Zézette : moeurs foraines
Chapitre VI
Louise Tabary était une personnalité fort célèbre sur le Voyage.
Elle était née au faubourg Saint-Antoine, d’un père ébéniste et d’une mère passementière.
Son enfance, peu surveillée, s’était écoulée au milieu de la promiscuité des quartiers populeux; et, dès son jeune âge, elle avait montré une grande précocité.
Elle avait treize ans lorsque son père, un alcoolique invétéré, était mort à l’hôpital et sa mère était restée avec quatre enfants dont elle était l’aînée.
Jolie, d’une taille bien prise, n’ignorant rien, elle avait été vite en butte à des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune expérience déjà mûre l’avait mise en garde contre le danger.
Un jour qu’avec un cynisme ingénu elle racontait à sa mère une de ces aventures auxquelles elle était journellement en butte:
—Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien à qui me plaira, ou pour beaucoup d’argent à qui me paiera!
Elle n’avait pas achevé qu’elle recevait une paire de taloches.
Mais un jour qu’on avait faim à la maison et que les petits criaient devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six livres et, ployé dans un papier graisseux, un magnifique poulet rôti.
Puis elle tira de sa poche une pièce de vingt francs qu’elle déposa sans mot dire sur la table.
Cette fois, la mère embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui pardonnait sa faute.
Tel fut le début dans la vie de la jeune Louise.
De ce jour, elle fut libre de vivre à sa guise et la maison ne chôma plus.
La mère, qui se faisait vieille et qui ne dédaignait pas de boire de temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son métier et s’habitua à ce régime, si bien qu’un jour sa fille ne s’étant pas trouvée en mesure d’acquitter le montant du terme, elle leva la main sur elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs.
Mais Louise allait avoir seize ans.
Outrée de ce procédé, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre prévenait la mère de la résolution de la jeune fille.
«Ma chère mère, j’ai rempli mon devoir; tu n’as pas rempli le tien, tant pis pour toi! Je ne veux pas être maltraitée. Débrouille-toi. Ne cherche pas à me retrouver, tu n’y arriverais pas.
«Ta fille dévouée, LOUISE.»
La mère furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine.
Louise avait profité de la fin de la fête du Trône pour filer avec celui de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d’être aimé, mais le plus facile à conduire.
Elle n’avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche, mais un simple photographe ambulant, qui opérait «en palque», c’est-à-dire derrière un tour de toile en plein vent.
Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu’elle, était un garçon intelligent qui, par son activité et son savoir-faire, eût pu se créer une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodéré pour l’absinthe.
Tout d’abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec lui; mais elle l’assura si nettement qu’il n’avait rien à craindre et tout à gagner en la gardant, qu’il accepta, flatté, au fond, d’un choix qui l’avait fait préférer à vingt autres.
Louise, très belle fille, déjà fort connue des forains, était, il le savait, l’objet des poursuites de nombre de ses collègues.
Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer, puis ils partirent par une nuit obscure et quittèrent Paris, sans toutefois trop s’en éloigner.
Ils firent ensemble toutes les fêtes de la banlieue.
C’est alors qu’il put admirer de combien de ressources disposait l’esprit inventif et commerçant de sa jeune amie.
Elle se mit rapidement au courant des moindres détails du métier et la baraque prospéra. Jamais photographie n’avait eu marcheuse plus engageante. Personne mieux qu’elle ne savait empaumer son monde.
Comme il s’étonnait par fois d’un résultat semblable:
—Tout ça, vois-tu, lui disait-elle dans l’argot spécial de la banque, c’est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trèpe[1] et préparer son lantodage[2].
[1] Engrainer le trèpe.—Attirer le monde.
[2] Lantodage.—Entrée du public en foule.
En effet, on ne passait pas impunément devant la baraque, véritable toile d’araignée, dans laquelle elle excellait à faire tomber les mouches.
—Monsieur, votre portrait… un franc… c’est pas cher… on ne vous demande qu’une minute!
Et on ne résistait pas au clin d’oeil de la jolie fille; on entrait parfois dans l’espoir de trouver derrière ce jour de toile un recoin tutélaire où l’on put être à l’abri des regards indiscrets…
—Madame, le portrait de votre joli bébé… en une seconde c’est fait… en souvenir de la fête… Oh! mon Dieu! quel amour d’enfant!
Et la mère ravie suivait la marcheuse.
Et à l’intérieur, elle savait si bien enjôler le client!
