Agatha Raisin 30 - Bonnet d'âne !

Beaton M. C. · Chapitre 1 sur 10

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Agatha Raisin 30 - Bonnet d'âne !

Chapitre 1

1

 

La détective privée Agatha Raisin se faisait reconduire à son cottage dans les Cotswolds par sa jeune et ravissante assistante Toni Gilmour. Par ce début de soirée d’automne, le soleil perçait par intermittence la couche sombre des nuages, étirant de longues ombres sur l’asphalte. Elles roulaient en silence : le seul son était le ronronnement du moteur, réverbéré par les talus, les arbres et les hautes haies bordant des deux côtés la petite route de campagne.

À la dérobée, Agatha jeta un coup d’œil à Toni. C’était vraiment une jolie fille : des cheveux blonds, de beaux yeux bleus et une silhouette d’une sveltesse idéale. Ses vêtements étaient pourtant un rien vulgaires, et sa jupette trop courte avait dangereusement remonté avec la conduite. Les jambes de la jeune femme, il est vrai, méritaient d’être montrées, mais elles étaient un peu trop filiformes, sans le galbe élégant de celles de sa patronne. Agatha Raisin baissa les yeux sur son tailleur Chanel d’une exquise nuance de gris, dont l’ourlet de la jupe tombait juste à la bonne hauteur, deux doigts au-dessus du genou. La veste artistement coupée moulait avantageusement son torse un peu râblé. Agatha prenait soin de sa ligne par des périodes de régime forcené. Elles duraient le temps qu’elles duraient, mais elle savait comment tirer le meilleur parti des atouts qu’elle avait conservés et pouvait encore concurrencer bon nombre de jeunettes.

Mais qui espérait-elle tromper ? Toni était sa cadette de plus de trente ans, et n’avait pas besoin de déployer des efforts pour tirer le meilleur parti de quoi que ce soit. À son âge, elle n’avait aucun effort à faire : elle était tout simplement magnifique. Agatha éprouva une soudaine flambée de jalousie.

« Cette jupe est un peu déplacée pour le travail, vous ne croyez pas ? » dit-elle à la conductrice.

Toni lui jeta un regard d’exaspération.

« La dernière fois que je l’ai portée, vous l’avez trouvée très bien, répliqua-t-elle. Ça vous arrangeait de me faire jouer les bimbos ?

– Prenez garde à ne pas vous enfermer dans ce rôle, ma fille, la mit en garde Agatha.

– Parfois, vous êtes impossible ! » s’emporta Toni.

Et elle serra si fort le volant que les jointures de ses doigts en blanchirent.

Est-ce qu’elle imagine ses jolies mains autour de mon cou ? se demanda Agatha. Dans un rare moment de maîtrise de soi, elle se mordit la lèvre inférieure et décida de cesser d’asticoter Toni. Elle avait senti de sa part depuis le matin des vagues d’animosité à son égard et ne comprenait pas pourquoi. Après tout, la journée avait été très réussie. Elles revenaient d’une réunion dans les bureaux d’une usine d’électronique, la société Morrison’s, qui avait engagé l’agence Raisin Investigations pour enquêter sur des actes d’espionnage industriel – ou du moins était-ce ce que la direction soupçonnait. L’entreprise produisait différents modèles de batteries très élaborés et en mettait un au point qui, aux dires de ses ingénieurs, doublerait l’autonomie d’un moteur de voiture électrique. Mais on avait vu rôder deux ou trois personnes suspectes. Un soir, un incendie avait même ravagé la partie des locaux réservée aux dernières recherches bien que le bâtiment fût vide à cette heure très avancée, et les pompiers n’avaient pu déterminer comment le feu avait pris. Rien, pour autant, ne suggérait un incendie volontaire.

Albert Morrison, le grand patron de la boîte, avait signé un contrat avec Agatha Raisin, et ce contrat promettait le versement d’une somme d’argent très généreuse. Agatha lui avait assuré que ses collaborateurs et elle se mettraient au travail tout de suite. Mais l’enquête exigerait un labeur fastidieux qui n’avait rien de réjouissant. Si une société rivale s’efforçait de voler les secrets de Morrison’s, elle avait forcément besoin d’un complice dans la place. Il faudrait donc fouiller le présent et le passé de tous les employés et s’entretenir avec chacun d’eux pour débusquer une possible anomalie. Chercher si quelqu’un avait eu maille à partir avec la justice, avait de gros soucis d’argent ou nourrissait quelque grief caché à l’égard de la compagnie. Et comme tous leurs collègues de l’agence avaient déjà du travail jusque par-dessus la tête, Agatha et Toni n’y couperaient pas. Le divorce, à ce qu’il semblait, était plus que jamais à la mode, et c’était à croire que la moitié des femmes du comté étaient en quête de preuves des tromperies de leur mari.

Le meilleur des adjoints d’Agatha, l’ancien policier Patrick Mulligan pour sa part, n’était pas absorbé par une des nombreuses affaires de divorce, mais par une mission de surveillance dans un hôtel de Mircester, l’Isis Palace. Les propriétaires de l’établissement soupçonnaient le gérant de se remplir les poches au moyen de divers trafics. Flâner dans cet hôtel en jouant le cadre en déplacement professionnel, passer du temps à boire au bar et à manger au restaurant était une tâche qui aurait pu séduire Agatha, mais l’Isis Palace n’avait pas grand-chose à voir avec le Savoy de Londres et sa clientèle lui faisait froid dans le dos. L’idée de rester assise dans un fauteuil du hall en éconduisant l’un après l’autre une ribambelle de sordides représentants de commerce lui semblait plus lugubre que tout.

Ce qu’Agatha ignorait, c’était que, depuis quelque temps, Toni sortait avec un interne en médecine qui venait de terminer son cursus et avait hâte de se marier. Bien que Toni ne fût pas vraiment amoureuse de lui, elle aussi aspirait profondément à fonder un foyer solide et il lui tardait de se « caser » pour avoir un jour des enfants. Toni ne doutait pas qu’Agatha serait vent debout contre tout projet de sa part dont l’horizon serait le bonheur conjugal et une vie de famille harmonieuse. Elle s’immiscerait dans cette affaire à la minute même où elle en serait informée.

