Agatha Raisin 30 - Bonnet d'âne !

Beaton M. C. · Chapitre 4 sur 10

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Agatha Raisin 30 - Bonnet d'âne !

Chapitre 4

4

 

Agatha était assise à la table du petit déjeuner en face de Mrs Bloxby, sirotant un mug de café et croquant une tartine grillée qu’elle venait de beurrer avec soin. C’était le parfum du pain grillé qui l’avait réveillée, et elle s’était hâtée d’enfiler sa robe de chambre et de descendre au rez-de-chaussée, où elle avait retrouvé son amie devant le fourneau.

« Vous avez bien meilleure mine ce matin, lui dit celle-ci. C’est incroyable, les bienfaits d’une bonne nuit de sommeil.

– Si je me sens plus en forme, c’est entièrement grâce à vous, répondit Agatha. Votre ragoût était un délice, et pouvoir me décharger de toute cette histoire d’espionnage et de meurtre était ce qu’il me fallait pour me remettre les idées en place.

– Sachez que je suis toujours là si vous avez besoin de moi, dit Mrs Bloxby avec un sourire. À ce que vous m’avez expliqué, on dirait bien que cette malheureuse femme s’est vraiment fait assassiner. Mais il ne faut pas que vous essayiez de résoudre l’affaire toute seule. Miss Toni vous aidera. Et faites aussi appel à votre bras droit, Mr Mulligan.

– Je ne manquerai pas de me faire assister par Patrick, acquiesça Agatha en faisant tomber des miettes des coins de sa bouche. Il a passé tant de temps dans ce sinistre hôtel de Mircester qu’il doit avoir besoin de se changer les idées. Et il a gardé beaucoup de contacts pour se renseigner sur le passé de tous ces gens, à commencer par les vigiles et John Sayer. Toni m’accompagnera à l’usine Morrison’s tout à l’heure. Je veux savoir ce que les employés pensent de la mort de Mrs Dinwiddy, et je veux aussi fureter encore une fois.

– Dans ce cas, il vaut mieux que je vous laisse, dit Mrs Bloxby, enfilant son manteau. À dix heures, j’ai une réunion de la Société des dames et à partir de midi, la chorale de Mircester vient répéter dans la salle paroissiale. Ce devrait être assez particulier, parce que le chef de chœur a des idées très innovantes pour associer Monteverdi et Motörhead. Sans compter qu’Alf a lui aussi besoin de son petit déjeuner.

– Merci encore pour hier soir, lança gaiement Agatha tandis que la femme du pasteur se dirigeait vers la porte. Il est temps que je me prépare. Raisin Investigations est sur la trace d’un meurtrier ! »

Toni rongeait son frein dans la salle d’attente du dentiste. Il y avait maintenant un bon quart d’heure qu’elle patientait et elle commençait à sérieusement s’ennuyer.

Elle observa les affiches sur les murs. L’une d’entre elles exhibait un jeune couple se promenant main dans la main le long d’une plage déserte sous un beau ciel d’un bleu d’azur. Leurs sourires éblouissants brillaient plus fort que le soleil, car c’était une publicité pour le blanchiment dentaire. Toni se demanda si ces jeunes gens étaient aussi amoureux qu’ils en avaient l’air. Sûrement pas : l’un et l’autre n’étaient que des mannequins payés pour prendre la pose. Ils n’avaient pas besoin de passer des soirées ensemble, et encore moins le reste de leur vie. Et pas besoin non plus de rencontrer leur future belle-famille. Ou de feindre d’aimer les mêmes musiques que l’autre, les mêmes programmes télévisés ou la même couleur de peinture pour les murs de la salle à manger. Il était même possible qu’ils ne se trouvent pas sympathiques. Peut-être la seule chose que le couple avait en commun était-elle leur dentition d’une blancheur inconcevable.

Toni poussa un gros soupir. Elle tentait désespérément de combattre la pensée que son jeune médecin et elle avaient eux aussi très peu en commun. Peut-être n’était-il simplement pas celui qu’il lui fallait. Ou alors, c’était une question de timing. Peut-être n’était-elle pas prête pour la relation à long terme à laquelle elle croyait aspirer. Mais comment le lui expliquer ? Elle claqua la langue d’exaspération et prit en haut de la pile en désordre sur la table basse devant elle un magazine de potins mondains imprimé sur papier glacé. À sa grande surprise, c’était un numéro de cette année, et même celui du mois en cours, publié quelques jours plus tôt.

Elle feuilleta des pages bourrées de publicités pour des marques de luxe de montres, de vêtements, de voitures et de bijoux ainsi que de photos de maisons à la campagne qui resteraient toujours très au-dessus de ses moyens. Elle promena un œil distrait d’une photo à l’autre : des hommes et des femmes de l’aristocratie et des membres mineurs de la famille royale sortant de restaurants, de clubs et de boîtes de nuit eux aussi bien trop chers pour elle. Puis elle s’arrêta soudain et revint deux pages en arrière. Elle était sûre d’avoir vu passer un visage qu’elle connaissait. Oui, c’était bien lui : Charles ! Sir Charles Fraith ! Encore plus soigné et plus chic que de coutume dans son élégant smoking complété par un nœud papillon noir – et avec à son bras une jeune femme, aux traits tristement ordinaires.

