remercie. Sa voix rocailleuse semble presque belle. Les mères de ses copains louent sa politesse, me félicitent de sa bonne éducation. Mon fils est un grand hypocrite, c’est à moi qu’il réserve ce qu’il a de pire.

Il mord dans le gâteau qui ne lui plaît pas, un rectangle gras recouvert d’un glaçage, me le tend.

« Tu le veux ? »

Il trouve normal que je finisse ses restes.

« Non, merci. »

Le gâteau est en train de fondre dans sa main.

« J’aime pas ça…

— Eh bien, ne le mange pas. »

Il pose les deux plateaux-repas sur la tablette devant moi, redresse la sienne, y appuie les genoux. Il met ses écouteurs et s’installe confortablement sur son siège. Il me lance un coup d’œil.

« Tu as l’air nase », me lance-t-il.

Il n’a pas tort. Je suis passée d’une sorte d’état de lucidité pendant que nous embarquions, ce dynamisme propre à la voyageuse expérimentée, à un sentiment d’étrangeté totale. J’ai eu peur de perdre les cartes d’embarquement, de ne pas trouver la bonne porte. Pietro, de son côté, balayait la salle de son air de lynx qui observe le monde. Peu lui importait que j’aie égaré ces cartes. Il m’a regardée transpirer, vider mon sac.

« Alors rentrons à la maison, m’a-t-il lâché juste avant que je déniche les deux bouts de papier.

— Allez, avance. »

Il a fait l’imbécile aux contrôles, il était furieux qu’on le fouille. J’ai répondu que c’était le boulot des agents. Il s’est fendu d’un énième fait chier. Puis, tandis que nous nous dirigions vers l’appareil, il a expliqué que tout ça c’était de la foutaise, que c’était même très facile de traverser les contrôles, armé jusqu’aux dents. J’ai eu droit à ses hypothèses de lecteur de BD qui connaît tous les bons endroits où cacher les couteaux et fourchettes du self-service.

Je lui ai demandé s’il avait emporté un livre. Il a répondu que non. Il redouble, donc pas de livre. « Pendant les vacances, je me repose. »

En montant, il a dit que l’avion était vieux, que les compagnies aériennes de l’Est achetaient les appareils dont les autres compagnies ne voulaient plus. Des avions qui se crashent. « On va se retrouver sur YouTube. » Je me suis demandé pourquoi je l’avais emmené. Il allait me rendre folle.

Il a fermé les yeux. Il remue la tête au rythme de son iPod, il est gai, il a cessé de se plaindre de la destination. Il s’est fait une raison. En fin de compte, c’est un garçon enthousiaste. Il est bourré de défauts, mais au moins il n’est pas apathique, à l’image de beaucoup de jeunes de son âge.

À présent il s’est assoupi, les lèvres entrouvertes, la tête dans les épaules, pendant que l’iPod continue de marmonner. Dehors, le ciel est tout blanc, comme immobile et irréel.

J’essaie de penser à autre chose, à l’été qui m’attend. Nous sommes invités chez des amis en Ligurie, il y aura des adultes, et des jeunes de l’âge de Pietro. On fera la fête, on marchera pieds nus, il y aura des livres, des promenades sur les rochers, des crabes dans les flaques. Giuliano ira à la droguerie acheter des crochets et des vis pour réparer un volet. Nous ferons l’amour dans la fraîcheur veloutée de la nuit, quand le vent monte de la mer et que la pénombre nous aide à oublier notre âge.

Pietro se réveille et bâille. Je lui demande :

« Que sais-tu de Sarajevo ?

— C’est là où on a tué l’archiduc, non ? »

J’acquiesce. C’est mieux que rien.

« Et puis ?

— C’est là où la Première Guerre mondiale a éclaté.

— Et encore ?

— Bof…

— Et ce que je t’ai raconté ? »

Il ne dit rien, se colle au hublot.

L’avion a commencé sa descente, je sens la secousse du train d’atterrissage sous la carlingue. Mes bras et mes jambes sont raides, j’ai l’impression que ces roues jaillissent de mon ventre.

En bas, le flanc noir du mont Igman n’a pas bougé, il est toujours là, long, couché sur le flanc, comme un géant endormi, un bison touché à mort, sur lequel la nature a recommencé à pousser, saison après saison, sombre, sauvage. Je me rappelle l’avoir vu couvert de petits drapeaux blancs semblables à des lis, qui indiquaient la voie aux athlètes olympiques, saluant tous ceux qui descendaient vers cette vallée d’or, cette Jérusalem de l’Est, dont la neige recouvrait les gargouilles noires des églises orthodoxes, les coupoles en plomb des mosquées, les stèles branlantes du vieux cimetière juif.

À l’arrivée, pas d’autobus. Nous traversons la piste à pied. L’air est blanc, le ciel couvert, il fait dix degrés de moins qu’en Italie.

Pietro porte un tee-shirt à manches courtes frappé d’une feuille de cannabis et de la phrase DIEU A CRÉÉ L’HERBE, L’HOMME A CRÉÉ LES JOINTS.

« Tu n’as pas froid ?

— Non. »

La façade de l’aéroport n’a pas changé, fragile comme celle d’un hangar industriel. Je croyais qu’on l’avait abattue ; à l’évidence, on s’est contenté de la restaurer.

Sur la piste, un petit avion stationne, marqué d’une croix rouge sur son flanc blanc, comme une ambulance. On pourrait croire qu’il appartient au secours médical, mais c’est un appareil de la Swissair, un avion de tourisme, pacifique.