De la jeunesse d’Agatha, Toni ne savait pas grand-chose, mais elle soupçonnait qu’elle n’avait pas été très différente de la sienne, saccagée par des parents alcooliques qui évoluaient dans l’existence à travers une brume de vapeurs éthyliques, à peine conscients qu’ils avaient une fille (quant à s’occuper d’elle, n’en parlons pas). Elle se surprenait souvent à regarder sa patronne comme une figure maternelle et, de fait, celle-ci douchait régulièrement ses enthousiasmes juvéniles comme l’aurait fait une vraie mère.

Si Agatha découvrait qu’elle fréquentait le jeune médecin, voilà ce qu’elle prévoirait à coup sûr : un mariage qui ne commençait pas par un authentique amour passionnel était d’emblée voué à l’échec. Même les jeunes mariés très amoureux, estimait-elle, n’avaient pas beaucoup de chances de rester heureux à long terme. Du coup, ces temps-ci, tout chez sa patronne irritait Toni, de sa manie de fumer à celle de siffloter quand elle ne fumait pas. Et chaque fois qu’elles dépassaient un taillis sur le bord de la route, était-il vraiment indispensable qu’elle lui dise : « Voilà l’endroit rêvé pour cacher un cadavre » ?

Pourtant Agatha ne pouvait guère se poser en exemple de perspicacité dans le domaine matrimonial. Ne s’était-elle pas fiancée à un homme qu’elle avait rencontré à Heathrow et connaissait à peine ? Et n’avait-elle pas annulé ses fiançailles tout juste une semaine plus tard ? La conviction de Toni était que sa patronne était en réalité amoureuse de sir Charles Fraith, son ami et amant occasionnel. C’était l’évidence même : ils étaient faits l’un pour l’autre. L’évidence pour tout le monde, se disait Toni, à l’exception des deux intéressés.

Le mieux est que je passe ma vie sentimentale sous silence, se promit-elle. Mais pourquoi se sentait-elle coupable de cette décision ? Nous y voilà, pensa-t-elle. Elle observe cet épais taillis sur la gauche. Mais le soleil s’est couché. Que peut-elle espérer distinguer dans la pénombre ? Bon Dieu, qu’elle se retienne de parler pour une fois !

Mais bien entendu, Agatha parla :

« Voilà l’endroit rêvé pour cacher un cadavre, dit-elle.

– Vous radotez ! répliqua sèchement Toni en s’engageant dans un virage.

– ARRÊTEZ-VOUS ! » cria Agatha.

Toni freina et la voiture s’immobilisa dans un crissement de pneus, faisant gicler des gravillons.

« Reculez », ordonna Agatha.

La jeune femme passa la marche arrière et se rangea sur le bas-côté. Agatha s’extirpa de la voiture et commença d’examiner le taillis. Toni la rejoignit en toute hâte, scrutant la végétation déjà envahie par l’obscurité.

« Je ne vois rien, maugréa-t-elle.

– Mais si ! Là ! Regardez donc ! »

Toni tourna les yeux dans la direction que montrait l’index tendu d’Agatha. Un étroit puits de lumière éclairait un pied chaussé d’un confortable soulier à talon presque plat.

« C’est peut-être quelqu’un qui a eu envie de faire un somme, dit Toni.

– Au milieu d’un taillis d’épineux ? Non, il vaut mieux que j’aille voir. »

Tandis que sa patronne s’avançait entre les buissons piquants, Toni se retourna et prit son téléphone portable dans sa poche. Il était plus que probable qu’elle serait en retard pour son rendez-vous avec son jeune médecin et il fallait qu’elle le prévienne.

« Vous venez ? » protesta Agatha derrière son dos, non sans la faire sursauter.

Toni fourra précipitamment son appareil dans sa poche et une légère rougeur de culpabilité colora ses joues.

« Je vous suis, dit-elle.

– À qui vouliez-vous téléphoner ?

– À un ami.

– Lequel ?

– Occupez-vous de vos affaires, Agatha. Voyons plutôt si quelqu’un a besoin de secours dans ces fourrés. »

Agatha se risqua parmi des ronciers qui lacérèrent ses bas et saisit une branche basse pour garder son équilibre, chancelant sur ses hauts talons plutôt faits pour traverser la salle d’un bar à cocktails qu’un hallier dans la campagne. Elle écarta les plus hautes vrilles de plantes à l’aspect sauvage pour les empêcher de s’accrocher à son tailleur et releva sa jupe pour éviter qu’elle ne fût déchirée comme ses bas.

« Ça ne vous va pas de montrer vos cuisses, commenta Toni.

– C’est l’hôpital qui se moque de la charité ! » riposta Agatha, perfide.

Puis elle s’immobilisa. Elles étaient arrivées à la limite du taillis et, à quelque distance sur leur droite, distinguaient mieux la chaussure, la cheville, le bas de la jambe… et rien d’autre. Il n’y avait pas de corps : seulement un bout de jambe scié qui gisait au milieu d’un fouillis de buissons et de feuilles mortes. Agatha fut parcourue d’un frisson qui lui glaça l’échine. Toni recula d’un pas tout en la tirant par la manche.

« Retournons sur la route pour appeler la police, dit-elle. Le tueur est peut-être encore dans les parages. »

Quelque peu hébétée, Agatha la suivit. Après le coup de téléphone au commissariat, toutes deux s’assirent dans la voiture.

« Je connais ce pied », dit soudain Toni.

Agatha la fixa en fronçant les sourcils.

« Comment pouvez-vous reconnaître un pied ? Un homme, oui. Ou une femme. On reconnaît un être humain entier, mais pas son pied !

– Pourtant, je sais à qui il appartient, insista Toni. Je l’ai vu chez Morrison. Vous vous rappelez la femme de la réception quand nous sommes arrivées pour voir le président ? Je l’ai remarquée, cette femme, parce qu’elle avait l’air sortie d’une fiction télé des années 1950. Elle portait une veste et une jupe en tweed, des bas de laine à torsades et ces drôles de chaussures pour la marche. »

Agatha aussi se la rappelait. Elle lui avait fait un effet bizarre, comme si elle n’était pas à sa place. Morrison’s était censé être une entreprise à la pointe, très e XXI siècle, et faire accueillir ses clients par cette relique du temps passé lui avait semblé une erreur.

« Le pied tranché n’a pas de bas, objecta-t-elle. Ce n’est peut-être pas le sien.

– Celui qui l’a coupé a pu le lui enlever pour scier plus commodément.

– Mais pourquoi lui a-t-il fait ça ? Et pourquoi seulement un pied ? Pourquoi cette partie-là du corps ? On entend parler de gens qui coupent les mains ou qui arrachent les dents pour empêcher l’identification, mais un pied, à quoi bon ? Oh, nom d’un salopard à sonnette ! Il faut absolument que je fume.

– Si vous vapotiez plutôt ? suggéra Toni.

– Si la fumée vous dérange, ouvrez la fenêtre ou sortez faire un tour », répliqua sèchement Agatha.

Avant d’allumer sa cigarette, elle regarda Toni descendre de voiture et s’éloigner de quelques pas. Puis ses paupières se plissèrent. La jeune femme téléphonait à quelqu’un. Elle souriait et, dans le crépuscule qui s’obscurcissait, son visage était lumineux. Elle semblait heureuse, paisible, presque sereine. Aussitôt, un signal d’alarme sonna dans la tête de la détective. Pourvu que cette petite sotte ne soit pas tombée amoureuse ! Parce que ce serait un désastre. C’est la seule capable de diriger l’agence quand je ne suis pas là.

Elle entendit des sirènes de police approcher et écrasa sa cigarette, puis descendit de voiture à son tour et rejoignit Toni. Le décor de la route bordée de haies sous le ciel assombri était sinistre, mais prit une apparence encore plus inquiétante quand les buissons d’épineux furent éclairés par le gyrophare bleu du premier véhicule de police.

« Où est-il, ce pied ? demanda le brigadier qui descendit le premier.

– Par là, répondit Agatha. Mais la nuit tombe si vite en cette saison ! On ne le voit plus de la route. Suivez-moi, je vais vous montrer. »

Le brigadier fut rejoint par un agent.

« Votre nom ? demanda-t-il.

– Vous ne voulez pas voir le pied scié ?

– Vous savez ce qui va se passer ? La scientifique va débarquer et on nous reprochera d’avoir piétiné la scène de crime.

– Mais si un renard ou une autre bête l’emporte ? se plaignit Agatha.

– Laissez tomber, vous êtes encore en état de choc. Nom et adresse ? »

À cet instant apparut l’inspecteur Bill Wong, accompagné de l’agent Alice Peterson. Bill était un ami de longue date d’Agatha, Alice sa fiancée autant que sa collègue. Aussitôt, Agatha les supplia d’aller examiner le pied.

« J’étais en train de dire à madame, protesta le brigadier, que je ne voulais pas polluer la scène de crime avant que la scientifique…

– Ne vous inquiétez pas, coupa Bill. Nous avons nos tenues. »

Agatha attendit impatiemment que Bill et Alice aient enfilé leur combinaison et leurs chaussures. Quand ils se furent coiffés d’une charlotte et eurent placé un masque sur leur visage, ils ne furent plus que deux anonymes vêtus de blanc. Ils s’enfoncèrent dans les fourrés tandis que de nouvelles sirènes se faisaient entendre et que d’autres voitures surmontées d’un gyrophare se garaient, ainsi qu’une ambulance et un véhicule banalisé. La route était maintenant barrée dans les deux sens et des agents entouraient la scène de crime d’un large cordon de sécurité en plastique blanc et bleu, derrière lequel la circulation à l’arrêt commençait à former une queue. Agatha, à qui la police avait interdit de s’éloigner du bas-côté, criait des instructions à Bill. Ce fut alors que de la voiture banalisée émergea la silhouette reconnaissable entre mille du commissaire divisionnaire Wilkes.

« Vous encore une fois ! grommela-t-il entre ses dents serrées. J’aurais dû m’en douter.

– Chut ! siffla Agatha. Ils approchent… »

Silence. Une pluie fine et froide se mit à tomber au moment où arrivait l’équipe de la scientifique. Quand eux aussi eurent enfilé leur tenue, ils s’enfoncèrent dans le sous-bois, cherchant l’éclat de la torche de Bill. Un hibou plana au-dessus des têtes. Agatha Raisin alluma une cigarette et s’agita. Que diable faisaient-ils ? Soudain, Bill sortit des taillis, des branchages déchirant la mince étoffe de sa combinaison.

« Agatha, dit-il, c’est un canular. Ce pied est faux ! Un bout de mannequin scié.

– Mais j’avais cru… Ouille ! » s’écria Toni.

Agatha avait tressailli et lui avait brûlé le dos de la main avec sa cigarette.

« Désolée, ma chère, dit-elle. Ce sont les nerfs.

– Qu’est-ce que vous aviez cru ? demanda Bill à Toni.

– Que je connaissais ce pied », répondit la jeune femme.

Des sirènes résonnèrent à distance. D’autres policiers entraient en scène.

« Que vous le connaissiez ? Comment peut-on connaître un pied ? s’agaça le divisionnaire.

– Il m’a fait penser à celui de Mrs Dinwiddy, la réceptionniste de la société Morrison’s. Elle portait les mêmes chaussures à talon plat et des bas de laine. Je me rappelle qu’ils m’ont étonnée, ces bas. Je me suis dit qu’elle était peut-être allergique aux tissus synthétiques.

