Voyages voyage de Laponie, voyage de Flandre et de Hollande, du Danemark, de la Suède
Voyage de Laponie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Quoique chaque famille ait ses dieux particuliers, les Lapons ne laissent pas d’avoir des endroits généraux où ils en ont de communs. Je vous parlerai dans la suite d’un de ces lieux où j’ai été moi-même voir leurs autels ; et c’est là qu’ils font ordinairement les sacrifices dans la manière suivante.
Lorsque les Lapons ont connu, par l’exploration du tambour, que leur dieu est altéré de sang et qu’il demande une offrande, ils conduisent la victime, qui est un renne mâle, à l’endroit où est l’autel du dieu à qui ils veulent sacrifier, et ne permettent à aucune femme ou fille d’approcher de ce lieu, à qui il est aussi défendu de sacrifier : ils tuent la victime au pied de l’autel, en lui perçant le cœur d’un coup de couteau qu’ils lui enfoncent dans le côté ; puis, approchant de l’autel avec respect, ils prennent de la graisse de l’animal, et du sang le plus proche du cœur, dont ils frottent leur dieu avec révérence, en lui faisant des croix avec le même sang. On met derrière l’idole la corne des pieds, les os et les cornes ; on pend d’un côté un fil rouge orné d’étain, et de l’autre les parties avec lesquelles l’animal augmente son espèce. Le sacrificateur emporte chez lui tout ce qui peut être mangé, et laisse seulement les cornes à son dieu. Mais quand il arrive que l’autel du dieu à qui ils veulent sacrifier est sur le sommet des montagnes inaccessibles où ils croient qu’il demeure, alors, comme ils ne peuvent le frotter du sang de la victime, ils prennent une petite pierre qu’ils trempent dedans, et la jettent au lieu où ils ne sauraient aller.
Ils n’offrent pas seulement des sacrifices aux dieux ; ils en font aussi aux mânes de leurs parents ou de leurs amis, pour les empêcher de leur faire du mal. La différence qu’ils apportent dans le sacrifice des mânes est que le fil, qui est rouge à l’autre, est noir à celui-ci, et qu’ils enterrent les restes des bêtes, comme sont les os et le bois, et ne les laissent pas découverts comme ils font sur les autels.
Voilà, monsieur, ce qu’ils ont de semblable avec les païens : voyons présentement ce qu’ils ont de particulier dans leur art magique. Quoi que les rois de Suède aient pu faire par leurs édits menaçants, et par le châtiment de quelques sorciers, ils n’ont pu abolir entièrement le commerce que les Lapons ont avec le diable ; ils ont fait seulement que le nombre en est plus petit, et que ceux qui le font encore n’osent le professer ouvertement.
Entre plusieurs enchantements dont ils sont capables, l’on dit qu’ils peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course, et que le seul remède pour empêcher la force de ce charme est de répandre des purgations de femme, dont l’odeur est insupportable aux malins esprits. Ils peuvent aussi changer la face du ciel et le couvrir de nuages ; et ce qu’ils font le plus facilement, c’est de vendre le vent à ceux qui en ont besoin ; et ils ont pour cela un mouchoir qu’ils nouent en trois endroits différents, et qu’ils donnent à celui qui en a besoin. S’il dénoue le premier, il excite un vent doux et supportable ; s’il a besoin d’un plus fort, il dénoue le second ; et s’il vient à ouvrir le troisième, il excitera pour lors une tempête épouvantable. L’on dit que cette manière de vendre le vent est fort ordinaire dans ce pays, et que les moindres petits sorciers ont ce pouvoir, pourvu que le vent dont ils ont besoin commence un peu à souffler, et qu’il faille seulement l’exciter. Comme je n’ai rien vu de tout ce dont je parle, je n’en dirai rien : mais pour ce qui est du tambour, je vous en puis dire quelque chose de plus certain.
Cet instrument, avec lequel ils font tous leurs charmes, et qu’ils appellent kannus, est fait du tronc d’un pin et d’un bouleau qui croît en un certain endroit, et dont les veines doivent aller de l’orient au couchant. Ce kannus n’est fait que d’un seul morceau de bois creusé dans son épaisseur, en ovale, et dont le dessous est convexe, dans lequel ils font deux trous assez longs pour passer le doigt, et pour pouvoir le tenir plus ferme. Le dessus est couvert d’une peau de renne, sur laquelle ils peignent en rouge quantité de figures, et dont l’on voit pendre plusieurs anneaux de cuivre et quelques morceaux d’os de renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes : ils font premièrement, vers le milieu du tambour, une ligne qui va transversalement, au-dessus de laquelle ils mettent les dieux qu’ils ont en plus grande vénération, comme Thor avec ses valets, et Seyta ; et ils en tirent une autre un peu plus bas comme l’autre, mais qui ne s’étend que jusqu’à la moitié du tambour : là l’on voit l’image de Jésus-Christ avec deux ou trois apôtres. Au-dessus de ces lignes sont représentés la lune, les étoiles et les oiseaux ; mais la place du soleil est au-dessous de ces mêmes lignes, sous lequel ils mettent les ours, les serpents. Ils y représentent aussi les animaux, quelquefois des lacs et des fleuves. Voilà, monsieur, quelle est la figure d’un tambour ; mais ils ne mettent pas sur tous la même chose, car il y en a où sont peints des troupeaux de rennes, pour savoir où ils les doivent trouver, quand il y en a quelqu’un de perdu. Il y a des figures qui font connaître le lieu où ils doivent aller pour la pêche, d’autres pour la chasse, quelques-unes pour savoir si les maladies dont ils sont atteints doivent être mortelles ou non ; ainsi de plusieurs autres choses dont ils sont en doute.
