Venir au monde

Mazzantini Margaret_V2 · Chapitre 19 sur 21

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Venir au monde

Nous quittons Sarajevo

 

 

Nous quittons Sarajevo. Gojko se dirige vers la voiture. J’observe son dos, cette partie de soi que l’on ne voit pas, qu’on abandonne aux autres. Le dos supporte le poids des pensées, des départs et des adieux.

Gojko a une épaule plus basse que l’autre : c’est le coup qu’il a encaissé, le tournant de sa vie. Son passé y est perché, comme un faucon sur l’épaule d’un fauconnier.

Je saisis sa main, chair rose, gonflée, la main de cet homme doux qui criait à la radio qu’il ne fallait jamais, pour aucune raison au monde, céder à la haine, la main d’un pauvre type qui a fini par tuer, un nigaud qui a fini par obéir à la loi de la guerre et abandonner la sienne, propre.

Je lui demande comment il a vécu par la suite, après coup, quand l’hyperbolique s’est dégonflé et qu’il lui a fallu retourner vivre dans le marais. Dans quel état la vie l’a trouvé, une fois ôtées la tenue de camouflage et la cartouchière, lorsqu’il a fallu laver son corps sali, avec la conscience qu’il ne serait plus jamais le même homme. Il répond qu’il s’est enfermé dans un hôtel pendant une semaine, qu’il a bu et dormi devant la télé allumée.

Plus rien ne lui parlait de lui-même, de son âme avant qu’il rencontre le mal, à l’exception de ses poèmes.

Voilà pourquoi il s’est mis à les détester. Voilà pourquoi il n’a plus jamais écrit : son âme était sale, et un poète ne peut pas se leurrer. Aux yeux de la Bosnie, il était un héros ; aux siens, un raté, un eunuque.

Il laisse sa main entre les miennes, dans un abandon d’enfant en mal d’amour. Ce contact me rappelle le bon vieux temps, l’époque où les êtres que nous aimions étaient encore en vie. Main dans la main, nous retournons à la voiture, sous le regard de Pietro qui doit nous prendre pour deux imbéciles. Avant de monter, il me demande : « Je te dégoûte ? »

Je secoue la tête.

Il dépose un baiser sur ma main. « Merci. »

Ce n’est pas une autoroute, mais je pensais que ce serait pire. Nous grimpons dans les bois. Il fait si chaud qu’on a envie de s’y arrêter. Ici, on s’est battu, le sol est encore truffé de mines. Et pourtant, la nature est indemne, ambiance de champignons, de mûres, d’humidité sous les futaies.

Pietro s’est assis sur le siège avant : il aime regarder la route, les voitures qui arrivent en sens inverse. Je lui ai volontiers laissé ma place.

« Je préfère m’allonger un peu », lui ai-je dit.

Mais ce n’est pas vrai, je ne suis pas fatiguée.

Cette route est la dernière que Diego a empruntée, et je veux penser à lui en paix, le voir enfiler les tournants avec moi. C’est un matin d’été tranquille, nous pourrions être trois touristes, qui quittent l’intérieur des terres pour aller se baigner sur la côte.

Nous roulons vers le sud en suivant la vallée de la Neretva.

Pietro observe la route avec attention. Il est assis à côté d’un combattant, d’un rescapé, il le sait et il imagine maintenant des fantômes sortant des bois.

Il a les écouteurs de son iPod dans les oreilles et une carte de la Bosnie-Herzégovine dépliée sur les cuisses. Gojko conduit, un bras à l’extérieur, lâche sans cesse le volant pour plonger la main dans un sachet de chips au fromage ou pour indiquer à Pietro quelque chose sur la carte.

« Qu’est-ce que tu écoutes ? »

Pietro approche un de ses écouteurs de l’oreille de Gojko.

« Vasco Rossi(20) »

Un camion arrive dans la direction opposée et nous frôle dangereusement, nous inondant de sa puanteur. Gojko ne paraît même pas le remarquer.

« Et qui est-ce ?

— Quoi ? Tu ne le connais pas ?

— Non.

— C’est un poète.

— On dirait un type aux chiottes qui n’arrive pas à…

— Il remplit les stades. »

L’ex-poète bosnien hausse les épaules. « Arrête de déconner, les poètes ne remplissent pas les stades !

— Arrête de déconner toi-même, il les remplit !

— D’après toi, qu’est-ce qu’un poème ? »

Pietro éclate de rire. « Oh, là, là ! On est au lycée ou quoi ?! »

Gojko insiste. « Que raconte un vrai poème ?

— Des trucs qui te font mal… Mais quand tu les écoutes, ils te font aussi du bien… ils te donnent faim…

— Bravo ! Faim de quoi ? »

Il pose les yeux sur Pietro dans l’attente d’une réponse. Je me demande s’il avait ces yeux-là quand il se préparait à tuer quelqu’un et qu’il pressait la détente…

« Ben, d’un sandwich, d’une fille. » Pietro rit, légèrement agressif. Cette conversation aussi sérieuse que le visage de Gojko lui est pénible.

« Enlève le sandwich et garde la fille. »

Pietro acquiesce, je suis sûre qu’il rougit. Gojko relâche son doigt sur la détente.

« Faim d’amour », déclare-t-il, et c’est lui, maintenant, qui vacille.

Pietro opine, il connaissait la réponse mais il avait honte de la dire à cause de moi.

« Un bon poète te donne faim d’amour. »

Gojko lâche le volant et lui assène un coup dans le ventre.

« Ici ! N’oublie pas.

— Vasco Rossi donne faim d’amour. »

Gojko se jette sur le volant, le mord.

« De branlettes ! Il te donne faim de branlettes ! »

Je proteste : un autre camion nous a frôlés, la route s’est rétrécie, elle longe les rochers qui se précipitent dans une gorge. Gojko me conseille de me détendre : c’est un excellent chauffeur et l’on conduit de cette manière sur ces routes. De manière fantaisiste. Je rétorque que je me fiche de la fantaisie bosnienne, que je ne veux pas tomber dans un de ces ravins. J’ai peur qu’il arrive quelque chose à Pietro… un accident stupide, comme à Diego.

« Je vous ai déjà conduits une fois en lieu sûr… détends-toi », dit Gojko. Il cligne de l’œil. J’ai l’impression qu’il ne s’est pas débarrassé de toute sa méchanceté. Son regard est une giclée de boue.

La Neretva s’est élargie, ouverte… on dirait un bras de mer, un grand lac cristallin. Nous nous arrêtons. Une vapeur fraîche monte jusqu’à nous.

Nous nous accoudons au parapet du pont en fer qui enjambe les eaux. Pietro me photographie avec son portable, me demande deux fois de me déplacer : d’un côté, il y a trop de lumière ; de l’autre, on ne voit pas le fleuve.

« Où dois-je me mettre ? »

Il me demande de reculer de quelques pas. Mais il n’est pas satisfait.

Son père me photographiait toujours à l’improviste, à mon insu, ou presque. Il ne supportait pas que je prenne la pose… Ses photos étaient une gifle, une surprise. De temps en temps, j’apparaissais sur ses rouleaux de pellicule. « Je ne peux pas te laisser tranquille, j’ai besoin de revenir vers toi. » Quand je me suis retrouvée seule, plus laide, j’ai pensé qu’il m’aurait photographiée et rendue à moi-même sur un morceau de papier brillant, qu’il aurait su traduire mes pensées. Regarde-toi, Gemma, regarde comme tu te tortures, que tu es bête…

Nous nous promenons un peu le long du fleuve. Une odeur de viande grillée flotte dans l’air. Plusieurs familles avec des enfants ont organisé un barbecue sur une petite place équipée pour les pique-niques. Pietro leur demande l’autorisation de les photographier. Une femme lui offre un morceau d’agneau. Il secoue la tête puis accepte.