À l’époque, on descendait des avions militaires yeux à terre, on foulait au pas de course l’espace ouvert, en se précipitant vers la tache informe des soldats en tenue de camouflage. Tout le monde criait, on avait la sensation d’être une cible facile pour n’importe qui. L’aéroport… le mot était sur toutes les lèvres, seule voie d’issue dans la ville assiégée. De temps à autre, un désespéré avait l’idée stupide de tenter la traversée de nuit. Ainsi à découvert, même le sniper le moins expérimenté n’avait aucun mal à vous toucher.

Le hall de l’aéroport est calme, désert. Tubes au néon, murs laminés, lumière triste de toilettes, d’une gare secondaire.

Le garçon qui contrôle les passeports affiche un sourire figé dans un visage sans couleurs.

« Italiens… »

J’acquiesce, il me rend nos papiers.

IZLAZ, sortie, dit le panneau. Sa guitare en bandoulière, Pietro jette un regard circulaire. Une jeune musulmane très maquillée, la tête recouverte d’un foulard couleur chair, étreint un membre du personnel au sol. Ils s’embrassent au milieu de la foule, obstruant le passage.

Il y a une cohue aux arrivées, je scrute les corps appuyés contre les barrières métalliques. Je passe par-dessus les têtes des gens tout proches, cherche du regard parmi ceux qui se meuvent au loin. L’air est saturé de fumée de cigarettes, un brouillard qui estompe les couleurs, les salit.

Avant l’atterrissage, je suis allée dans les toilettes me remettre du rouge à lèvres et faire bouffer mes cheveux pour avoir meilleure mine.

À notre droite, il y a un comptoir de bar circulaire avec des tables hautes où l’on consomme et fume debout. Un homme s’en détache et vient vers moi. Je ne suis pas sûre de le reconnaître, et pourtant c’est lui. Il a quelques kilos en plus, il porte une chemise de lin noir froissé, une barbe rousse et ses cheveux sont plus clairsemés. Mais il n’y a que lui pour marcher ainsi, jambes écartées, avec cette sensation de calme jusque dans la hâte, les bras qui se balancent, légèrement détachés du corps. Il m’étreint sans hésiter et me retient comme si je lui appartenais, puis il plante ses yeux sur moi et effectue un tour panoramique de mon visage, lèvres, menton, front. Il s’attarde sur mes yeux. S’infiltre à l’intérieur comme une mer voyageuse qui reflue brusquement. Il fouille ce passé, bien décidé à s’engouffrer, de manière totalement impudique, dans l’abîme du temps, par ce regard à la fois poignant et joyeux.

C’est moi qui cède la première et baisse les yeux, je me soustrais à toute cette émotion par timidité, par agacement. Personne ne regarde comme ça en Italie. Je me gratte le bras comme si j’avais la gale. Deux mains légèrement moites, un peu épaisses et plutôt sales, m’entourent le visage comme des bandages chauds.

« Belle femme ! »

Je proteste : « Vieille femme…

— Va te faire foutre, Gemma ! »

Je souris, je reconnais le doux son de ses f. Je retrouve son ironie moqueuse, qui invite au rire, et envoie balader, après les cuites, le trop-plein d’émotion. Il m’embrasse, m’étreint encore, à me couper le souffle. Je sens le lin de sa chemise, la chaleur de son corps, son émotion palpitante. Il me tâte les os, me transperce le dos comme un aveugle, compte mes vertèbres de ses mains bouillantes. Maintenant je retrouve l’odeur de son cou, de ses cheveux en sueur, l’odeur des intérieurs aux toiles cirées et aux bocaux de cerises blanches à l’eau-de-vie, des bureaux où les cendriers trop pleins prennent feu et où les photocopieuses toujours en panne ne fonctionnent qu’à coups de pied, à coups de chance.

Mon émotion est une boule qui monte et qui descend dans ma gorge. Je me suis promis, avec ma fierté, que je résisterai : c’est trop facile de pisser des larmes, à cinquante-trois ans. Je tapote le bras de Gojko.

« Gros lard.

— Oui, je me suis remis à beaucoup manger… »

Il observe Pietro, fait un pas, se tord les jambes toujours en mouvement. Il vacille, mais ne tombe pas. Il lève sa main. Pietro lève aussitôt la sienne. Les deux paumes claquent l’une contre l’autre comme dans un téléfilm américain. Gojko montre la guitare.

« Musico ? »

Pietro lui sourit.

« Amateur. »

 

Gojko est assis à l’avant, à côté du chauffeur de taxi. Un bras à l’extérieur, ils bavardent.

« Tu comprends ce qu’ils disent, maman ?

— Un peu.

— Alors ?

— Qu’il va pleuvoir.

— Va te faire foutre », siffle Pietro.

Je me tiens immobile et digne sur la banquette en tissu gris, j’observe ma main accrochée à la poignée, en haut, près de la clim en plastique noir. Et, par la vitre couverte de poussière, la longue avenue impossible à oublier. Si j’arrive à surmonter ce moment, je surmonterai peut-être le reste. Cette ville ne m’aura pas. Je laisse filer ces premières images sans les enregistrer vraiment, coups d’œil furtifs, morceaux, bouts, comme des timbres brûlés.

Il suffit de continuer à avancer de cette manière, bien au milieu, sans me laisser entamer par tout ce que je vois. J’ai appris que tout s’efface, que l’horreur elle-même peut perdre son tranchant, se fondre en une nébuleuse qui l’atténue, la rend ridicule, lui ôte toute crédibilité… Carcasses noires des voitures, vitres brisées, le cœur d’un enfant jailli de sa poitrine et écrasé contre un mur blanc.