Il faut deux choses pour se servir du tambour : l’indice, qui doit marquer la chose qu’ils désirent ; et le marteau pour frapper dessus le tambour, et pour mouvoir cet indice jusqu’à ce qu’il se soit arrêté fixe sur quelque figure. Cet indice est fait ordinairement d’un morceau de cuivre fait en forme de bossettes qu’on met au mors des chevaux, d’où pendent plusieurs autres petits anneaux de même métal. Le marteau est fait d’un seul os de renne, et représente la figure d’un grand T. Il y en a qui sont faits d’une autre forme ; mais ce sont là les manières les plus ordinaires. Ils ont cet instrument en telle vénération, qu’ils le tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne, ou quelque autre chose ; et ils ne le font jamais entrer dans la maison par la porte ordinaire par où les femmes passent ; mais ils le prennent ou pardessus le drap qui entoure leur cabane, ou par le trou qui donne passage à la fumée. Ils se servent ordinairement du tambour pour trois choses principales : pour la chasse et la pêche, pour les sacrifices, et pour savoir les choses qui se font dans les pays les plus éloignés ; et lorsqu’ils veulent connaître quelque chose de cet article, ils ont soin premièrement de bander la peau du tambour en l’approchant du feu ; puis un Lapon se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présents, il commence à frapper en rond sur son tambour ; et, redoublant les coups avec les paroles qu’il prononce comme un possédé, son visage devient bleu, son crin se hérisse, et il tombe enfin sur la face sans mouvement. Il reste en cet état autant de temps qu’il est possédé du diable, et qu’il en faut à son génie pour rapporter un signe qui fasse connaître qu’il a été au lieu où on l’a envoyé ; puis, revenant à lui-même, il dit ce que le diable lui a révélé, et montre la marque qui lui a été apportée.
Le second usage, qui est moins considérable, et qui n’est pas aussi violent, est pour connaître le succès des maladies, qu’ils apprennent par la fixation de l’indice sur les figures heureuses ou malheureuses.
Le troisième, qui est le moindre de tous, leur montre de quel côté ils doivent tourner pour avoir une bonne chasse ; et lorsque l’indice, agité plusieurs fois, s’arrête à l’orient ou à l’occident, au midi ou au septentrion, ils infèrent de là qu’en suivant le côté qui leur est marqué, ils ne seront pas malheureux.
Ils ont encore un quatrième sujet pour lequel ils se servent du tambour, et connaissent si leurs dieux veulent des sacrifices, et de quelle nature ils les veulent. Si l’indice s’arrête sur la figure qui représente Thor ou Seyta, ils offrent à celui-là, et connaissent de même quelle victime lui plaît davantage.
Voilà, monsieur, de quel usage est ce tambour lapon si merveilleux, et dont nous ne connaissons pas l’usage en France. Pour moi, qui crois difficilement aux sorciers, et qui n’ai rien vu de ce que je vous écris, je démentirais volontiers l’opinion générale de tout le monde, et de tant d’habiles gens qui m’ont assuré que rien n’était plus vrai, que les Lapons pouvaient connaître les choses éloignées. Jean Tornæus, dont je vous ai parlé, prêtre de la province de Torno, homme extrêmement savant, et à la foi duquel je m’en rapporterais aisément, assure que cela lui est arrivé tant de fois, et que certains Lapons lui ont dit si souvent tout ce qui s’était passé dans son voyage, jusqu’aux moindres particularités, qu’il ne fait aucune difficulté de croire tout ce qu’on en dit. Les archives de Berge font foi d’une chose arrivée à un valet marchand, qui, voulant savoir ce que son maître faisait en Allemagne, alla trouver un certain Lapon fort renommé ; et ayant écrit la déposition du sorcier dans les livres de la ville, la chose se trouva véritable, et le marchand avoua que le maître un tel jour avait couché avec une fille. Comme le Lapon avait dit mille autres histoires de cette nature, qui m’ont été contées dans le pays par tant de gens dignes de foi, je vous avoue, monsieur, que je ne sais qu’en croire.
Que ce que je vous mande soit vrai ou faux, il est constant que les Lapons ont une aveugle croyance aux effets du tambour, dans laquelle ils s’affermissent tous les jours par les succès étranges qu’ils en voient arriver. S’ils n’avaient que cet instrument pour exercer leur art diabolique, cela ne ferait de mal qu’à eux-mêmes, mais ils ont encore un autre moyen pour porter le mal, la douleur, les maladies, et la mort même, à ceux qu’ils veulent affliger. Ils se servent pour cela d’une petite boule de la grosseur d’un œuf de pigeon, qu’ils envoient par tous les endroits du monde dans une certaine distance, suivant que leur pouvoir est étendu ; et s’il arrive que cette boule enflammée rencontre quelqu’un par le chemin, soit un homme ou un animal, elle ne va pas plus loin, et fait le même effet sur celui qu’elle a frappé que sur la personne qu’elle devait frapper. Le Français qui nous servit d’interprète pendant notre voyage en Laponie, et qui avait demeuré trente ans à Swapavara, nous assura en avoir vu plusieurs fois passer autour de lui. Il nous dit qu’il était impossible de connaître la forme que cela pouvait avoir. Il nous assura seulement que cette boule volait d’une extrême vitesse, et laissait après soi une petite trace bleue qu’il était facile de distinguer. Il nous dit même qu’un jour, passant sur une montagne, son chien, qui le suivait d’assez près fut atteint d’un de ces gans (car c’est ainsi qu’ils appellent ces boules), dont il mourut sur-le-champ, quoiqu’il fût plein de vie un moment devant. Il chercha l’endroit par où son chien pouvait avoir été blessé, et vit un trou sous sa gorge, sans pouvoir trouver dans son corps ce qui l’avait frappé. Ils conservent ces gans dans des sacs de cuir ; et ceux qui sont les plus méchants ne laissent guère passer de jours qu’ils ne jettent quelqu’un de ces gans, qu’ils laissent ravager dans l’air lorsqu’ils n’ont personne à qui les jeter ; et quand il arrive qu’un Lapon qui se mêle du métier est en colère contre quelque autre de la même profession, et lui veut faire du mal, son gans n’a aucun pouvoir, si l’autre est plus expert dans son art, et s’il est plus grand diable que lui. Tous les habitants du pays appréhendent extrêmement ces émissaires ; et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter sont extrêmement respectés, et personne n’ose leur faire du mal. Voilà, monsieur, tout ce que j’ai pu apprendre de leur art magique par mon expérience, et par le récit qui m’en a été fait par tous les gens du pays, que je croyais extrêmement dignes de foi, et particulièrement par les prêtres, que j’ai consultés sur toutes ces choses.