« Hvala !

— Dobar dan ! »

Tandis que nous remontons en voiture, Gojko demande comment est l’agneau.

Pietro se lèche les doigts, « Il est bon », répond-il avant de lui tendre son bout de viande en le tenant par l’os. « Tu veux goûter ? »

Gojko lui en prend une bouchée trop grosse. Pietro s’emporte. Un moment, ils se disputent comme deux adolescents, comme deux gamins affamés.

Puis Gojko pète bruyamment. Pietro s’écrie « C’est dégueu ! » Imperturbable, Gojko : « Petite composition lyrique… »

Pietro rit comme un bossu, se concentre, lâche un pet terrible, plus bosnien encore que celui de Gojko.

« Et ce sonnet, hein…

— Vers libres ! » croasse Gojko, cramoisi, hoquetant.

Je crie que je veux descendre, que ce sont deux porcs.

Autres virages, autres gorges argentées, barbes blanches parmi les arbres.

Maintenant mon fils et mon ami se partagent l’iPod. Gojko chante le refrain du poète italien qui remplit les stades.

« Vivere… vivere… vivere… »

Ces arbres sont immenses et seuls, des rideaux fermant le ciel sur cette roue trop étroite pour abriter deux voies, où l’on se frôle mais survit.

Un chien, du linge séchant sur un fil, un champ de salades, une mosquée de campagne. Paysage d’une vie ordinaire.

La guerre est passée par là avec ses aigles et ses tigres, avec les vieux Ultras de l’Étoile rouge de Belgrade, encapuchonnés comme des bourreaux.

Ils brûlaient les villages, tuaient les hommes, violaient les femmes, laissant derrière eux de maigres files de rescapés en fuite sur les routes vers un autre village qui connaîtrait le même sort. La mort avançait ainsi, comme le vent marin. Je me demande comment les habitants peuvent cultiver cette terre, planter des rangées de tomates, de choux. Je me demande si, la nuit, les huppes qui sortent des bois rapportent le cri des âmes. Des morts chargés sur des camions, déchargés comme des ordures.

Gojko nous raconte la vie des rescapés au cours de ces dernières années. Ils ont attendu qu’on les invite à identifier leurs morts. En file indienne, ils ont examiné des morceaux d’os, des lunettes cassées, des chaussures Adidas, des bouts de jean Rifle ou Levi’s, des montres Swatch.

« Car ces morts appartiennent à notre époque, ils portaient les mêmes marques que nous. »

Pietro ne prend plus de photos.

Combien de temps faut-il pour nettoyer une terre que le mal a pénétrée si profondément ?

Seize années se sont écoulées, l’âge de mon fils, de sa jeune nuque assise devant moi.

Son père disait que la nuque conserve l’odeur de la naissance, du vent qui a déposé la semence. Comme un sillon dans la terre.

 

Nous nous arrêtons à Mostar. Pietro veut photographier le célèbre pont. Nous déambulons dans les ruelles caillouteuses. Il y règne une atmosphère joyeuse : des touristes en sandales se promènent au milieu de petites boutiques de bimbeloterie.

La ville, c’est ce pont, que les gens appelaient le Vieux, comme un vieil ami : un dos de pierre claire unissant les deux parties de la ville, la partie chrétienne et la partie musulmane. Le Vieux a vécu près de cinq siècles et a été abattu en quelques minutes.

Pietro ne comprend pas pourquoi chrétiens et musulmans se sont battus entre eux.

« Avant, ils étaient bien alliés contre les Serbes… »

Gojko lui explique que la haine s’étend facilement, qu’elle s’élargit comme un trou dans une poche.

« Les musulmans aussi ont fini par se battre entre eux. »

Nous nous sommes assis dans un petit restaurant devant le pont et avons commandé des œufs durs, avec une salade de tomates et de concombres.

Pietro décrit le parc d’attractions où il se rend de temps en temps avec ses copains : on y joue à la guerre, coiffés de casques, mais on tire des balles remplies de peinture.