Je ne cesse de tripoter une de mes boucles d’oreilles.

Je suis calme. Le corps de Pietro m’aide, son genou qui touche le mien à travers son jean, son indolence, ce regard inconscient, simplement ennuyé par la tristesse de la ville.

Les vieux immeubles gris du réalisme socialiste sont encore debout, leurs balcons empilés les uns sur les autres comme des classeurs écaillés dans une administration, les trous des grenades recouverts de rustines en crépi.

Il a suffi d’un nid-de-poule… J’ai dû réprimer le vieil instinct – baisser la tête. Ces courses démentes. On traversait l’allée des snipers à deux cents à l’heure, courbés sur les sièges, le souffle court entre les jambes, les carcasses rouges des tramways empilées les unes contre les autres pour défendre la ligne de front. Je me retourne vers Pietro. Il n’a pas de gilet pare-balles. Je me mords la joue. Du calme…

Gojko se tait. Il ne s’est retourné vers moi qu’une seule fois, puis il m’a laissée le regarder vivant dans le défilement de cette longue avenue aujourd’hui sécurisée.

C’est un homme d’aujourd’hui dans un monde qui va de l’avant.

Les feux tricolores bien réglés me semblent étranges. Les gens qui traversent, paisibles. En haut, les collines, les jardins qui grimpent, les petites maisons blanches, calmes, dans les sapinières sombres. C’est de là qu’on tirait ; chaque espace entre les immeubles, chaque tache de verdure cachait un sniper, un danger potentiel.

La rédaction du mythique Oslobodjenje s’est réinstallée sur ses propres décombres, à l’étroit dans un bâtiment bas mais neuf. À côté, un immense gratte-ciel aux vitres réfléchissantes qui observent, imperturbables, les ruines du vieil hospice. Au-dessus, cette grande inscription lumineuse rouge : AVAZ.

« Avaz, c’est le journal le plus lu du pays, son propriétaire est un type qui a gagné beaucoup d’argent… »

Gojko se caresse le crâne.

« Et il n’a même pas une rubrique culturelle… »

Près d’une plate-bande de terre retournée, un homme attend que son chien ait fait ses besoins. Une fille à bicyclette coupe l’avenue. Sur la publicité du Sarajevo Osiguranje, une famille blonde sourit. Comme sourient les deux militaires placardés sur l’affiche de l’Eufor, un homme et une femme bien en chair, bras croisés sur leurs tenues de camouflage. Les gens déambulent. La quotidienneté sans surprise de tous ces corps.

Les gens traversent, les oiseaux au-dessus volent d’un arbre à l’autre, viennent à terre picorer quelque chose.

Un matin, je me réveillai et vis une sorte de grand rayon noir dans le ciel. Tous les oiseaux s’envolaient, effrayés par les explosions incessantes, la fumée des incendies, l’odeur insupportable des corps sommairement enterrés. Ils remontaient la rivière Miljacka pour se réfugier dans les bois plus éloignés, où l’on allait pique-niquer l’été, chercher la fraîcheur au pied de cascades aux scintillements argentés. Tous les Sarajéviens envièrent ces oiseaux, ils les envièrent de pouvoir ainsi s’élever dans les airs et s’en aller tranquillement.

Je me retourne. La voici. La gifle jaune de l’Holiday Inn. Un cube inerte, composé d’autres cubes qui semblent mobiles, le refuge de la presse étrangère pendant toute la durée du siège. Sa façade était exposée aux tireurs du côté de Grbavica ; on entrait par-derrière en se coulant, en même temps que les voitures, sur la rampe qui menait au garage. Et pourtant, c’était une sorte de paradis, la mort y était interdite de séjour, on y trouvait des plats chauds et des téléphones satellitaires. Les journalistes réalisaient leurs reportages depuis leur chambre, ils avaient de la chance, ils étaient libres de venir et de repartir.

Nous sommes dans le centre-ville. Dans le sérail géométrique des vieux palais austro-hongrois, la circulation est intense, les gens traversent de tous côtés en effleurant les voitures qui roulent au pas. Les arbres ont repoussé, de jeunes troncs sans passé. Je regarde les magasins. De nouvelles vitrines à côté des anciennes, ordonnées, bien moins approvisionnées que les nôtres. La société de consommation n’a profité que de façon irrégulière de cette ville à reconstruire, de son visage rongé par la guerre comme par de l’acide. Une mosquée à petites coupoles se dresse comme une corbeille pleine d’œufs bruns. L’hôtel est situé dans une rue latérale, juste derrière le vieux marché ottoman de Baščaršija.

J’exige de payer le taxi, mais Gojko refuse. Il porte mon bagage à l’intérieur de l’hôtel, qui est accueillant, familial ; on dirait l’entrée d’une maison. Il y a un rideau clair, presque argenté, sur le pas de la porte, une moquette rouge à petits losanges noirs. Dans un coin, un grand vase de fleurs raides et de toute évidence fausses. Pietro s’en assure d’un geste, puis frotte sa main sur son jean. Il observe la réceptionniste, barricadée derrière un comptoir en bois sombre, qui cherche notre réservation sur son ordinateur. Des hommes bavardent dans un salon voisin. J’aperçois leurs chaussures éculées, leurs chaussettes trop courtes. Ils fument. L’air est terriblement vicié, la fumée nous accompagne dans l’escalier, elle pénètre avec nous dans le petit ascenseur. Pietro déclare : « Une nuit ici, et c’est le cancer assuré. »

Mais la chambre est assez vaste, elle arbore un couvre-lit bleu en tissu synthétique orné de volants et deux tables de nuit flambant neuves. J’ouvre la fenêtre ; elle donne sur une rue fermée, où sont garées quelques voitures, on voit un arbre à la chevelure rousse, une large gouttière posée sur un auvent en tôle ponctué de crottes de pigeon.