– Voilà qui est typique de votre amateurisme, ronchonna Wilkes, remontant en trombe dans sa voiture. Inspecteur, faites débarrasser le plancher à toute cette piétaille, et aussi rouvrir la route. Quant à vous deux, ajouta-t-il, se tournant vers Agatha et Toni, vous avez de la chance que je ne vous fasse pas poursuivre pour avoir dérangé la police sans raison valable ! »

Bill Wong regarda Agatha, soupira et secoua la tête.

« Vous devez reconnaître, dit celle-ci, qu’à une certaine distance on aurait vraiment cru…

– Oubliez ça, Agatha », dit l’inspecteur tout en époussetant sa tenue blanche maintenant sale et déchirée.

Agatha se laissa tomber sur le siège passager de la voiture de Toni et claqua la portière. Elle regarda ses bas, filés et bons à jeter, et fit tomber des feuilles mouillées et des débris de ronciers de sa veste et de sa jupe. Son tailleur aurait besoin d’un passage chez le teinturier, à moins que sa destination la plus sensée ne fût la poubelle.

« Il avait l’air absolument vrai », dit-elle.

Toni en tomba d’accord :

« La réplique exacte de celui de Mrs Dinwiddy, confirma-t-elle.

– Elle aurait quitté Morrison’s en pleine journée ?

– Oui, dit Toni. Elle est partie après avoir apporté les contrats imprimés, vous vous souvenez ? Elle avait une après-midi de congé. À ce qu’elle a dit, elle devait faire un saut à l’hôpital de Mircester pour rendre visite à sa sœur malade. Nous sommes restées pour signer les contrats et discuter de la façon dont nous aborderions l’enquête. Ensuite, vous avez tenu à raconter à Albert Morrison toutes vos affaires brillamment résolues, et avec vous, ça peut prendre des siècles.

– Vous n’êtes pas tendre quand vous vous y mettez ! »

Un toc-toc à la fenêtre interrompit la conversation. Un agent à la casquette dégoulinante d’eau de pluie fit signe à Agatha de baisser sa vitre. Les deux femmes allaient devoir faire une déposition détaillée, et ce ne serait que le début d’une longue soirée fastidieuse de questions et de réponses. La seule consolation d’Agatha était que le bruit de son aventure se répandrait rapidement, comme toujours dans la région. Elle était aussi presque sûre d’avoir vu un journaliste rôder sur le bas-côté de la route, juste à l’extérieur du cordon de sécurité. L’incident était si ridicule qu’il ferait forcément l’objet d’articles dans la presse locale, ce qui signifiait que sir Charles Fraith, son cher Charles, en aurait vent très vite et accourrait comme il l’avait fait tant de fois par le passé.

Agatha et Toni s’en retournèrent à Carsely en silence. Quittant l’autoroute A44, elles atteignirent le village, niché au fond d’un vallon bien caché dans les collines des Cotswolds. Une fois dépassées l’église et l’enfilade de boutiques et de maisons de pierre de la grand-rue, Agatha enjoignit à Toni de s’engager dans Lilac Lane et de la laisser devant le portail de son jardin, tout au bout du dédale de cottages. Même dans la petite rue mal éclairée, elle n’avait guère envie de se faire voir, dépenaillée comme elle l’était, et à Carsely il y avait toujours quelqu’un pour épier derrière les rideaux.

« Agatha…, dit Toni quand celle-ci descendit de voiture. Je me demandais…

– Quoi ? »

Agatha était vraiment peu désireuse de s’attarder.

Toute la vérité et rien que la vérité, soit, pensa Toni, mais quid si cette vérité signifiait qu’il fallait renoncer à son rendez-vous de ce soir avec son jeune médecin ? Elle va m’obliger à entrer et me gratifier d’un laïus qui pourrait bien durer des heures. Mieux vaut en rester aux sujets liés au travail.

« Il n’y avait pas de soleil, dit-elle. Aucun soleil couchant pour éclairer ce pied. Je pense que l’auteur du canular tenait une torche.

– Le monde fourmille de cinglés en tout genre, bougonna Agatha. Bon, à demain. »

Mais en ouvrant rapidement la porte et se glissant dans son entrée encombrée, elle pensa : qui pouvait savoir que je passerais sur cette route à cette heure ?

Agatha et Toni se trouvaient dans les locaux de Raisin Investigations, au-dessus d’une boutique d’antiquités située dans une des plus vieilles rues du centre de Mircester. Toni pressait Agatha d’en finir avec sa déposition. Lui tournant le dos, sa patronne était penchée sur le devant de son bureau pseudo-georgien trop grand, cependant qu’elle faisait le pied de grue près de la porte, une mince liasse de feuillets à la main. Dans sa propre déposition, elle avait raconté tout leur après-midi chez Morrison. On leur avait servi à déjeuner dans la salle à manger du président. À un moment, Agatha s’était excusée pour aller aux toilettes. Un jeune homme nommé John Sayer, le directeur des ressources humaines, avait demandé à Toni si Agatha était une bonne patronne. La jeune femme avait dûment fait l’éloge de son employeuse, non sans ajouter qu’elle espérait pouvoir partir à l’heure en fin d’après-midi, car elle avait un rendez-vous et il était fréquent qu’Agatha conduise lentement, scrutant les taillis sur le bord de la route et commentant : « Voilà l’endroit rêvé pour cacher un cadavre. » En quelques occasions, elle s’était montrée si sûre d’avoir repéré quelque chose qu’elle avait insisté pour que Toni descende de voiture avec elle afin de fouiller les buissons.

« Vous avez écrit ça dans votre déposition ? demanda Agatha. Et vous avez répété à ce type ce que je disais ?

– Parce que vous le dites tout le temps, répliqua Toni.

– Ce n’est pas vrai !

– Oh, si, c’est vrai. Une de vos plus agaçantes manies.

– JE N’AI PAS DE… MANIES ! » vociféra Agatha, vexée.

Toni posa deux doigts au coin de sa bouche, puis les en éloigna et exhala de l’air comme si elle soufflait de la fumée.