« Vous jouez par équipes ?

— Oui. Ou bien chacun pour soi.

— Comme nous, à la fin. »

Pietro rit.

La restauration du pont est un chef-d’œuvre. L’Unesco a reconstruit l’unique travée en utilisant les pierres d’origine. Mais l’intention a changé.

Les ponts unissent les pas des hommes, leurs pensées, les fiancés qui se rencontrent à mi-chemin. Or seuls ici les touristes empruntent le nouveau pont. Divisés, les citoyens de cette ville demeurent chacun sur leur rive. Ce pont est le squelette blanc d’une paix illusoire.

Le muezzin chante, sa plainte traverse le ciel où de petits oiseaux sombres se poursuivent. Gojko pose un billet de banque sur la table et se lève.

« Les cloches vont retentir de l’autre côté. Ils jouent à celui qui fera le plus de bordel. »

Pietro regarde un adolescent qui plonge du pont pour les touristes : maigre, la tête hirsute, il lui ressemble un peu. Il monte sur le parapet, écarte les bras comme un ange, se concentre, fait un peu de cinéma. Il n’était pas né à l’époque, ou alors il était tout petit. Pour lui, le pont est une chance. Il se jette dans le vide, les jambes repliées, en un vol impressionnant de près de trente mètres, avant de fendre les eaux de la Neretva. Le souffle court, nous observons le fleuve inerte et sombre. Puis la tête du garçon réapparaît à la surface, il dresse le bras, forme de ses doigts le V de la victoire. Nous applaudissons avec les touristes. Un enfant passe, muni d’une sébile.

Pietro voudrait essayer : il dit qu’il a compris la technique, se déchausse déjà. Je réponds : « Monte en voiture, dépêche-toi. » Il ne manque plus que le plongeon.

Le soleil décline dans le ciel et les silhouettes des arbres me paraissent plus douloureuses.

Peut-être faisait-il déjà nuit quand le garçon de Gênes est passé par ici. Il conduisait sa moto, phares éteints : c’était facile, il était habitué à l’obscurité de Sarajevo. Peut-être coupait-il par les sentiers, à l’intérieur des bois. Peut-être Aska lui indiquait-elle ces raccourcis. Un instant, je la vois, la brebis, accrochée au corps de Diego, qui l’a rendue inutilement mère.

Où allaient-ils ? Il est possible qu’ils aient fui tout simplement, sans le moindre projet, sinon ceux des rêves.

Ils envisageaient peut-être de gagner leur existence en jouant de la musique dans la rue. Ils vivraient comme des réfugiés dans les métropoles, dans les souterrains du monde. Aska chanterait une de ses sevda-kinke ivres de mélancolie et d’amour… Elle soufflerait dans sa trompette sa souffrance de Bosniaque aux passagers faisant la queue pour un ticket. Diego l’accompagnerait à la guitare, il prendrait une photo d’elle de temps en temps, afin de lui parler d’elle. Son souffle d’homme, un baume sur ses blessures.

Le foyer et la vie que j’avais tissés autour de lui n’étaient ni son foyer ni sa vie. Il avait essayé de s’y habituer, en vain. Un jour, il m’avait avoué : « J’ai l’impression d’être un chien dans une vitrine, qui attend qu’on l’achète. »

Elle remettrait son tee-shirt frappé du visage fané de Kurt Cobain… Ils se déplaceraient à moto, dormiraient dans des campings, dans un pré, dans une galerie devant un cinéma fermé. Comme ces couples d’artistes errants qui vendent des produits de leurs mains et lancent des quilles en l’air.

Des vagabonds qu’on observe l’été en mangeant une glace. Des yeux pointés sur le hasard, sur la foule… une solitude dans la multitude, une chanson, une caresse… Ils vivraient ainsi, sans violence, inertes, chassant l’arrière-goût de l’enfer, par une vie plongée dans la contemplation d’elle-même, par cette musique.

