Voyages au front, de Dunkerque à Belfort

Edith Wharton · Chapitre 6 sur 7

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Voyages au front, de Dunkerque à Belfort

V en Alsace

V

 

EN ALSACE

19 août 1915.

Mon expédition à l’est commença par une pointe vers le nord, pour aller près de Reims dans un gros bourg voir en activité l’une des nouvelles unités automobiles de la Croix-Rouge. Une fois l’inspection terminée, nous montâmes dans un vignoble au-dessus de la ville, dominant une vallée où coule une rivière entre une double rangée d’arbres. La première ligne d’arbres suit le canal que tiennent les Français: on y a mis des canons sur des péniches. Derrière se trouve la grand’route, avec les lignes de tranchées françaises; et juste au-dessus, sur l’autre versant, sont les lignes allemandes. Le sol étant crayeux, les positions allemandes sont clairement marquées par deux lignes blanches qui barrent la colline brune. On entendait des coups de feu irréguliers et on voyait, sur les hauteurs, de place en place, la colonne de fumée d’un obus qui éclatait. Quelle impression étrange que d’être là, d’entendre le bourdonnement des insectes dans la douce chaleur de l’été, au milieu d’un pays paisible, lourd des promesses de la vendange prochaine, et de savoir que les arbres qui sont là, à nos pieds, cachent une suite de canons crachant la mort sur les deux lignes blanches de la colline!

Reims nous ramène à la réalité de la guerre par son aspect de mortelle désolation: cette paralysie des villes bombardées est l’un des effets les plus tragiques de l’invasion. On est révolté à la pensée de la désorganisation insensée d’innombrables activités. En comparaison des villes du Nord, Reims est relativement intacte; et cela rend plus cruel et plus frappant encore cet arrêt de toutes ses énergies.

La place était déserte; les maisons qui l’entourent toutes fermées. Et là, devant nous, s’élevait la cathédrale—ou plutôt une cathédrale, car ce n’était plus celle que nous avions toujours connue. C’était une cathédrale, en somme, qui ne ressemblait à aucune autre. Au début du bombardement, la façade ouest était couverte d’échafaudages. Les obus y mirent le feu, et toute l’église fut enveloppée dans les flammes. Maintenant, sur cette place banale de province s’élève une construction si étrange et si belle qu’il faudrait emprunter à l’enfer du Dante, ou à quelque conte oriental, des mots pour décrire la splendeur de cette prodigieuse apparition. L’incendie a coloré les parties basses du monument de tons chauds d’ambre et de sienne brûlée: plus haut, ces harmonies passent par des teintes d’un jaune rosé à des reflets de carmin, pour arriver à un blanc de vieil ivoire jauni: les profondeurs des portails et des niches derrière les statues semblent doublées d’un noir velouté qui met merveilleusement en valeur le relief des sculptures. Le mélange des couleurs sur toute la façade de cette ruine sublime rappelle les tons métalliques de ces rochers du golfe d’Egine iridescents comme le plumage des paons. Et la beauté de cette impression est centuplée par la pensée qu’elle durera si peu: par la triste certitude que c’est la beauté qui poétise ceux qui vont mourir, que chacune de ces statues ainsi transfigurées s’écroulera sous les pluies d’automne, que toutes ces pierres d’or et de corail sont rongées et vont s’effriter. La cathédrale de Reims nous éblouit comme un beau coucher de soleil.

14 août.

Un château de brique et de pierre dans un parc où coule un petit cours d’eau; des gazons, des géraniums, des ponts rustiques et des allées qui serpentent. Combien tout cela paraîtrait bourgeois et tranquille, sans la sentinelle qui arrête notre voiture à la grille!

Devant la porte un collie dort au soleil, et des officiers d’état-major attendent l’heure du déjeuner. A l’intérieur, un salon avec de belles tapisseries, quelques jolis meubles, et les inévitables cartes militaires et photographies d’aéroplanes. A déjeuner, le général, son état-major et un officier du grand quartier général—une douzaine en tout. Et toujours cette même atmosphère de camaraderie, de confiance, de bonne humeur, qui caractérise les officiers des premières lignes. A combien de déjeuners, pendant mes visites au front, n’ai-je pas eu cette même impression!