Sir Charles Fraith, disait la légende, au sortir d’un dîner de famille au Savoy de Londres avec Miss Mary Darlinda Brown-Field. Ce dîner était donné pour une occasion bien particulière. Miss Brown-Field nous a déclaré…

« Je suis immensément heureuse d’annoncer mes fiançailles avec Charles ! lut Toni à voix haute.

– Voilà une bien jolie nouvelle, ma chère petite, dit en souriant une vieille dame assise dans un coin de la salle.

– Non, pas moi… C’est… C’est l’ami de ma… », tenta d’expliquer Toni en bafouillant. Puis elle renonça. « Oh, peu importe.

– Miss Toni Gilmour ? »

L’assistante du dentiste avait passé la tête par la porte du cabinet.

« Plus pour longtemps ! pépia la vieille dame. Elle vient de se fiancer.

– Vraiment ? dit l’assistante. Mes félicitations, Miss Gilmour.

– Non, non, ce n’est pas moi… », protesta Toni d’une voix faible en se levant de sa chaise et en reposant le magazine sur la pile.

Et ce ne sera jamais moi, pensa-t-elle en suivant l’assistante dans le cabinet. À cette idée, elle aurait pu sentir une lourde chape de plomb peser sur elle, n’eût été son effroi soudain quand elle prit conscience qu’Agatha ne savait encore rien des fiançailles de sir Charles. Sa patronne serait folle de rage ! Tôt ou tard, il faudrait lui annoncer la nouvelle, mais Toni fit intérieurement des vœux pour que sir Charles rassemble son courage et la lui annonce avant elle. Et elle espérait bien ne pas être dans les parages quand cette tornade atteindrait le rivage. La douceur contestable de la chaise du dentiste était bien préférable aux déchaînements de fureur d’Agatha Raisin.

Agatha venait de finir de s’habiller quand elle entendit frapper à la porte. Elle avait choisi une robe Valentino en crêpe noir, avec sur les manches des broderies de fleurs en macramé. Cette tenue lui semblait adaptée à une visite en des lieux où une femme était morte – assassinée – pas plus tard que la veille. Puis elle hésita. Le noir était la couleur du deuil, mais on en portait le plus souvent le soir et il n’était que neuf heures du matin. Ôtant la robe Valentino, elle la remplaça par un ensemble rouge Justin Thornton, affichant son respect pour la défunte Mrs Dinwiddy en lui appariant un sac noir et une paire de bottines en daim, noires aussi. La semelle des bottines était un peu trop glissante et leurs talons un peu trop hauts pour qu’elle pût courir dans l’escalier jusqu’à la porte, et elle descendit prudemment en crabe. On frappa de nouveau, cette fois à plusieurs reprises.

« J’arrive, j’arrive ! cria-t-elle du bas des marches. Mais j’ai des chaussures qui glissent ! »

Qui ça pouvait-il être ? Toni ? Non, elle était chez le dentiste. Bill Wong ? Probablement. Il lui avait dit qu’ils se reparleraient aujourd’hui. Elle traversa l’entrée en quelques enjambées plus sûres et posa la main sur la poignée de la porte.

« Je suis beaucoup plus à l’aise en… Charles ! »

Sir Charles Fraith était debout sur le seuil, comme toujours tiré à quatre épingles. La seule chose inhabituelle dans son aspect était son sourire légèrement de travers, moins confiant que de coutume.

« Bonjour, Aggie. J’ai su que tu avais eu quelques ennuis et…

– Puisque tu l’as su, où diable étais-tu ? le coupa Agatha. C’était hier soir que je t’attendais.

– Je serais volontiers venu, dit Charles, mais j’ai été retenu par une autre obligation. Je voulais te parler de quelque chose qui…

– Plus tard. Je suis pressée. » Agatha prit au vol un imperméable au portemanteau et le fit redescendre du perron. « Mais puisque tu es là, profites-en pour me conduire chez Morrison. J’ai un ou deux coups de fil à passer, mais ensuite je te donnerai les dernières nouvelles. Tu m’as dit que tu t’intéressais à cette affaire et c’est le moment de le montrer. Allons-y. »

Quand ils arrivèrent à l’usine, le portail était fermé et Farley Dunster surgit de sa guérite de gardien. Il se pencha pour regarder dans la voiture tandis que Charles baissait sa vitre. Dunster était un homme au visage émacié et dur, avec une bouche aux lèvres minces.

« Bonjour, Mrs Raisin, dit-il. Je n’avais pas reconnu le véhicule. » Ses yeux se fixèrent sur Charles. « Et vous, monsieur, vous êtes… ?

– Un de mes associés, mentit effrontément Agatha. J’ai besoin de son aide pour finir d’étudier les dossiers et pour mener les entretiens avec le personnel.

– La direction a donné sa journée à tout le monde en raison de ce qui s’est passé hier.

– Et pas à vous, Mr Dunster ? Sans compter qu’il me semblait que vous travailliez la nuit.