Sitôt que notre Lapon eut la tête pleine d’eau-de-vie, il voulut contrefaire le sorcier ; il prit son tambour, et commençant à frapper dessus avec des agitations et des contorsions de possédé, nous lui demandâmes si nous avions encore père et mère. Il était assez difficile de parler juste sur cette matière : nous étions trois ; l’un avait son père, l’autre sa mère, et le troisième n’avait ni l’un ni l’autre. Notre sorcier nous dit tout cela, et se tira assez bien d’affaire. Quoique ceux avec qui nous étions, qui étaient des Finlandais et des Suédois, n’en eussent aucune connaissance qui nous pût faire soupçonner qu’ils auraient instruit le Lapon de tout ce qu’il devait dire ; comme il avait affaire à des gens qui ne se contentaient pas de peu, et qui voulaient quelque chose de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvait arriver par un simple effet du hasard, nous lui dîmes que nous le croirions parfaitement sorcier, s’il pouvait envoyer son démon au logis de quelqu’un de nous, et rapporter un signe qui nous fît connaître qu’il y avait été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère, que je savais bien qu’il ne pouvait trouver que sur elle, ou sous son chevet ; et je lui promis cinquante ducats s’il pouvait me les apporter. Comme le voyage était fort long, il fallut prendre trois ou quatre bons coups d’eau-de-vie pour faire le chemin plus gaiement, et employer les charmes les plus forts et les plus puissants pour appeler son esprit familier, et le persuader d’entreprendre le voyage et de revenir promptement. Notre sorcier se mit en quatre, ses yeux se tournèrent, son visage changea de couleur, et sa barbe se hérissa de violence. Il pensa rompre son tambour, tant il frappait avec force ; et il tomba enfin sur sa face, roide comme un bâton. Tous les Lapons qui étaient présents empêchaient avec soin qu’on ne l’approchât en cet état, éloignaient jusqu’aux mouches, et ne souffraient pas qu’elles se reposassent sur lui. Je vous assure que quand je vis toute cette cérémonie, je crus que j’allais voir tomber par le trou du dessus de la cabane ce que je lui avais demandé, et j’attendais que le charme fût fini pour lui en faire faire un autre, et le prier de me ménager un quart d’heure de conversation avec le diable, dans laquelle j’espérais savoir bien des choses. J’aurais appris si mademoiselle… est encore pucelle, et ce qui se passe entre monsieur… et madame… Je lui aurais demandé si monsieur… a dépucelé sa femme depuis trois ans qu’il est avec elle ; si le dernier enfant qu’a eu madame… est de son mari, ou non ; enfin, monsieur, j’aurais su bien des choses qu’il n’y a que le diable qui sache.
Notre Lapon resta comme mort pendant un bon quart d’heure ; et, revenant un peu à lui, il commença à nous regarder l’un après l’autre avec des yeux hagards ; et, après nous avoir tous examinés l’un après l’autre, il m’adressa la parole, et me dit que son esprit ne pouvait agir suivant son intention, parce que j’étais plus grand sorcier que lui, et que mon génie était plus puissant ; et que si je voulais commander à mon diable de ne rien entreprendre sur le sien, il me donnerait satisfaction.
Je vous avoue, monsieur, que je fus fort étonné d’avoir été sorcier si longtemps, et de n’en avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre notre Lapon sur les voies. Je commandai à mon démon familier de ne point inquiéter le sien ; et avec tout cela nous ne pûmes savoir autre chose de notre sorcier, qui se tira fort mal d’un pas si difficile, et qui sortit de dépit de la cabane, pour aller, comme je crois, noyer tous ces dieux et les diables qui l’avaient abandonné au besoin, et nous ne le revîmes plus.
Le jeudi matin nous continuâmes toujours notre chemin vers le lac de Tornotresch ; et à l’endroit où il commence à former le fleuve, on voit à main gauche une petite île, qui est de tous côtés entourée de cataractes épouvantables, qui descendent avec une précipitation furieuse sur des rochers, où elles causent un bruit horrible. Là, il y a eu de tout temps un autel fameux, dédié à Seyta, où tous les Lapons de la province de Torno vont faire leurs sacrifices dans les nécessités les plus pressantes. Jean Tornæus, dont je vous ai parlé plusieurs fois, faisant mention de cet endroit, en parle en ces termes : Eo loco ubi Tornotresch ex se effudit fluvium in insula quadam in medio cataractæ Dara dictæ, reperiuntur Seytæ lapides, specie humana, collocati ordine. Primus altitudine viri proceri ; post, quatuor alii paulo breviores, juxta collocati ; omnes quasi pileis quibusdam in capitibus suis ornati ; et quoniam res est difficillima periculique plenissima, propter vim cataractæ indictam, navigium appellere, ideo Laponi pridem desierunt invisere locum istum, ut nunc explorari nequeant, ultrum, quomodove ulli fuerint in istam insulam. « Au lieu, dit-il, où le lac de Tornotresch se répand en fleuve dans une certaine île, au milieu de la cataracte appelée Dara, on trouve des Seyta de pierre, de figure humaine, mis par ordre. Le premier est de la hauteur d’un grand homme, et quatre autres plus petits mis à ses côtés, tous ayant sur la tête une espèce de petit chapeau : et parce qu’il est très-difficile et même dangereux d’approcher en bateau de cette île, à cause de la violence de l’eau, les Lapons ont cessé la coutume, depuis longtemps, d’aller à cet autel ; et ils ne peuvent s’imaginer comment on a pu adorer ces dieux, et de quelle manière ces pierres sont venues en cet endroit. » Nous approchâmes de cet autel, et aperçûmes plutôt un grand monceau de cornes de rennes, que les dieux qui étaient derrière. Le premier était le plus gros et le plus grand de tous. Il n’avait aucune figure humaine, et je ne puis dire à quoi il ressemblait ; mais ce que je puis assurer, c’est qu’il était très-gras et très-vilain, à cause du sang et de la graisse dont il était frotté : celui-là s’appelait Seyta ; sa femme, ses enfants, et ses valets étaient rangés par ordre à son côté droit ; mais toutes ces pierres n’avaient aucune figure, que celle que la nature donne à celles qui sont exposées à la chute des eaux. Elles n’étaient pas moins grasses que la première, mais beaucoup plus petites. Toutes ces pierres, et particulièrement celle qui représentait Seyta, étaient sur des branches de bouleau toutes récentes ; et l’on voyait à côté un amas de bâtons carrés, sur lesquels il y avait quelques caractères. On en remarquait un au milieu, beaucoup plus gros et plus haut que les autres, et c’était, comme nous dirent nos Lapons, le bourdon dont Seyta se servait pour faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux, il y en avait deux autres, gros et gras, et pleins de sang sous lesquels il y avait, comme sous les autres, quantité de branches : ceux-ci étaient plus proches du fleuve ; et nos Lapons nous dirent que ces dieux avaient été plusieurs fois jetés dans l’eau, et qu’on les avait toujours retrouvés en leurs places. Quelque temps après, je vis quelque chose de contraire à ce que Tornæus avance : il dit, premièrement, que ce lieu n’est plus fréquenté des Lapons, à cause de la difficulté qu’on a d’en approcher ; et c’est ce qui fait qu’il est en plus grande vénération parmi eux, parce que, disent-ils, les Seyta se plaisent dans des lieux difficiles et même inaccessibles, comme on voit par les sacrifices qu’ils font au pied des montagnes, où ils trempent la pierre dans le sang de la victime, qu’ils jettent sur le sommet lorsqu’ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi fréquenté qu’auparavant, comme nous assurèrent nos Lapons, et comme nous vîmes nous-mêmes par les branches sur lesquelles ces pierres reposaient, où l’on voyait encore quelques feuilles vertes qui y restaient, et par le sang frais dont ces pierres étaient encore trempées. Pour ce qui est des chapeaux que Tornæus dit qu’ils ont dessus leurs têtes, ce n’est autre chose qu’une figure plate qui est au-dessus de la pierre, et qui excède en cet endroit. Il n’y a pourtant que les deux premiers, qui représentent Seyta et sa femme, qui aient cette marque ; et les autres sont d’une pierre de figure longue, pleines de bosses et de trous, qui viennent finir en pointe, et représentent les enfants de Seyta et toute sa basse famille. Au reste, l’autel n’est fait que d’une seule roche, qui est couverte d’herbe et de mousse, comme le reste de l’île, avec cette différence, que le sang répandu, et que la quantité des bois et des os de rennes, ont rendu la place plus foulée.