15 août.

Ce matin, nous partons pour l’Alsace reconquise. Pour des raisons ignorées des civils, ce coin de la vieille nouvelle France a été jusqu’ici inaccessible, même pour d’importants personnages; aussi est-ce avec une émotion toute spéciale que nous prenons le chemin qui va nous y mener.

Nous traversons plusieurs vallées, passant par des villages tranquilles aux pignons couverts de vignes, et tout d’un coup nous nous apercevons que toutes les enseignes des magasins sont écrites en allemand: nous avions franchi, sans nous en apercevoir, l’ancienne frontière et étions maintenant dans la charmante ville de Massevaux.

C’était la fête de l’Assomption, et la messe venait de finir quand nous arrivâmes sur la place de l’église. Les rues étaient remplies de gens bien mis, souriants, paraissant inconscients de la guerre. Aux mains de leurs mamans, des petites filles descendaient les marches de l’église, toutes habillées en blanc, avec des couronnes blanches sur la tête, et portant à leurs cous des paniers où étaient des agneaux frisés ou des vierges blanches et bleues. Des groupes d’officiers causaient avec des bourgeois endimanchés —et, à travers les fenêtres de l’Aigle d’Or, nous pouvions voir les préparatifs plantureux pour le dîner de midi. C’était un tableau heureux et familial de Hansi, dans le cadre traditionnel d’un dimanche alsacien.

Nous achetâmes des provisions à l’Aigle d’Or et partîmes à travers les montagnes dans la direction de Thann. A cette époque de l’année les Vosges sont dans toute la beauté de leur court été. Toute la forêt est sillonnée de cours d’eau et imprégnée d’une fraîcheur embaumée. Nous déjeunâmes paisiblement au soleil sur une pente parfumée de thym, laissant la voiture cachée derrière un rideau d’arbres. En face de nous, s’élevait une colline en pain de sucre couverte de forêts. Cette colline était l’Hartmannswillerkopf, que les deux armées se sont si longtemps disputé, et où les Français se sont victorieusement établis. Tout autour de nous, d’autres collines garnies de canons allemands surveillent la vallée de Thann.

Thann est tout au fond de cette vallée, rétrécie entre des hauteurs: une jolie vieille ville avec un air de prospérité solide qui frappe l’imagination dans ce pays en pleine tourmente.

En suivant la grande rue nous sentîmes de nouveau peser sur nous la tristesse de la guerre. La lumière de cette belle journée d’été en paraissait obscurcie; un frisson nous glaçait malgré la douce chaleur du soleil. Thann est toujours sous le feu des batteries allemandes; les persiennes sont fermées à toutes les fenêtres et les rues sont désertes. Deux ou trois maisons sur la place de la cathédrale ont été éventrées; mais la cathédrale ciselée comme un tabernacle, cette cathédrale qui est l’orgueil de la ville, est à peu près intacte. Quand nous y entrâmes, on chantait les vêpres: de rares fidèles, presque tous en deuil, étaient agenouillés dans la nef. Quel contraste avec l’aspect de Massevaux, dont l’air de fête nous avait charmés, et que nous avions laissé à si peu de kilomètres derrière nous!

Mais, en dépit de ses rues désertes, Thann n’est pas une ville abandonnée: on y sent une vie énergique, toute prête à reprendre son cours dès qu’on aura fait taire les canons allemands. L’administration française, en accord parfait avec la population, veille sur l’activité civile de la ville comme les chanoines de la cathédrale veillent sur les rites de l’église. Beaucoup d’habitants cachés derrière leurs persiennes fermées: ils descendront dans leurs caves, au premier obus. Les écoles, transportées dans un village voisin, comptent plus de deux mille élèves.