– Normalement oui, mais Angus assure l’intérim à la réception. Il faut au moins quelqu’un pour répondre au téléphone. Si vous voulez étudier les dossiers, je vais le prévenir de votre arrivée. »

Dunster rentra dans sa guérite, prit le téléphone et parla quelques secondes avant de presser le bouton commandant l’ouverture du portail. Quand ils l’eurent franchi et eurent parcouru quelques mètres dans la cour, Agatha et Charles trouvèrent Angus Bream qui les attendait.

« Je ne pensais pas vous voir ici aujourd’hui, Mrs Raisin, dit-il, fronçant légèrement les sourcils. Il n’y a personne, vous savez ? Tout est désert.

– Pas de repos pour la canaille ! lui répondit Agatha avec un sourire. Nous avons un contrat avec l’entreprise Morrison’s et nous devons nous remettre au travail.

– Tous les dossiers du personnel sont encore dans la salle de réunion, dit Bream. Je vous accompagne au premier.

– Inutile. Je connais le chemin. »

Agatha descendit de voiture et fit un pas vers l’entrée.

« Il vaut quand même mieux que je vienne avec vous », insista Bream, se plantant devant elle.

À l’étage, il ouvrit la porte de la salle de réunion, puis laissa seuls les deux visiteurs.

« J’ai eu la nette impression qu’il surveillait où nous allions, remarqua Charles quand ils se furent assis.

– C’est certain. » Agatha hocha la tête. « On ne veut pas que nous explorions l’endroit tout seuls. Je ne sais pas ce qui se trame ici, mais on tient beaucoup à nous empêcher de le découvrir. »

Charles mit un doigt sur ses lèvres et, de sa main libre, fit un geste autour de la salle.

« Des micros ? dit Agatha, méprisante. Ils n’oseraient pas. Toni a scanné la pièce et ils ne prendraient pas le risque qu’en recommençant nous trouvions quelque chose. »

Elle passa rapidement en revue les dossiers empilés sur la table, en choisit deux et poussa les autres vers Charles.

« En voici quelques-uns que je n’ai pas encore bien étudiés, dit-elle, prenant dans son sac ses cigarettes et son briquet. Si tu y jetais un coup d’œil pour voir si un détail te frappe ? Même si j’en doute, parce qu’ils ne contiennent pas grand-chose.

– On a le droit de fumer dans cette boîte ? demanda Charles en haussant un sourcil.

– Moi, j’ai le droit, répondit Agatha en soulignant le mot d’un hochement de tête autoritaire. Personne ne m’a fait la moindre remarque. On a même mis à ma disposition ces deux cendriers bizarres, tu as vu ?

– Oui, je les ai remarqués, dit Charles, qui en prit un pour le regarder de plus près. Tu sais ce que c’est, n’est-ce pas ?

– Eh bien… Des cendriers, non ? Avec de drôles de petits couvercles.

– Bien sûr que ce sont des cendriers, mon cœur. Mais un peu particuliers. On les a fabriqués avec des sabots de cheval.

– Avec quoi ? Quelle horreur ! » De dégoût, Agatha fronça très fort le nez, puis se hâta de le défroncer de peur qu’il ne reste ridé. « Tu veux dire qu’on a coupé un pied à des chevaux rien que pour… ?

– Mais non, Aggie. Ce sont des souvenirs, expliqua calmement Charles. Quand le cheval préféré du duc de Wellington est mort, une bête qui s’appelait Copenhagen et qu’il adorait, on a enlevé de son corps au moins un de ses sabots pour en faire un encrier. Même chose pour l’ennemi juré de Wellington, Napoléon. À la mort de son cheval Marengo, on a pris un de ses sabots pour en faire un encrier aussi et un autre qu’on a transformé en tabatière. La tabatière est exposée au musée de la Cavalerie de la Garde royale, à Whitehall.

– Ça sert parfois à quelque chose d’être diplômé en histoire, commenta Agatha ironique en allumant sa cigarette.

– Ces trucs n’ont pas toujours une valeur historique », tempéra Charles, qui reconnaissait rarement être diplômé en quoi que ce soit bien que sa thèse, soutenue à Oxford, lui eût valu les félicitations du jury. « J’en ai vu beaucoup ailleurs que dans les musées. Ces deux-ci sont plus lourds que nature, parce qu’on les a garnis d’une couche de plomb à la base, sûrement pour qu’ils soient plus stables. Leur décoration en argent est un peu excessive, mais je la trouve assez jolie. » Il retourna le cendrier-sabot. « Il y a une inscription en bas sur le côté. Apparemment, celui-ci est le sabot d’un pur-sang qui a gagné à Ascot.

– Ça ne lui a pas évité qu’on lui scie un de ses sabots, dit Agatha avec dédain.

– Oh, seulement après sa mort, et je doute qu’il s’en soit soucié. Il y a une belle patine, mais l’argent s’est beaucoup terni. » Charles reposa l’objet sur la table. « Sur l’autre en revanche, on dirait que l’inscription est effacée. On l’a trop frotté pour le nettoyer. »

Il tendit la main pour examiner le second cendrier.

« N’Y TOUCHE PAS ! » cria Agatha.

Charles retira précipitamment sa main.

« Pourquoi ?

– Parce que cet objet, mon cher Charles, est une pièce à conviction. Ce n’est pas seulement un sabot ou un cendrier. C’est ce dont on s’est servi pour tuer Mrs Dinwiddy. Autrement dit l’arme du crime.

– L’arme du crime ? répéta Charles. Tu es sûre ?

– Sûre et certaine ! » affirma Agatha, débordant de confiance en soi et convaincue d’avoir découvert la preuve irréfutable que la réceptionniste avait bien été assassinée. « Ce cendrier était beaucoup moins propre et moins bien astiqué la dernière fois où je suis entrée dans cette pièce. Celui qui l’a tuée a voulu faire croire que la coupable était l’ânesse. Voilà pourquoi il lui a fracassé le crâne avec un sabot alourdi de plomb, puis barbouillé ceux de Wizz-Wazz avec le sang de sa victime, en ajoutant des traînées sur ses pattes de derrière pour faire bonne mesure. Si ce gros bibelot affreux est propre comme un sou neuf, c’est parce qu’on l’a nettoyé avec soin pour qu’il n’y ait plus la moindre trace de sang qui le désignerait comme l’arme évidente du crime. »

Charles réfléchit quelques instants à sa théorie.

« Mais un sabot de cheval, objecta-t-il, ça n’a pas la même forme qu’un sabot d’âne.

– L’assassin a dû l’envelopper dans une chaussette ou je ne sais quoi. Du moment qu’il avait à peu près la bonne forme, c’était tout ce qu’il lui fallait. Il savait que la police ne chercherait pas plus loin. C’est beaucoup plus malin que d’avoir estourbi sa victime avec une pelle ou un pavé. Le stratagème n’aurait pas fonctionné. Non, c’est du cendrier que le tueur s’est servi. »

Elle prit son téléphone dans son sac et appela Bill Wong.

« Bonjour, Agatha, comment allez-vous ? J’allais justement vous téléphoner. Pas de nouveau corps ou morceau de corps à me signaler ce matin, j’espère ?

– À vrai dire, répondit Agatha, d’une certaine façon, je… »

Elle lui expliqua ce qu’elle avait compris du petit cours d’histoire de Charles et de l’observation du cendrier-sabot trop propre et, bien que Bill tentât bravement de soutenir que la mort de Mrs Dinwiddy était accidentelle, il n’était pas de taille à tenir tête à Agatha Raisin une fois qu’elle était lancée. Ce fut elle qui l’emporta, le laissant médusé et chancelant au bout du fil, un peu comme un cheval privé de son sabot, de sorte qu’il lui promit qu’avant la fin de la matinée, il passerait chez Morrison pour emporter le cendrier et le faire expertiser au plus vite par la scientifique. Satisfaite, Agatha raccrocha et leva les yeux sur Charles avec un sourire de triomphe.

« N’y touchons surtout pas, dit-elle. Bill va venir le prendre pour le faire examiner par ses experts.

– Tu penses qu’ils trouveront quelque chose dessus ? demanda Charles, un peu sceptique. On voit qu’il a été soigneusement récuré…

– Ils sont très équipés de nos jours. Et même s’ils ne trouvent rien, le fait qu’on l’ait si méticuleusement frotté et brossé est en soi très suspect. J’ai l’impression que l’écheveau commence à se défaire, Charles. Maintenant, voyons si nous pouvons jeter un coup d’œil dans le bâtiment sans vigile pour nous fliquer. »

Elle se leva, marcha jusqu’à la porte et l’ouvrit sans faire de bruit. De l’autre côté, le couloir était silencieux et, comme elle s’y attendait, il n’y avait personne en vue.

« Où allons-nous ? murmura Charles, lui emboîtant le pas dans la pénombre, la main contre le mur pour se guider.

– Peu importe, répondit Agatha, parlant elle aussi sotto voce. Le service emballages et expéditions, l’unité de recherche incendiée… Partout où nous pouvons repérer quelque chose. »

Au bout de quelques mètres, le couloir formait un coude vers la gauche.

« Assure-toi qu’il n’y a personne derrière, dit Agatha avec un geste du pouce par-dessus son épaule. Moi, j’avance pour voir si la voie est libre. »

Lentement, à petits pas, elle s’approcha du tournant, courbant les épaules pour épier discrètement du coin de l’œil. Puis elle se figea, immobile comme une statue. Dans le couloir perpendiculaire s’avançait Angus Bream. Elle fit volte-face pour rebrousser chemin au plus vite. Malheureusement, Charles arriva derrière elle à cet instant précis et son sein droit heurta violemment son coude. Elle réprima un cri de douleur, puis recula en chancelant, battant des bras pour recouvrer son équilibre comme si elle tentait de nager dans l’air. Elle fit un grand pas en arrière, et ce fut alors que le talon de sa bottine gauche se cassa et qu’elle tomba lourdement sur les fesses. PLOF ! Elle se traîna sur le linoléum, mais ne parvint pas à se relever et finit étalée sur le dos, massant avec la main son séant contusionné.

« Besoin d’un coup de main, Mrs Raisin ? »

Elle ouvrit les yeux pour découvrir les grosses chaussures noires poussiéreuses et le pantalon d’uniforme bleu d’Angus Bream. Il ricanait. Oui, il ricanait, le malotru ! Elle en oublia son sein endolori et son postérieur qui l’était encore davantage. Sa première idée fut d’ordonner sèchement au vigile de la fermer et de l’aider. Mais s’il trouvait la situation drôle et la prenait simplement pour une gourde qui ne tenait pas sur ses jambes, pourquoi ne pas en profiter ?

« Oui, vous me rendriez service », minauda-t-elle en lui tendant la main.

Maintenant, Charles aussi était debout à son côté. Bream et lui la prirent chacun par une main pour la hisser, et un instant plus tard elle était enfin debout.

« Ça va, ma pauvre chérie ? lui demanda Charles, inquiet.

– Ça peut aller, merci, répondit Agatha, respirant lourdement. Mon… ma dignité en a pris un coup. Merci beaucoup, Mr Bream.

– Je peux savoir ce que vous faisiez dans ce couloir, Mrs Raisin ? questionna le vigile.

– Nous voulions… descendre à l’écurie, improvisa Agatha. J’ai laissé un beau manteau autour du cou de l’ânesse et je voulais le récupérer.

– Je vois, dit Bream. Dans ce cas, je vous y emmène. Il ne faudrait pas que vous vous perdiez ou que vous tombiez de nouveau, pas vrai ? »

Charles ramassa le talon cassé et le tendit à Agatha. Elle le remercia d’un sourire si suave qu’il comprit qu’elle avait quelque chose en tête. Agatha, dans le cas contraire, n’aurait jamais abîmé une paire de bottines de prix et fait comme si rien de fâcheux ne s’était passé : aucun sourire, suave ou non, n’aurait embelli son visage pour le reste de la journée. À vrai dire, les hurlements d’un enfant qui fait un caprice n’étaient rien comparés aux clameurs furieuses d’Agatha Raisin pour une belle chaussure endommagée. Non, c’était sûr, elle avait une idée. Charles prit donc ce signal en compte et décida de jouer docilement le jeu. Flanquée des deux hommes, Agatha se mit en marche, une épaule plus haute que l’autre, son talon intact cliquetant, la semelle de l’autre pied rendant un son mat sur le lino. Clic-flop, clic-flop. Ce rythme, à la longue, était agaçant.

« Vous connaissez ces bâtiments comme votre poche, n’est-ce pas, Mr Bream ? dit-elle.

– C’est la base de mon travail, Mrs Raisin.

– Est-ce que cette usine est très différente de celle de Seli… Selki… Je ne me rappelle plus le nom. Vous y êtes déjà allé ?

– Sekiliv ? Oui, j’y suis allé trois ou quatre fois pour organiser la sécurité. C’est très différent. Quelques membres du personnel britannique s’y sont installés, maintenant. Nous avons même un service de courrier rien qu’à nous qui opère une fois par semaine.

– Un service de courrier ? répéta Agatha. Mais pour quoi faire ?

– Ça en impose, pas vrai ? dit Bream avec un petit rire. Mais en réalité, c’est seulement une camionnette avec deux gars à bord qui se relaient au volant. Ils arrivent de Pologne avec différents modèles de batteries, de petites commandes, à l’occasion un passager qui rentre au pays pour des vacances. Au retour, ils emportent des documents et des projets que le patron préfère ne pas envoyer par e-mail, mais aussi des pots de chutney ou de marmelade pour faire plaisir aux expatriés. Je l’ai fait, le voyage en camionnette. C’est très long, il peut faire très chaud, mais je dois dire qu’on rigole bien.

– Ce doit être charmant », dit Agatha, hypocrite.

Avec quelques clic-flop de plus, ils atteignirent un escalier qui les conduisit à la porte que Toni et elle avaient empruntée la première fois qu’elles s’étaient rendues à l’écurie. Au sortir du bâtiment, un signal aigu et répété se fit entendre et Bream tira de sa poche un talkie-walkie. Il fit signe à Charles et à Agatha de continuer pendant qu’il répondait à l’appel et, avant de traverser la cour pavée qu’elle connaissait, celle-ci reconnut la voix de Farley Dunster à travers les crachotements. Ils dépassèrent les murs calcinés de l’unité de recherche et aperçurent au fond de la cour la silhouette maigre de Peter Trotter, qui arrosait les pavés et les frottait avec un balai-brosse.

« Vous ! » Voyant Agatha boitiller vers lui, Trotter l’accueillit en crachant par terre. « Qu’est-ce que vous foutez encore ici ? »

Sans répondre, Agatha renifla. L’air sentait fort l’eau de Javel. De toute évidence, Trotter finissait de nettoyer les taches de sang. Elle fit un pas de côté pour éviter une coulée d’eau sale. Il était peut-être possible de remplacer son talon cassé, mais ses bottines seraient définitivement fichues si leur beau daim noir était maculé d’eau javellisée.

« Je suis venue récupérer le manteau que j’ai laissé autour du cou de Wizz-Wazz, dit-elle enfin.

– Pfff ! Vous aurez de la chance si vous y arrivez, ronchonna Trotter. Cette sale bête ne m’a pas laissé y toucher, elle m’a presque arraché la main avec ses dents. Je ne peux même plus l’approcher.

– Comme toutes les créatures de sexe féminin, je suppose, dit Agatha.

– Faites attention à vous, espèce de vieille peau snobinarde… »

Trotter brandit dans sa direction le manche de son balai, puis avança vers elle d’un air furieux et batailleur. Charles fit un pas pour s’interposer, mais l’homme s’immobilisa, regardant par-dessus son épaule l’autre bout de la cour pavée, où Agatha voyait du coin de l’œil que Bream les observait en secouant la tête.

« Un jour, dit le palefrenier d’un ton menaçant, vous aurez ce que vous méritez.

– Commencez plutôt par prendre un bon bain, conseilla Agatha. Vous empestez encore plus que l’ânesse. »

Trotter rebroussa chemin, ouvrit la portière de sa vieille Land Rover et prit sur le siège son exemplaire du Racing Post avant de se diriger vers l’escalier aux marches métalliques qui conduisait à son appartement. Quand il eut disparu, Agatha choisit dans le seau une carotte bien fraîche et bien propre et s’approcha du box de Wizz-Wazz. La première fois, lui offrir une carotte n’avait pas donné les meilleurs résultats, mais il lui fallait bien un moyen de la tenter pour qu’elle la laisse reprendre son manteau. Il faudra le faire nettoyer, songea-t-elle, peut-être même étuver, mais j’y tiens trop, à ce manteau. Quelle idée d’en couvrir les épaules de cet animal stupide !

Elle se pencha au-dessus de la porte et vit Wizz-Wazz la regarder avec ses grands yeux bruns mouillés. Tu le savais, que j’étais là, pas vrai ? pensa Agatha. Tu as entendu ma voix. Tu sais que je veux mon manteau. Voilà pourquoi tu me regardes avec ces yeux si tristes et ce visage long d’une aune. À moins qu’il ne soit toujours long ? Tu ne peux pas vraiment le raccourcir, je suppose ?

« Ne me regarde pas comme ça, ma belle, dit-elle à voix haute. Je t’offre un marché honnête. Une carotte contre mon manteau. »

Wizz-Wazz leva la tête et accepta la carotte. Elle la mâcha bruyamment et Agatha tendit la main pour attraper son manteau. Mais d’un mouvement souple, l’ânesse s’écarta vers le mur pour être hors de portée de quelques centimètres. Agatha se retourna et agita le bras.

« Charles ! appela-t-elle. J’ai besoin de ton aide. »

Charles avait le bras plus long, mais Wizz-Wazz se montra étonnamment vive et agile et déjoua ses tentatives.

« Agatha, dit-il entre deux efforts inutiles, depuis des heures, j’attends de pouvoir te parler de…

– Concentre-toi donc ! le rembarra-t-elle. Oh, et puis zut. Tout ça ne sert à rien. Le mieux, c’est que tu entres dans le box avec cette bête.

– Bonjour ! » lança derrière eux une voix familière.

Tous deux se retournèrent pour découvrir Toni qui venait d’arriver. Bream s’éloignait, de toute évidence après l’avoir escortée jusqu’à l’écurie. La jeune femme scruta le visage de Charles, qui fut soudain saisi d’un sinistre pressentiment. Il ne lui a rien dit, devina-t-elle. Charles, pour sa part, ne pouvait penser qu’une chose : Toni est au courant !

« Toni, vous voilà, dit Agatha. Pas trop tôt. Venez donc m’aider à récupérer mon manteau. Qu’est-ce que tu voulais me dire, Charles ?

– Moi ? Ah, oui… À la réflexion, ce n’est ni le bon endroit ni le bon moment, répondit Charles. Mais vois-tu… euh… Il y a quelqu’un dont je voudrais beaucoup que tu fasses la connaissance. » Il hésita quelques secondes. « Oui, c’est ça. Tu m’as dit que tu voulais en savoir plus sur ces batteries de voitures électriques, et je connais l’homme qu’il te faut. Il est ingénieur, mécanicien, je ne sais quoi. Il me loue une grange près de l’ancien gué. Chris… Chris Quelquechose. Je lui annoncerai ta visite, mais… mais il est temps que je file. »

Et sur ces mots, il s’éloigna presque au pas de course.

« Qu’est-ce qui lui prend ? demanda Agatha ahurie, s’écartant du box et faisant tomber des brins de paille de son imperméable.

– Aucune idée », répondit Toni.

Derrière Agatha retentit un léger bruit métallique et la porte du box s’ouvrit, ce qui ne présageait rien de bon. Wizz-Wazz fit deux ou trois pas et sortit de la pénombre.

« Attention, Agatha ! cria Toni. Elle est de nouveau dehors ! »

S’enfuir en courant avec un talon cassé et des semelles qui glissaient n’était pas envisageable… et pas non plus nécessaire, se dit soudain Agatha. Elle resta calmement debout, laissant l’ânesse s’approcher. L’animal lui glissa doucement la tête sous le bras et poussa un petit braiement de satisfaction.

« On dirait qu’elle vous aime bien, commenta Toni. Franchement, je me demande pourquoi. »

Agatha grimaça et détourna la tête de l’odeur presque insupportable de l’ânesse, âcre et puissant mélange d’urine et de sueur séchée.

« N’oubliez pas que je lui ai prêté un manteau très beau et très cher », dit-elle avec quelque aigreur. Elle regarda le vêtement en question et vit qu’à la luxueuse fausse fourrure s’étaient mêlés non seulement de la paille, mais tout un assortiment d’autres saletés, qu’elle préféra ne pas tenter d’identifier tant elles étaient répugnantes. « Je le lui ai prêté et je pense qu’elle peut le garder, soupira-t-elle avec résignation.

– Bon. Quel est le programme pour aujourd’hui ? demanda Toni.

– Honnêtement, je commence à m’ennuyer dans cette usine, répondit Agatha, caressant distraitement les longues oreilles de Wizz-Wazz. Nous sommes surveillées de trop près pour pouvoir trouver quoi que ce soit. Allons plutôt voir l’homme aux mains dans le cambouis dont Charles a parlé à l’instant. Suis-moi, toi, ajouta-t-elle, ramenant Wizz-Wazz vers son box. Il est temps de rentrer à la maison. »

Toni emboîta le pas à Agatha et, clic-flop après clic-flop, celle-ci la précéda hors de la cour jusqu’au parking.

« Si je vous connaissais moins bien, dit la jeune femme, je dirais que vous vous êtes prise d’affection pour cette ânesse.

– Vous ne me connaîtrez jamais vraiment, ma chère, répliqua Agatha. Je suis une femme pleine de mystère.

– Qu’est-ce qui est arrivé à votre bottine ?

– Voilà un autre de mes mystères. »

Tendant le bras derrière elle, Agatha massa doucement son fessier douloureux. Aucun doute, elle aurait un gros bleu.

Le domaine de sir Charles Fraith s’étendait sur plus de quatre cents hectares de terre arable, cultivée par des fermiers qui la lui louaient. Toni savait exactement où se trouvait l’ancien gué. Du côté sud des prairies et des champs, une route étroite en terre battue était coupée par une petite rivière, sans pont pour la traverser. La passer à gué en voiture dans de grandes giclées d’eau claire était quelque chose d’amusant, mais qui n’allait pas sans un rien de crainte. Et si la voiture s’embourbait ? Ce jour-là, elle n’en fit rien, mais la jeune femme ne put s’empêcher de penser qu’il en allait différemment de ses amours. Comme il était sans doute inévitable, sa relation avec son aimable jeune médecin s’était enlisée dans la vase. Une autre affaire de cœur qui se soldait par un fiasco.

« Souriez donc, Toni ! lui enjoignit Agatha. Regardez, le soleil perce à travers les nuages. Nous n’en avons pas eu beaucoup ces jours derniers. On se sent mieux quand il fait beau, vous ne trouvez pas ? »

Sauf que mon derrière me fait mal, se dit-elle quand la voiture tressauta dans un nid-de-poule, mais elle se garda d’en parler.

« Je crois que nous y sommes », dit Toni.

Elle gara sa petite voiture sur le bas-côté de la route, au voisinage d’un groupe de vieux bâtiments agricoles. La double porte d’une des granges était ouverte et un homme sortit sur le seuil, vêtu d’un bleu de travail parsemé de taches de cambouis. Agatha descendit prestement et, toujours aussi claudicante, s’avança vers lui pour se présenter.

« Bonjour mesdames. » L’homme les accueillait avec un large sourire. « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? »

Il était de taille moyenne, avec un corps musclé bien qu’assez peu charpenté et une épaisse tignasse de cheveux bruns ondulés qui grisonnaient légèrement aux tempes. Sans doute avait-il entre quarante-cinq et cinquante ans. Sa mâchoire était carrée et son sourire creusait des plis sympathiques dans son beau visage avenant. Tout cela, Agatha le capta en un regard, mais ce qui la frappa le plus fut ses yeux, au point qu’elle ne put en détacher les siens. Ils étaient d’un bleu vibrant, d’une intensité étonnante, et elle fut aussitôt sous le charme.

« Bonjour. Nous sommes à la recherche de Chris… Chris Quelquechose. »

Et elle le gratifia de son sourire le plus éclatant.

« Firkin, dit l’homme.

– Pardon ?

– Chris Firkin. C’est moi. Vous devez être Agatha. Sir Charles m’a téléphoné pour me prévenir de votre visite. »

Il ôta un de ses gants en latex bleu et tendit une main qu’Agatha serra. C’était une main forte et franche, et aussi la plus propre qu’elle eût vue de sa vie chez un mécanicien. Chaque fois qu’elle avait eu besoin de faire réparer sa voiture, les ouvriers du garage lui avaient semblé avoir des années d’huile de vidange et de cambouis incrustées dans la peau de leurs mains. Et leurs ongles ! Les mécaniciens devaient naître avec des ongles couleur suie, c’était la seule explication. Mais la main de Chris Firkin était blanche et immaculée, sans la moindre trace noirâtre ou graisseuse.

Poliment, il serra aussi la main à Toni, puis se tourna de nouveau vers Agatha, intrigué qu’elle se tînt de guingois, et baissa les yeux vers ses pieds.

« Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

– Ma bottine ? Oh, un petit incident vestimentaire, répondit Agatha, riant jaune. Ça n’a aucune importance.

– Je pense que je peux vous arranger ça, fit-il, s’agenouillant pour inspecter la chaussure abîmée. Vous avez le talon cassé ? Attendez une seconde. »

D’un pas vif, il rentra dans la grange, puis revint un instant plus tard avec une paire de tennis blanches toutes neuves.