Dans la salle de bains, Pietro éclate de rire.

« Regarde, m’man…

— Quoi ? »

Je me retourne. Il brandit un verre à dents glissé dans une pochette en plastique qui porte l’inscription HYGIENIC CLEANING.

« Et alors ?

— La pochette n’est pas scellée et c’est un verre de Nutella… »

Je souris, lui dis de remettre le verre à sa place.

Je me lave les mains, m’assieds sur le lit, pose mon sac sur mes genoux, en tire les talons des cartes d’embarquement, y glisse les billets de retour. Pietro jette son sac à dos dans l’armoire sans même y prendre son pyjama.

« Sortons, m’man. On n’a rien à faire ici. »

Si je m’écoutais, je ne bougerais pas. Je me contenterais volontiers de la banane un peu noircie que j’ai emportée. J’ai envie d’étendre les jambes et de rester là jusqu’à demain. À force de penser à ce voyage, je n’ai pas dormi la nuit précédente. J’ai un goût de sang dans la bouche, j’ai dû me mordre les joues dans le taxi pour résister à la vague que je sentais monter en moi. Il faut que je range mes pantoufles sous le lit, que je vérifie l’état des volets roulants et de la douche. C’est ça qu’il y a à faire. Gojko nous attend en bas.

« D’accord, descendons. »

 

Il est 7 heures du soir, la nuit est tombée et j’ai brusquement froid. J’écoute les bruits de pas. On dirait les sabots d’un cheval sur de vieux pavés. Dans cette rue qui mène à la mosquée de Gazi Husrev-Bey, des bandes de filles voilées plaisantent en se poussant. Derrière la madrasa, dans une cour à petites arcades, on expose des produits locaux. Pendues à un fil, des tuniques au devant brodé forment un rideau multicolore. Une femme pâle vêtue de blanc m’invite, d’un geste délicat de la main, à entrer dans sa boutique de broderies, elle pose les paumes sur sa poitrine et s’incline quand je ressors.

Pietro photographie avec son portable les sacs d’épices, les ustensiles de cuivre qui remplissent chaque boutique jusqu’au plafond.

Nous vagabondons dans les vieilles ruelles pavées de pierres fluviales. Les boutiques commencent à fermer : lumières étouffées derrière les portes en bois. Pietro s’immobilise devant un étal couvert d’éclats de grenades, de douilles scintillantes… Des souvenirs pour touristes. Il s’empare d’une douille, la repose et, éclatant de rire, en saisit une plus lourde.

« Ça peut tuer combien de gens ? »

J’aimerais lui flanquer un coup de pied.

Gojko n’est pas irrité ; il paraît même plutôt amusé.

« Le recyclage guerrier, c’est notre énergie propre…

— Tu as fait la guerre ? »

Gojko allume une cigarette et répond en baissant le ton, comme s’il n’avait soudain plus envie de parler :

« Comme tout le monde.

— Tu étais soldat ?

— Non, j’étais poète. »

Pietro est déçu : à ses yeux, les poètes sont de pauvres types rachitiques empêtrés dans le malheur, qui ont pourri la vie de millions d’élèves, d’adolescents normaux et insouciants. « J’ai faim », dit-il.

Nous quittons Baščaršija et allons dîner sous des arcades en bois, dans un endroit plutôt sordide, une sorte de chalet avec des tables en aluminium et des néons. Une odeur d’oignon et de viande rôtie s’en échappe, l’odeur particulière de ces plats impossibles à digérer. D’après Gojko, on y prépare de bons ćevapčići. La fille qui dresse la table a glissé nonchalamment trois doigts dans nos verres. Pietro commande un Coca-Cola et prie Gojko de lui traduire le mot « paille ».

Nous mangeons. La viande des ćevapčići est savoureuse, et peu importe que le piment brûle ma bouche blessée, elle me remplit de bonté, de sang et de vie. Je me suis ressaisie et la faim est venue avec cette bonne odeur qui semble ne pas avoir changé avec le temps. L’alcool, un vin rouge du Monténégro, y est sans doute pour quelque chose. « Ce n’est pas du brunello, a déclaré Gojko, mais il est boueux. » Il voulait sans doute dire moelleux, ça lui arrive parfois de se tromper, même si son italien est presque parfait. Son erreur a du sens, ce vin est bon comme une boue, il nous ramène en arrière, protecteur dans sa lenteur fangeuse.

 

Nous mangeâmes ensemble des ćevapčići le jour où nous fîmes connaissance. Nous les avions achetés dans un kiosque, par un froid polaire. La femme qui les grillait portait une veste en laine à torsades et une coiffe de cuisinière. Elle avait assisté au spectacle de notre faim, nous regardant les déguster debout, heureuse de voir que nous les appréciions. Les ćevapčići étaient sa fierté, fierté d’une vie de petite cuisinière ambulante. Je la revois comme si j’y étais… Je revois son visage de femme du peuple, usé mais infiniment doux. Elle comptait au nombre de ces êtres que l’on rencontre par hasard et qui vous font du bien. Ils vous sourient du fond de leur expérience humaine, et on a envie de les embrasser. Ils rachètent à eux seuls cette autre moitié du monde, d’individus décourageants croupissant dans leur flaque obscure. Combien d’êtres heureux ai-je croisés au cours de cette période à Sarajevo ! Leurs joues n’étaient pas seulement rouges de froid, mais de timidité, parce qu’ils osaient encore espérer.