Nous avons circulé dans la ville et visité d’énormes caves à vin, devenues d’hospitalières catacombes où se trouve une ambulance, et qui servent aussi de refuge à ceux qui ne possèdent pas de cave. Le quartier industriel, le long de la rivière, n’est qu’une lamentable ruine: c’est sur lui que les canons allemands se sont surtout acharnés. Le commerce de Thann est anéanti; tous ses moulins sont détruits. Mais, contrairement aux villes du Nord, elle a eu la chance de conserver sa silhouette, sa personnalité civique, une physionomie que ses enfants, quand ils reviendront, pourront reconnaître, et qui ranimera leur courage.

Après notre course à travers les ruines, les aimables fonctionnaires de Thann nous proposèrent la charmante diversion d’un carrousel que le ... e dragons devait donner dans le voisinage, et auquel on voulut bien nous inviter. Cela se passait dans une plaine entourée d’un amphithéâtre de rochers comme des gradins d’un cirque. Quelques spectateurs éparpillés, et des vaches ruminant paisiblement, se partageaient ces places: sur le premier gradin, on avait mis un rang de chaises en demi-cercle pour le monde élégant du voisinage.

Dans la plaine avait lieu le carrousel, qui fut plein d’entrain. Les cavaliers, comme toujours dans l’armée française, montaient fort bien. Peu de chevaux pur sang; le plus grand nombre étaient simplement des bêtes de trait du pays qu’on avait dressées: leur agilité et leur souplesse faisaient l’éloge de leurs cavaliers. Les lanciers, en particulier, exécutèrent une marche en musique autour d’un pennon central qui souleva l’enthousiasme du public élégant des premières, aussi bien que celui de la galerie.

Ce public formait, lui aussi, un spectacle plein d’intérêt. Au premier rang, causant avec un groupe de dames, le général de division et son état-major, les officiers des états-majors voisins, et les fonctionnaires civils et militaires du «département du Haut-Rhin» reconstitué. Toutes les classes avaient répondu à cet appel de fête. Nous étions assis au milieu de propriétaires alsaciens et d’industriels de Thann. Beaucoup d’entre eux avaient été chassés de leurs maisons, d’autres avaient vu leurs usines détruites, et tous vivaient depuis un an sur les confins de la guerre la plus cruelle, sous la menace de représailles dont la pensée fait frémir; cependant, le ton général était celui d’une réunion mondaine dans une paisible ville de garnison. Je n’ai rien vu, dans tous mes voyages sur le front, qui donnât une idée plus parfaite de l’éducation française.

La représentation de «haute école» devait être suivie par une exhibition des «moyens de transport à travers les âges», commençant par un char gaulois guidé par un troupier orné de longues moustaches en crin de cheval et couronné de gui. A la fin devait apparaître une automobile dont le moteur aurait été remplacé par un cheval blanc lourd et somnolent. Malheureusement, une averse terrible se mit à tomber pendant les préparatifs de ce numéro sensationnel, et nous dûmes partir sans voir l’arrivée dans l’arène de Vercingétorix suivi de ses guerriers.

16 août.

Dans les montagnes: nous montons et nous descendons pour remonter encore. Départ matinal, et longue route dans une interminable vallée gagnant graduellement les hauteurs de l’est. La voie était encombrée par une procession de camions à bâches traînés par des mules; nous étions sur le chemin d’une place importante des Vosges, et ces convois de provisions ne cessent ni jour ni nuit.

Enfin nous arrivâmes à un village montagnard à l’ombre des sapins, rafraîchi par un torrent glacé venant des hauteurs. D’un côté de la route, une auberge rustique; de l’autre, dans les arbres, un chalet occupé par l’état-major de la brigade. Partout, autour de nous, un mouvement incessant de petits «chasseurs alpins» coiffés du béret bleu et guêtres de cuir. Depuis un an, nous lisions le récit des prouesses de ces héros de la montagne, et maintenant nous nous trouvions au milieu d’eux, heureux de voir leurs visages bronzés et leurs yeux bienveillants et gais. Ils étaient tous pleins de gentillesse, mais très silencieux et timides pour des Français; il paraît que même en France le silence des montagnes engendre la réserve!

