Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Marie de Ujfalvy-Bourdon · Chapitre 5 sur 28

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Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Chapitre V

LES VALLÉES DE MANDI ET DE KANGRA

Départ de Soultanpour.—La mule de M. Clarke.—La passe de Babou.— Le Mandi.—Visite aux ruines d’une antique forteresse.—Surpris par l’orage.—Le temple de Baïdjnath.—Les vallées de Mandi et de Kangra.—Nous traversons des torrents.—Lucioles et choléra.— Dharmsala.—Plantation du thé.—Sa fabrication.—Kangra.—Le temple d’or, le bazar.—Voyage dans la plaine.—Nourpour.

 

A Soultanpour nous augmentons notre personnel d’un cuisinier, parce qu’à partir de cette ville jusqu’à Tchamba les rest houses sont plus nombreux que les bungalows, et que dans les premiers, sans ce personnage indispensable, on court grand risque de n’avoir rien à manger. Nous prenons donc un musulman et nous le chargeons d’acheter tout ce qu’il faut pour faire la cuisine.

M. Clarke, notre compagnon, fit aussi un changement. Sa monture, qu’il avait achetée à Simla, lui semblait trop peu accoutumée à ces petits sentiers des montagnes; il résolut de s’en débarrasser. Pour un Anglais, notre compagnon aimait peu la race chevaline; il regrettait toujours les chemins de fer, et aurait trouvé l’Himalaya bien plus beau si des voies ferrées l’avaient traversé. Donc, son cheval hennissant et piaffant un peu trop souvent à son gré, il s’était décidé à le changer et avait acheté, en conséquence, une autre bête, dont on lui avait fait un grand éloge. Mais voilà que le dimanche matin 19, au moment de partir, il devient impossible à M. Clarke de pouvoir enfourcher sa bête; elle donne des ruades à son nouveau propriétaire, et cela avec un air tellement furieux que notre compagnon n’est rien moins que rassuré. Il semblait véritablement atterré, lorsque M. de Ujfalvy lui conseilla de résilier le marché et de prendre un mulet. Aussitôt dit, aussitôt fait. M. Clarke choisit la plus grande mule qu’il put trouver, et, après nous avoir demandé s’il n’était pas ridicule sur cet utile animal, il se mit à caracoler et à vouloir nous devancer; mais son ardeur fut ralentie par la réception forcée du docteur hindou et du forestier du district. Ces deux indigènes, par extraordinaire, parlaient très bien l’anglais.

Après qu’ils nous eurent salués en portant la main à leur front et en s’inclinant jusqu’à terre, nous partîmes, accompagnés du percepteur des contributions, qui remplaçait le chef du district, obligé de partir en inspection avant notre départ. En Orient, lorsqu’on veut faire un honneur à quelqu’un, on l’accompagne jusqu’aux dernières limites de la ville.

Notre cortège ainsi formé avait une mine très respectable. M. Clarke trottait sur sa mule, fort satisfait; M. de Ujfalvy et moi montions nos petits chevaux, et nos domestiques fermaient la marche. Mais voilà que tout à coup, au milieu d’un chemin ravissant, la mule de notre nouveau cuisinier, mise sans doute en belle humeur à la vue de ces belles prairies, jette son cavalier par terre et se roule avec délices sur ces gazons émaillés de fleurs. M. Clarke alors se félicite de n’avoir pas choisi cette bête, si faible à la tentation. Le pauvre cuisinier, après bien des efforts, parvint cependant à dompter cet animal par trop expansif, et nous le voyons repartir et s’éloigner en toute hâte de ce chemin séduisant.

Un orage épouvantable nous surprit comme nous gravissions des corniches fort escarpées, et jusqu’au rest house la pluie nous fouetta le visage. Un orage dans les montagnes est un spectacle grandiose, mais, pour bien l’admirer, je crois qu’il vaut mieux ne pas avoir à en supporter les effets.

Le 20 nous avons à franchir le col de Babou, situé à une altitude de 3000 mètres, qui nous fait passer du Koulou dans le Mandi. Les corniches se déroulent à nos yeux en spirales, et, si le chemin n’était pas aussi mauvais, nous jouirions d’un spectacle splendide. Nos pauvres bêtes font peine à voir, tant elles sont accablées de fatigue; allons, un peu de courage et nous arriverons au bout; elles le comprennent sans doute et redoublent d’efforts pour escalader ces rochers. Un faux pas de nos montures, et nous pouvons aller nous broyer la tête contre un de ces blocs de pierre qui jonchent la route! Enfin la passe est franchie, et devant nous s’étale une vue superbe. A Badavan une dispute s’élève entre nos muletiers, dont l’un, qui a promis d’en payer un autre, se refuse à tenir sa promesse. Il paraît que le cas n’est pas rare, car, dans les stations, le règlement ordonne aux maîtres de tout payer eux-mêmes. Les habitants sont pourtant honnêtes, et les crimes dans le Koulou et le Mandi ne sont pas fréquents.

La pluie a rafraîchi le temps, et nos hommes, à moitié nus, s’enveloppent dans un morceau de toile de coton; ils se replient sur leurs jambes et ont l’air de grelotter. La fièvre d’ailleurs est fréquente dans ces régions, à cause des changements subits de température.