C’était l’époque des Jeux olympiques d’hiver. La Bibliothèque nationale, imposant bâtiment de style néomauresque, semblait un monde à part. C’est là, dans une de ces salles dont les colonnes fuyaient vers la lumière de fenêtres aussi ouvragées que des vitraux de cathédrale, que je rencontrai Gojko. J’étais assise sur une petite chaise de fonctionnaire, au pied d’un mur d’ouvrages anciens, et je me sentais minuscule. Je vis entrer un garçon aux cheveux roux, engoncé dans une veste de cuir que doublait une fourrure usagée. Il marchait d’un pas saccadé, comme un grand pantin mécanique.

« C’est vous, Gemma ?

— Oui.

— Je suis votre guide. »

Nous nous serrâmes la main. Je lui souris. Il était incroyablement grand et massif.

« Vous parlez bien l’italien.

— Je vais à Trieste au moins une fois par mois.

— Vous y étudiez ?

— Je vends des Yo-Yo. »

Il glissa une main dans sa poche et en tira un de ces rouleaux en plastique qu’on fait monter et descendre le long d’un fil.

« Ça se vend très bien ici, ça détend. Les jeunes sont très nerveux. Nous avons dû travailler dur pour les Jeux olympiques… et nous n’aimons pas travailler dur. Mais la ville se devait d’être astiquée, vous comprenez ? »

Pour une raison que j’ignorais, il se mit à rire.

« Vous êtes descendue dans un bon hôtel ? »

Je secouai la tête. J’étais descendue dans une pension pleine de touristes.

« Vous aimez le ciel étoilé ?

— Pourquoi ?

— Si vous voulez, vous pouvez aussi dormir sous un des innombrables ponts qui couvrent la Miljacka, personne ne vous embêtera ; en ville, il n’y a plus un ivrogne ni un pickpocket. Nettoyage communiste. C’est quand même la première fois qu’on montre notre cul au monde entier, vous voyez ce que je veux dire ? »

Je devais terminer ma thèse sur Andrić, j’avais demandé un guide qui soit à la hauteur, et on m’avait envoyé un marchand de Yo-Yo.

Lui pendant ce temps-là s’était mis à jouer avec le sien. Il me montra ses tours et me proposa de l’acheter.

« Vendre à une Italienne un Yo-Yo acheté à Trieste… Ce serait un beau coup. Mes amis me paieraient une tournée pour fêter ça. »

J’étais arrivée à Sarajevo quelques jours plus tôt, et le charme de la neige, de cette ville en fête ne parvenait pas à influer sur mon humeur. J’étais nerveuse, mécontente. Au fond, je n’arrivais pas à m’adapter. J’avais décidé de faire des recherches, sous l’impulsion de mon professeur qui se servait de moi en réalité, pour alimenter une de ses publications sur la littérature des Balkans. Après avoir souffert pendant deux jours de dysenterie, le moindre relent de cette cuisine trop forte, le froid, et maintenant l’haleine de ce plouc de province en train de fanfaronner devant moi avec sa veste en chat miteuse, suffisaient à me mettre de méchante humeur.

J’observai avec dégoût ses cheveux gras, tirés en catogan. Il portait des boots de gitan à bout pointu, et j’hésitais entre une parodie de rocker et de chasseur de loups. Je lui dis : « J’ai besoin de quelqu’un qui me conduise dans les endroits que fréquentait Andrić à Sarajevo et à Višegrad, à Travnik… Tu n’es peut-être pas la personne indiquée…

— Pourquoi ?

— Tu n’as pas vraiment l’air d’être un intellectuel.

— Aucun problème, j’ai une voiture. »

J’étais sûre qu’il avait une de ces saletés de Yugo, dont le tuyau d’échappement crache une fumée noire comme la plupart des véhicules en circulation ici, mais il se présenta le lendemain à bord d’une Golf. Pas très propre, mais correcte.

« C’est ici qu’on assemble les pièces, expliqua-t-il. Tu sais pourquoi les Allemands ont confiance en nous ?

— Non. » Je regardais à travers la vitre. Il était tôt. Gojko était arrivé à l’heure, même si, de toute évidence, il avait peu dormi.

« Parce que nous sommes méticuleux. Même si nous coûtons cher. »

Il éclata de rire, un rire trop bruyant, solitaire. Ravalées les franges du rire, il n’en reste plus que le hoquet. Une fin de cuite peut-être.

« Tu m’as cru ? »

J’aurais aimé lui dire de se taire : je le payais, alors qu’il la boucle. Il sentait le chien mouillé, la šljivovica. Il avait mauvais caractère, je le voyais à présent, et le fait que je ne lui pose pas de questions, que je ne manifeste pas d’intérêt pour ce qu’il était en train de raconter le mettait manifestement hors de lui.

« Nous ne sommes peut-être pas méticuleux, mais pour sûr nous sommes très bon marché, dit-il d’un ton rêche, comme s’il était fâché.

« Je te paie bien. »

Il me dévisagea tout en continuant de conduire.

« Toi, tu dois être une sacrée salope ! »

J’évitai son regard, j’avais le cou maigre et raide d’une statue. J’avais peur, mais j’étais trop fière pour l’admettre. La victime parfaite d’un maniaque. Bonne à se faire égorger en glapissant de bonheur. D’un côté le grand Slave massif que sa fourrure rendait plus massif encore, privé de tous repères moraux comme le communisme depuis la mort de Tito. De l’autre, la jeune bourgeoise rebelle, appartenant au reflux, à cette nouvelle tendance postféministe qui a réhabilité les talons hauts et jouit de sa nouvelle opulence, sur les décombres de la génération précédente où les filles marchaient comme des forcenées en guenilles et sabots.