—Voilà votre portrait!… Voyez comme il est réussi! Malheureusement, il sera bien vite brûlé… à cause du soleil… tandis qu’avec une couche d’émail… Ce sera vraiment dommage… Une couche d’émail et vous pourriez le conserver indéfiniment… C’est si vite fait… Oui, n’est-ce pas?… Charles, émaille le portrait de monsieur!… Ce n’est pas cher, ce n’est qu’un franc!
Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de paroles:
—Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un joli cadre… n’est-ce pas… Vous ne voudriez pas le donner à votre connaissance sans un cadre… Regardez celui-là, tenez!… Partout vous le payeriez trois et quatre francs… Chez nous qui tenons à notre clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n’est que trente sous… Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!… Tu sais, celui-là, pas un autre… c’est celui-là que monsieur a choisi!…
Et s’il s’agissait d’une jeune femme:
—Comment? pas de bijoux!… Oh! une femme sans bijoux… sur une photographie!… Nous en avons de faux… qui imitent le vrai… pour la pose… Et nous ne prenons rien pour cela!
Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d’admiration:
—Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de suite une femme!… Ah! Et puis, y’a pas à dire vous étiez faite pour porter des diamants!… Vous savez, s’ils vous font plaisir, ne vous gênez pas! Je vous les vendrai… Oh! ce qu’ils me coûtent… Nous ne gagnons pas dessus… C’est pour faire plaisir à notre clientèle! Et elle vendait sa garniture de camelote quatre fois sa valeur.
Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus rétifs. C’est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le Voyage par des malins qui ont affaire à des clients entêtés, mais timides.
Un jour qu’elle avait entraîné malgré lui, dans le tour de toile, un vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, très défiant, s’était fait photographier avec ses deux colis déposés à droite et à gauche de sa chaise, toute son éloquence se heurta à une indifférence peu commune.
Le paysan n’accepta ni émaillage ni cadre.
Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque Louise lui barra la route:
—Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais pour gagner notre vie! Ce n’est pas parce que vous êtes un richard et nous de pauvres voyageurs, qu’il faut nous exploiter… J’appellerais plutôt les hirondelles (gendarmes)… C’est vingt ronds pour vous tout seul, mais vos deux paquets et vous ça fait trois! Vous ne voudriez pas que nous fournissions notre marchandise à l’oeil… Aboulez trois francs!
Et force fut au vieux paysan de s’exécuter, pour éviter le scandale.
L’aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait:
—Ça prouve tout simplement que j’ai le génie du commerce! disait-elle modestement.
Charles Tabary était émerveillé.
De bonne grâce, il se résignait au rôle d’opérateur, comprenant que son intérêt était de laisser un libre cours à l’imagination de sa maîtresse.
Elle avait une si grande entente des affaires et il était si agréable de n’avoir qu’à se laisser vivre!
De fait, en même temps qu’elle en était l’âme, Louise était la véritable patronne de l’établissement.
Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu’elle devint enceinte.
Tabary offrit aussitôt de régulariser la position.
Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions de lui montrer combien il tenait à lui être agréable et c’était du reste une façon de la lier à lui.
—Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l’autorisation à ma mère, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus… elle et toute sa marmaille! Soit, puisque tu le désires, c’est entendu, mais nous attendrons qu’elle soit morte… En attendant, tu te contenteras de reconnaître le gosse… D’ailleurs, pour tout le monde, c’est-y pas la même chose… Je suis ta mistonne légitime!… On m’appelle la femme à Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps de s’y prendre!
Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça.
Louise accoucha d’un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en nourrice. La mère avait alors dix-sept ans.
Cependant le bruit de l’habileté de la jeune femme se répandit sur le Voyage.
—C’était une rouée qui la connaissait dans les coins! disait-on en parlant d’elle.
Et ce qu’avait prévu Tabary arriva.
On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.
Mais Louise ne se laissa pas tenter.
Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des autres, même à des conditions extraordinaires.
Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir.
Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de l’entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage:
—Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite… Vous avez du bagout… En un mot, vous plaisez… Au lieu de vous exterminer à poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de roustissure[3], venez avec moi… Je monterai pour vous une baraque où vous serez au chaud… Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme tigrée, la femme torpille, la femme coupée en deux, même la femme colosse. C’est facile, et vous ferez de l’or… ou bien, ce qui est mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Créole ou la belle Amaïdée… Je vous assure que c’est là votre vraie voie!…
[3] Qui ne rapporte pas la peine qu’on se donne.
Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à brûle-pourpoint cette question à son amant:
—Combien avons-nous de côté?
—Dam! je ne sais pas… dans les quinze cents francs… peut-être.