Quoi que nos Lapons pussent nous dire pour nous empêcher d’emporter de ces dieux, nous ne laissâmes pas de diminuer la famille de Seyta, et de prendre chacun un de ses enfants, malgré les menaces qu’ils nous faisaient de leur part, et les imprécations dont ils nous chargeaient, en nous assurant que notre voyage serait malheureux, si nous excitions la colère de leur dieu. Si Seyta eût été moins gras et moins pesant, je l’aurais emporté avec ses enfants. Mais, ayant voulu mettre la main dessus, je ne pus qu’à grand’peine le lever de terre. Les Lapons, voyant cela, me comptèrent alors pour un homme perdu, et qui ne pouvait pas aller loin, sans être du moins foudroyé ; car la marque la plus certaine parmi eux d’un dieu courroucé, c’est la pesanteur qu’on trouve dans l’idole : au lieu que la facilité qu’on a en le levant fait connaître qu’il est propice, et prêt à aller où l’on veut : c’est de cette manière aussi qu’ils connaissent s’il veut des sacrifices, ou non.
Aussitôt que nous eûmes quitté cette île, nous entrâmes dans le lac de Tornotresch. De ce lac sort le fleuve de Torno : sa longueur s’étend environ quarante lieues de l’est à l’ouest, mais sa largeur n’est pas considérable. Il est gelé depuis le mois de septembre jusqu’après la Saint-Jean, et fournit aux Lapons une abondance de poisson presque inconcevable. Le sommet des montagnes, dont il est partout environné, se dérobe à la vue, tant il est élevé ; et les neiges dont elles sont continuellement couvertes font qu’on ne saurait presque les distinguer d’avec les nues. Ces montagnes sont toutes découvertes, et ne portent point de bois : il ne laisse pas d’y avoir beaucoup de bêtes et d’oiseaux, et particulièrement des fiælripor, qui se plaisent là plus qu’en tout autre endroit. C’est autour de ce lac que les Lapons viennent se répandre quand ils reviennent de Norwége, où la chaleur et les mouches les ont relégués pour quelque temps ; et c’est là aux environs aussi où sont les richesses de la plupart. Ils n’ont point d’autre coffre-fort pour mettre leur argent et leurs richesses.
Ils prennent un chaudron de cuivre qu’ils emplissent de ce qu’ils ont de plus précieux, et le portent dans l’endroit le plus secret et le plus reculé qu’ils peuvent s’imaginer. Là ils l’enterrent dans un trou assez profond qu’ils font pour cela, et le couvrent d’herbe et de mousse, afin qu’il ne puisse être aperçu de personne. Tout cela se fait sans que le Lapon en donne aucune connaissance à sa femme ou à ses enfants, et il arrive souvent que les enfants perdent un trésor, pour être trop bien caché, lorsque le père meurt d’une mort inopinée, qui ne lui donne pas le temps de découvrir à quel endroit sont ses richesses. Tous les Lapons généralement cachent ainsi leurs biens, et on trouve souvent quantité de rixdales et de vaisselle d’argent, comme sont des bagues, des cuillers et des demi-seins, qui n’ont point d’autre maître que celui qui les trouve, et qui ne se met pas en peine de le chercher quand il y en aurait. Nous avançâmes bien sept ou huit lieues dans le lac, proche une montagne qui surpassait toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous terminâmes notre course, et où nous plantâmes nos colonnes. Nous fûmes bien quatre heures à monter au sommet, par des chemins qui n’avaient encore été connus d’aucun mortel ; et quand nous y fûmes arrivés, nous aperçûmes toute l’étendue de la Laponie, et la mer Septentrionale, jusqu’au cap du Nord, du côté qui tourne à l’ouest. Cela s’appelle, monsieur, se frotter à l’essieu du pôle, et être au bout du monde. Ce fut là que nous plantâmes l’inscription précédente, qui était sa véritable place, mais qui ne sera, comme je crois, jamais lue que des ours.
Gallia nos genuit ; vidit nos Africa ; Gangem Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem : Casibus et variis acti terraque marique,
Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.
F , C , R .
Anno 1681, die 22 Augusti.
Cette roche sera présentement connue dans le monde par le nom de Metavara, que nous lui donnâmes. Ce mot est composé du mot latin meta, et d’un autre mot finlandais vara, qui veut dire roche ; comme qui dirait la roche des limites. En effet, monsieur, ce fut là où nous nous arrêtâmes ; et je ne crois pas que nous allions jamais plus loin.
Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne, nos Lapons étaient allés chercher les habitations de leurs camarades. Ils ne revinrent qu’à une heure après minuit ; et nous rapportèrent qu’ils avaient fait bien du chemin, et qu’ils n’avaient trouvé personne. Cette nouvelle nous affligea, mais elle ne nous abattit pas : car nous n’étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés, et nous en avions laissé quantité derrière nous, que nous avions différé de voir à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux recherches les plus pénibles, de crainte que ce feu de curiosité venant à se ralentir, nous ne nous fussions contentés de voir les plus proches.
Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas. En effet, dès le grand matin, le vent s’étant fait ouest, nous mîmes à la voile, et revînmes en un jour trouver ce petit vieillard lapon dont je vous ai parlé, qui nous avait promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous le rencontrâmes sur le fleuve qui pêchait ; et nous fîmes tant par notre tabac et notre eau-de-vie, que nous lui persuadâmes de nous mener chez lui, quoiqu’il tâchât pour lors de s’en défendre, et d’oublier la promesse qu’il nous avait faite. Il dit à un de nos conducteurs lapons, qui était son gendre, le lieu de sa demeure ; et ayant pris son chemin dans les bois avec un de nos interprètes, à qui nous défendîmes de le quitter, nous prîmes le nôtre en continuant notre route sur le fleuve. Nous arrivâmes au bout de deux heures à la hauteur de sa cabane, qui était encore fort éloignée ; et ayant mis pied à terre, et pris avec nous du tabac et une bouteille de brandevin, nous suivîmes notre Lapon, qui nous mena pendant toute la nuit dans des bois. Cet homme qui ne savait pas précisément la demeure de son beau-père, qu’il avait changée depuis peu, était aussi embarrassé que nous. Tantôt il approchait l’oreille de terre pour entendre quelque bruit ; tantôt il examinait les traces des bêtes que nous rencontrions, pour connaître si les rennes qui avaient passé par là étaient sauvages ou privés. Il montait quelquefois comme un chat sur le sommet des pins pour découvrir la fumée, et criait toujours de toute sa force d’une voix effrayante, qui retentissait par tout le bois. Enfin, après avoir bien tourné, nous entendîmes un chien aboyer : jamais voix ne nous a paru si charmante que celle de ce chien, qui vint nous consoler dans les déserts. Nous tournâmes du côté où nous avions entendu le bruit, et, après avoir marché encore quelque temps, nous rencontrâmes un grand troupeau de rennes, et peu à peu nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon, qui ne faisait que d’arriver comme nous.
Cette cabane était au milieu des bois, faite comme toutes les autres, et couverte de son valdmar. Elle était entourée de mousse, pour nourrir environ quatre-vingts bêtes qu’il avait. Ces rennes font toute la richesse de ces gens. Il y en a qui en ont jusqu’à mille et douze cents. L’occupation des femmes est d’en avoir soin, et elles les lient et les trayent dans de certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux fois ; et lorsqu’il y en a quelqu’un d’égaré, le Lapon cherche dans les bois jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé. On voit courir fort longtemps ces bêtes égarées, et suivant même pendant trois semaines leurs traces marquées dans la neige. Les femmes, comme j’ai dit, ont un soin particulier des rennes et de leurs faons ; elles les veillent continuellement, et les gardent le jour et la nuit contre les loups et les bêtes sauvages. Le plus sûr moyen de les garder contre les loups, c’est de les lier à quelque arbre ; et cet animal qui est extrêmement défiant, et qui appréhende d’être pris, craint que ce ne soit une adresse, et qu’il n’y ait auprès de l’animal quelque piége dans lequel il pourrait tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts, et tout gris ; ils sont presque tout blancs pendant l’hiver, et sont les plus mortels ennemis des rennes, qui se défendent contre eux des pieds de devant, lorsqu’ils ne le peuvent faire par la fuite. Il y a encore un animal gris brun, de la hauteur d’un chien, que les Suédois appellent jœrt, et les Latins gulo, qui fait aussi une guerre sanglante aux rennes. Cette bête monte sur les arbres les plus hauts, pour voir et n’être pas vue, et pour surprendre son ennemi. Lorsqu’il découvre un renne, soit sauvage, soit domestique, passant sous l’arbre sur lequel il est, il se jette sur son dos, et mettant ses pattes de derrière sur le cou, et celles de devant vers la queue, il s’étend et se roidit d’une telle violence, qu’il fend le renne sur le dos, et enfonce son museau, qui est extrêmement aigu, dans la bête, dont il boit tout le sang. La peau du jœrt est très-fine et très-belle ; on la compare même aux zibelines. Il y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux rennes : entre tous les autres l’aigle est extrêmement friand de la chair de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays, et d’une grosseur si surprenante, qu’ils enlèvent de leurs serres les faons des rennes de trois à quatre mois, et les portent dans leur nid au sommet des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d’abord ce que je crois qu’elle vous semblera, c’est-à-dire difficile à croire ; mais cela est si vrai, que la garde qui se fait aux jeunes rennes n’est que pour cela. Tous les Lapons m’ont assuré la même chose ; et le Français qui était notre interprète en Laponie m’a assuré qu’il avait vu plusieurs exemples pareils ; et qu’un jour, ayant suivi un aigle qui emportait le faon d’une de ses rennes jusqu’à son nid, il coupa l’arbre par le pied, et trouva que la moitié de la bête avait déjà servi de nourriture aux petits. Il prit les aiglons, et fit d’eux ce qu’ils avaient fait de son faon, c’est-à-dire, monsieur, qu’il les mangea. La chair en est assez bonne, mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois : quand les Lapons veulent sevrer leurs faons, ils leur mettent un caveçon de pin, dont les feuilles sont faites en pointe, et piquent extrêmement ; et quand le faon s’approche de sa mère pour prendre sa nourriture, ordinairement, se sentant piquée, elle éloigne son faon avec son bois, et l’oblige à aller chercher à vivre ailleurs qu’auprès d’elle. Cette occupation n’est pas la seule qu’aient les femmes ; elles font les habits, les souliers et les bottes des Lapons.