On nous amena des mules et nous partîmes pour une longue excursion dans la montagne. Le chemin suivait d’abord des crêtes découvertes, d’où la vue plongeait dans des vallées bleues à travers des forêts de hêtres et de sapins. Au-dessus de la route s’élevaient à perte de vue des pentes boisées où l’on avait établi des écuries pour les mules: on en voyait des centaines rangées sous les arbres dans des stalles creusées à des niveaux différents. Tout près il y avait des abris pour les hommes, et quelquefois un village de «cabanes de trappeurs»: c’est ainsi que les officiers appellent dans ce pays-ci les cabanes construites avec des troncs d’arbres. Il y règne toujours une animation extraordinaire: hommes nettoyant leurs armes, traînant des matériaux pour construire de nouvelles cabanes, lavant ou raccommodant leurs habits; «cuistots» descendant de la cuisine la soupe fumante dans de grandes marmites à deux anses. La cuisine est toujours dans la partie du camp la mieux protégée, et généralement à quelque distance en arrière. D’autres soldats, leur service terminé, flânent par groupes, fumant, bavardant ou écrivant laborieusement à ceux qu’ils ont laissés chez eux avec des stylos rapportés des hôpitaux où ils ont été soignés. Il y en a de penchés sur l’épaule d’un camarade qui a eu la chance de recevoir un journal de Paris; d’autres s’esclaffent ensemble à la lecture des plaisanteries de leur propre journal, l’Écho du Ravin, le Journal des Poilus ou le Diable bleu: feuilles imprimées sur du papier écolier, illustrées de dessins comiques, et débordant de la gaieté des tranchées.

Plus haut, aux confins de la prairie, l’officier qui marchait en tête nous fit signe de descendre de nos mules et de grimper à sa suite. Nous avançâmes, sous les arbres, à travers une palissade de branches entrelacées comme une broussaille épaisse masquant les gueules d’une batterie. Tout autour de nous, dans la forêt, ces grands canons étaient blottis comme des fauves prêts à bondir; et près de chaque canon était son canonnier, fier de son 75 comme un nouveau marié de sa jeune épouse.

Nous continuâmes longtemps notre ascension jusqu’au plateau des Hautes Chaumes, desséché par le vent et le soleil: c’est l’un des points les plus élevés du pays. Nous avions laissé la forêt au-dessous de nous; il n’y avait plus autour de ce sommet gazonné qu’une ceinture de sapins rabougris. On attacha les mules sous les arbres et notre guide nous mena auprès d’une borne à demi cachée dans l’herbe. D’un côté, on y lisait la lettre F; de l’autre, la lettre D. C’était là, jusqu’à l’an dernier, qu’était la frontière entre les deux pays ennemis. Depuis lors, sur certains points, cette ligne avait été bien reculée par les Français; mais là, nous étions encore à portée des canons allemands et il nous fallut ramper à l’abri des sapins trapus pour arriver au bout du plateau. De là nous voyions, sous un ciel où roulaient des nuages, la terre promise d’Alsace qui s’étendait à nos pieds. D’un côté, au loin dans la plaine, étincelaient les toits et les flèches de Colmar; de l’autre, s’estompait à l’horizon la ligne violette des hauteurs au delà du Rhin. Un cercle de collines dénudées nous entourait; les plus proches étaient labourées de grands sillons entre des monticules de terres fraîchement remuées, comme travaillées par des taupes géantes. Juste au-dessous de nous, dans une petite vallée verdoyante, on voyait les toits d’un village paisible. Les champs et le village paisible étaient encore allemands; mais les positions françaises occupaient la montagne jusqu’à sa base, et même l’un des sommets sombres que nous avions à notre droite.