—Si nous lâchions la photographie.
—Tu veux plaisanter.
—Pas du tout. Mais la mère Voiret m’a donné une idée. Dans notre métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous… Dans le sien, si on sait s’y prendre, on peut sans peine s’y faire des recettes admirables.
Elle se leva, prit la lampe, s’examina un instant avec complaisance dans une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle revint s’asseoir et continua:
—Bien que j’aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au contraire, ma parole, je crois que la maternité m’a embellie… Eh bien! nous allons vendre notre matériel, tu n’en garderas que ce qu’il en faut pour qu’il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si ça t’amuse… Nous achèterons une caravane, parce que j’en ai soupé d’être obligée de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile exposé au mauvais temps et à la portée des voleurs… Puis nous monterons un entresort… je choisirai un nom ronflant… Louise, c’est pas assez chic… Loïsa, par exemple… tiens Loïsa, la belle Créole… l’idée de la mère Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connaîtra à fond les trucs du métier et qui me les apprendra… Il suffit qu’on sache bien engrainer le trèpe, parce qu’une fois entré dans la baraque, c’est moi qui me charge de le faire marcher… Voyons! qu’est-ce que tu en penses?
—Je pense que c’est une bonne idée, mais ça me fait gros coeur tout de même de lâcher ma photographie… Y aurait pas moyen de faire les deux ensemble?
—Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j’ai bien peur que ce ne soit un four… Tu feras juste pour tes frais et t’auras la peine en plus.
Dès le lendemain,—car avec la jeune femme, l’exécution suivait toujours de près le projet,—la peu scrupuleuse Louise s’abouchait avec Joseph, le bonisseur de la mère Voiret, et lui offrait, s’il voulait entrer à son service, des avantages qu’il ne trouvait pas chez sa patronne actuelle.
Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à Paris, il s’était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un peu tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins.
Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d’hercule et il avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.
Justement la mère Voiret avait besoin d’un surveillant sérieux et bien découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s’était bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.
On l’avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s’acquittait mieux de cet emploi.
Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l’on pouvait être sûr d’une recette lorsqu’il voulait se donner la peine de «travailler».
Il était avec cela d’une jolie force sur le tambour et donnait en parade de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.
C’était bien l’homme qu’il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle affaire.
Tout d’abord, Boyau-Rouge se fit tirer l’oreille.
Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames l’aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie idiote de Leïla, son odalisque particulière… Mais à part ce petit désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus beaux profits ni autant de satisfactions…
Il eût donc été déraisonnable à lui d’abandonner la proie pour l’ombre, le certain pour l’incertain.
Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le ton de fatuité d’un homme habitué aux succès faciles et qui n’hésite pas, le cas échéant, à faire passer un triomphe d’amour-propre avant ses intérêts matériels.
Il y avait dix pensionnaires dans l’entresort de la mère Voiret; dans le nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame… qui serait toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l’avantage…
—J’engagerai Leïla, si tu veux…
—Ah! non, par exemple! Si jamais j’acceptais, ce serait justement pour ne plus la revoir… Je veux bien être gentil, mais j’aime pas être cramponné!
Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur; un instant elle le considéra des pieds à la tête, en silence.
Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car elle conclut:
—J’ai compris… Avec toi je suis sûre du succès… donc je saurai faire tous les sacrifices. Si tu veux… nous nous associons… part à deux! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop mécontent!
Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde.
—Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son interlocuteur.
—Eh bien, soit!
Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes à l’eau-de-vie.
A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui exposa les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire connaître toutes les charges.
Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, la mère Voiret vint chercher sa réponse:
—Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de l’excellente idée que vous m’avez donnée. Je vais la mettre en pratique, mais comme j’ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de rester bonnes amies… Chacun pense pour soi en ce bas monde…
—Il faut de l’expérience dans le métier, ma petite, riposta la mère Voiret d’un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon, tandis qu’avec moi, c’était une affaire sûre et sans risques…
—J’aurai tout ce qu’il faudra pour la faire réussir, riposta Louise sur le même ton.
Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière phrase que quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé et lui annonça son projet de s’établir de compte à demi avec les Tabary.
Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d’avoir indiqué cette voie à l’ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une concurrence sérieuse.
Deux semaines s’étaient à peine écoulées qu’une belle tente toute neuve se dressait adossée au tour de toile de Tabary.
Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros caractères:
VENEZ VOIR LOÏSA =LA BELLE CRÉOLE=
et derrière le comptoir une pancarte verte avec ces mots: