Agatha Raisin 30 - Bonnet d'âne !

Beaton M. C. · Chapitre 5 sur 10

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Agatha Raisin 30 - Bonnet d'âne !

Chapitre 5

5

 

 

Tôt le lendemain matin, après avoir servi leur petit déjeuner à ses chats, Agatha s’assit à la table de sa cuisine pour savourer une tasse de délicieux café sans sa cigarette habituelle. Une idylle était dans l’air et ce jour était bien choisi pour prendre une bonne résolution et répudier sa mauvaise habitude. Elle sourit en remarquant (ce n’était pas la première fois) que la queue de ses chats, quand ils étaient contents, dessinait un grand point d’interrogation tout poilu. Si j’avais une queue, se dit-elle, je ferais la même chose ce matin. Au lieu de quoi j’ai les fesses violacées. Ce qui n’arriverait jamais à Boswell ou à Hodge. Si leur dignité était malmenée par une chute du dossier du sofa ou de la clôture du jardin, ils s’arrangeaient toujours pour retomber sur leurs pattes et faire comme si cette chute était délibérée.

« Mais vous n’êtes pas obligés de porter des talons aiguilles, pas vrai ? » leur dit-elle à voix haute, avant de rire en voyant que ses chats la fixaient avec de grands yeux, apparemment horrifiés par cette idée.

À cet instant, on frappa à la porte.

« Qui ça peut-il être, mes jolis ? De la visite matinale deux jours de suite ? »

Elle traversa sa petite entrée en quelques enjambées et, quand elle ouvrit la porte, trouva sur le seuil Doris Simpson, sa fidèle femme de ménage.

« Vous arrivez tôt ce matin, ma chère Doris, dit-elle en s’écartant pour la laisser entrer. Et nous sommes samedi, ce n’est pas votre jour.

– C’est vrai, excusez-moi, répondit Doris. Mais ma cousine Rita est clouée au lit par sa sciatique. Je vais aller passer deux ou trois jours chez elle et j’ai pensé que ça ne vous ennuierait pas si je faisais votre ménage aujourd’hui plutôt que lundi.

– Pas de problème. Mais vous auriez pu entrer sans frapper comme d’habitude. » Agatha retourna dans la cuisine pour finir son café. « Vous n’avez pas perdu vos clefs ?

– Non, dit Doris, mais je me demandais si vous n’étiez pas avec ce monsieur. Votre nouvel ami. »

Stupéfaite, Agatha écarquilla les yeux et ses sourcils lui montèrent jusqu’en haut du front. Chris Firkin l’avait ramenée hier soir à la nuit tombante, dans une voiture qui ne faisait aucun bruit, et Doris savait déjà tout ce qu’il y avait à savoir. En matière de renseignement, l’Intelligence Service aurait pu prendre des leçons du réseau d’espions de Carsely. À l’évidence, si sa femme de ménage s’était présentée de si bonne heure, c’était dans l’espoir de voir à quoi ressemblait le nouvel homme dans la vie d’Agatha. La première personne à pouvoir le décrire serait en possession d’un potin en or.

« Comme vous voyez, dit-elle en désignant l’unique tasse de café, il n’y a que moi dans la maison. Dites-moi, Doris, vous connaissez quelqu’un qui travaille chez Morrison ?

– Ma foi non, répondit Doris. Ce n’est pas très grand, n’est-ce pas ? Ils font des batteries de voiture ou je ne sais quoi. La fille d’un cousin de mon mari, la petite Tracy, y a travaillé quelques mois, mais elle a préféré les plaquer. Trop de gens dans cette boîte qui ne lui plaisaient pas.

– C’était il y a combien de temps ? demanda Agatha. Est-ce qu’elle a connu Josie, l’ancienne réceptionniste ?

– Bien sûr qu’elle l’a connue ! dit Doris en riant. Tout le monde connaissait Josie, et tout le monde était au courant de ses frasques avec cet Albert Morrison. Là-dessus, Tracy ne manquait pas d’histoires à raconter.

– Qu’est-ce qu’elle est devenue, cette Josie ?

– Elle est partie un soir en annonçant qu’elle ne reviendrait pas. Tracy a dit qu’elle l’avait vue partir avec son sac bourré de grosses coupures. »

On frappa de nouveau à la porte. Agatha avala sa dernière gorgée de café, puis se hâta d’aller ouvrir.

« Bonjour ! dit-elle gaiement en découvrant Toni sur le perron. Je ne vous attendais pas ce matin. Je pensais vous retrouver à l’agence.

– Je sais, dit Toni, faisant un pas dans l’entrée, mais je me suis dit que vous pourriez profiter de ma voiture… et puis, il y a quelque chose dont je voudrais vous parler en privé. Voilà, c’est… Ça s’est passé comment hier, avec ce Firkin ?

– À merveille, répondit Agatha. Un après-midi très agréable et plein d’enseignements. Mais vous n’aviez pas besoin de venir jusqu’ici pour me demander… »

Un autre toc-toc à la porte. Incroyable, pensa Agatha. Qui pouvait frapper cette fois ? C’était Bill Wong, accompagné d’Alice Peterson.

« Bonjour, Agatha. Ça ne vous ennuie pas si nous entrons quelques minutes ?