Elles tirent l’étain pour en revêtir le fil. Elles font cela avec les dents ; et tenant un os de renne dans lequel il y a plusieurs trous de différentes grosseurs, elles passent leur étain dans le plus grand, puis dans un plus petit, jusqu’à ce qu’il soit en l’état qu’elles le souhaitent, et propre pour couvrir le fil de renne, dont elles ornent leurs habits et tout ce qu’elles travaillent. Ce fil se fait, comme je vous ai déjà dit, avec des nerfs de rennes pilés, qu’elles tirent par filets, et le filent ensuite sur leur joue, en le mouillant de temps en temps, et le tournant continuellement. Elles n’ont point d’autre manière pour faire le fil. Tous les harnais des rennes sont faits aussi par les femmes. Ces harnais sont faits de peaux de rennes. Le poitrail est orné de quantité de figures, faites avec du fil d’étain, d’où pendent plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs, qui font une espèce de frange. La sonnette est au milieu, et il n’y a rien qui donne la vigueur à cet animal et qui le réjouisse davantage que le bruit qu’il fait avec cette sonnette en courant.
Puisque j’ai commencé à vous parler des occupations des femmes dans ce pays, cela me donnera occasion de vous parler de l’emploi des hommes. Je vous dirai d’abord, parlant en général, que tous les habitants de ce pays sont naturellement lâches et paresseux, et qu’il n’y a que la faim et la nécessité qui les chassent de leur cabane et les obligent à travailler. Je dirais que ce vice commun peut provenir du climat, qui est si rude qu’il ne permet pas facilement de s’exposer à l’air, si je ne les avais trouvés aussi fainéants pendant l’été qu’ils le sont pendant l’hiver. Mais enfin, comme ils sont obligés de chercher toujours de quoi vivre, la chasse et la pêche font leur occupation presque continuelle. Ils chassent l’hiver et pêchent pendant l’été, et font eux-mêmes tous les instruments nécessaires pour l’un et l’autre de ces emplois. Ils se servent pour leurs barques du bois de sapin, qu’ils cousent avec du fil de renne, et les rendent si légères qu’un homme seul en peut facilement porter une sur son épaule. Ils ont besoin d’avoir quantité de ces barques à cause des torrents qui se rencontrent souvent ; et comme ils ne peuvent pas les monter, ils en ont d’un côté et d’un autre en plusieurs endroits. Ils les laissent sur le bord après les avoir tirées sur terre, et mettent dedans trois ou quatre grosses pierres, de crainte que le vent ne les enlève. Ce sont eux qui font leurs filets, et les cordes pour les tenir. Ces filets sont de fil de chanvre, qu’ils achètent des marchands. Ils les frottent souvent d’une certaine colle rouge, qu’ils font avec de l’écaille de poisson séchée à l’air, afin de les rendre plus forts et moins sujets à la pourriture. Pour les cordes, ils les fabriquent d’écorce de bouleau ou de racine de sapin. Elles sont extrêmement fortes lorsqu’elles sont dans l’eau. Les hommes s’occupent encore à faire les traîneaux de toutes les sortes, les uns pour porter leurs personnes (qu’ils appellent pomes), et les autres pour le bagage. Ces derniers sont nommés raddakères, et sont fermés comme des coffres. Ils font aussi les arcs et les flèches. Les arcs sont composés de deux morceaux de bois mis l’un dessus l’autre. Celui de dessous est de sapin brûlé, et l’autre de bouleau. Ces bois sont collés ensemble, et revêtus tout du long d’une écorce de bouleau très-mince, en sorte qu’on ne saurait voir ce qu’elle renferme. Leurs flèches sont différentes : les unes sont seulement de bois, fort grosses par le bout, et elles servent à tuer (ou, pour mieux dire, à assommer) les petits-gris, les hermines, les martres, et d’autres animaux dont on veut conserver la peau. Il y en a d’autres, armées d’os de rennes, faites en forme de harpon, et hautes sur le bout : cette flèche est grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux et ne peuvent sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées : elles empêchent aussi, par leur pesanteur, que l’oiseau ne puisse s’envoler, et emporter avec lui la flèche et l’espérance du chasseur. Les troisièmes sont ferrées en forme de lancette, et on les emploie contre les grosses bêtes, comme sont les ours, les rennes sauvages ; et toutes ces flèches se mettent dans un petit carquois fait d’écorce de bouleau, que le chasseur porte à sa ceinture. Au reste, les Lapons sont extrêmement adroits à se servir de l’arc, et ils font pratiquer à leurs enfants ce qu’autrefois plusieurs peuples belliqueux voulaient qu’ils sussent faire ; car ils ne leur donnent point à manger, qu’auparavant ils n’aient touché un but préparé, ou abattu quelque marque qui sera sur le sommet des pins les plus élevés.
Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la main des hommes ; les cuillers, d’os de renne, qu’ils ornent de figures, dans lesquelles ils mettent une certaine composition noire. Ils font des fermetures de sac avec des os de rennes, de petits paniers d’écorce et de jonc, et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la neige, et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bêtes les plus vites. La description de ces planches est ci-devant.
Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que les hommes font toujours la cuisine, et qu’ils accommodent tout ce qu’ils prennent, soit à la chasse, soit à la pêche : les femmes ne s’en mêlent jamais qu’en l’absence du mari.
Nous remarquâmes cela sitôt que nous fûmes arrivés : le Lapon fit cuire quelques sichs frais, qu’il avait pris ce jour-là. Ce poisson est un peu plus gros qu’un hareng, mais incomparablement meilleur ; et je n’ai jamais mangé de poisson plus délicieux. D’abord qu’il fut cuit, on dressa la table faite de quelques écorces de bouleau cousues ensemble, qu’ils étendent à terre. Toute la famille se mit autour les jambes croisées à la mode des Turcs, et chacun prit sa part dans le chaudron qu’il mettait ou dans son bonnet, ou dans un coin de son habit. Ils mangent fort avidement, et ne gardent rien pour le lendemain. Leur boisson est dans une grande écuelle de bois à côté d’eux, si c’est en été ; et en hiver dans un chaudron sur le feu. Chacun puise à son gré dans une grande cuiller de bois, on boit à même, suivant sa soif. Le repas fini, ils se frappent dans la main en signe d’amitié. Les mets les plus ordinaires des pauvres sont des poissons, et ils jettent quelque écorce de pin broyé dans l’eau qui a servi à les faire cuire en forme de bouillie. Les riches mangent la chair des rennes qu’ils ont tués, à la Saint-Michel, lorsqu’ils sont gras. Ils ne laissent rien perdre de cet animal ; ils gardent même le sang dans sa vessie ; et lorsqu’il a pris un corps et s’est endurci, ils en coupent, et en mettent dans l’eau qui reste après qu’ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de renne passe chez eux pour un manger très-exquis ; la langue ne l’est pas moins ; et le membre d’un renne mâle est ce qu’ils trouvent de plus délicieux. Mais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eux, la chair d’ours l’est incomparablement davantage : ils en font des présents à leurs maîtresses, qu’ils accompagnent de celle de castor. Ils ont un ragoût pendant l’été dont j’ai tâté, et qui me pensa faire crever. Ils prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois, de la grosseur d’une groseille, qu’ils appellent crokberg, qui veut dire groseille de corbeau : ils mettent cela avec des œufs de poisson crus, et écrasent le tout ensemble, au grand mal au cœur de tous ceux qui les voient, et qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts, qui passent pourtant chez eux pour des confitures très-délicates. Le repas fini, les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac, qu’ils tirent de derrière leur oreille ; c’est là le lieu où ils le font sécher, et ils n’ont point d’autre boîte pour le conserver. Ils le mâchent d’abord ; et lorsqu’ils en ont tiré tout le suc, ils le remettent derrière l’oreille, où il prend un nouveau goût ; ils le remâchent encore une fois, et le replacent de même encore ; et lorsqu’il a perdu toute sa force, ils le fument. Il est étonnant de voir que ces gens se passent aisément de pain, et qu’ils aient tant de passion pour une petite herbe qui croît si loin d’eux.
