Voyages en Sibérie

N. A. (Nicolas A.) Kubalski · Chapitre 7 sur 14

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Voyages en Sibérie

Animaux

Le Kamtchatka ne brille pas beaucoup du côté du règne animal. Le premier rang est dû aux chiens, qui tiennent lieu de chevaux de trait, et dont la peau, après leur mort, sert de vêtements. Les chiens du Kamtchatka sont grands, forts, laborieux; on les nourrit avec de l’opana, composition faite de vieux poisson et d’écorce de bouleau; mais plus communément ils sont obligés de chercher eux-mêmes leur nourriture, c’est-à-dire quelques poissons, qu’ils trouvent dans les rivières produites par les sources chaudes.

Le renard vient après le chien. Sa peau est du plus beau lustre, et dans la Sibérie il n’y a point de fourrure qui puisse soutenir la comparaison avec la peau de renard du Kamtchatka.

Le bélier de ce pays est un excellent manger; sa peau est d’un très-grand prix, et ses cornes sont aussi un objet de commerce; mais dans ces dernières années le nombre en a beaucoup diminué.

La martre zibeline est très-commune au Kamtchatka; les naturels sont constamment à la chasse de cet animal, ainsi que les étrangers. Le nombre des martres apportées l’année dernière (1770) du Kamtchatka au marché se montait à six mille huit cents. La fourrure de la marmotte est très-chaude et très-légère.

Les ours sont très-nombreux; leur humeur est assez pacifique, et jamais ils ne font de mal que pour leur propre défense. Les chasseurs sont obligés de chasser l’ours pour leur subsistance; souvent ils reviennent déchirés; mais l’ours tue rarement: il semble que cet animal épargne la vie de son ennemi, quand celui-ci n’est plus à craindre. Il n’y a point d’exemple qu’il ait blessé une femme.

Ces animaux sont gras en été, et maigres en hiver.

Le manate ressemble à la vache par la tête. Les femelles ont deux mamelles, et tiennent leurs petits contre leur sein. Les Français ont appelé cet animal lamentin, à cause de son cri. Sa peau est noire et rude, épaisse comme l’écorce d’un chêne, et capable de résister au tranchant de la hache. Ses dents sont préférées à l’ivoire. Le Kamtchatka en produit annuellement de deux cent cinquante à trois cents livres. La chair ressemble à celle du bœuf parvenu à son entière croissance, et, quand le lamentin est jeune, à celle du veau.

On trouve ici des castors. La peau de cet animal est aussi douce que le duvet; ses dents sont petites et bien affilées; sa queue, courte, plate et large, se termine en pointe. On le prend à la ligne, et quelquefois on le tire sous la glace.

Le lion de mer est de la taille d’un bœuf; son cri est épouvantable; mais, heureusement pour les navigateurs, c’est un des signes qui annoncent le voisinage de la terre, pendant les brouillards si communs en ce pays. Cet animal est timide; on le harponne, ou bien on le tire à coups de fusils ou de flèches.

Le veau marin se trouve en grande quantité près de toutes les îles et de tous les promontoires; il ne s’éloigne jamais de la côte, mais il remonte l’embouchure des rivières pour dévorer le poisson. On se sert de sa peau pour faire des bottines. Les habitants le prennent à la ligne.

Le Kamtchatka produit quantité de différentes sortes de poissons, depuis la baleine jusqu’aux plus petites espèces; mais les oiseaux sont en très-petit nombre.

HABITANTS INDIGÈNES

Les Kamtchadales d’origine se désignent entre eux par le nom d’Itelmen, mot qui signifie habitants du pays. Si nous voulions discuter leur origine d’après les formes de leur langage, nous les croirions descendants des Tatares Mongols: leur figure ressemble assez à celle de ce peuple; ils ont les cheveux noirs, la barbe peu fournie, la face large et aplatie. Cette nation n’a aucune tradition sur son origine; elle était nombreuse à l’arrivée des premiers Cosaques, mais ce nombre a depuis lors prodigieusement diminué.

Les naturels du Kamtchatka n’ont d’autre subsistance que du poisson, des racines, de la chair d’ours, de l’écorce d’arbre; leur boisson est de l’eau, et quelquefois de l’eau-de-vie, qu’ils paient très-cher aux marchands.

Ils ont à présent des habits, avantage dont ils sont redevables aux Européens; mais cet avantage leur a coûté bien cher, si on le met dans la balance avec le traitement barbare et tyrannique qu’ils ont éprouvé de leurs nouveaux maîtres.

Leurs femmes ont un penchant extraordinaire pour le luxe, à tel point qu’elles ne font jamais la cuisine sans avoir leurs gants, et qu’aucun motif ne pourrait les décider à se laisser voir par un étranger sans gants et sans rouge, dont elles portent une couche épaisse sur leur hideuse figure.

Les Kamtchadales ont deux sortes d’habitations: celle d’hiver s’appelle jurte, et celle d’été balagan.

Toute la religion des naturels consiste à croire que leur Dieu, après avoir d’abord demeuré dans le Kamtchatka, fixa son séjour pendant plusieurs années sur les bords de chaque rivière, et peupla ces lieux avec ses enfants, auxquels il donna pour héritage tout le pays d’alentour, avant de disparaître lui-même pour aller s’établir ailleurs. C’est pour cette raison qu’ils ne veulent jamais quitter un domaine si ancien et d’ailleurs si peu aliénable.

Le peuple n’a que des sensations purement animales. Pour lui, le bonheur consiste dans l’inaction et la satisfaction des sens. Il est impossible de persuader à ces hommes grossiers qu’il puisse y avoir aucun genre de vie plus agréable que le leur: celle qu’on mène en Russie ne leur paraît digne que de mépris et de dédain.

Il est difficile d’imaginer quel motif peut allumer la guerre entre des hommes si misérables, qui n’ont rien à perdre ni à gagner; mais il est certain qu’ils sont très-vindicatifs. Leurs guerres ne peuvent avoir d’autre objet que celui de faire des prisonniers, pour condamner les hommes à les servir. On ne peut douter cependant que les Cosaques, à leur arrivée, n’aient excité des troubles et des différends parmi eux, dans l’intention de profiter de leurs guerres intestines. La conquête de cette nation a été pour eux une tâche difficile, et, quoique faible et dénuée, elle s’est montrée terrible dans sa défense. Elle a employé le stratagème et la trahison quand la force était sans succès; et s’il est vrai qu’elle soit lâche, il ne l’est pas moins qu’elle est assez peu attachée à la vie pour que le suicide soit très-commun chez elle. On cite des exemples de naturels assiégés par les Cosaques dans leur dernier asile, et qui, n’ayant plus aucun espoir d’échapper, ont commencé par couper la gorge à leurs femmes et à leurs enfants; ils se sont ensuite tués eux-mêmes.

L’usage du machomor devient une ressource pour eux en pareil cas; une certaine dose les plonge dans un profond sommeil, qui les prive de toutes sensations et termine leurs jours. C’est une espèce de champignon fort commun dans le pays, dont l’infusion cause l’ivresse et la gaieté, mais dont l’excès produit de fortes convulsions suivies de la mort.