Aux deux extrémités de la route, le radjah avait trouvé bon de mettre un poteau kilométrique, mais c’était la seule concession qu’il avait faite au gouvernement anglais. Un contrôle, à quoi bon! c’est bon pour des Occidentaux, mais pour moi Oriental, ma volonté suffit. Là-bas le commencement, ici la fin; cela me plaît ainsi, cela doit satisfaire, et cela les satisfait. Il n’est pas de peuple plus soumis au joug d’un despote, et cela sans murmures, car le repos leur est plus cher que la liberté; pourvu qu’ils aient un peu de riz et d’eau, le reste leur est complètement indifférent. Les révolutions amenées par les intrigues du palais, les massacres mêmes ne peuvent les tirer de leur torpeur. S’il survient un changement de gouvernement, à peine s’informent-ils du nom de leur nouveau maître, et, pourvu qu’il ne touche ni à leur religion ni à leurs lois, le maître, quel qu’il soit, leur est indifférent. Aussi les Anglais, en habiles politiques, se sont bien gardés de les faire sortir de leur indolence.

Les montagnes sont boisées et couvertes de rocs désagrégés. Que de fois avons-nous entendu de formidables bruits répercutés par toutes les montagnes voisines! C’étaient des morceaux de corniche qui venaient de s’écrouler, et, quelques heures après, aux mêmes endroits, nos chevaux trouvaient à peine une place pour y poser leurs pieds. Nous frémissions à cette vue, en songeant que nous aurions pu être là.

Nous franchissons encore deux cols plus bas, et nous suivons le cours du Dol, jolie petite rivière très rapide. Ces cours d’eau, quand surviennent les pluies, se changent en torrents impétueux. On a bâti un pont convenable à la place de l’ancien, qui était en lianes et qu’il fallait traverser à califourchon. Dans cette singulière position, les deux pieds suspendus au-dessus de l’abîme, on vous tirait par une corde sur l’autre rive. Pour les hommes, la chose était encore possible, mais pour les animaux?

La vallée qui s’ouvre en tournant à droite est une des plus belles que nous ayons vues. Jusqu’à Djentigri, la nouvelle station, c’est tout ce qu’on peut imaginer de plus beau. Mais ces 18 kilomètres, toujours en montée, sont bien fatigants, et hommes et bêtes ne demandent qu’à se reposer.

Nous trouvons à la station un Anglais qui veut passer ses examens pour entrer au service des Indes, et voyage dans ces montagnes pour apprendre les dialectes, qui diffèrent un peu de ceux des plaines. Les examens pour les fonctionnaires anglais sont très difficiles, et on choisit toujours les meilleurs sujets de l’Angleterre, tout au contraire de ce que l’on fait au Turkestan. Aussi la première question du général Kaufmann, gouverneur du Turkestan, lorsqu’un nouveau fonctionnaire se présente à lui, est-elle celle-ci: «Qu’a-t-il fait? A-t-il volé? A-t-il enlevé une danseuse?» Ce «qu’a-t-il fait?» me semble bien caractéristique. Les fonctionnaires anglais, contrairement à leurs collègues du Turkestan, sont d’une honnêteté scrupuleuse; on les paye d’ailleurs très largement. En revanche, les petits employés indigènes sont très mal rétribués, et leur honnêteté laisse beaucoup à désirer. Pour remédier à cet état de choses, on met près d’eux des fonctionnaires anglais payés au centuple. Il me semble qu’il serait beaucoup plus économique de donner un traitement raisonnable aux plus petits et d’exiger d’eux l’honnêteté. Mais vis-à-vis des Orientaux ce système de compensation serait douteux, leur esprit d’équilibre est toujours chancelant.

Le lendemain nous descendons à travers une ravissante forêt dont les chênes sont, non pas notre vieux chêne, mais le teck, qui fournit un excellent bois de construction. Il a la solidité du chêne et il est plus souple et presque aussi léger que le sapin.

Nous côtoyons des mines de sel, où tous les ouvriers sont à leur poste; ces étranges travailleurs, drapés dans leur blanche couverture qui leur tient lieu de toge, ont l’aspect de Romains antiques.

L’heure du repos a sonné. Leurs regards mélancoliques et doux nous suivent avec curiosité. Près d’un village, un bananier nous dit à sa manière qu’il fait bien chaud dans ces parages. Le caoutchouc, bel arbre droit et fier, semble me prendre à témoin de la cruauté qu’il y a de l’enfermer dans nos appartements parisiens.

De 3000 mètres nous sommes descendus à 1200 mètres d’altitude. La chaleur est grande; heureusement que le rest house est sur une hauteur. M. de Ujfalvy, qui a des lettres à écrire et des notes à rassembler, décide que nous nous arrêterons à Dilon jusqu’au lendemain. Qu’allons-nous faire? M. Clarke et moi, nous nous proposons d’aller visiter une ancienne forteresse qui s’élève sur une haute montagne. Il y a une route carrossable, nous dit-on, mais mon mari ne veut pas que j’aille à cheval; on loue donc six coulis, qui me porteront dans un dandy. Le dandy est une espèce de hamac attaché aux deux extrémités à un long morceau de bois; on est assis en travers, de façon que le morceau de bois passe devant vous, pour que vous puissiez vous y retenir, tandis que les reins sont soutenus par une sangle. Deux hommes portent le dandy par les extrémités du bâton. Ce mode de transport est très pratique, surtout dans les montagnes, mais il n’est pas confortable.