C’était cette vie qui plairait à Diego, un voyage perpétuel, avec, pour seul foyer, l’objectif de son Leica.

Ils iraient à Amsterdam, où Aska avait des amis musiciens, et habiteraient sur une péniche, comme nous au début. Oui, tout recommencerait au bord d’un fleuve.

Ils déposeraient une fleur sous la fenêtre du Prins Hendrik Hôtel d’où Chet Baker était tombé, défoncé à l’héroïne.

Papa m’avait dit : « Je ne pensais pas que tu serais si forte. »

Je lui avais répondu qu’il y avait le bébé et qu’il le fallait.

En vérité, je sentais que la mort de Diego ne m’avait pas volé mon avenir. Et maintenant, en regardant cette route, je n’éprouve pas non plus de véritable émotion, juste un battement étouffé au fond du ventre, une gêne.

Ils partaient sans moi, ces deux-là, flânant sur cette moto, dans

l’obscurité lagunaire d’une terre traversée par la mattanza(21), comme la mer rougie par le sang des thons.

Moi, j’avais été la baleine, le dos sur lequel Diego s’était posé, un oiseau qui attend que le vent le rende à son voyage. Avant de partir, il m’avait apporté en récompense un poisson péché pour moi dans la mer.

À présent, le poisson sommeille, un pied à l’extérieur, l’autre sur le tableau de bord. Gojko m’a dit : « Laisse-le tranquille, tu lui casses les couilles. » Je lui ai demandé : « C’est encore loin ? » Il a répondu : « Nous sommes presque arrivés. »

 

La Neretva descend, les montagnes sont plus arides, la végétation change, on voit apparaître les touffes épaisses du maquis méditerranéen, des gerbes de genêts, des géraniums sauvages. La roche brille, elle est presque blanche.

Quelques tournants, et voici la mer.

Bleue et infinie comme toutes les mers, eau qui inonde la vie, ciel submergé. En contrebas, les îles évoquent un collier brisé de pierres désunies sans jamais vraiment s’éloigner de la terre, ce cou qui les a portées. La mer. Le sang bleu de ces rochers, de ces forêts.

Pietro est rayonnant. Il veut s’arrêter, prendre des photos. Nous descendons donc de voiture et gagnons un belvédère.

Le vent salé rabat mes cheveux sur mon visage, il est si fort qu’il m’oblige à fermer les yeux. Le soleil dessine une boule parfaite, légèrement blanchie par la brume. Il est un peu plus bas que nous, il se couche.

Le garçon s’est certainement penché sur ce golfe. Enfin, il aura sauté de sa moto et aura marché sans se cacher, sans faire de zigzags, sans craindre de tomber.

Il n’y a pas de snipers sur la mer, a-t-il sans doute pensé, avant d’étreindre sa brebis aux cheveux roux.

C’est fini, Aska, tu es libre.

« Tu te grouilles, m’man ? »

Pietro a hâte de descendre, il veut se baigner avant que la nuit tombe. Il se plante à côté de moi, me dévisage.

Il est agité, il reconnaît mon regard.

Combien de fois avons-nous regardé nos deux vies sans nous dire un mot ? La première fois, il avait environ trois ans, le siège de la balançoire l’avait heurté dans un parc, lui blessant le front. Je l’avais traîné vers une fontaine, tandis qu’il pleurait et se débattait. J’avais dû lui faire mal, lui serrer le cou, pour l’immobiliser. Le sang coulait comme un masque rosé sur son visage quand il s’était dégagé. « Méchante, m’avait-il dit, vilaine. »

Je l’avais laissé aller dans son coin. « Il faudra que tu me demandes pardon si tu veux revenir. »

Il s’était perché sur une hauteur, non loin de mon banc. Il y était resté longtemps, griffant la terre de sa chaussure, tandis que je feignais de lire.