Je lui demandai gentiment d’arrêter la voiture, de se garer, de me laisser descendre. Il hurla quelque chose dans sa langue. Je hurlai aussi : « Ferme ta gueule, tu pues du bec ! »

Il avait l’air décidé à me tuer, au lieu de quoi il arrêta la voiture.

Je descendis, marchai un moment au bord de cette route qui m’effrayait. Des camions sales me frôlaient en passant.

Il m’attendait derrière le virage, appuyé contre la portière ouverte, une cigarette aux lèvres.

« Monte, finissons-en. »

Je refusai. Il roula au pas, la portière toujours ouverte.

« C’est un copain qui m’a prêté cette voiture, je dois la lui rendre avant ce soir. »

Il me tendit un livre. Un recueil de poèmes d’Andrić en serbo-croate.

« La poésie, ça ne se traduit pas ! »

Quel imbécile. Mais j’étais fatiguée, la neige qui bordait la route était sale, profonde, j’avais les mollets gelés. Et les têtes qui m’observaient depuis les cabines des camions n’étaient pas tellement plus rassurantes que la sienne.

Je remontai, gardai le silence tandis qu’il roulait. Lui aussi se taisait, puis il se mit à me parler en bosnien. Il avait l’air absorbé, ému, je pensai qu’il était fou à lier.

J’objectai que je ne comprenais pas un mot. Il me dit d’écouter les sonorités… « La poésie est une partition, m’expliqua-t-il, elle rend compte de la musique des choses invisibles… de la nuit, du vent, de la nostalgie. Ferme les yeux. »

Je me dis que je ne devais pas lui obéir, qu’il pouvait m’étrangler. Il avait allumé le chauffage car j’étais gelée, lui transpirait dans sa veste en fourrure, il me faisait presque de la peine. Je fermai les yeux.

Soudain je me mis vraiment à entendre quelque chose… de la terre qui tombe au crépuscule… Je lui demandai :

« De quoi parle ce poème ?

— Du croque-mort qui enterre le poète, qui blasphème et fume sur sa tombe.

— Et qui crache aussi ?

— Oui, qui crache. »

Je murmurai : « Tu sais, j’ai un peu compris. »

Il acquiesça, me redonna le livre. « C’est une langue qui se lit comme elle s’écrit. »

Je trébuchai sur les vers.

Il poursuivit : « Elle est riche en sons doux et pauvre en voyelles… Les mots se contaminent, s’accordent avec leur voisin… S’il y a un féminin, tout se féminise, nous sommes des gens très galants… »

Il m’emmena à Travnik, dans la maison natale d’Andrić. Nous nous promenâmes parmi les manuscrits et les photos de l’écrivain, contemplâmes son vieux berceau d’enfance. Au retour, je m’endormis dans la voiture. Gojko souffla sur mes paupières pour me réveiller.

« Je pue encore du bec ?

— Non. »

Nous étions affamés d’avoir roulé si longtemps sur ces routes inconfortables. Nous dénichâmes le kiosque des ćevapčići… Ce furent les meilleurs que je mangeai de ma vie, dans leur enveloppe de pain, farcie d’oignon frais. La cuisinière nous sourit, bénit notre faim, notre jeunesse.

« Vous êtes fiancés ?

— Non, amis… »

Qu’est-elle devenue ensuite ? Que sont devenus son plat graisseux, son pull-over en laine… son visage ? Pour moi, c’est comme si cette femme était encore là, immobile au coin de la rue, devant le marché de Bezistan. Elle continue de nous sourire, nous nourrit, nous invite à manger et à croire au bien.

Et même si un obus l’a emportée, si un jet de feu a pulvérisé ses pauvres biens, je jure qu’elle est en vie. Ce soir, la cuisinière ambulante est en vie dans nos yeux qui se croisent, embués par le vin rouge boueux du Monténégro.

 

Gojko aimait le poète Mak Dizdar, Bruce Springsteen et les Levi’s 501. Il aurait voulu en avoir un noir, pour faire des ravages dans les boîtes où il se saoulait et sur les murs desquelles il laissait de petits dessins satiriques. Au cours des jours suivants, il me prit par la main et m’emmena visiter son Sarajevo. Les vieux bains publics, les maisons des derviches, l’usine de tabac de Marijin Dvor, la petite mosquée de Magriija, les stećci bogumili… De la ville, il connaissait chaque recoin, chaque légende. Il m’entraîna dans de petits escaliers odorants qui menaient à des pigeonniers aux plafonds de bois que creusaient des artistes pour y laisser des œuvres pleines d’une tension dramatique ; dans des boîtes de sevdah-rock et de New Primitives, où des filles dansaient, pieds nus, enlacées, non loin de tas de bottes souillées de neige ; dans des gargotes où des femmes étalaient la pâte blanche de la pita sur des plaques aussi grandes que des boucliers, tandis que des vieillards à fez rouge jouaient aux dés sur le seuil. Il connaissait tout le monde, et tout le monde semblait l’aimer. Je suivais son catogan, comme la queue d’un chat de gouttière.

Un soir, il me récita un de ses poèmes.

Garde le silence, mon garçon,

tant que l’on ne te dira pas

de le garder.

Alors, révolte-toi et parle,

dis que tu es jeune et impatient,

que la lune est jaune comme le soleil.

Ta mère est une femme sage,

mais elle s’en est allée

et cela fait deux jours

que ton chien n’a pas mangé.

Dis-lui que les rues sont vides,

que les gens sont allés se coucher,

et que tu veux chanter

avant que la vieille Anela se lève

pour tordre le cou à une poule folle

qui ne pond plus

mais qui chante comme un coq.

 

« Qu’en penses-tu ? »

J’essayais de jouer avec son stupide Yo-Yo. Je n’y arrivais pas.

« Qui est la poule folle ?

— Sarajevo…

— C’est intéressant. »

Il reprit son Yo-Yo, il en avait besoin : il était nerveux ; et puis, je ne savais pas le manier, et ça l’énervait. Il me dit que je pouvais très bien ne pas apprécier ses poèmes. De toute façon, j’étais une salope professionnelle : je finirais par devenir critique littéraire et descendre les jeunes talents. Parce que j’étais une institutrice frigide, une sangsue qui se nourrissait du sang des autres.

Nous longions la Miljacka, Gojko agitait la main en direction de branchages.

« Chacune de ces feuilles vibre plus que toi ! »

Je ricanai. « Les feuilles, ça tombe.

— Comme les poètes ! Ils s’en vont trop vite engraisser la terre ! »

Il avait des yeux catarrheux d’ours rebelle, et son haleine puait l’alcool comme d’habitude.

Je n’en pouvais plus. Je lui conseillai de se doucher et d’arrêter de boire : le monde était plein de grands poètes âgés, sobres et propres sur eux. Vexé, il me dévisagea comme un gosse, répliqua qu’il ne s’était jamais saoulé, que si ses cheveux avaient l’air sales, c’était parce qu’il utilisait une crème ; que si j’avais envie d’avoir des enfants un jour, je ferais mieux d’apprendre à jouer au Yo-Yo, que les enfants adoraient ça.

Il posa sa main sur la mienne pour que je sente le mouvement du poignet, le bruissement du fil, la secousse qui le fait remonter dans sa bobine magique.

Ce soir-là, avant de me souhaiter une bonne nuit, il me dit : « Volim te iskreno. »

« Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je t’aime sincèrement. »

Je reculai d’un pas… un petit pas en arrière, au milieu de tous mes pas. Gojko pressa son pouce sur son nez, comme si c’était de la pâte à modeler, et s’immobilisa sur le seuil.

« C’est ce que je dis à ma mère avant de lui souhaiter une bonne nuit… »

Je le vis glisser sur une flaque gelée avant de disparaître.

 

Et maintenant il est là, la soirée est douce… Coudes sur la toile cirée, dans cette ville en proie à un chagrin silencieux. Papiers jetés par terre, mégots, piétinement des gens qui rentrent chez eux, nous avons bu une bonne bouteille de vin – normalité bénéfique.

Et cette normalité est un miracle ; miracle, que cette baklava que nous nous partageons, mélange sucré, souple, de noix et de pâte feuilletée. Nos petites cuillers s’entrechoquent sur l’assiette.

« Vas-y, mange la dernière cerise. »

Pietro aspire bruyamment le fond de sa canette de Coca-Cola. Il se tient plutôt bien, il a parlé de tennis avec Gojko, s’est levé pour lui montrer le coup droit de Federer. Maintenant, il veut une glace, mais ici on ne trouve que des pâtisseries bosniennes. De la main, Gojko lui indique un peu plus loin, dans la pénombre, un glacier.

« Comment dit-on “glace” ?

— Sladoled.

— Et les parfums ?

— Ćokolada, vanila, pistaci, limun…

— Si je dis ice cream, on comprendra ? »

Gojko acquiesce, lui sourit, le regarde s’éloigner.

« Il est sympa… »

Je scrute la rue, un creux à l’estomac, comme chaque fois que Pietro échappe à mon champ de vision.

« C’est incroyable ce qu’il ressemble à son père », dis-je.

Gojko a la bouche ouverte, une boutonnière sombre qui bruisse.

Je l’interroge : « Qu’y a-t-il ?

— Rien, je te regarde. »

Il me saisit la main, me demande si ça va.

Je réponds par l’affirmative : « Tout va bien. » Mais je suis un peu irritée, j’ai le ton strident qu’on adopte pour se défendre.

« Appelle-moi quand tu veux, même sans raison. De toute façon, je dors assis dans un fauteuil.

— Pourquoi ? Tu n’as pas de lit ?

— Je n’aime pas dormir allongé, j’ai l’impression que le cœur me remonte dans les yeux… »

J’observe ces yeux où le cœur remonte, la nuit. Il plisse un peu les paupières, comme s’il essayait en vain de sourire. En fin de compte, nous nous sommes figés dans le passé, lui et moi, et il n’y a rien eu d’autre par la suite à partager… pas même une heure de paix.

Je fixe sa main, un peu enflée, couverte de taches de rousseur, son alliance trop petite.

« Tu es marié ? »

Il opine du chef.

« Comment est-elle ?

— J’ai eu de la chance. »

Il me raconte les années de vie avec une carte de réfugié, les métiers occasionnels, voiturier, gardien de camping, pompiste…

« Être bosnien était un avantage. Tout le monde avait pitié de nous au début… » Il sourit, commande deux verres de rakija.

« L’hospitalité n’a pas duré longtemps. L’Europe a rapidement cessé de se sentir débitrice. Nous n’avons pas bonne réputation, nous ne sommes pas rapides, trop contemplatifs. »

Une fille très maigre, qui traîne la jambe comme un balai, s’approche de notre table. Elle tend la main. Gojko y dépose cinq marks convertibles. Elle est si faible qu’elle n’a pas la force de refermer les doigts. Tandis qu’elle s’éloigne, je regarde son jean mou et sale sur ses fesses osseuses.