« Fumer n’est pas une manie ! s’insurgea Agatha. C’est une aide thérapeutique à la pensée logique et rationnelle. Mais la logique, je doute que vous sachiez ce que c’est. »

Toni dut endurer un sermon sur la loyauté, le dévouement, le devoir, la fiabilité et le fait qu’une confidente digne de confiance ne parle jamais, au grand jamais, de ses amis derrière leur dos.

« Est-ce que vous n’avez pas toujours pu compter sur moi ? insista Agatha.

– Épargnez-moi la rengaine de la culpabilité, rétorqua Toni. Il est grand temps que je vous le dise : je veux avoir une vie privée. J’ai besoin d’un peu de temps pour moi !

– Du temps pour vous, vous en avez ! tempêta Agatha. Quand je pense à toutes les fois où je me suis mise en quatre pour vous aider ! Vous le savez pourtant bien, que sans moi…

– Oh, fermez donc votre grande bouche au lieu de débiter des idioties ! cria Toni. Qu’est-ce que vous voulez, à la fin ? Que je démissionne ?

– Bien sûr que non, ce n’est pas ce qu’elle veut, dit l’agréable voix d’un homme qui finissait de gravir l’escalier.

– Charles ! s’écria Agatha, reconnaissant la voix de sir Charles Fraith. Qu’est-ce que tu fais là ?

– Après avoir lu le Mircester Mail de ce matin, j’ai pensé que tu aurais besoin d’un peu de réconfort. »

De son pas souple et agile, il dépassa Toni et entra dans le bureau.

« Faites-moi un café, Toni, dit Agatha, congédiant la jeune femme d’un geste de la main.

– Faites-le vous-même, répliqua sèchement Toni.

– Nous nous reparlerons plus tard, lui lança Agatha avec dédain. Allons boire quelque chose au pub, Charles. Je suis fatiguée et je n’ai pas envie de supporter les humeurs de mademoiselle. »

Après avoir traversé la rue, ils s’assirent dans deux fauteuils derrière la fenêtre lambrissée du King Charles.

« Quelle mouche a piqué Toni ? s’interrogea Agatha, l’air perplexe. Je lui ai seulement fait quelques petites remarques sans méchanceté.

– Jamais tu ne fais de petites remarques sans méchanceté. Tu es la reine de la critique. Allez, explique-moi tout. »

Agatha lui raconta comment Toni avait déblatéré sur sa propension à dire « Voilà l’endroit rêvé pour cacher un cadavre » presque chaque fois qu’elles étaient sur la route. Quant au faux pied, il semblait évident qu’un mauvais plaisant l’avait déposé dans les taillis dans l’espoir qu’elle l’apercevrait, appellerait la police et, du coup, se rendrait complètement ridicule.

« Pour être franc, c’est une habitude que tu as, commenta Charles. Pas de te rendre ridicule, mais de radoter cette phrase. Et je mettrais ma main au feu que tu as rappelé à Toni tout ce qu’elle te doit. Or personne n’aime être soumis à un chantage affectif. Voilà pourquoi elle s’est mise en colère aussi. Je me dis parfois que tu n’apprécies pas les gens à leur juste valeur, Agatha. Souvent, tu t’adresses à moi en aboyant des ordres comme si j’étais un de tes sous-fifres. Et ton Roméo de Heathrow, il a réagi comment quand tu l’as envoyé promener au bout d’une semaine ?

– Je n’en sais rien et ça m’est bien égal, répondit Agatha. Il est impossible. Ce type voulait me faire courir le monde avec lui comme si nous étions indéfiniment en vacances ! Libre à lui de prendre sa retraite s’il a envie de la passer à voyager, mais il me reste trop de vitalité pour ça. J’ai une affaire à faire tourner et une demi-douzaine d’employés. Ce qui fait beaucoup de responsabilités.

– En effet », dit Charles, acquiesçant de la tête, un petit sourire au coin des lèvres.

Il savait qu’elle ne lui disait pas tout à fait la vérité. Mais il attendrait, et ils étaient conscients l’un et l’autre qu’elle finirait par la lui dire. Pour le moment, elle n’était pas prête à reconnaître qu’elle s’était précipitée dans des fiançailles avec un homme dont elle avait vite découvert qu’il avait une ribambelle d’autres fiancées à travers le monde : Stella à New York, Carrie aux Seychelles, Barbara à Brisbane – et combien d’autres. C’était le genre d’homme qui devait acheter les bagues de fiançailles en gros. Celle qu’il lui avait donnée, en tout cas, il pouvait la reprendre : elle la lui avait jetée au visage alors qu’il se remettait d’une furieuse paire de gifles, avant de le flanquer à la porte.

« Oui, en effet, dit-elle. Oh, regarde ! Les glaçons ont presque fondu dans mon gin-tonic. Je parle trop, laisse-moi boire deux ou trois gorgées.

– Saoule-toi donc tant que tu voudras. »

Silence. Puis un reniflement.

« Tu pleures ? demanda Charles. Ça ne sert à rien, Aggie. Tiens, prends plutôt ça. »

Il glissa la main dans sa veste et en tira un mouchoir immaculé et parfaitement plié. Un mouchoir blanc en batiste. De nos jours, qui diable se promenait avec un mouchoir en batiste ? En cas de besoin, n’importe quel homme fouillait le fond malpropre de sa poche de pantalon pour y trouver un vieux Kleenex froissé, pensa Agatha en se tamponnant les yeux. Mais sir Charles Fraith n’était pas « n’importe quel homme ».

Derrière l’étoffe amidonnée, ses petits yeux d’ourse brun foncé étudièrent ses mouvements pour la dix millième fois peut-être. Elle le regarda se lever et se déplacer sans effort avec son élégance naturelle. Sur sir Charles, rien ne faisait de pli. Le bas du pantalon caressait négligemment les lacets de ses chaussures Oxford marron, bien cirées mais pas trop, idéales pour la campagne, et sa veste sport tombait bien droit de ses épaules.

Le gentleman aurait émergé de la plongée dans les fourrés à la recherche du pied scié comme il serait sorti de chez son tailleur dans Savile Row, à la différence d’Agatha, qui avait eu l’air recrachée par une moissonneuse-batteuse. Même quand ils avaient escaladé tous deux de vieux murs de pierre pour s’introduire dans un monastère des Pyrénées, en quête de l’ex-mari d’Agatha, pas un fil de sa tenue ne semblait s’être déplacé. S’il devait un jour (horrible pensée !) se rider sous l’effet de l’âge, Gustav, son fidèle majordome suisse, trouverait moyen de lui repasser la peau.

« Je vais aux toilettes, je reviens tout de suite », dit-il.

Il sembla prendre tout son temps. Agatha tendit la main vers son sac à la recherche de ses cigarettes, avant de se rappeler que fumer était interdit dans les pubs du Royaume-Uni depuis plus d’une décennie. Elle tripota la boucle et le fermoir de son sac, avala ses glaçons parfumés d’un reste de gin, puis leva les yeux vers la porte. Ce fut pour découvrir Charles qui revenait vers leur table, Toni sur les talons.

« Qu’est-ce qu’elle fiche ici ? protesta Agatha.

– Je suis allé chercher Toni, expliqua Charles de son ton le plus calme, parce que, si curieux que ça puisse vous sembler, mesdames, votre histoire commence à m’intéresser. J’ai envie de savoir ce qui se passe, et pour cela j’ai besoin de vous deux. Alors, commençons par le commencement. »

Ce fut Toni qui prit la parole la première et entreprit de résumer les faits. Il était rare, dit-elle, que l’agence fût confrontée à des cas d’espionnage industriel, mais celui-ci semblait à leur portée pour qu’elles s’y fassent les dents. Comme un quatre-quarts rassis à une de ces kermesses paroissiales à mourir d’ennui, pensa Agatha, mais elle préféra ne rien dire et laisser Toni continuer. Quelqu’un, semblait-il, s’était fait une opinion assez haute de leurs capacités pour déposer ce pied de mannequin scié dans les sous-bois sur le bord de leur route à leur intention.

« En somme, dit la jeune femme, on pourrait penser que ce quelqu’un veut nous faire passer pour des idiotes et nous discréditer. Il se pourrait que cette personne cherche à nous piéger de nouveau, pour pousser Morrison à résilier notre contrat et à engager quelqu’un d’autre.

– Ce pourrait être une façon de gagner du temps, intervint Agatha en acquiesçant de la tête, pour mener à bien les manœuvres entamées contre l’entreprise. Mais aller jusqu’à habiller ce pied pour qu’il ressemble à celui de la secrétaire du patron, franchement, ça me semble assez bizarre. L’idée de quelqu’un de malin, mais en même temps d’assez tordu.

– Ce n’est pas forcément une personne chez Morrison qui m’a entendue parler à John Sayer, observa Toni. Ils sont peut-être sur écoute.

– Tout ça doit être en rapport avec une batterie de voiture électrique que les ingénieurs de la firme ont inventée, dit Agatha. Il paraît qu’elle peut augmenter l’autonomie d’un véhicule plus que n’importe laquelle sur le marché, et que le brevet rapportera une fortune. Le fait qu’on ait probablement mis le feu aux locaux où se font les recherches fait remonter le début de l’opération contre Morrison’s à des semaines, peut-être à des mois.

– Il y avait sept personnes dans la pièce quand j’ai fait cette observation sur Agatha, précisa Toni. Je ferai mon enquête sur elles dès demain.

– Nous la ferons toutes les deux », dit Agatha. Soudain, elle sourit à son assistante. « On fait la paix ?

– On fait la paix », concéda Toni.

Comment décrire le sourire sur les lèvres d’Agatha sans tomber dans le cliché ? se demanda sir Charles. Il illumine son visage ? Il illumine toute la salle ? Ou il fait fondre les cœurs ? Il haussa mentalement les épaules. Le plus important était de se réjouir que l’orage fût terminé.

« Il faut que je file, dit Toni. Agatha, je passe vous prendre demain matin à huit heures et demie. »

Le lendemain, Toni ne desserra pas les dents de tout le trajet. La veille au soir, pour la première fois, la compagnie de son jeune médecin lui avait semblé ennuyeuse. Elle s’était sentie abattue tout le temps qu’ils avaient passé chez lui, à dîner d’un risotto terriblement fade qu’il avait cuisiné. Elle était rentrée chez elle de bonne heure, fatiguée et apathique. Le problème venait-il de lui ? Ou d’elle ? Ou seulement du risotto ?

Quand Toni gara la voiture sur le parking, Agatha se décida à rompre le silence en disant :

« Je me demande ce qui nous attend.

– Peut-être la découverte d’un autre morceau de corps, dit Toni. Je pense qu’il se moque de nous.

– Ou elle. Ce pourrait être une femme. Allons, Toni, il faut que vous ayez les idées claires. » Puis Agatha marqua une pause : « Vous savez, je m’inquiète sérieusement pour vous. »

Toni se raidit.

« Si vous comptez fourrer votre nez dans ma vie privée, Agatha, je vous conseille d’oublier.

– Je ne savais pas que j’avais des raisons d’y fourrer mon nez », répliqua Agatha. Puis elle se hâta de revenir à leur affaire. « Si ce personnage est aussi fêlé que je le pense, il jouera à ses petits jeux pendant quelque temps, puis la cruauté reprendra le dessus dans son esprit malade et vous pourriez devenir sa cible.

– Vous aussi », observa Toni.

Agatha fut parcourue d’un léger frisson.

« Celle de nous deux qu’il jugera la plus vulnérable, marmonna-t-elle.

– J’ai apporté le détecteur de micros, dit Toni. Je propose de commencer par la salle de réunion. »

Agatha descendit lentement de voiture et fronça les sourcils. Cette nouvelle raideur dans ses articulations ne pouvait être un effet de l’âge. Peut-être était-ce ce satané siège de voiture. Oui, c’était forcément la raison. En sortant de la BMW de Charles, elle ne se sentait jamais ni raide ni vieille.

À la réception, installée au premier étage, Mrs Dinwiddy les accueillit : chignon strict, tailleur en tweed, rang de perles, bas de laine et chaussures à talon plat. Dans sa main gauche, elle tenait un petit dictaphone dont la dragonne entourait son poignet. Elle semblait pressée de se remettre au travail et les escorta d’un pas rapide vers la salle de réunion que la direction leur avait réservée. Agatha se tint debout en silence, regardant par la fenêtre tandis que Toni auscultait méthodiquement la pièce, armée d’un objet en acier rectangulaire pareil à un vieux transistor. Elle le déplaçait de côté et d’autre, balayant la surface des murs, des lambris, des meubles et du petit matériel en métal. Elle finit par la grande table ovale en chêne foncé et sa décoration centrale, composée de deux larges cendriers anciens d’aspect insolite.

« Rien à signaler, annonça Toni, rangeant le détecteur dans son étui en plastique noir.

– Dans ce cas, mettons-nous au travail », décida Agatha.

Sur la table devant elles s’empilaient des dossiers cartonnés bourrés de documents. La première pile était la moins haute : c’étaient les renseignements sur les six personnes qui avaient pu entendre Toni bavarder avec John Sayer. Ceux sur Sayer lui-même se trouvaient dans le dossier du dessus. Après qu’elles eurent passé ce qui leur sembla des heures à étudier tous ces papiers sans intérêt, Mrs Dinwiddy reparut avec des cafés. Elle les plaça devant elles presque sans un mot et s’en repartit en hâte. Agatha portait sa tasse à ses lèvres quand Toni cria soudain :

« Ne buvez pas ! »

Agatha reposa sa tasse.

« Pourquoi ?

– Une intuition. Je ne pense pas à du poison. Plutôt à… à un laxatif.

– Un lax… » Agatha s’agita sur sa chaise. « Alors, il nous faut un cobaye. »

La porte s’ouvrit. C’était de nouveau Mrs Dinwiddy.

« Mesdames, on me charge de vous demander si vous avez besoin d’autre chose.

– Oui. Que vous goûtiez ce café, dit Agatha.

– Je ne bois jamais de café, Mrs Raisin. Mais si vous ne le trouvez pas à votre goût, je peux vous en faire refaire. J’ai aussi deux tickets pour que vous puissiez déjeuner avec les cadres de l’entreprise. Leur réfectoire est à cet étage, au fond du couloir à gauche. Au menu d’aujourd’hui, il y a du poulet en crapaudine. Un des plats préférés de notre président, Mr Albert.

– Beurk ! grommela Agatha, une fois que la secrétaire eut quitté la pièce.

– Moi, j’aime toutes les recettes à base de poulet, dit Toni. Peu importe le nom.

– Pourquoi pensez-vous qu’il y a du laxatif dans le café ?

– Parce que je persiste à voir notre adversaire comme une sorte de gamin ou de gamine à l’esprit pervers. Un laxatif puissant pourrait nous… euh… nous indisposer toutes les deux d’une façon extrêmement humiliante. Une fois encore, pour nous tourner en ridicule. »

Au déjeuner, Toni jugea le poulet en crapaudine excellent et Agatha dut reconnaître que la viande marinée aux herbes et bien grillée était savoureuse. Le plat, servi en portions très copieuses, fut suivi d’un pudding au riz, aux dattes et au caramel aussi lourd qu’on pouvait le prévoir et, en se levant de table, les deux femmes se sentirent somnolentes et regrettèrent d’avoir tant mangé. Agatha plus que Toni, car la sensation de sa jupe qui lui serrait la taille était mauvaise pour son moral.

La police semblait s’être désintéressée de l’affaire du pied de mannequin, sans doute parce qu’elle considérait qu’il s’agissait d’une mauvaise farce, car personne du commissariat ne s’était présenté chez Morrison pour en savoir davantage – du moins à en croire Mrs Dinwiddy.

Agatha s’efforça de se concentrer sur les dossiers des membres du personnel étalés devant elle, mais son esprit ne cessait de vagabonder. Elle pestait contre la tyrannie des mots nouveaux. On n’était plus censé dire « personnel », mais « ressources humaines ». Franchement ! Un jour prochain, les enfants des écoles primaires crieraient « Personnel ! » dans la cour et recevraient une claque parce qu’ils avaient dit un gros mot. Sauf que les claques avaient été interdites aussi. C’était probablement une bonne chose, mais elle pensait à certaines personnes à qui cela ne ferait pas de mal. Et plus elle y pensait, plus la liste de ces gens lui semblait longue – avec en tête son ignoble menteur d’ex-fiancé. Quel goujat, celui-là ! En esprit, elle revit le visage à l’expression blessée de Charles, éclairé par un réverbère, regardant du trottoir les lumières de sa réception de fiançailles à laquelle il n’avait pas été invité.

Nom d’un salopard à sonnette ! Concentre-toi ! se morigéna-t-elle. Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ? Ses yeux se fixèrent soudain sur un document devant elle. Il parlait de Jennifer Williams, vingt-huit ans, précédemment trapéziste. C’était curieux. En règle générale, les artistes de cirque restaient cantonnés à leur domaine. Elle téléphona à Mrs Dinwiddy et demanda à avoir au plus vite un entretien avec cette Jennifer.

« Elle travaille aux emballages, répondit la réceptionniste. Si elle est à son poste, je vous l’envoie tout de suite. »

Agatha expliqua à Toni pourquoi elle avait convoqué la jeune femme et, quand la porte s’ouvrit et qu’elle apparut, toutes deux l’observèrent attentivement.

« Voici Miss Williams », annonça Mrs Dinwiddy en la poussant légèrement dans la pièce.

La raison pour laquelle Jennifer Williams n’était plus trapéziste sautait immédiatement aux yeux. Sous ses cheveux noirs et frisés, elle avait un gros visage tout rond au-dessus d’un triple menton, des seins pareils à deux coussins rebondis et des hanches si larges qu’on aurait dit des falaises de part et d’autre de son corps, dressées dans une immense jupe noire qui, par-derrière, n’était pas sans rappeler un chapiteau de cirque.

« Nous cherchons des anomalies dans le C.V. des employés, lui expliqua Agatha.

– Je suis britannique à cent pour cent, répliqua Jennifer. Pas d’anoma-je-ne-sais quoi dans ma famille.

– Vous travailliez dans un cirque. Pourquoi avez-vous cessé ?

– Il m’a lâché la main. Je suis tombée et j’ai failli me rompre le cou.

– Qui vous a lâché la main ?

– Mon cousin Alfie. Il a prétendu que j’étais devenue trop lourde. Il a dit aussi qu’un des sequins de mon costume avait sauté et l’avait aveuglé. Mon père s’occupe du dressage des chevaux. Vous croyez qu’il aurait pris mon parti ? Pensez-vous ! Il a dit que je devais commencer par perdre du poids. Mais moi, j’ai toujours eu envie d’un boulot ici. La cantine est la meilleure à des kilomètres à la ronde.

– Vous vous entendez bien avec vos collègues ? s’enquit Agatha.

– Avec la plupart, oui, répondit Jennifer, même s’il y en a certains qui se croient supérieurs aux gens comme moi. Cette salope fainéante derrière sa réception, par exemple.

– Vous voulez dire Mrs Dinwiddy ? demanda Toni.

– Elle, non, sourit Jennifer. Celle d’avant, la pouffe qui s’est fait virer. La jeune blonde. Même si la Din-machin ne vaut pas beaucoup mieux. Tout le monde sait qu’elle garde sa place en dansant le boogie-woogie avec le grand patron, si vous voyez ce que je veux dire.

– Albert Morrison a une liaison avec Mrs Dinwiddy ? »

Agatha était incrédule.

« Faites comme si vous n’aviez rien entendu ! grommela Jennifer. De toute façon, je ne dirai plus rien. J’aime bien travailler ici. Ils servent un très bon sheperd’s pie tous les jeudis. »

Agatha congédia l’ex-trapéziste, qui sortit de la pièce en se dandinant.

« Voilà un petit ragot fort intéressant, commenta Toni. Morrison et Dinwiddy ensemble ? Est-ce que c’est possible ?

– C’est exactement le mot que j’emploierais, dit Agatha. Un ragot. Ou du moins une info à peine croyable, mais qui mérite qu’on la garde à l’esprit. Morrison est un homme marié et c’est une situation qui pourrait donner un mobile à sa femme, ou même à Dinwiddy, pour lui en vouloir et en vouloir à l’entreprise. Et cette jeune réceptionniste blonde ? Nous devons découvrir pourquoi elle s’est fait licencier.

– Le mieux maintenant, dit Toni, ce serait de laisser toute cette paperasse de côté et de parler aux gens qui étaient présents quand j’ai fait cette remarque malheureuse. »

Ravalant une envie soudaine, pleine de fiel, de se quereller de nouveau avec son adjointe, Agatha poussa un soupir et acquiesça.

Les personnes dont Toni avait parlé étaient au nombre de six, auxquelles il fallait ajouter le président, Albert Morrison. Mais avant qu’aucune d’elles pût être convoquée, Mrs Dinwiddy fit de nouveau irruption dans la salle.

« Je suppose que vous voulez savoir combien d’employés de la maison sont au courant de l’observation de mademoiselle sur ce que dit Mrs Raisin de l’endroit rêvé pour cacher un cadavre, dit-elle. Mais voyez-vous, je crains que tout le bâtiment ne l’ait entendue. Mr Morrison croit aux vertus de la transparence. Vous êtes dans une des seules salles où l’on peut parler en confidence. Ailleurs, toutes les discussions sont diffusées par micro. C’est un système qui se fonde sur un modèle japonais que Mr Morrison a admiré quand il a visité le pays l’année dernière.

– Merci de nous prévenir », dit Agatha d’un ton morose.

Quand la secrétaire fut repartie, elle ajouta :

« Si seulement ç’avait été un vrai pied en chair et en os ! Toute la police de la région serait sur l’affaire et nous pourrions au moins glaner quelques bribes d’information. »

Elle alluma une cigarette et souffla un nuage de fumée vers le néon au plafond.

« On n’a pas le droit de fumer dans une entreprise, Agatha, objecta Toni.

– Ah oui ? Et qui a dit ça ?

– Tout le monde le dit.

– Eh bien, que tout le monde aille se faire foutre. »

Un détecteur de fumée qu’Agatha n’avait pas remarqué se déclencha au-dessus de sa tête, émettant des ululements aigus et assourdissants. Elle monta sur la table et, chancelant sur ses hauts talons, agita le mouchoir que Charles lui avait donné pour dissiper la fumée qui atteignait les capteurs de l’appareil. Faisant un pas de côté pour garder son équilibre, elle plongea son talon gauche dans sa tasse de café toujours pleine. L’horrible son plaintif décrut et mourut lentement, mais quand elle sortit son talon de la tasse et en secoua les gouttes, elle se pencha trop d’un côté et fit tomber la table sur le sol. L’instant d’après, la porte s’ouvrit et un homme en salopette entra. Il dépassa Agatha couchée par terre, releva la table, monta dessus et dévissa l’alarme.

« La direction a donné l’ordre qu’on vous laisse fumer », bougonna-t-il.

Puis il sauta sur le sol et ressortit, laissant Agatha médusée, gisant toujours par terre et fixant la porte qui se refermait. Toni accourut pour l’aider à se remettre debout.

« Ouf ! J’ai eu une peur bleue », dit Agatha, se laissant tomber avec soulagement sur une chaise. Elle essuya son talon avec le mouchoir de Charles. « Je ne dirais pas non à un petit verre pour me remettre d’aplomb.

– Il y a un pub pas très loin sur la route principale, dit Toni. Sinon, vous avez raison : moi aussi, cet endroit me fait peur. On ne voit que des gens très étranges. Pourquoi ce type ne vous a-t-il pas tendu la main pour vous relever ? Bizarre, non ?

– Sortons », décida Agatha, et elles se mirent en route pour le pub.

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