J’avais fini par le rejoindre. « Dépêche-toi, il est tard. » Il n’attendait que ça. Il était seul au monde en cet instant, mais son amour-propre l’empêchait d’aller vers moi. « Demande pardon – Pardon. » Il était si seul… Pour la première fois, nous avions contemplé le monde ensemble, celui dont on nous avait dépouillé et celui qui nous restait.

Diego n’a pas assisté au voyage de son fils, à l’ascension au fil des ans d’un enfant qui grandit. Il a grimpé sur un rocher avec son œil photographique. Mais pour voir quoi ?

Son appareil photo était aussi cabossé que sa tête, vide. Il n’y mettait plus de pellicule, ça ne l’intéressait pas. Le geste, le signe, lui suffisait. Sa dernière photo a dû être ce fleuve qui venait à sa rencontre au moment où il tombait.

 

En contrebas s’étend un village laid, dévoré par le béton et la circulation. Les bouées des parcs à huîtres longent le bras de mer qui sépare le continent de la péninsule de Pelješac.

Le soleil se couche. La route que nous empruntons suit la côte et s’en écarte sur de brefs tronçons parmi les figuiers et les buissons de romarin. De temps en temps, nous traversons un centre habité, petites maisons de pêcheurs, clochers rongés par le sel comme des phares, magasins de sandales. Un embouteillage nous oblige à ralentir, les gens s’arrêtent, se saluent. Demain, c’est dimanche. Nous rencontrons aussi des mariés, les coups de klaxon des voitures qui les escortent nous suivent jusqu’à l’autre extrémité de la péninsule, où se trouve l’embarcadère.

Le dernier ferry pour Korčula est déjà parti. Nous le voyons s’éloigner dans le soir sur la mer métallique.

Nous restons sur le quai. Les bras écartés, Gojko arbore toujours ses lunettes de soleil à verres réfléchissants, même si elles ne servent maintenant plus à rien.

Ce bateau qui nous laisse à quai nous rend tristes un instant. Il emporte son chargement… nous abandonne, impuissants, sans autre choix que d’agiter la main. Peut-être nous rend-il aussi enfin notre liberté, la gaieté de la perte. De l’erreur. Nous rions comme deux imbéciles. Gojko fait le geste : Va te faire foutre, bateau ! Va te faire foutre, la vie!

Pietro a enlevé son tee-shirt et noué une serviette autour de ses hanches. Il se jette à l’eau. La plage qui jouxte le quai est blanche et sent le romarin, dommage qu’il fasse presque nuit et que l’eau soit sombre.

Pietro pêche un crabe et nous l’apporte : il est gros, dit-il, comestible. Puis il se retourne et le remet dans la mer. L’obscurité accentue sa maigreur.

Gojko et moi nous asseyons sur la plage et le regardons nager : un instant, nous formons une famille. Peut-être parce que ce dernier soir, inattendu, bouleverse les destins.

« Nous aurions pu nous marier, déclare Gojko. Mais tu n’as pas voulu de moi. » Il n’a toujours pas ôté ses lunettes.

Je ris, lui donne un coup de coude.

« Tu es heureux avec ta femme ? »

Il acquiesce. Ils ont une fillette merveilleuse et un petit restaurant au bord de la mer, ils dirigent une association culturelle qui occupe toute sa vie.

« Et toi ? »

Je réponds que je suis bien avec Giuliano.

J’ajoute : « Je l’aime. »

Mais j’ai du mal à prononcer ce mot. On dirait un mot vide, qui m’échappe, peut-être parce que le voyage a été long, qu’il a consisté à

traverser. Je dis « Je l’aime » et je pense à un hameçon(22), à un crochet de fer dans la gorge d’un poisson. Pietro nous appelle : « Allez, venez vous baigner ! »

Gojko bondit sur ses pieds comme un ours athlétique et s’exécute. Ce n’est peut-être pas la fatigue du voyage qui l’y pousse, mais le départ du ferry qui devait le ramener à sa femme et à sa vie, la torpeur de notre nostalgie.