Nous partons pour cette excursion à quatre heures de l’après-midi; je me munis de mon waterproof. M. Clarke décide qu’il ira à pied en s’aidant de son grand bâton ferré. Mais voilà que mes hommes, au lieu de prendre la route soi-disant carrossable, grimpent comme des chèvres sur le flanc de la montagne pour arriver au plus court, sans s’inquiéter de ma position plus ou moins difficile. Ils escaladent roche après roche; à chaque instant il me faut lever les pieds pour éviter le choc des pierres. Après trois quarts d’heure de cette montée à pic, nous sommes au premier mamelon: un petit temple bouddhique avec sa construction en forme de dôme, couronné du lion légendaire, nous offre le prétexte de nous reposer un peu. Des images du Bouddha, des tridents rouillés garnissent l’autel. Nous aurions bien voulu en prendre, mais notre guide et nos coulis ne nous quittent pas des yeux. Une de ces pièces, cependant, est assez curieuse: c’est un lion qui tourne la tête et se lèche la queue; ces idoles tombent de vétusté et sont réunies en un amas de ruines que semble garder un immense félin.

Nous repartons; mais à peine avons-nous fait quelques pas que nos guides nous déclarent qu’ils ne sont jamais montés plus haut. Ils cherchent, ils cherchent. Enfin ils ont trouvé le passage; je laisse là mon dandy; deux hommes me soutiennent, l’un par la main, l’autre par le bras, et me voilà enjambant des roches, posant mon pied sur des pierres qui roulent après notre passage. De cette façon, nous parvenons cependant à l’escalier de la forteresse. M. Clarke est en avant avec le guide. Cet escalier vermoulu, aux marches chancelantes, passe sous une porte qui conduit à un autre passage, sur lequel sont placées les meurtrières; le style de cette forteresse est remarquable, me dit mon compagnon, qui est un connaisseur. Au milieu de la citadelle, des pierres, des herbes, des décombres, mais rien que nous puissions emporter. Nous sommes vraiment déçus et nous nous rabattons sur le panorama, qui est fort beau. Désappointés, nous redescendons, et nous rencontrons la pluie qui commence à tomber. Je revêts mon waterproof, ma casquette de caoutchouc, et je me crois invulnérable; nous nous arrêtons quelque temps, et M. Clarke prend le croquis de cette vieille forteresse. En quelques coups de crayon, au roulement lointain du tonnerre, le papier a retracé fidèlement l’image de ces ruines, qui ont pour piédestal une immense montagne. Placée au bord d’un précipice et à une telle hauteur, cette citadelle devait, pour les armes d’autrefois, être inattaquable.

Pendant ce temps le ciel s’est obscurci; le tonnerre se rapproche en roulant perpétuellement comme une décharge d’artillerie, le vent s’élève et la pluie devient plus forte. Vite, je m’assois dans mon dandy. Les éclairs se succèdent et déchirent la nue, nous commençons à descendre. La pluie devient torrentielle, M. Clarke n’est plus qu’une fontaine. Nous avançons pourtant; mais, au moment d’une descente périlleuse, car nos hommes ont pris le même chemin que pour venir, une rafale de vent terrible jette mes deux hommes et moi par terre; nous roulons vers l’abîme, et c’en était fait de nous si les trois autres coulis ne s’étaient trouvés là. De leurs pieds agiles, de leurs mains habituées à saisir chaque saillie du sol, ils retiennent leurs compagnons, s’emparent des extrémités du dandy et nous tirent de notre périlleuse situation. Avec ce secours, les autres reprirent vite pied. Mes jambes meurtries furent en un instant inondées. Je fus mouillée jusqu’aux os. La tourmente qui se déchaînait était tellement violente que je n’avais pas le temps de penser au danger. Deux fois cependant, deux fois encore, mes hommes tombèrent, tant le chemin était glissant.

Tout l’orage éclatait sur nous. Comment arriverons-nous en bas? Je me le demandais en m’accrochant à mon dandy et en m’y cramponnant pour me maintenir en équilibre. La descente est quelquefois si rapide que ma tête touche presque la terre quand mes pieds glissent encore sur la roche.

Enfin nous voilà presque en bas, et, comme pour saluer notre arrivée, un fracas épouvantable se fait entendre; ce bruit sinistre est répercuté par toutes les montagnes environnantes. C’est un bloc de roche de notre chemin qui s’écroule. Nous n’avons pas le loisir de penser au danger auquel nous venons d’échapper, et, quelques minutes après, mes porteurs sont au bungalow. Nous étions, M. Clarke et moi, méconnaissables et métamorphosés en fontaines. Je serre la main de mon mari, fort inquiet, qui était venu au-devant de nous et me précipite dans le bungalow, où je retire le costume de chasse que j’ai adopté pour ce voyage dans la montagne. Lorsque le désastre de notre équipée fut réparé, nous pûmes nous apercevoir de la violence de l’ouragan, même dans la plaine. Une quantité d’ardoises du toit de la galerie gisaient dans la prairie; la cheminée de la chambre de M. Clarke avait été enlevée, et il pleuvait sur son lit. Nous nous mîmes gaiement à table, car nous avions faim, et, le danger passé, la sécurité n’en est que plus charmante. Nous rîmes en nous rappelant nos figures effarées sur la montagne. Les trous du toit étaient heureusement bien placés, et l’endroit où notre table était dressée avait été épargné.

La route qui va de Dilon à Baïdjnath traverse de belles plantations de thé.

Nous rencontrons des espèces de bohémiens, auxquels mon mari veut acheter leur âne blanc; mais, malgré le prix relativement assez élevé qu’il en offre, ils ne veulent pas s’en défaire. Un âne blanc est une rareté et porte, dit-on, bonheur. Ces bohémiens n’étaient pas mal, les femmes surtout. L’une d’elles tenait dans ses bras un enfant blond comme les blés: ce que M. de Ujfalvy remarqua tout de suite en sa qualité d’anthropologiste.

Pour arriver à Baïdjnath, nous descendons une montagne de 500 mètres toute couverte de cactus d’une telle grosseur que ce sont presque des arbres. Quel rempart!

Baïdjnath possède encore des restes de son ancienne splendeur. De jolies maisons en bois sculpté, des fontaines aux bassins carrés dans lesquelles on descend par de petits escaliers; la gueule du lion légendaire les alimente doucement. Toutes les maisons possèdent des jardins. Un bel arbre appelé banian (_Ficus indica_) s’est tellement reproduit par lui-même, selon sa propriété, que ses troncs entrelacés forment des arcades d’un goût tout nouveau. Il se trouve près d’un vieux temple qui a été abandonné; aussi pouvons-nous, moyennant finance, nous emparer d’une pierre sculptée, que nous choisissons parmi de vieux débris réunis en un tas. Quel dommage! Cette construction est remarquable, elle date de plus de cinq cents ans. Les parasites qu’on a laissés croître entre les fissures des murs activent encore sa destruction, et bientôt elle s’effondrera sans laisser d’autres traces qu’un monceau de décombres finement sculptés. Ce temple ainsi qu’un autre plus grand ont été bâtis par deux frères. Le plus grand de ces temples est heureusement en bon état et même entretenu par les fidèles. Les colonnes du péristyle qui en forment l’entrée, et celles des côtés sont d’un beau travail; les figures, les bêtes sculptées dans la pierre sont d’une grande variété. L’intérieur ressemble à nos églises catholiques: comme dans celles-ci, le sanctuaire s’y trouve au fond. L’autel est orné de médailles de Bouddha, le bienfaisant Bouddha, l’auteur de toutes les félicités, qui, dit-on, prit naissance dans le Cachemire, du moins les Cachemiriens s’en font gloire, mille ans avant Jésus-Christ.

Devant l’autel se trouve une grande pierre rouge ornée de taches blanches, au-dessous de laquelle est suspendu un lota, le vase indien par excellence, tout enguirlandé de fleurs, tandis qu’au-dessus quatre sonnettes sont attachées à une corde à la suite les unes des autres.

Les fleurs jouent un grand rôle dans le culte hindou, et le lotus, le bétel, le saro, la camoloto ornent, suivant les pays, les autels hindous. Ce temple, un des plus anciens de l’Inde, est entouré d’un grand nombre d’autres petits temples, que les fidèles faisaient construire au dieu de leur choix, et c’est seulement à l’époque des invasions musulmanes que ces constructions furent entourées d’un mur. Tous ces édifices sont d’un travail remarquable. En face du temple principal se dresse une statue de bœuf zébu, dont la bosse, enduite d’une croûte huileuse, atteste sa vétusté et ses longs services.

L’huile des sacrifices a dû couler longtemps sur son dos, et l’on en voit encore des traces.

[Illustration: Temples de Baïdjnath.]

Non loin du temple s’élève un autre bel arbre, dont les feuilles sont pointues et qu’on appelle, je crois, le cusa. Cet arbre, sacré aux yeux des Hindous, a le tronc entouré d’une maçonnerie: tel le veut l’usage.

Les indigènes ont un grand culte pour certains arbres; ils les soignent, les arrosent et les plantent près de leurs maisons, ou les entourent, comme je viens de le dire, d’un carré de maçonnerie qui les fait facilement reconnaître et les préserve de toute souillure. Lorsqu’ils plantent un de ces arbres, ils le consacrent toujours par des cérémonies religieuses. L’arbre une fois consacré, soit à Vichnou, soit à Siva, les deux grandes divinités qui se partagent à notre époque le culte des adeptes du brahmanisme, ils demandent au dieu de vivre dans le ciel autant d’années que cet arbre en mettra à étendre ses racines dans la terre. Ils se gardent bien d’en couper les branches et encore moins de les tailler, et ils se feraient un grand scrupule de brûler celles qui sont mortes.

De beaux cotonniers entourent la ville, et les bambous étalent leurs branches flexibles et gracieuses; leur hauteur atteint celle des arbres, et l’on se sent à l’ombre sous leurs belles touffes.

Entre Baïdjnath et la station suivante de Palampour on ne voit que des plantations de riz et de thé.

Ma gazelle est morte dans ce trajet, pauvre petite Djibi!… Ce sont ces hommes, ces cris qui l’auront effrayée; la pauvre petite bête est morte de peur dans mon douli.

Quel voyage! Le choléra est à Bud, entre Palampour et Dharmsala. Ce petit village est entouré d’un cordon sanitaire, et pour nous le colonel Jenkins, commissaire du district, a levé la consigne, mais nous ne devons que le traverser, car il nous est défendu d’y rester même une heure. C’est donc 33 kilomètres qu’il nous faut faire d’une seule traite. Aussi à cause de nos bêtes avons-nous pris le parti de louer des hommes et de nous faire porter en douli.

Le douli est une sorte de boîte-bambou plus long que large dont le fond est en corde végétale et tout recouvert d’étoffe, assez haut pour qu’on y puisse tenir assis. On y installe des matelas et, si l’on veut, on s’y couche. Une petite tablette est disposée à vos pieds pour recevoir les valises. Il faut huit hommes pour vous porter; ils se relayent quatre par quatre.

Après un violent orage, nous partons à quatre heures du soir. M. Clarke, qui avait eu l’idée d’un voyage en douli, préférant beaucoup cette manière de voyager à celle du cheval, nous précédait; moi j’arrivais la seconde, avec ma Djibi, tout effrayée de ces huit hommes; M. de Ujfalvy fermait la marche.

A peine avions-nous dépassé Palampour que mon mari déclare qu’il se sent mal à l’aise et ne peut supporter le balancement du douli; il envoie alors chercher son cheval. La bête arrivée, M. de Ujfalvy la monte. Qui est enchanté? Ce sont les huit coulis, leur figure est radieuse; mais celle des coulis de M. Clarke s’assombrit, malgré les regards sévères du tchouprassi que M. Jenkins avait envoyé pour nous accompagner. Il y a trois hommes de plus pour porter les torches le soir, ce qui rend notre cortège tout à fait respectable.

La route est bonne, mais voilà la rivière; on cherche vainement le pont, l’orage violent l’a emporté; il faut pourtant passer ce torrent. Les hommes y entrent courageusement; l’eau, qui arrive jusqu’à leur ceinture, envahit les matelas de M. Clarke; le courant est très fort, et les pauvres coulis manquent d’être renversés, mais les nôtres vont à leur secours. Quant à moi, avec les vingt-quatre hommes je passe facilement. Mon mari s’est replacé dans son douli, car il ne veut pas exposer son cheval, qui peut se blesser contre ces blocs de pierre et dont il a grand besoin; aussi le bon animal, allégé de son poids, passe vaillamment au milieu de ces flots qui bondissent jusqu’à ses naseaux. Enfin nous sommes sur l’autre bord, et chacun reprend sa place respective. Mais, le long de notre route, nous trouvons tous les ponts emportés.

[Illustration: Ficus indica (arbre sacré) à Baïdjnath.]

A la tombée du jour, les hommes de M. Clarke marchent avec la plus grande peine et ralentissent leurs pas. Il est clair qu’en allant de ce train nous ne sommes pas près d’arriver, et pourtant les autres coulis ne montrent guère d’empressement à aider leurs camarades.

Le crépuscule tombe et le soir succède au jour. Des lucioles envahissent la campagne; elles s’approchent, s’éloignent, se rapprochent de nouveau, voltigeant dans les airs, et cette danse éblouissante a quelque chose de fantastique; la rivière mugit et bondit à nos pieds; c’est à se croire dans le royaume infernal.

Nous sommes près de Dud; le chef du village est à l’entrée, nous le devinons à sa mine sombre et à l’accent caverneux de sa voix; il nous prévient que plusieurs personnes sont mortes dans la journée et que nous ne pouvons aller plus loin. Le tchouprassi s’avance alors, porteur de l’ordre du chef du district. On nous laisse passer. Les hommes murmurent, ils voudraient s’arrêter, mais l’ordre est là, et le chef inflexible les oblige à marcher.

Quand nous sortons du village, la nuit est tout à fait venue, nuit sans étoiles avec un ciel sombre et couvert de nuages menaçants.

Nous avançons au milieu d’un dédale de plantations de riz entrecoupées de prairies, de rivières bruyantes, tout cela enclavé dans des montagnes dont la crête blanche se dessinait au loin.

Les hommes décidément refusent d’avancer. On allume les torches, et, aux lueurs vacillantes, ils reprennent leur marche; nous traversons des villages. Tout le monde dort, et ces formes humaines étendues à terre, enveloppées dans leurs draps blancs semblables à des linceuls, font un effet lugubre. Hélas! nos hommes voudraient bien imiter ces dormeurs.

Il est évident qu’ils ne pourront pas aller longtemps; un des porteurs de M. Clarke vient de tomber au bord de la rivière; on le relève et nous passons encore celle-là. Dieu! l’effroyable voyage! Plus loin, ma Djibi se roule dans d’horribles convulsions. Pâni, pâni (de l’eau, de l’eau); mais bah! le porteur d’eau n’est pas là, et tout le monde pourrait mourir que pas un homme ne ferait un mouvement pour accomplir un office qui n’est pas celui de sa caste. Une dernière convulsion, et ma Djibi expire. Je dépose doucement au pied d’un arbre la pauvre bête, et, encore tout émue, je me replace dans mon douli.

Nous nous remettons en marche; mais après une rapide montée les hommes déclarent qu’ils ne veulent pas aller plus loin; il nous faut chercher une prairie pour y camper; une fois trouvée, on allume un grand feu avec du bois humide; on a bien du mal à le faire prendre, mais enfin on y parvient, et nous faisons du thé pour réchauffer nos membres engourdis. Inutile d’en offrir à nos hommes, ils n’accepteraient pas: leur religion le leur défend. Aussi nous hâtons-nous de boire, car ils nous font pitié. Les hommes se couchent, enveloppés de leur couverture; plusieurs d’entre eux vont demander l’hospitalité dans quelques cabanes voisines. Nous nous allongeons dans nos doulis, et, bientôt après, tout est plongé dans un silence profond.

Au point du jour, tout le monde est sur pied, et notre repas plus que frugal est bientôt terminé. Les Hindous ne mangent pas, car ils n’ont rien pris avec eux pour faire leur cuisine. Comment auront-ils la force de nous porter? Enfin, après mille et mille efforts, car la montée est rude, nous faisons notre entrée à Dharmsala. Il était temps; nos hommes, exténués, n’en pouvaient plus; à onze heures, au moment de notre arrivée, ils étaient à bout. La vaillante bête de mon mari, qui pourtant n’avait rien mangé depuis la veille, paraissait à peine essoufflée et donnait à ces hommes l’exemple d’une ardeur infatigable. Aussi son saïs, plein d’amour pour elle, allait-il bien la soigner.