Nous interrogeâmes notre Lapon sur quantité de choses. Nous lui demandâmes ce qu’il avait donné à sa femme en se mariant ; et il nous dit qu’il lui en avait bien coûté, pendant ses amours, deux livres de tabac, et quatre ou cinq pintes de brandevin ; qu’il avait fait présent à son beau-père d’une peau de renne, et que sa femme lui avait apporté cinq ou six rennes, qui avaient assez bien multiplié pendant plus de quarante ans qu’il y avait qu’il était marié. Notre conversation était arrosée de brandevin, que nous répandions de temps en temps dans le ventre du bonhomme et de sa femme ; et la récidive fut si fréquente, que l’un et l’autre s’en ressentirent. Ils commencèrent à se faire des caresses à la laponne, aussi pressantes que vous pouvez vous les imaginer ; et leur tendresse alla si loin, qu’ils se mirent à pleurer tous deux, comme s’ils avaient perdu tous leurs rennes. La nuit se passa parmi ces mutuelles douceurs ; et nous remarquâmes pour lors (ce que je crois vous avoir déjà écrit) que toute la famille couche ensemble sur la même peau. Cette confusion règne toujours parmi les Lapons ; et un marié ne couche pas seulement avec sa femme le premier jour de ses noces, mais avec toute la famille généralement.
Nous fîmes le lendemain matin tuer chacun un renne qui nous coûta deux écus, pour en rapporter la peau en France. Si je m’en étais retourné tout droit, j’aurais essayé d’en conduire quelques-uns en vie : il y a bien des gens qui l’ont tenté inutilement ; et on en conduisit encore l’année passée trois ou quatre à Dantzick, où ils moururent, ne pouvant s’accoutumer à ces climats, qui sont trop chauds pour ces sortes d’animaux. Nous différâmes à les tuer lorsque nous serions chez le prêtre, où nous le pouvions faire plus commodément ; et après avoir pris deux ou trois de ces petits colliers qui servent à charger ces animaux, et d’autres pour les lier, nous nous remîmes en chemin, et fîmes passer le fleuve à nos rennes, et arrivâmes le même jour samedi chez le prêtre des Lapons, où nous avions demeuré en passant.
Au moment même que nous y fûmes arrivés, notre premier soin fut de tuer nos animaux. Les Lapons se servent de leur arc pour cela, et d’une flèche pareille à celle dont ils tuent les grosses bêtes. Nous eûmes le plaisir de voir l’adresse avec laquelle ils dressèrent leur coup, et nous nous étonnâmes qu’une grosse bête comme un renne mourait si vite d’une blessure qui ne paraissait pas considérable. Il est vrai que la flèche alla jusqu’à la moitié de la hampe ; mais j’aurais cru qu’il aurait fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir sitôt.
… Hæret lateri lethalis arundo.
Nous fîmes écorcher nos bêtes le mieux que nous pûmes. Les Lapons s’emparèrent du sang, et nous leur en donnâmes la moitié d’un. Il est difficile de s’imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié d’un gros cerf, sans pain, sans sel, et sans boire : c’est pourtant ce qui est très-véritable ; et nous avons vu cela avec un grand étonnement dans nos Lapons.
Nous remarquâmes que les rennes n’ont point de fiel, mais seulement une petite tache noire dans le sang. La viande de cet animal est très-bonne, et a assez du goût de celle du cerf, mais plus relevée. La langue est un manger très-délicat, et les Lapons estiment fort la moelle. Il devient gras à la Saint-Michel, comme un porc ; et c’est pour lors que les plus riches Lapons les tuent, pour en faire des provisions pendant le reste de l’année. Ils font sécher la chair au froid, qui fait le même effet que le feu, et qui la dessèche en sorte qu’on peut facilement la conserver. Leur saloir est un tronc d’arbre creusé des mains de la nature, qu’ils ferment le mieux qu’ils peuvent, pour empêcher les ours de le ravager.
Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre, pour attendre un Lapon qui passait pour grand sorcier, et que nous avions envoyé chercher à quelques lieues de là par nos Lapons. Ils revinrent au bout de quelques jours, et firent tant pour gagner l’argent que nous leur avions promis s’ils l’amenaient, qu’au bout de trois jours nous les vîmes revenir avec notre sorcier, qu’ils avaient déterré dans le fond d’un bois. Nous voilà dans le même temps contents comme si nous tenions le diable par la queue, si je puis me servir de ce terme ; et ce qui acheva de nous satisfaire, ce furent les promesses que notre enchanteur nous fit de nous dire bien des choses qui nous surprendraient. Nous nous mîmes aussitôt en chemin par les bois, par les rochers et par les marais. Où n’irait-on pas pour voir le diable ici-bas ? Nous fîmes plus de cinq lieues, par des chemins épouvantables sur lesquels nous rencontrions quantité de bêtes et d’oiseaux qui ne nous étaient point connus, et particulièrement des petits-gris. Ces petits-gris sont ce que nous appelons écureuils en France, qui changent leur couleur rousse lorsque l’hiver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont avant vers le nord, et plus ils sont gris. Les Lapons leur font beaucoup la guerre pendant l’hiver, et leurs chiens sont si bien faits à cette chasse, qu’ils n’en laissèrent passer aucun sans l’apercevoir sur les arbres les plus élevés, et avertir par leurs aboiements les Lapons qui étaient avec nous. Nous en tuâmes quelques-uns à coups de fusil, car les Lapons n’avaient pas pour lors leurs flèches rondes, avec lesquelles ils les assomment ; et nous eûmes le plaisir de les voir écorcher avec une vitesse et une propreté surprenantes. Ils commencent à faire la chasse au petit-gris vers la Saint-Michel, et tous les Lapons généralement s’occupent à cet emploi ; ce qui fait qu’ils sont à grand marché, et qu’on en donne un timbre pour un écu : ce timbre est composé de quarante peaux. Mais il n’y a point de marchandise où l’on puisse être plus trompé qu’à ces petits-gris et aux hermines, parce que vous achetez la marchandise sans la voir, et que la peau est retournée, en sorte que la fourrure est en dedans. Il n’y a point aussi de distinction à faire ; toutes sont d’un même prix, et il faut prendre les méchantes comme les belles, qui ne coûtent pas plus les unes que les autres. Nous apprîmes avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris, et qui nous a été confirmée par notre expérience. On ne rencontre pas toujours de ces animaux dans une même quantité : ils changent bien souvent de pays, et l’on n’en trouvera pas un en tout un hiver, où l’année précédente on en aura trouvé des milliers. Ces animaux changent de contrée : lorsqu’ils veulent aller en un autre endroit, et qu’il faut passer quelque lac ou quelque rivière, qui se rencontrent à chaque pas dans la Laponie, ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de bouleau, qu’ils tirent sur le bord de l’eau, sur laquelle ils se mettent, et s’abandonnent ainsi au gré du vent, élevant leurs queues en forme de voiles, jusqu’à ce que le vent se faisant un peu fort, et la vague élevée, elle renverse en même temps et le vaisseau et le pilote. Ce naufrage, qui est bien souvent de plus de trois ou quatre mille voiles, enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris sur le rivage, et les font servir à leur usage ordinaire, pourvu que ces petits animaux n’aient pas été trop longtemps sur le sable. Il y en a quantité qui font une navigation heureuse et qui arrivent à bon port, pourvu que le vent leur ait été favorable, et qu’il n’ait point causé de tempête sur l’eau, qui ne doit pas être bien violente pour engloutir tous ces petits bâtiments. Cette particularité pourrait passer pour un conte, si je ne la tenais par ma propre expérience.
Après avoir marché assez longtemps, nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon, qui était environnée de quantité d’autres, qui appartenaient à ses camarades. Ce fut là que nous eûmes le plaisir d’apprendre ce que c’était que la Laponie et les Lapons. Nous demeurâmes trois ou quatre jours chez eux, à observer toutes leurs manières, et à nous informer de quantité de choses qu’on ne peut apprendre que d’eux-mêmes. Premièrement, notre sorcier voulut nous tenir sa promesse. Nous conçûmes quelque espérance d’apprendre une partie de ce que nous voulions savoir, quand nous vîmes qu’il avait apporté avec lui son tambour, son marteau, et son indice, qu’il tira de son sein, qui leur sert de pochette. Il se mit en état, par ses conjurations, d’appeler le diable ; jamais possédé ne s’est mis en tant de figures différentes que notre magicien. Il se frappait la poitrine si rudement et si impitoyablement, que les meurtrissures noires dont elle était couverte faisaient bien voir qu’il y allait de bonne foi. Il ajouta à ces coups d’autres qui n’étaient pas moins rudes, qu’il se donnait de son marteau dans le visage ; en sorte que le sang ruisselait de toutes parts. Le crin lui hérissa, ses yeux se tournèrent, tout son visage devint bleu, il se laissa tomber plusieurs fois dans le feu, et il ne put jamais nous dire les choses que nous lui demandions. Il est vrai qu’à moins d’être parfaitement sorcier, il eût été assez difficile de nous donner les marques que nous lui proposions. Je voulais avoir quelque preuve certaine de France en hiver, de la légation de son démon ; et c’était là l’écueil de tous les sorciers que nous avons consultés. Celui-ci, qui était connu pour habile homme, nous assura qu’il avait eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous voulions ; que son génie pourtant n’avait jamais été plus loin que Stockholm, et qu’il y en avait peu qui pussent aller plus loin ; mais que le diable commençait présentement à le quitter, depuis qu’il avançait sur l’âge, et qu’il perdait ses dents. Cette particularité m’étonna ; je m’en informai plus particulièrement, et j’appris qu’elle était très-véritable, et que le pouvoir des plus savants sorciers diminuait à mesure que leurs dents tombaient ; et je conclus que, pour être bon sorcier, il fallait tenir le diable par les dents, et que l’on ne le prenait bien que par là. Notre homme, voyant que nous le poussions à bout par nos demandes, nous promit qu’avec de l’eau-de-vie il nous dirait quelque chose de surprenant. Il la prit, et regarda plusieurs fois attentivement, après avoir fait quantité de figures et d’évocations. Mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires, et qu’on pouvait aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit tirer une conséquence, qui est très-véritable : que tous ces gens-là sont plus superstitieux que sorciers, et qu’ils croient facilement aux fables que l’on leur fait de leurs prédécesseurs, qu’on disait avoir grand commerce avec le diable. Il s’est pu faire, monsieur, qu’il y ait eu véritablement quelques sorciers autrefois parmi eux, lorsque les Lapons étaient tous ensevelis dans les erreurs du paganisme ; mais présentement je crois qu’il serait difficile d’en trouver un qui sût bien son métier. Quand nous vîmes que nous ne pouvions rien tirer de notre Lapon, nous prîmes plaisir à l’enivrer ; et cette absence de raison, qu’il souffrit pendant trois ou quatre jours, nous donna facilité de lui enlever tous ses instruments de magie : nous prîmes son tambour, son marteau, et son indice, qui était composé de quantité de bagues et de plusieurs morceaux de cuivre, qui représentaient quelques figures infernales, ou quelques caractères liés ensemble avec une chaîne de même métal. Et lorsque, deux ou trois jours après, nous fûmes sur le point de partir, il nous vint demander toutes ses dépouilles, et s’informait à chacun en particulier s’il ne les avait point vues. Nous lui dîmes, pour réponse, qu’il pouvait le savoir, et qu’il ne lui était pas difficile de connaître le recéleur, s’il était sorcier.