Arrivés à une éclaircie dans les sapins, nous marchâmes jusqu’au bord extrême du plateau, qui dominait un lac creusé dans le roc et entouré de sillons en zigzag. Auprès de la rive, on devinait, sous des toits de branches, un autre grand abri pour les mules. C’est le point où les chasseurs alpins descendent la nuit en caravanes pour porter des provisions à la ligne de feu.

«Qui va là? Attention! Vous êtes en vue des lignes!» nous cria une voix sortant des sapins, et notre compagnon nous fit signe de reculer. Nous étions trop exposés à la vue des Allemands d’en face, et notre présence aurait pu attirer le feu de leur batterie sur un poste d’observation dissimulé sous les broussailles. Nous nous retirâmes en hâte. Ce jour-là notre déjeuner champêtre était préparé à l’abri d’un groupe de pins à l’autre extrémité du plateau. Nous étions assis dans le gazon, enivrés par cet air vivifiant des montagnes chargé du parfum des thyms et des myrtes; le chant des oiseaux, la vie bourdonnante des insectes sous ce beau soleil, ne rendaient que plus poignante l’angoisse si voisine de la mort. Ce n’est pas dans la boue des tranchées, au milieu de l’activité quotidienne des soldats, qu’on est le plus frappé de la folie insensée de la guerre: c’est quand on la sent cachée comme quelque monstre destructeur dans une scène qui n’évoque que calme et que repos.

Nous n’avions pas encore achevé le tour du plateau: après déjeuner nous gagnâmes un point avancé qui surplombe directement les lignes allemandes. Quittant nos mules, nous marchâmes le long de la crête d’un rocher bordée d’arbustes nains. Derrière nous une explosion retentit: c’était le feu d’une des batteries que nous avions dépassées. La réponse allemande ne se fit pas attendre, et pendant plus de vingt minutes ce dialogue assourdissant continua. La canonnade était incessante: il semblait que la mitraille traçât un arc de fer dans l’air pur du ciel. Nous pouvions suivre le son de chaque décharge depuis son départ jusqu’à l’éclatement final dans les tranchées. Il y avait quatre phases distinctes: le fracas aigu du canon qui part, le grondement furieux et prolongé au-dessus de nos têtes, le bruit déchirant de l’obus qui éclate, et le roulement final renvoyé par les échos de colline en colline. Voilà ce que nous entendions, terrés sous les sapins. Quand nous regardions entre les branches, nous ne voyions qu’un peu de fumée blanche et une flamme rouge sur la colline, suivie, quelques instants plus tard, par un geyser de fumée fauve.

Un déluge soudain nous ramena à nos mules, et c’est à travers des torrents de boue que nous descendîmes du haut de la montagne. Il tombait sans cesser de telles trombes et de telles cataractes que la montagne même et ses rochers semblaient se fondre sous une cascade de boue. Nous rencontrâmes des chasseurs alpins qui montaient, enduits jusqu’à la ceinture d’une croûte de boue et d’argile: les mules qu’ils conduisaient en étaient à ce point couvertes qu’elles semblaient des ébauches de terre glaise qu’un sculpteur viendrait de dépouiller de leurs linges mouillés. Plus bas, nous arrivâmes à un autre établissement de «cabanes de trappeurs» trempant et nageant dans une telle humidité que nous eûmes une idée de ce que peuvent être les mois d’hiver sur cette partie du front. Plus de soldats gaiement occupés à polir leurs armes, à charrier des fagots, plus de flâneurs bavardant par groupes: chacun s’était blotti de son mieux sous l’abri douteux des bâches détrempées. Toute l’armée était rentrée dans ses terriers.

17 août.

Un rayon de soleil nous accueille à Belfort. La cité invincible se cache discrète derrière ses glacis verts et ses portes écussonnées; mais son lion célèbre la garde fidèlement. Doré par les reflets du soleil couchant, fièrement étendu en haut de son repaire rouge au pied de la citadelle, il peut se prétendre le digne descendant de ses ancêtres de la frise d’Assurbanipal.