– Pourquoi pas ? répondit Agatha. Tant que nous y sommes, joignez-vous aux autres. »

L’entrée bondée de son cottage ne laissait pas beaucoup de place pour aller et venir, surtout après que Doris fut apparue avec l’aspirateur.

« Passons au salon, décida Agatha avec un geste de la main vers Bill et Alice. Doris, vous pouvez commencer par l’étage. Toni, voulez-vous être un amour et nous refaire du café ? »

Les deux policiers s’assirent sur le sofa cependant qu’Agatha se perchait sur le bras d’une chaise. Elle avait beaucoup à faire aujourd’hui et tenait à leur faire comprendre qu’ils n’avaient pas tout leur temps. Mais elle grimaça de douleur quand son postérieur contusionné rencontra la dureté du bois et se laissa doucement glisser sur le coussin du siège.

« Avez-vous trouvé quelque chose sur le sabot ? demanda-t-elle à Bill.

– Rien du tout, répondit-il. On l’a récemment récuré avec un détergent chimique. Du coup, pas d’empreintes digitales ni rien qu’on puisse verser au dossier.

– Sauf le fait qu’on l’a récuré, dit Agatha. Pourquoi l’a-t-on si soigneusement nettoyé ? Celui-ci et pas l’autre ?

– Selon Bream, simplement parce que quelqu’un a fumé et s’en est servi, dit Alice. Vous, je suppose.

– Ridicule ! s’agaça Agatha. Quand quelqu’un s’est servi d’un cendrier, on le vide et on lui donne un bon coup de chiffon, c’est tout. On ne le frotte pas au détergent comme un lavabo encrassé.

– C’est assez curieux, je vous l’accorde, reconnut Bill, et il y a des gens chez Morrison qui ne me plaisent pas beaucoup. Mais nous n’avons aucun indice qui suggère que la mort de Mrs Dinwiddy n’est pas ce que tout le monde pense. Un accident causé par une ruade. Maintenant, nous avons besoin de votre déposition, puisque vous êtes la personne qui a découvert le corps. Nous avons pris celle de Toni hier.

– C’est donc si urgent ? demanda Agatha en fronçant les sourcils.

– Le divisionnaire Wilkes tient à ce que tout soit réglé avant l’audience devant le coroner, expliqua Alice.

– Qui est prévue quand ?

– Cet après-midi à deux heures, dit Bill.

– Vous plaisantez ! s’écria Agatha. Une audience du coroner un samedi ?

– Ce n’est pas la procédure normale, confirma Bill, mais ce décès est considéré comme un accident très simple. Une petite affaire qu’il sera facile de classer. Le commissaire tient à s’en débarrasser, parce que nous n’avons ni de temps ni de budget à gaspiller. Le coroner a bien voulu s’en occuper aujourd’hui du moment que le dossier est prêt. Tout ce qui nous manque, c’est votre déposition.

– Eh bien, voici ce que je déclare, répliqua Agatha, la voix et la mâchoire tendues. Le divisionnaire Wilkes est un sinistre abruti ! »

Alice, qui avait déjà un bloc-notes et un stylo tout prêts, se couvrit la bouche pour cacher qu’elle pouffait de rire. Bill, pour sa part, se frotta les tempes et soupira.

« C’est une déclaration qui ne nous est pas très utile, Agatha, dit-il avec lassitude.

– Utile ? se récria Agatha, se levant brusquement. Ce qui serait utile, c’est une investigation approfondie sur ce qui se passe chez Morrison et qui a conduit à ce qu’une femme meure ASSASSINÉE !

– Calmez-vous, Agatha, dit Toni, qui arrivait avec le plateau du café. Ça ne sert à rien de vous mettre dans tous vos états. Si vous fumiez une cigarette ?

– J’AI ARRÊTÉ DE FUMER ! » rugit Agatha.

Les autres se regardèrent en hochant la tête d’un air entendu.

« Cessez de me materner, continua Agatha, se rasseyant et tendant vers les trois visiteurs un index accusateur. J’ai parfaitement le droit d’être en colère, parce que hier j’ai découvert le cadavre d’une femme qu’on a tuée et que ce bouffon de Wilkes préfère laisser le meurtrier dans la nature.

– Mais qui est-il, ce meurtrier dans la nature ? demanda Bill.

– Je l’ignore encore, répondit Agatha, mais j’ai bien l’intention de le savoir bientôt. »

Après avoir pris une tasse de café des mains de Toni, elle se résigna à fournir aux deux policiers une version résumée des événements qui l’avaient menée à la découverte du corps dans la cour de l’écurie. Elle marqua une pause au moment de décrire cette dernière scène : Mrs Dinwiddy gisant dans son sang sur les pavés et Wizz-Wazz immobile et choquée à côté d’elle. Quelque chose d’important manquait à ce tableau, se dit-elle pensivement, mais quoi ?

Dans la voiture qui les conduisait à l’agence, Agatha et Toni se retrouvèrent enfin seules.

« Alors, de quoi vouliez-vous me parler ? demanda Agatha. Vous avez décidé quelque chose, pour votre petit ami ?

– Honnêtement, Agatha, ce sont mes affaires, pas les vôtres. Je n’ai aucun besoin que vous vous en mêliez.

– Est-ce que je me mêle de quelque chose ? Je prends simplement votre intérêt à cœur. »

Mais elle compléta en son for intérieur : ce que je ne veux pas, c’est que vous vous encroûtiez avec un mari maniaque et une marmaille braillarde, parce que j’ai trop besoin de vous.

« Je suis parfaitement capable de gérer seule ma vie privée, dit Toni.

– Tant mieux, répliqua sèchement Agatha. Il ne faudrait pas que vous tombiez en pâmoison devant le premier olibrius qui porte un pantalon.

– Ou un bleu de travail ? ironisa la jeune femme.

– Ça, c’est vraiment petit ! » dit Agatha, vexée.

Chacune détourna la tête d’un côté, puis, lentement, elles se regardèrent de nouveau et éclatèrent de rire.

« Il est vraiment très sympathique, reconnut Agatha.

– Oui, c’est l’impression qu’il m’a faite, dit Toni. Je suis contente pour vous. »

Ce n’était pas le moment, décida-t-elle, de lui parler de Charles.

À leur arrivée à l’agence Raisin Investigations, Agatha passa derrière son bureau tandis que Toni et Patrick Mulligan la suivaient dans la pièce et s’asseyaient sur des chaises en face d’elle, chacun avec un bloc-notes et un stylo.

« Bon, dit Agatha, récapitulons ce que nous savons sur Morrison’s. En premier lieu, il faut savoir à quel genre d’individus nous avons affaire. Qu’est-ce que vous avez, Toni ?

– J’ai un peu creusé le passé d’Aphrodite Morrison, répondit la jeune femme, et j’ai appris plusieurs choses révélatrices. Elle a trente ans et elle est née dans la région sous le nom de Kate Hibbert. Sa mère était anglaise, son père un soldat américain, réparateur de moteurs dans l’US Air Force. Ils ne se sont jamais mariés. Il a été renvoyé chez lui et Kate a été élevée par sa mère. Quand elle avait dix-sept ans, la mère est décédée et elle est partie aux États-Unis à la recherche de son père. Elle ne l’a jamais retrouvé, mais grâce à son physique elle n’a pas tardé à se faire engager comme mannequin à New York.

– J’aurais dû le deviner à la façon dont elle s’habille, dit Agatha, hochant la tête.

– Pour ce genre de mannequinat, l’habillement n’était pas primordial, dit Toni. Elle posait sur différents sites Internet et elle s’est fait connaître sous toute une série de noms : Câline Angelica de l’Arkansas, Layla la Lubrique de Louisiane… Je préfère ne même pas citer son pseudo du Kentucky. Il y a cinq ans, elle s’est fait épouser par un ex-agent de change richissime de Wall Street, un dénommé Edwin Levin, mais le mariage n’a pas duré, parce qu’au bout de neuf mois il a cassé sa pipe. Du coup, elle a hérité de plus de cent millions de dollars.

– Ha, ha ! fit Agatha. Une mort suspecte, on dirait ?

– Pas vraiment, répondit Toni. Ce Levin avait quatre-vingt-douze ans. Au moment des fiançailles, il avait déclaré à la presse qu’il voulait finir en beauté avec une beauté. »

Patrick Mulligan partit d’un petit rire étouffé.

« Tu aurais des photos de Layla la Lubrique ? demanda-t-il à Toni.

– Pas la moindre, malheureusement, répondit sa jeune collègue. Le vieil Edwin les a toutes rachetées et il avait une équipe qui écumait Internet au cas où certaines auraient continué à circuler. Elles ont été détruites, il la voulait toute à lui. Il avait des enfants de deux mariages précédents et ils ont contesté le testament, mais Kate, qui se fait maintenant appeler Aphrodite, a quand même emporté le plus gros de ses millions. Voilà trois ans, elle a rencontré Albert Morrison dans un hôtel de Saint-Tropez et ils se sont mariés au bout de tout juste six mois. »

Agatha s’adossa à sa chaise pivotante.

« Eh bien, eh bien ! dit-elle. Notre Aphrodite est un sacré numéro, pas vrai ? Et vous, Patrick, qu’est-ce que vous avez sur Morrison ?

– Un personnage beaucoup moins pittoresque que sa femme, dit Mulligan. Quarante-huit ans, enfant unique, issu d’une famille de la bourgeoisie industrielle. Il a un diplôme d’ingénieur chimiste. Il a travaillé quelques années pour de grosses compagnies, puis il a repris l’affaire familiale quand son père est mort il y a treize ans. C’est lui qui a créé l’usine de Sekiliv. Pas d’enfant. Et, comme Toni vient de le dire, il a épousé Aphrodite il y a trois ans.

– Je n’ai jamais vu un personnage aussi peu engageant, bougonna Agatha. Qu’est-ce qu’Aphrodite a bien pu lui trouver ?

– Elle cherchait peut-être une figure paternelle, suggéra Toni. Un homme pour veiller sur elle, quelqu’un de solide et de rassurant.

– Possible. » Agatha hocha la tête. « Et les vigiles, Bream et Dunster ? Nous en savons un peu plus long sur eux ?

– Comme vous l’avez soupçonné, répondit Mulligan, ni l’un ni l’autre n’a jamais fait partie d’aucune unité de commando, mais ils étaient tous les deux militaires. Dans le Corps royal de la logistique.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquit Agatha.

– En nombre, c’est le corps le plus important de l’armée. Ils fournissent et transportent tout, des uniformes à la nourriture en passant par le carburant et les munitions. Bream et Dunster ont servi ensemble en Allemagne et en Afghanistan. Un copain à moi qui est dans la police militaire m’a parlé d’un gros scandale qui avait touché leur unité en Allemagne. Une grosse quantité de marchandises a été volée ou détournée : du carburant, des provisions de bouche, de l’alcool et ainsi de suite. Tout a cessé quand l’unité a été transférée en Afghanistan et la police militaire n’a jamais su le fin mot de l’affaire. Mais j’ai découvert que Bream avait disparu sans permission pendant trois semaines, ce qui s’assimile à une désertion. Il a pris deux mois dans une prison militaire, puis il a été renvoyé de l’armée. Dunster aussi a été révoqué, à cause d’une bagarre avec un autre troufion à qui il a cassé les jambes à coups de barre à mine. Apparemment, c’est une vraie brute.

– Donc, Dunster est un type violent, réfléchit Agatha. Et Bream et lui sont toujours restés en contact, à ce qu’on dirait.

– Pas seulement en contact, précisa Mulligan. Ils ont bossé ensemble comme vigiles dans un entrepôt commercial à Leicester, mais ils se sont de nouveau fait virer après une rixe avec leur chef. Il avait découvert qu’ils avaient monté un trafic et vendaient sur commande une partie des stocks de l’entrepôt. La police s’en est mêlée. Ensuite, je n’ai plus rien sur eux jusqu’à leur arrivée chez Morrison.

– Pourquoi la boîte a-t-elle décidé d’embaucher deux truands comme Bream et Dunster ? se demanda tout haut Toni.

– La même question se pose pour John Sayer, observa Agatha. Qu’est-ce que vous avez trouvé sur lui ?

– Encore rien, reconnut Mulligan. C’est quelqu’un de très mystérieux, qui n’a laissé de trace nulle part. Mon idée, c’est que John Sayer n’est peut-être pas son vrai nom. J’y travaille.

– Très bien, approuva Agatha. Il faut que nous sachions comment l’énigmatique Mr Sayer s’imbrique dans toute cette histoire. Continuez d’enquêter sur lui, Patrick. Maintenant, passons à ce que j’ai appris depuis hier. Sayer ne nous a pas dit toute la vérité sur les employés de Sekiliv. Parmi eux, il y a des expatriés britanniques. » Elle parla à ses deux collaborateurs du service de courrier entre les Cotswolds et la Pologne, et leur révéla aussi que Josie avait apparemment été payée pour disparaître du paysage. « Et puis, poursuivit-elle, il y a la fameuse batterie révolutionnaire. La vérité, c’est qu’elle ne marche pas. En fait, elle a une dangereuse tendance à prendre feu. Il est presque sûr que c’est ce qui a provoqué l’incendie.

– Donc, nous avions raison, dit Toni. Si on nous a engagées, c’est pour faire croire que Morrison’s a quelque chose de précieux à protéger et cacher le fait que la batterie ne vaut rien. Quant au canular du pied scié, il était censé nous discréditer et justifier ensuite qu’on se passe de nos services.

– C’est de plus en plus probable, acquiesça Agatha. Nous pouvons nous attendre à ce que notre contrat avec Morrison’s soit résilié d’un jour à l’autre. Du coup, il faut agir vite si nous voulons démêler toute l’affaire.

– Et nous ne savons toujours pas pourquoi Dinwiddy a été assassinée, souligna Mulligan. Sauf si elle savait ce qui se passait.

– Elle savait peut-être qu’il y avait des problèmes avec la batterie, raisonna Agatha, mais d’autres le savaient aussi. Chris Firkin, pour commencer. Non, Dinwiddy devait penser que la batterie serait bientôt opérationnelle. Dans ces conditions, pourquoi la tuer ? Il y a forcément autre chose.

– Et si elle était au courant des coucheries du patron avec la dénommée Josie ? suggéra Mulligan.

– Oh, elle l’était sûrement, estima Agatha, mais c’était plus ou moins de notoriété publique.

– De toute façon, cette histoire-là était réglée, ajouta Toni. Josie avait pris ses cliques et ses claques. Moyennant finance. »

Agatha soupira.

« Il y a encore beaucoup de choses qui nous échappent, dit-elle d’un ton maussade.

– Mais nous faisons des progrès, argua Mulligan. Vous avez trouvé l’arme du crime.

– Et nous avons une liste de suspects, dit Toni. À commencer par Albert Morrison, qui avait peut-être une liaison avec Dinwiddy. Si elle était devenue encombrante, il a pu vouloir se débarrasser d’elle.

– Et il y a Bream et Dunster, rappela Mulligan. Dinwiddy semblait se méfier d’eux, n’est-ce pas ? Ils lui en voulaient peut-être pour quelque chose. Et le jeune Sayer ? Nous n’en savons pas assez sur lui.

– Il faut aussi penser à Aphrodite, poursuivit Toni. Elle a pu découvrir que son mari la trompait avec Dinwiddy et décider d’en finir avec elle.

– Mais tous ces gens ont un alibi en béton, rétorqua Agatha. Nous les avons tous vus au thé chez les Morrison. Ils n’auraient jamais pu foncer jusqu’à l’écurie, fracasser le crâne de Dinwiddy et disparaître avant notre arrivée. Nous aurions inévitablement vu quelque chose. Mais attendez une seconde… Et cette sale vermine de Peter Trotter, le palefrenier ?

– Un jockey qui n’a pas réussi, l’informa Mulligan, consultant ses notes. Connu de la police, principalement pour des bagarres à la sortie des bars. Il n’a jamais gardé un emploi très longtemps. Mais je ne vois pas quel serait son mobile.

– Pas besoin de mobile, dit Agatha. C’est un type très agressif. Il aurait suffi qu’il pique une violente colère.

– Ça ne concorde pas avec ce que nous savons, la contredit Toni. S’il était fou de rage pour une raison ou pour une autre, je ne le vois pas entrer dans l’usine, aller chercher le cendrier-sabot, revenir pour frapper Dinwiddy par-derrière, puis faire une mise en scène pour qu’on accuse l’ânesse, passer un long moment à nettoyer le sabot et enfin retourner le poser sur la table dans la salle de réunion.

– Effectivement, dit Mulligan. Nous n’avons pas affaire à un coup de sang, mais à un crime froidement prémédité. Celui qui l’a commis a tout prévu à l’avance. Il l’avait à portée de main pour s’en servir, ce cendrier.

– Trotter est trop primaire pour quelque chose d’aussi calculé, reconnut Agatha. Du genre à ne même pas prévoir qu’il doit changer de caleçon.

– Sans compter que lui aussi a un alibi, ajouta Toni. Selon Bill Wong, il s’est rendu à pied à la boutique du bookmaker de Mircester et on l’a vu en repartir juste à temps pour être de retour quand nous l’avons vu arriver à l’écurie.

– Gardons-le quand même sur la liste des suspects, décida Agatha. Je suis sûre qu’il est capable de tuer. » Elle ôta ses escarpins et prit dans un tiroir une paire de chaussures plates que Toni n’avait jamais vues. « Patrick, enjoignit-elle, concentrez-vous sur John Sayer. Toni, sortez donc manger quelque chose. Moi, je vais marcher un peu.

– Marcher ? répéta Toni. Vous voulez dire… Jusqu’au pub pour déjeuner ?

– Pas du tout, dit Agatha, se frappant le ventre du plat de la main en même temps qu’elle le rentrait. Je veux faire un peu d’exercice. Je peux très bien me passer de déjeuner, et si j’entrais dans le pub, je serais probablement tentée de boire quelque chose, ce qui pourrait…

– Vous pousser à fumer ? suggéra Toni.

– Non. M’embrumer le cerveau, alors que l’audience devant le coroner a lieu cet après-midi. Je repasserai à temps pour que nous y allions ensemble. »

Par la fenêtre de l’agence, Toni regarda la détective marcher d’un pas militaire vers la grand-rue de Mircester, balançant les bras avec énergie. Agatha Raisin se souciait soudain de sa forme ? Il n’y avait qu’une explication : elle avait décidé de se lancer à l’assaut, et Chris Firkin n’avait pas la moindre chance de lui résister.

L’audience du coroner se tint dans une salle de l’hôtel de ville de Mircester, édifice qui dominait une place carrée du centre-ville. Une courte volée de marches conduisait à une double porte abritée sous un fronton triangulaire soutenu par deux colonnes ioniques en pierre, imitation victorienne de l’architecture grecque antique. Une tentative manquée d’impressionner le public, estima Agatha en montant. Elle n’avait jamais accordé beaucoup d’attention à ce petit hôtel de ville, et s’y intéresserait encore moins à l’avenir.

Des lambris en bois sans couleur couvraient les murs de la salle, et des rangées de chaises en plastique y étaient disposées face à une estrade surmontée d’un bureau tout aussi tristement orné. Derrière était assis un homme âgé et corpulent en terne costume de tweed, et à sa gauche, à un bureau plus petit, le greffier presque caché derrière son ordinateur.

Agatha et Toni s’assirent dans une rangée du milieu. L’assistance était composée de très peu de gens. Albert Morrison avait pris place à leur gauche, mais plus près de l’estrade, flanqué d’Aphrodite et de John Sayer. Plusieurs rangs derrière eux, il y avait un couple âgé : la femme en discret manteau anthracite, l’homme sans rien de remarquable excepté une superbe toison de cheveux d’un gris argenté. Agatha repéra sur sa droite les dos du divisionnaire Wilkes, de Bill Wong et du docteur Bunbury, le légiste. Quelques autres personnes étaient disséminées, mais elle n’en reconnut aucune.

Le coroner commença par prononcer un bref préambule, puis posa quelques questions à Wilkes, qui se leva pour apporter des réponses directes et concises. Ensuite, il interrogea le docteur Bunbury, qui prit visiblement plaisir à être au centre de l’attention.

« Après mûre réflexion, déclara-t-il, pompeux, et au vu de preuves indiscutables, je suis arrivé à la conclusion certaine que la cause de la mort…

– Oui, oui, tout cela, nous le savons, l’interrompit le coroner, agitant une liasse de feuillets. Coup violent à l’arrière de la tête, fracture du crâne, objet contondant et ainsi de suite. »

L’audience n’avait duré qu’une vingtaine de minutes quand, à la surprise d’Agatha, le coroner prit le parti de la conclure. N’y aurait-il vraiment plus aucune discussion, plus aucune investigation ? On se débarrassait de la mort de Mrs Dinwiddy avec une hâte désinvolte – et injuste.

« En considération des preuves et des témoignages qui nous ont été apportés, annonça-t-il d’une voix pâteuse qui trahissait un déjeuner trop lourd et l’absorption d’un peu trop de porto, je statue que la mort de Mrs Clarissa Dinwiddy est le résultat d’un accident causé par l’ânesse connue sous le nom de Wish-Wash… »

Le greffier se pencha et lui murmura quelque chose.

« Par l’ânesse connue sous le nom de Wizz-Wazz, rectifia-t-il, qui, dans un accès de colère, l’a frappée d’une forte ruade. La blessure à la tête de Mrs Dinwiddy s’est avérée fatale. La mort a été presque instantanée. Je la déclare donc accidentelle.

– Ça ne tient pas debout ! s’écria Agatha, se levant brusquement de sa chaise. Ce n’était pas un accident !

– Quel est votre nom, madame ? demanda le coroner, la regardant par-dessus ses lunettes.

– Agatha Raisin, détective privée.

– C’est la dame que vous connaissez, monsieur le divisionnaire ?

– En effet, monsieur », répondit Wilkes, se levant de son siège et tournant vers Agatha des yeux chargés de fureur. Si les regards pouvaient tuer, pensa-t-elle, il y aurait très bientôt une autre audience dans cette salle. Bill, pour sa part, regardait droit devant lui. « Madame a découvert le corps et…

– Ah, oui, dit le coroner, fouillant dans ses feuillets et faisant signe à Wilkes de se rasseoir. La personne qui a été précédemment attaquée par l’ânesse.

– Elle ne m’a pas attaquée, corrigea Agatha. Wizz-Wazz ne faisait que… que jouer.

– Jouer, dites-vous ? Pourtant, vous avez fui l’animal dans une grande frayeur.

– Je n’ai pas fui ! protesta Agatha avec indignation. Seulement, je ne connaissais pas encore bien Wizz-Wazz et mon assistante et moi avons préféré prendre nos distances.

– Très sage de votre part, approuva le coroner. Dans le cas où vous vous seriez rapprochée de cette méchante bête, c’est peut-être vous qui seriez l’objet de la présente audience et non Mrs Dinwiddy. Cette ânesse est dangereuse et a causé un accident mortel.

– Ne soyez pas ridicule ! Ce n’était pas un accident. C’était un meurtre !

– Mrs Raisin, je vous serais obligé de changer de ton. Vous devriez savoir qu’un âne ne commet pas de meurtre. Seulement les êtres humains.

– Évidemment, je le sais ! Wizz-Wazz n’est pas la meurtrière, vieil imbécile !

– Comment ? Qu’est-ce que vous… ?! Faites immédiatement sortir cette femme de la salle !

– Je pars, répliqua Agatha, voyant deux policiers en civil s’approcher d’elle. Mais je n’ai pas dit mon dernier mot !

– Pour finir, entendit-elle le coroner décréter au moment où Toni et elle atteignaient la porte, nous recommandons que cette ânesse soit euthanasiée.

– Vous ne pouvez pas faire une chose pareille ! cria-t-elle en se retournant. WIZZ-WAZZ EST INNOCENTE ! » Tous les visages étaient maintenant tournés vers elle. Elle brandit son poing serré et répéta de toute la force de ses cordes vocales : « WIZZ-WAZZ EST INNOCENTE ! »

Un des policiers en civil tendit la main vers son bras. À peine l’eut-il touchée qu’Agatha se dégagea.

« Essayez de nouveau, lui dit-elle d’une voix sourde, et je vous arrache les yeux ! »

L’homme préféra faire un pas en arrière.

Debout sur le perron du petit hôtel de ville, les yeux fixés sur la place, le cœur battant et bouillant de colère, Agatha eut soudain envie d’une cigarette plus que de tout au monde. Non et non, se dit-elle. Ces salauds ne gagneront pas, et la cigarette non plus ! Parce que j’ai bien l’intention de me battre. Contre tout et tout le monde.

Elle entendit un téléphone sonner et vit du coin de l’œil Toni prendre l’appel sur son portable. Puis une voix s’éleva derrière elle.

« “Wizz-Wazz est innocente.” C’est un slogan qui claque ! »

Une jeune femme au corps menu, aux cheveux sombres et aux lunettes cerclées de noir apparut dans son champ de vision.

« Charlotte Clark », se présenta-t-elle. Elle serrait dans sa main un bloc-notes de journaliste. Elle précisa : « Du Mircester Telegraph.

– Oui… Oui, c’est exactement ce que je veux, dit Agatha, son vieil instinct d’agent de relations publiques remontant à la surface. Un bon slogan pour la campagne “Sauvons Wizz-Wazz”. Pas question que cette pauvre bête porte le chapeau pour un assassin !

– C’est ce que vous venez de dire au coroner. Mais… un assassin ? Qu’est-ce qui vous fait croire que cette femme a été assassinée ?

– Beaucoup, beaucoup de choses, Miss Clark, répondit Agatha. Croyez-moi, il s’agit d’un meurtre et on s’est arrangé pour faire accuser l’ânesse. »

Le divisionnaire Wilkes apparut et ses longues jambes descendirent les marches deux par deux.

« Ne croyez pas un mot de ce que vous dit cette femme, dit-il aigrement à la journaliste. Ce sont de pures affabulations ! Cette énergumène est prête à tout pour attirer l’attention. Complètement détraquée. »

Et, sans s’arrêter, il continua son chemin.

« Il ne baise pas assez, vous ne croyez pas ? dit Agatha.

– Ou pas du tout, pouffa Charlotte.

– Mais ce n’est pas lui qui nous arrêtera, affirma Agatha. Nous réussirons à sauver Wizz-Wazz.

– Chuis avec vous ! » brailla Aphrodite derrière elle avec son accent paysan. Elle s’engagea sur les marches, perchée sur ses talons d’une hauteur impossible avec une sûreté d’équilibre et une élégance qui suscitèrent l’admiration envieuse de la détective. « On va pas les laisser faire piquer ma pauv’ Wizz-Wazz, pas vrai, Mrs Raisin ?

– Vous avez ma parole, répondit Agatha, regardant Aphrodite feindre un sanglot affligé et tapoter de son mouchoir ses yeux parfaitement secs. Si nous lancions notre campagne à l’écurie lundi matin ?

– D’accord, approuva Aphrodite. Z’avez qu’à tout arranger avec lui. »

Elle fit un geste du pouce en direction de John Sayer, qui se tenait comme d’habitude au côté d’Albert Morrison. Il sourit et adressa un signe de tête à Agatha, mais Morrison fit comme si elle n’était pas là et, sans un mot, emmena sa femme vers leur voiture, où Dunster les attendait.

« Joli numéro, apprécia Charlotte Clark.

– Oui, c’est une femme qui vaut le détour. » Agatha hocha la tête. « Venez donc au lancement de notre campagne. Ce sera matière à un bon article.

– Je l’ai déjà, dit la journaliste en agitant son bloc-notes. “L’ânesse tueuse condamnée à mort. Charivari devant le coroner. Mais certaines voix parlent de meurtre.” De quoi faire la première page de l’édition spéciale de demain. »

Cette fille est une maligne, pensa Agatha, mais il faut que je garde le contrôle de la publicité. Même si elle peut être une bonne chose, et pour moi et pour l’agence, et une excellente garantie que Morrison nous gardera à son service au lieu de nous virer.

« La première page si vous voulez, dit-elle, mais pas demain. Je serai franche avec vous : je tiens à conserver la maîtrise de ce qui s’écrit. Cette affaire va prendre de l’ampleur, beaucoup d’ampleur. Je pense que nous pouvons intéresser les journaux nationaux, mais ils ne seront pas contents si vous les coiffez au poteau. Je préfère que pour le moment, vous gardiez cette histoire pour vous et que vous publiiez votre article en même temps que tout le monde. Ce qui veut dire pas avant mardi.

– Pourquoi voulez-vous que j’attende ? objecta la jeune femme. Qu’est-ce que j’aurai à y gagner ?

– Ce sera une grosse affaire, expliqua Agatha, parce qu’il y a tous les ingrédients : des gens huppés, de l’argent, du sexe et une malheureuse ânesse condamnée à tort. Et bien entendu un meurtre. Et c’est moi qui serai au centre de l’enquête. Voici ce que je vous propose : quand tout sera fini, je vous réserverai une interview exclusive. Rien que vous et moi, face à face. Tous les secrets de l’histoire. Ensuite, tout le pays voudra la reproduire, cette interview. Elle sera relayée par toutes les agences de presse. Je parie qu’on la trouvera même dans les kiosques américains, et votre signature apparaîtra partout.

– Marché conclu, dit la journaliste, rangeant son bloc dans son sac. Je m’en tiens à votre parole. »

Bien sûr que tu t’y tiens, se dit Agatha, souriant en la regardant s’éloigner. Parce que ça en vaut sacrément la peine ! Elle pressa sa main sur son ventre, car elle avait une drôle de sensation. La faim ? Non, l’excitation. Tu es excitée comme une puce, Agatha Raisin ! C’est comme au temps où tu comptais dans le milieu des relations publiques et où tu négociais avec les rédacteurs en chef des plus grands quotidiens de Londres, où tu flattais les chroniqueurs vedettes et où tu engueulais vertement les reporters. « Je vous réserverai une interview exclusive. » Depuis quand n’avait-elle pas prononcé ces mots ?

Et où était passée Toni ? Elle l’aperçut, toujours rivée à son téléphone. Que se passait-il de si important ?

La femme d’un certain âge en manteau anthracite qu’elle avait remarquée dans la salle se tenait un peu plus loin que Toni, son visage au teint pâle tourné vers Agatha. Elle s’avança vers elle et lui demanda d’une voix timide :

« Pourrais-je vous parler un instant, Mrs Raisin ? »

Ses yeux gris clair étaient remplis de larmes, mais elle refusait obstinément de les laisser couler.

« Bien sûr, répondit la détective. En quoi puis-je vous aider ?

– Je suis Elizabeth Thirkettle, se présenta la femme, et voici mon mari, Clive. Je suis la sœur de Clarissa Dinwiddy.

– Je suis sincèrement désolée pour votre sœur, dit Agatha en lui serrant la main, et je vous prie de m’excuser si ce que j’ai dit à l’audience avait des raisons de vous chagriner.

– Pas du tout, chère madame. Vous êtes la seule à prendre la mort de Clarissa au sérieux. Vous savez, je suis d’accord avec vous. Moi aussi, je pense que ma sœur a été assassinée.

– Vraiment ? Et pourquoi ? Y aurait-il quelque chose que vous voulez me dire, Mrs Thirkettle ?

– Pas ici, dit la femme, jetant de côté et d’autre des regards méfiants. Pourriez-vous venir chez nous lundi dans l’après-midi ? Notre adresse… »

Elle tendit de nouveau la main pour serrer celle d’Agatha, qui sentit qu’un papier soigneusement plié était pressé contre sa paume. Clive Thirkettle lui serra la main aussi, et ses boucles couleur d’argent s’agitèrent avec grâce quand il inclina poliment la tête.

« Agatha ! appela Toni, lui montrant son téléphone. Patrick a trouvé quelque chose. Il m’a envoyé une photo. Il dit qu’il pense en savoir plus quand nous serons de retour à l’agence.

– Dans ce cas, rentrons tout de suite », dit résolument Agatha.

Les choses commençaient à bouger vraiment. Elle était galvanisée par la griserie de la chasse aux indices et sa jeune assistante eut du mal à la suivre, tant ses semelles claquaient à toute allure sur les trottoirs. À leur entrée, Patrick les attendait à côté du bureau de Toni.

« Voyons sur mon écran, dit celle-ci, s’asseyant à l’ordinateur et tapotant sur son clavier. Tenez, la voilà. La photo que Patrick m’a envoyée. »

Apparut, clignotant un peu, la photo officielle d’un détachement de soldats, ceux des premiers rangs assis sur des bancs et ceux de derrière debout. Tous portaient un béret noir et une tenue beige et verte de camouflage.

« C’est l’unité de Bream et de Dunster photographiée en Afghanistan, expliqua Mulligan.

– Oui, je les vois. » Agatha les pointa du doigt. « Ici, debout dans le fond.

– Mais quand je les ai observés sur mon téléphone, dit Toni, j’ai remarqué un autre visage familier. »

Elle activa son zoom et le déplaça sur l’écran avant de l’arrêter sur un des militaires qui souriait, assis au premier rang. Agatha ravala un hoquet de stupeur.

« Sayer ! siffla-t-elle entre ses dents.

– De son vrai nom, corrigea Mulligan, c’est le lieutenant Neil Webster. Dès lors que Toni l’avait identifié, c’était facile pour moi de remonter dans son passé. Il s’est engagé dans l’armée dès sa sortie de l’université et il a servi en Allemagne avec Bream et Dunster. Il a même témoigné en faveur de Bream quand il est passé en cour martiale. C’est un expert des arts martiaux et de toutes les techniques de survie. Il semblerait même qu’il en soit obsédé. Puis une Land Rover qu’il conduisait seul à bord a explosé sur une mine dans la province du Helmand. On n’a jamais retrouvé son corps.

– Parce qu’il n’y avait pas de corps ! s’écria Agatha. Il est vivant et en pleine forme dans son bureau chez Morrison, à préparer ses mauvais coups !

– Nous devrions avertir la police de ce que nous savons sur lui, dit Toni.

– Chaque chose en son temps. Trouvons ce qu’ils mijotent tous les trois avec Albert Morrison. Wizz-Wazz devrait pouvoir nous y aider. »

Agatha entra dans son bureau, prit son téléphone et tapa la touche d’un numéro abrégé.

« Roy ? dit-elle aussitôt que quelqu’un prit l’appel. C’est moi, Agatha.

– Mon Agatha chérie ! roucoula Roy Silver au bout du fil. Il y a des siècles que je ne t’ai pas entendue.

– Nous nous sommes parlé il y a tout juste deux semaines.

– Dans ce métier, chérie, deux semaines, c’est toute une vie. Et tu es bien placée pour le savoir.

– J’aurais besoin de toi ce soir, Roy.

– Ce soir ? Impossible, Aggie ! Je suis absolument, totalement débordé ! Pourquoi crois-tu que je sois au travail un samedi ? »

Agatha imagina Roy les pieds posés sur son bureau au siège de la société de communication Pedman’s, qui avait racheté la sienne. Il était le seul de ses employés de jadis à être resté chez Pedman, et sa carrière y avait progressé à pas de géant, car Agatha lui avait laissé son précieux carnet d’adresses.

« Roy, dit-elle, tu sais très bien à quel point tu m’es redevable, et je compte te mettre en lumière sous les projecteurs du pays. J’ai à te parler d’un assassinat.

– Encore un assassinat ? cria Roy d’une voix aiguë. Vas-y, dis-moi tout, mon chou. »

Quand Agatha eut terminé de raconter à Roy Silver l’histoire d’une douce et adorable ânesse qu’on voulait faire euthanasier pour un crime qu’elle n’avait pas commis, il était prêt à lui manger dans la main.

« Je vois déjà les manchettes des journaux ! dit-il, d’emblée enthousiasmé. “Une ânesse condamnée à mort. Mais Wizz-Wazz est innocente.” Je vais alerter tout de suite tout mon réseau, et les radios, et les chaînes de télé. Première conférence de presse chez Morrison lundi matin. Attends-moi ce soir à l’heure du dîner. Ce sera une affaire fantastique, Aggie chérie ! »

En reposant le combiné, Agatha se félicita. La campagne pour sauver Wizz-Wazz était sur le point d’être lancée, et ce serait la meilleure couverture pour continuer son enquête. Comme tout ce qui se passait chez Morrison, pensa-t-elle avec un sourire : il ne fallait pas se fier aux apparences.

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