« Tu te souviens d’elle ? Elle vendait des billets de loterie… »

Cela me dit quelque chose… une main, un stupide pantin porte-bonheur.

« C’était une des plus belles filles de Sarajevo. Elle se drogue. » Il avale la rakija, plisse de nouveau les paupières. « Ça a été plus facile de courir sous les grenades que d’errer ensuite dans les décombres. »

Pietro est revenu avec un cornet de glace, il observe la fille, maintenant collée au mur comme un chien qui s’apprête à pisser.

« Pourquoi boite-t-elle ?

— Une de ces amulettes que tu as vues au marché lui est entrée dans la hanche. »

Mon fils est nerveux, il s’agite sur sa chaise.

« On ne peut pas l’aider ?

— Non, on ne peut pas. Et cette glace ? »

Pietro la lèche, et pendant quelques instants on n’entend plus que le bruit de sa langue. Il a appuyé son visage ensommeillé dans sa paume.

« On y va, dit-il. J’en peux plus. »

Moi, à présent, je pourrais marcher des heures. Traverser la ville, pousser jusqu’à Ilidža, dans cette brume d’été, cette vapeur sale qui estompe un peu les contours du réel… m’enfoncer comme un cure-dent dans un gâteau, dans cette pacotille fumante des souvenirs.

Je lève les yeux vers le Trebević. Je demande à Gojko ce qu’est devenu le refuge où l’on servait du fromage aigre et de l’eau-de-vie chaude. Il attend un moment pour répondre, il goûte le souvenir.

« C’est toi qui me ramènes en arrière… toi…, murmure-t-il. Il n’y a plus rien, ajoute-t-il brutalement, le télésiège ne marche plus, et on a oublié ses cabines dans le ciel, comme des dents cariées. C’est bourré de mines. Ces trucs-là, c’est rien à poser, mais pour les déterrer… il faut des années et un paquet de pognon. Si tu veux, on peut aller s’y promener et y risquer notre peau. »

Ses yeux brillent, comme s’il attendait de moi que je lui jette un défi, relève la folie.

« Bonne nuit. »

 

Nous montons dans la chambre à pied parce que Pietro se méfie de l’ascenseur.

« Il est fou, ton copain ?

— Tous les Bosniens sont fous, pour eux c’est un titre de gloire. »

Je vacille sur les marches.

« Tu es saoule ?

— Un peu.

— Ça craint. »

Il se lave les dents. J’attends, assise sur le lit, qu’il libère la salle de bains. Penché en caleçon sur le lavabo, la bouche pleine de mousse, il se regarde dans la glace tout en se frottant les dents, le coude levé. C’est un maniaque de l’hygiène dentaire, il a déjà eu deux caries et il ne comprend pas pourquoi. Un jour, il m’a demandé de lui montrer mes dents ; le dentiste lui avait dit que les caries sont héréditaires. J’ai ouvert et refermé ma bouche en toute hâte. « Laisse-moi tranquille, ai-je protesté, je ne suis pas un cheval. » Alors, il m’a interrogée sur son père, mais seulement pour savoir quel genre de dents il avait.

Maintenant il dort. Un sifflement, un petit vent au parfum de dentifrice, s’échappe de sa bouche. Il est torse nu, il a les tétons un peu gonflés, la puberté, paraît-il.

« Je ne vais pas avoir des nichons, au moins ? »

Le médecin aussi a éclaté de rire : « Ce garçon me met de bonne humeur, il est rare aujourd’hui de rencontrer un adolescent aussi sympathique. » Oui, tout le monde le trouve sympa, gentil, il a de l’humour et tendance à se dénigrer lui-même avant de dénigrer les autres. Il n’y a qu’avec moi qu’il se conduit comme un petit salaud.

Pietro.

C’est peut-être l’eau-de-vie, mais ce soir son prénom suffit à me tirer des larmes.

Ce soir, on se laisse facilement entamer par un prénom.

La fenêtre a un large rebord où l’on peut s’asseoir et étendre les jambes. Je me colle contre la vitre. Giuliano m’a téléphoné, il avait la voix rauque de ceux qui ont longuement réfléchi.

« Je t’ai laissé un tas de messages, dit-il, enroué par la fatigue, l’anxiété. Je te sens loin.

— Je suis loin. »

Je vois notre appartement. Le calendrier des carabiniers pendu à l’entrée, la salade que j’ai rangée dans le réfrigérateur à son intention, le mot pour la femme de ménage, l’éponge avec laquelle je me démaquille.

Ce soir, je ne me suis pas démaquillée, je frotte mes paupières, je balade le mascara qui coule sur mes cernes.

Pietro dort. Ses cils sur ses paupières blanches fermées évoquent une rangée d’arbres nus dans la neige… une terre fendue en deux par une tranchée.

Je quitte la fenêtre, sors pieds nus de la chambre, descends dans le hall. Des hommes y fument et boivent, il y a toujours des hommes qui fument et boivent dans cet hôtel. Ils me proposent un verre. Je leur demande une cigarette, ils m’en donnent deux. Des Drina… eh oui, les bonnes vieilles Drina. Cela fait de nombreuses années que j’ai arrêté de fumer, mais ce soir je fume, pieds nus, sur le trottoir ; ce soir j’ai besoin de quelque chose qui m’aille droit au ventre et qui brûle.

Un homme passe et s’attarde devant une poubelle, un pauvre type à la recherche de restes qui aient encore du goût, les reliefs d’un plat qui en vaudraient la peine. Comme moi, au fond.

 

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