Je le suis. Cela épaterait Giuliano : je ne suis pas du genre à me baigner la nuit. Tout m’effraie : les oursins, l’eau noire, l’idée qu’une main pourrait jaillir et me saisir. La perspective d’attraper froid ensuite, les cheveux mouillés.

Mais c’est valable à Rome, dans cette vie qui s’en est allée avec le bateau. Cette nuit, je n’ai pas peur, cette nuit, j’ai envie de me retrouver. Pietro grimpe sur les épaules de Gojko, plonge en criant, fait un plat. Je l’imite. Gojko referme les mains sur mes chevilles blanches, fragiles, et nous marchons un moment ainsi, vacillant dans la mer sombre. Je suis vieille, j’ai plus de cinquante ans, et je n’ai jamais autant ri.

Nous nous installons sur la véranda en roseaux d’un petit restaurant qu’éclairent des lampions pendus à un fil, et dégustons oursins et huîtres, assaisonnés de citron. C’est la première fois que Pietro mange des mollusques crus : ce soir, il veut tout goûter, y compris le vin, dense et jaune foncé, qui a vraiment la saveur des vignes du bord de mer. Il savoure comme nous une petite salade servie dans une coupelle, et du fromage de chèvre saupoudré de paprika, puis, la bouche en feu, puise une glace dans le réfrigérateur qui ronronne comme un tracteur tout près de nous. Gojko déplace la bouteille pour mieux me regarder.

« Je suis vieille. Laisse tomber…

— Tu ne seras jamais vieille, le temps ne fait qu’éroder la beauté. »

Le poète ivre verse la dernière goutte dans mon verre, agite la bouteille vide et en réclame une autre, du vin doux cette fois, un de ces vins de raisin sec qu’on produit dans les îles.

Nous regagnons le quai et nous balançons dans le noir. Pietro erre comme un chien sans laisse, épuisé. Il dit maintenant qu’il veut rester, que nous devons changer nos billets d’avion, qu’il aime cette mer, qu’il a envie de pêcher, de louer un windsurf.

Il se plante à côté des pêcheurs qui se tiennent sur les rochers, leurs filets tendus. La mer est agitée, cette nuit, son apparence évoque une surface lunaire, de la boue métallique.

Inutile de chercher un hôtel. Nous coucherons dans la voiture. Pietro s’allonge sur la banquette arrière et s’endort aussitôt, comme dans son enfance, ses longues jambes repliées, les mains jointes sous une joue, la bouche ouverte, la lèvre supérieure plus charnue.

« C’est un garçon pur, me dit Gojko en ébouriffant mes cheveux desséchés par le sel. Tu t’es bien débrouillée…

— Je n’ai rien fait. Il est comme ça… »

Nous marchons jusqu’au bout du quai, jusqu’à la limite de l’eau, nous nous allongeons sur la pierre qui conserve la chaleur du soleil. Nous contemplons le firmament, les étoiles qui se déplacent dans un ciel ponctué de phosphorescences.

Plusieurs heures se sont écoulées depuis le départ du ferry, et nous buvons ce ciel en paix. Gojko, mon frère, le frère de Diego, Gojko, le Croate chrétien, ce saint Joseph cinglé, le père putatif de Pietro. Cette nuit, nous sommes les enfants fous de ce vin de raisin sec, des algues chaudes, des fantômes de chair, des apparitions du passé.

Pourtant faire l’amour maintenant équivaudrait à coucher avec des vies défuntes, avec des espérances bernées. Pour faire l’amour maintenant, il nous faudrait un courage que nous n’avons pas, à deux pas de ce fils pur.

Nous nous endormons dans la voiture, sur les sièges avant, les pieds à l’extérieur. Mon Gojko ronfle, la bouche ouverte. Je lui enlève ses lunettes, dépose un baiser sur son front rouge et moite.

« Cher Gojko, dis-je, cher Gojko. » Cher, parce que la vie nous sera ôtée à tous.

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