En quittant Belfort nous prîmes la route de l’Alsace reconquise. A travers un passage riant de champs et de vergers nous gagnâmes Dannemarie, l’un des centres de l’administration nouvelle. C’est le classique gros bourg d’Alsace, avec de confortables vieilles maisons dans des jardins à espaliers; non point le cadre rêvé par ceux dont le patriotisme s’exalte à la pensée des petites Alsaciennes chantant la Marseillaise, ou des vieillards embrassant le drapeau tricolore—mais ce qu’il nous fut donné d’y voir avait un caractère autrement saisissant. Les fonctionnaires civils et militaires eurent la bonté et la patience de nous expliquer leurs efforts et de nous en montrer quelques-uns des résultats; et cette visite nous laissa l’impression d’un système d’adaptation lent, tranquille et sûr, sagement combiné et couronné d’un plein succès.

Finalement, nous les avons tout de même entendues chanter la Marseillaise, les petites filles de l’école de Dannemarie—et les petits garçons aussi—mais ce qui nous intéressa bien davantage, ce fut de les voir travaillant sous la direction des maîtres qui les avaient toujours dirigées, et de constater que partout les fonctionnaires français s’étaient appliqués à ne pas déranger la routine des habitudes. Les enseignes allemandes sont restées sur les boutiques, sauf quand les marchands les ont enlevées de leur plein gré, ce qui se produit de plus en plus fréquemment. S’il y a lieu de remplacer un fonctionnaire, il est choisi dans la même ville ou le même district; et le personnel de l’administration civile et militaire est principalement composé d’officiers et de civils de souche alsacienne. Les chefs de ces deux administrations, qui nous accompagnaient, pouvaient parler aux enfants et aux vieillards en allemand aussi bien que dans le dialecte du pays; et nous fûmes frappés de voir à quel point tout avait été fait pour diminuer les froissements inévitables dans la transition entre un régime et un autre. Ce qui rendait particulièrement intéressant ces procédés pleins de tact et de tolérance, c’est qu’ils semblaient être le résultat non pas de la nécessité, mais simplement de la compréhension intelligente du point de vue de ces populations de la frontière. A Dannemarie je n’entendis pas un mot de chauvinisme lyrique ou de sentimentalité de carte postale; on y jugeait tout avec une impartialité qui constate les faits et qui en tient compte.

18 août.

Ce matin encore, nous partîmes de bonne heure pour la région des montagnes. Notre route, traversant le cœur des Vosges, nous conduisit jusqu’au repli d’une colline près de la frontière de Lorraine. Au quartier général on nous adjoignit un jeune officier, qui nous annonça qu’il nous serait permis de visiter quelques-unes des tranchées de première ligne que nous avions aperçues, du haut d’un poste d’observation, à notre précédente visite dans les Vosges.

On se battait ferme de ce côté-là; après plus d’une heure d’ascension, il fallut quitter l’automobile pour traverser la forêt à pied. Non loin de nous, en bas, nous apercevions parfois la grande route, qui était en pleine vue des batteries allemandes. Enfin nous arrivâmes à un point où cette route était masquée par une grande épaisseur d’arbres où se dissimulait un poste d’observation. Nous descendîmes jusqu’à la route pour regarder par le créneau.

Juste à nos pieds s’étendait une vallée. Un village était situé au centre entre deux collines dont l’une était entaillée de tranchées françaises, l’autre de tranchées allemandes. Le village, à première vue, était semblable à tous ceux que nous venions de traverser; mais on s’apercevait vite que son église était sans clocher et beaucoup de maisons sans toits. Ce village était occupé en partie par les Français, en partie par les Allemands. Le cimetière près de l’église, et une carrière toute voisine, appartenaient aux Allemands; mais une ligne de tranchées françaises allait de l’extrémité opposée de l’église rejoindre les batteries françaises de la colline à droite. Parallèle à cette ligne, mais partant de l’autre côté du village, un chemin creux conduisait à un arbre isolé. Ce chemin était la tranchée ennemie, protégée par les canons allemands de la colline de gauche: il n’y avait pas un espace de plus de quarante mètres entre les deux. Enfin nous découvrions tout près de nous une pente traversée par un chemin champêtre, sur lequel on voyait une ligne de petits soldats français grimpant vers le village, chargés de sacs et de fagots, et déployant une activité de fourmis, sans que la présence des deux armées qui étaient face à face à quelques mètres de là troublât en rien leur travail. C’était l’une de ces scènes de guerre étranges et contradictoires qui prouvent au spectateur combien il lui est difficile de comprendre ce qui se passe sous ses yeux.

Pendant que nous regardions ce tableau nous fûmes assourdis par la voix de tonnerre d’une batterie juste au-dessus de nous: le sommet de la colline que nous gravissions était peuplé de 75. Jamais je n’avais encore entendu la Guerre pousser des rugissements aussi effroyables: on eût dit que toute sa meute était déchaînée. Entendue de loin, la canonnade a une majesté terrible, mais ces détonations si proches n’éveillaient que des sentiments d’horreur. En face, on commençait à voir les geysers de poussière noire et brune s’élever des tranchées allemandes; de leurs batteries partaient la flamme et le tonnerre des représailles. En bas, les petits soldats français continuaient à grimper paisiblement au village saccagé; et bientôt un groupe d’officiers d’état-major vint au-devant de nous, sortant tout à coup du bois.

En continuant à grimper à travers la forêt, au son de la canonnade par-dessus nos têtes, nous arrivâmes à la colonie de «trappeurs» la plus élégante que nous eussions encore vue. A demi souterraines, avec des murs de bûches et des toits épais de mottes cimentées de mousse et de fougères, les cabanes, éparses sous les arbres, étaient reliées par des passages bordés de cailloux blancs. Devant la cabane du colonel, les soldats avaient semé un massif de fleurs. Dans un repli de la colline, il y avait une chapelle construite en bûches, un simple toit au-dessus d’un autel de bois, tout tapissé de lierre et de houx. Tout près était l’asile de l’aumônier. On y arrivait par un couloir profond garni de lierre; des branchages de sapins en cachaient la façade. Cette retraite venait d’être achevée, et officiers, soldats et aumônier nous en firent les honneurs, heureux de la montrer et de l’entendre admirer. L’officier commandant, après nous avoir fait visiter le camp, nous mena à quelques centaines de mètres plus bas, à une ouverture qui marquait le commencement des tranchées. Nous passâmes dans un long et tortueux boyau, muré et couvert de bûches soigneusement ajustées: le sol était garni de lattes de bois. Ce tunnel n’était éclairé que par quelques rayons de lumière filtrant à travers d’étroits intervalles masqués par des branches; et à côté de chacune de ces meurtrières pendait une sorte de volet de métal en forme de bouclier, qui pouvait au besoin se glisser devant l’ouverture.

Ce passage descendait tout le long de la colline, se doublant presque lui-même, afin qu’on pût avoir vue sur toutes les lignes environnantes. A mi-chemin le plafond devint plus haut, et nous vîmes dans le mur une niche fermée par un rideau à près d’un mètre au-dessus du sol. Un officier tira ce rideau pour nous montrer, assis sur une planche étroite, son fusil entre les genoux, un dragon, l’œil fixé à un créneau. Il ne bougea pas, et l’officier remit vivement le rideau en place, dans la crainte que ce faible rayon de lumière ne trahît la présence de la sentinelle. Nous dépassâmes plusieurs de ces gardiens casqués, et parfois, dans un réduit plus profond, nous aperçûmes une mitrailleuse cachée. Souvent le plafond du tunnel était si bas que nous devions nous plier en deux; quelquefois nous franchissions une lourde porte de bois blindée de fer, qui isolait une section d’une autre section. Il est difficile d’estimer ce qu’on peut faire de chemin en rampant sans lumière dans des terriers à des niveaux différents, et en faisant d’innombrables circuits; mais je croirais volontiers que nous fîmes un kilomètre sous terre. Nous débouchâmes finalement devant une ferme en ruines.