Le chef du district nous attendait. Quel aimable et charmant fonctionnaire! comme il savait vous mettre à l’aise! Depuis nombre d’années déjà qu’il habitait les Indes, son humeur joyeuse n’avait subi aucune altération.

Dharmsala est un petit sanatorium situé à une hauteur de 1400 à 2000 mètres dans les montagnes formant les premiers contreforts de l’Himalaya du côté du Pendjab. Par un temps clair, on aperçoit Kangra, à 24 kilomètres dans la plaine. C’est une hill station pour les Anglais; les soldats y viennent aussi en convalescence; la chaleur n’y est jamais excessive et l’hiver est froid. La panthère hante ses parages et se permet même de visiter la station. De beaux pigeons verts s’ébattent parmi les arbres de ces montagnes.

Le bazar est petit, et, comme toujours, un Parsi tient toutes les marchandises de provenance européenne. Il parlait même un peu le français. Cette race est vraiment intelligente.

[Illustration: Sanatorium de Dharmsala.]

J’eus l’occasion, à Dharmsala, de visiter une plantation de thé, et un jeune homme, riche propriétaire des environs, m’offrit de me la montrer en détail. Le lendemain de notre arrivée, qui était le 27 juin, je me rendis donc en tchampang à son habitation, très bien disposée, comme toutes les habitations anglaises. Nous sommes dans le jardin et il commence à m’expliquer tout ce qui a rapport à cette culture. Le thé se plante par pieds, espacés les uns des autres, et ce sont toujours les jeunes pousses, à peine nées de huit jours, qu’on cueille à la main. Afin d’en augmenter le nombre, on arrache la fleur lorsque le bouton est encore naissant. Les jeunes pousses se multiplient alors aussi beaucoup plus vite. Lorsque la récolte est faite, on met les feuilles de thé dans des corbeilles en natte, rondes et très plates. Ces corbeilles sont placées dans une vaste pièce bien aérée, à l’abri des rayons du soleil, sur des fils de fer tendus entre deux rangs de solives. On laisse les feuilles sécher ainsi jusqu’à parfaite flexibilité. Des hommes alors les prennent, les roulent en les pressant dans leurs mains, les roulent de nouveau sur de grandes tables couvertes de nattes, jusqu’à ce que le suc astringent qui est dans la feuille en soit bien sorti. Les feuilles ainsi comprimées ne doivent pas se casser. On les place encore dans un four très doux, où elles continuent à sécher. Lorsqu’elles sont à point, on les met pendant deux ou trois jours dans une couverture de laine, pour qu’elles puissent fermenter; ensuite on les expose au soleil. Le thé est déjà presque apprêté, mais il faut encore le mettre sur des corbeilles plates et carrées, qui sont placées sur un feu de braise rouge et presque en cendre, afin qu’elles ne brûlent pas et que les feuilles puissent arriver à la dessiccation voulue. La pièce où se fait cette dernière préparation est garnie tout autour d’une espèce d’auge carrée en terre battue, dans laquelle, de distance en distance, on place le feu sous chaque corbeille. De temps en temps on remue le thé, et la poussière qui sort de cette corbeille est l’essence même du thé. «Mais, me dit le propriétaire, je ne puis pas la vendre, puisque personne ne veut croire qu’elle soit vraiment bonne.»

La préparation du thé est maintenant terminée, il ne reste plus qu’à le ranger par qualité; à cet effet on trie le thé feuille par feuille; des petites filles sont employées à cet ouvrage de patience, car aucune machine n’a pu, jusqu’à présent, remplacer la main de l’homme. Une ouvrière habile peut trier jusqu’à sept kilogrammes de thé par jour.

Après ce méticuleux triage, on vanne le thé dans des tamis en fil de laiton, une première fois dans un tamis ordinaire, une seconde fois dans un tamis plus fin. Ensuite on doit encore enlever avec la main les petits grains de poussière qui ne peuvent passer à travers le treillis.

Il y a trois sortes de thé à Kangra: la première qualité est le thé le plus fin, la deuxième le moyen, et la troisième les grandes feuilles. Le thé étant tout à fait prêt, on le met dans des sacs en papier de plomb, qui sont pliés dans un moule de bois, afin qu’il n’y en ait pas un plus rempli que l’autre.

Le thé de Kangra, c’est ainsi qu’on appelle celui qui se cultive dans les environs de cette ancienne ville, qu’on aperçoit de Dharmsala, se vend, sur les lieux mêmes, 8 anas ou 1 fr. 05 le demi-kilogramme. C’est le meilleur des Indes.

Lorsqu’on veut fabriquer du thé vert ou du thé jaune, au lieu de le laisser sécher par l’air, on le sèche tout de suite au four, afin que les sucs astringents n’en soient pas exprimés. C’est ce qui rend ces espèces de thé si excitantes.

C’est avec la feuille de jasmin qu’on obtient le parfum du thé; aussi les Chinois, qui étaient dans ces pays avant les Anglais, ont planté partout du jasmin, et les routes de cette partie des Indes sont remplies de cette odeur pénétrante.

Je remerciai beaucoup le propriétaire de cette belle plantation, pour m’avoir donné toutes ces explications et fait exécuter sous mes yeux les travaux de préparation. M. Hogdson est un cadet de bonne famille qui est venu aux Indes afin de se créer une position, son frère aîné ayant tout, lui ne possédant que le souvenir d’un château superbe que son frère habite en Angleterre. Je ne sais s’il a réussi dans ses désirs; mais ce que j’ai pu constater, c’est que, depuis cinq ou six ans qu’il est établi dans les environs de Dharmsala, il parle l’hindoustani très couramment.

Il est certain que si les parents anglais n’étaient pas obligés d’envoyer leurs enfants en Angleterre, pour raison de santé, quand ils atteignent l’âge de cinq ou six ans, ceux-ci ne sauraient presque plus parler leur langue, et l’hindoustani fleurirait seul dans ces contrées. Fait étrange à constater, l’Anglais, dans l’Inde, apporte avec lui ses mœurs, ses usages, ses coutumes, reste toujours le même et parle pourtant la langue de ses subordonnés, qu’il méprise du haut de sa grandeur.

[Illustration: Plantation de thé dans les environs de Kangra.]

Nous restons à Dharmsala plus longtemps que nous ne l’avions pensé d’abord; la saison des pluies venait de commencer, et M. Jenkins ne voulait pas nous laisser partir pour le Tchamba, la route étant impraticable en cette saison. Le colonel ne voulait pas prendre sous sa responsabilité de nous exposer aux dangers qui peuvent se présenter sur ces chemins difficiles, sujets à des éboulements fréquents, ou de nous obliger à franchir des torrents qui sont d’une telle impétuosité qu’il est impossible de les traverser. Il arrive même parfois que vous êtes passé et que vos serviteurs, un peu en retard, ne peuvent plus franchir cette rivière furieuse. Si la pluie ne dure que quelques heures, l’ennui n’est pas grand; mais si, au contraire, elle tombe pendant trois jours entiers, ce qui arrive le plus souvent, vous êtes exposés à un cruel supplice. Éloignés des villages, rendus inaccessibles par les pluies, vous devez pendant ce temps supporter l’humidité et la faim.

M. de Ujfalvy télégraphia à M. Lyell de lui envoyer la permission de nous rendre au Cachemire par la route de Djammou, qui est essentiellement réservée au service du maharadjah du Cachemire. Il nous était trop pénible de songer à descendre dans les plaines pour reprendre la route postale et habituelle qui conduit à Srinagar.

Comme la réponse se faisait attendre, M. de Ujfalvy eut l’idée de télégraphier aussi à M. Marshall, le superintendent du Tchamba, qui était averti de notre passage par le gouvernement de Simla. «La route des montagnes est-elle libre?—Oui, il est encore temps, venez, j’y veillerai.» Sur ce télégramme, le colonel Jenkins n’eut plus d’objections à nous faire et nous permit de partir le lendemain pour Kangra, qui était sur notre chemin.

La veille de notre départ le colonel assista à un bal, et, malgré ce divertissement qui se prolongea fort avant dans la nuit, il était sur pied pour nous donner l’accolade du départ. Que de regrets nous emportions en le quittant!

A peine étions-nous à moitié chemin de la pénible descente qu’un orage violent éclatait; une pluie torrentielle nous accompagna jusqu’à Kangra. La vallée qui mène à cette ville est belle et riche, et, quoique cachés sous nos manteaux de caoutchouc, nous l’admirions pourtant.

L’homme que le colonel nous avait donné pour nous accompagner, trouvant sans doute la ville à son goût et voulant nous en montrer toutes les beautés, nous la fit traverser. Pour atténuer les pentes de ces rues montueuses, on les a pavées et on a construit un escalier à larges marches. Nos chevaux montèrent avec une adresse et un ensemble admirables. Leurs sabots frappaient le pavé. Tous les gens étaient à leurs portes pour nous voir passer. Au bout de cet escalier se trouve la porte de la ville, et, après celle-ci, on rencontre une petite église anglaise. Nos chevaux montèrent au galop à la maison de justice, où nous devions retrouver M. Clarke, qui, la veille, nous avait devancés dans son douli.

Mais il n’y avait personne. Notre compagnon s’était fait descendre au rest house, vers lequel nos vaillantes montures se dirigèrent lentement, comme il convient à des chevaux appartenant à des personnes de qualité qui visitent l’Orient. Cette course matinale nous avait mis en appétit, et nous trouvâmes le déjeuner excellent. Pendant l’après-midi, le soleil reparut, et, comme nos habits étaient secs, nous nous dirigeons vers le bazar, où nous ne trouvons rien de curieux, presque toutes les boutiques étant fermées et ne devant s’ouvrir qu’avec la foire.

A force de chercher, nous parvenons cependant à dénicher quelques vieux bronzes, puis des étoffes de coton et de soie. Mais il est très difficile de rencontrer de la toile de coton fabriquée aux Indes, tant on en a importé des manufactures anglaises. Le coton hindou était si beau qu’une pièce de trente aunes roulée pouvait tenir dans les deux mains. La machine à carder qu’ils emploient pour tisser ce merveilleux tissu est très simple, et souvent nous en avons vu sur notre route. Le métier consiste en deux pièces de bois placées sur quatre pieds droits qu’on plante en terre, sous des arbres, pour se préserver du soleil; ces métiers en plein air servent à la fabrication des toiles grossières. Pour le tissage des toiles fines, on s’enferme dans une chambre, car la moindre agitation de l’air suffit pour casser le fil, qui est d’une ténuité extraordinaire. Quand on retire la pièce du métier, on la lave deux fois et on la trempe dans l’huile de noix de coco. Cette préparation lui donne plus de solidité, et, si l’on veut lui donner de la souplesse et en même temps du corps, on la trempe dans l’eau de riz.