Ce bâtiment, dont il ne restait que les murs extérieurs et une ou deux cloisons, avait été transformé en poste d’observation. A chaque coin, une échelle menait à la hauteur de ce qui avait été le second étage; là, assis sur une planche, un dragon veillait. En bas, dans les chambres dévastées, c’était la même vie que partout dans ces postes avancés: quelques soldats jouaient à la manille assis autour d’une table de cuisine, d’autres raccommodaient leurs habits, faisaient leur correspondance, ou riaient ensemble (pas trop haut) en lisant des journaux comiques. On aurait aussi bien pu se croire dans un abri des secondes lignes: le chuchotement des soldats, la vivacité avec laquelle on m’empêcha de regarder à travers une fente dans le mur, et la présence en haut des sentinelles casquées étaient tout ce qui pouvait nous révéler le proche voisinage de l’ennemi.

En quittant ce poste, nous recommençâmes notre excursion souterraine à travers un tunnel qui devenait toujours plus sombre et plus étroit. Dans le boyau précédent on se trouvait parfois à ciel ouvert et l’on pouvait se redresser et respirer. Mais dans celui-ci on était dans l’obscurité la plus profonde, et on eût risqué de se casser le cou sans la lampe de poche que notre officier levait et baissait tour à tour afin de nous éclairer mieux quand se présentait une marche ou un brusque tournant. Il nous avoua gaiement que, la nuit, quand ce faible luminaire était défendu, «c’était rudement difficile» d’aller et de venir dans ce labyrinthe avant d’en avoir appris les détours. Le dernier poste avancé était une ferme en ruines comme l’autre. Elle était reliée au quartier général par le téléphone, et gardée, elle aussi, par de silencieux dragons accroupis sur leur observatoire de planches. Cette maison était séparée du boyau par une porte blindée, et en cas d’attaque cette porte devait être fermée au dedans et défendue jusqu’à la mort par les hommes du poste extérieur. Nous étions à l’extrémité de la ligne de défense, dominant le village au-dessus duquel nous avions entendu, quelques heures plus tôt, le tonnerre de l’artillerie. Le point où nous étions était de tous côtés sous le feu des lignes allemandes, et nous n’étions qu’à quelques mètres de leurs tranchées.

Mais je ne m’en rendais aucunement compte et j’aurais pu me croire à cent lieues de la vallée où nous avions vu, sur le chemin ensoleillé, les soldats français grimpant vers le village. Je me rendais seulement compte qu’après avoir erré dans un sombre labyrinthe, nous étions dans une maison détruite, au milieu d’arbres fruitiers, où des soldats flânaient en fumant, mais où tout le monde parlait bas comme dans une chambre mortuaire. Par une brèche dans le mur, je voyais une autre ferme détruite, tout près dans un autre verger. C’était un avant-poste ennemi où d’autres sentinelles coiffées d’un casque d’une autre forme veillaient assises sur des planches en haut du bâtiment. Mais tout cela me paraissait bien moins réel et moins terrible que la canonnade au-dessus du village que les deux armées se disputaient. Le tir de l’artillerie avait cessé et l’air était rempli de tous les murmures de l’été. Tout près, dans un coin abrité, je voyais une vigne où pendaient des toiles d’araignées scintillantes de rosée. Je ne comprenais plus où nous étions, ce qui se passait et pourquoi un obus de l’avant-poste allemand ne nous mettait pas en miettes. Mais, petit à petit, je fus pénétrée du sens de cette observation réciproque de tranchée à tranchée, échange de regards entre d’innombrables paires d’yeux toujours en éveil, sur une longueur de tant de lieues, de Dunkerque à Belfort.

Ma dernière vision de ce front français que j’avais parcouru d’un bout à l’autre fut le tableau de cette maison bombardée et de ces hommes assis tranquillement au soleil, fumant leur pipe et jouant aux cartes, qui avaient l’ordre de tenir bon et de se faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de laisser rompre le coin de secteur qu’ils avaient l’honneur de garder.