Hélas! à Kangra, point de ce fin coton, mais une pièce assez bigarrée et qui n’était pas d’origine anglaise. Les Hindous n’impriment pas le coton comme nous, ils le peignent avec une espèce de brosse faite de fibres de noix de coco, qui sont très élastiques.

Les soieries que nous achetâmes étaient assez originales, sans être très belles, et pourtant c’est aux Hindous qu’il faut attribuer la découverte de la fabrication de la soie. Depuis les temps les plus reculés, une de leurs tribus habitant le canton de Serhind, près de Delhi, élevait des vers à soie. Les artisans la travaillent, comme le coton, avec des métiers très simples; ils font des tentures et des tapis dont on ne peut arriver à égaler ni les couleurs ni les dessins.

Les Romains tiraient leurs soieries des Indes, et elles étaient arrivées à atteindre un prix si élevé que l’empereur Aurélien refusa d’en acheter à l’impératrice. Au VIe siècle seulement elle fut apportée à la cour de Justinien, et c’est Louis XI qui le premier fit élever des vers à soie en France.

Quels progrès depuis cette époque!

A défaut de belles soieries, nous rencontrâmes à Kangra un devant de boutique en bois sculpté, avec des figurines émaillées, qui attira l’attention de notre compagnon. Sa bourse, bien fournie par le musée de Kensington, pouvait lui permettre cette dépense, et il demanda au propriétaire s’il consentait à s’en défaire.

Celui-ci lui répondit qu’il avait besoin de la devanture de sa boutique et qu’il ne pouvait la lui vendre, mais qu’il en ferait une toute semblable. M. Clarke objecta que la copie ne vaudrait jamais l’original. Alors le propriétaire lui répondit: «Qu’à cela ne tienne! si, lorsque la neuve sera faite, vous voulez m’en donner le prix, je garderai celle-ci et vous prendrez la vieille.» Ce naïf indigène pensait dans son for intérieur que cet homme était bien simple de préférer le vieux au neuf. «Et, dit-il, de cette façon chacun sera content.»

Kangra possède un temple bien plus grand que celui de Baïdjnath, mais qui est loin de le valoir pour la beauté des détails. Son dôme, recouvert d’or pur, en est sa plus grande curiosité.

Les portes, très belles, sont en bois sculpté, et près d’elles se trouvent deux lions en or et en argent massifs, racontent toujours les indigènes.

La cour du temple est ornée de beaux arbres; on y nourrit une quantité de singes, et cet animal, sacré pour les Hindous, ne demande pas mal d’argent pour son entretien.

Il y a des radjahs qui en mourant lèguent des sommes immenses à tel ou tel temple pour nourrir ce quadrumane dont le roi (Hanoumân), dit la légende, vint autrefois au secours de Rama.

Le pont de Kangra, comme ouvrage moderne, est aussi très remarquable.

Kangra est formé de deux villes, dont l’ancienne est presque en ruine depuis la dernière grande famine. A partir de cette époque, les deux villes sont devenues très pauvres, et les habitants ont été réduits à vendre leurs plus beaux objets pour pouvoir subvenir à leur misérable existence.

Le soir, M. Clarke partit en douli, pour nous attendre à Nourpour; quant à nous, nous partons le 30 de grand matin, car il a été convenu que nous devons, pendant le trajet, nous rencontrer à Chiapour, pour y déjeuner à midi; nous sommes exacts.

[Illustration: Une rue et le temple d’or à Kangra.]

Chiapour est situé dans la belle et large vallée de Kangra, enclavée dans des collines au-dessus desquelles les montagnes du Tchamba se dessinent parfaitement. A six heures du soir, nous repartons pour Kôt; la route est belle; à sept heures, le soleil disparaît derrière les sommets neigeux de Tchamba; nous quittons la vallée de Kangra et nous entrons dans celle de Nourpour. Nous passons un pont en pierres taillées qui a coûté fort cher. Puis nous voyons un temple dont le frontispice est sculpté à jour et où l’on m’offre du sucre jaune.

La route est une vraie route impériale; elle passe par de beaux villages, s’enfonce entre des collines, s’abrite sous les bois, puis longe une large vallée dans laquelle la rivière laisse voir son lit pierreux. Les chèvres bondissent sur ces cailloux et vont se désaltérer dans son eau transparente. Les femelles des buffles ont les mamelles pleines de lait et regrettent, j’en suis sûre, qu’il n’y ait pas assez d’eau dans la rivière pour s’y baigner entièrement. Un dattier pousse au pied d’un pin; des bananes pendent languissamment, et les mangues demandent à être cueillies; les noix sont belles et bonnes, et le banian, ce bel arbre qui se reproduit de lui-même, forme des arcades ravissantes.

Nourpour, la dernière ville du Pendjab, du côté du Tchamba, est bâtie sur la pente d’une montagne; ses maisons en terre, à toit plat, sont égayées par la verdure.

Près de la ville se dressent les ruines du palais du dernier radjah, dont quatre tours restent encore debout; on y voit une salle superbe avec des plafonds peints dans le style oriental. La ville elle-même est ancienne et me parut plus considérable que Kangra.

En arrivant au rest house, j’étais assez fatiguée pour que ces messieurs ne voulussent pas m’emmener visiter le bazar. Ils partirent seuls et revinrent très désappointés; malgré leurs minutieuses recherches, ils n’avaient rien trouvé. Or ne rien trouver pour un collectionneur est le comble du désagrément.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, on ne tarda pas à venir nous apporter une mauvaise nouvelle. Mais le récit en serait trop long, et nous renverrons le lecteur à un prochain chapitre.