« Il ne faut pas marcher avec ces bottines, dit-il, s’agenouillant de nouveau. Vous allez les esquinter toutes les deux. Enfilez plutôt celles-ci. » Il saisit Agatha par la cheville, la droite, puis la gauche, la soutenant avec délicatesse tout en lui ôtant ses bottines avant de la chausser de sa propre paire de tennis. « Ça ira pour le moment, estima-t-il, examinant de plus près le talon cassé. Et nous pouvons réparer ce petit malheur tout de suite. Mais il faudra attendre un peu que la colle ait fini de sécher. »

À peine eut-il tourné le dos qu’Agatha s’était débarrassée de son imperméable et remis du rouge à lèvres dans ce qui semblait un seul et même mouvement de la plus parfaite fluidité. Les plus brillants prestidigitateurs auraient été impressionnés, pensa Toni admirative. D’où avait surgi le bâton de rouge ?

« Ma chère Toni, dit-elle assez fort pour que Firkin l’entende, ce n’est pas la peine que vous attendiez avec moi. Si vous retourniez à l’agence pour organiser une réunion générale demain matin ? » Puis elle ajouta dans un murmure : « Je suis présentable ? »

Toni sourit à sa patronne, debout au soleil dans son bel ensemble Justin Thornton rouge cerise, avec son rouge à lèvres exactement de la même nuance, son imperméable parfaitement plié sur son bras et ses pieds chaussés de tennis immenses. Agatha Raisin en mode séduction était une vision qui valait le détour.

« Vous êtes magnifique, répondit-elle. Je vous laisse. À demain matin. »

Agatha traîna les semelles jusqu’à la grange pour y rejoindre Firkin. À l’intérieur, il en avait fait un grand atelier de mécanique éclairé au néon. Aux murs était accrochée une forêt d’outils de toute taille, suspendus en rangées bien nettes, chacun occupant la place qui lui était dévolue. Agatha n’aurait su dire à quoi la plupart servaient, mais quelques-uns avaient un aspect menaçant d’instruments de torture. Au milieu de cet espace trônait un vieux camping-car Volkswagen. Sa peinture toute neuve était d’un beau rouge brillant, mais l’avant et le toit, jusqu’au-dessus des fenêtres, étaient blancs. Agatha longea le coquet véhicule et découvrit qu’à l’arrière, là où, elle en était sûre, aurait dû se trouver le moteur, il y avait un grand trou béant.

« Pour la pose d’un moteur électrique, expliqua Firkin, enduisant de colle ultra-forte le talon cassé d’Agatha. C’est ma spécialité : transformer de vieilles voitures avec un moteur à l’ancienne en véhicules modernes à moteur électrique.

– Ah oui ? dit Agatha. Voilà pourquoi Charles m’a recommandé de venir vous consulter. »

Avec une décontraction étudiée, elle s’appuya au camping-car, mais glissa sur sa carrosserie rutilante et n’eut que le temps de reprendre son équilibre et d’éviter une nouvelle chute.

« Oui, dit Firkin, posant la bottine sur le côté. J’ai même été consultant pour la société Morrison’s. Et je peux vous dire une chose : je serai très étonné s’ils réussissent à faire marcher leur fameuse nouvelle batterie.

– Vraiment ? Vous n’y croyez pas ?

– Ils rencontrent trop de problèmes. Je peux vous servir un café ? »

Dans une réserve au fond de la grange, il alla prendre une banquette arrière de voiture et l’emporta à l’extérieur, où il la posa au soleil. Agatha et lui s’y assirent, chacun avec un grand mug de café.

« Pourquoi ne marchera-t-elle pas, cette batterie ? demanda Agatha.

– À la base, répondit Firkin, c’est le genre d’équipement que tous les ingénieurs essaient de mettre au point. Pour donner aux voitures électriques la même autonomie que les voitures à essence. Mais on peut faire un plein d’essence en deux minutes, alors qu’un moteur électrique était par le passé très long à recharger. Personne n’avait envie d’attendre des heures et des heures que sa batterie se recharge. Voilà pourquoi depuis quelques années, on a vu apparaître dans les stations-service et sur les parkings des supermarchés des chargeurs beaucoup plus rapides, qui font le travail en à peine plus d’une demi-heure. On peut recharger son moteur pendant qu’on fait ses courses ou qu’on va prendre un café. Le gros problème avec la batterie Morrison’s, c’est qu’elle ne s’adapte pas aux chargeurs rapides.

– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

– Vous vous rappelez qu’il y a quelques années, les compagnies aériennes ont interdit certains téléphones portables parce que leurs batteries chauffaient trop et qu’elles pouvaient causer des incendies ? C’est ce qui s’est passé avec la batterie Morrison’s quand on l’a branchée à des chargeurs rapides.

– Vous voulez dire qu’elle risquait de prendre feu ?

– Pas qu’elle risquait. Elle a pris feu. Et même à plusieurs reprises.

– Alors, c’est ce qui a causé l’incendie qui a ravagé l’unité de recherche ?

– Je ne travaillais plus pour Morrison’s quand c’est arrivé, dit Firkin, mais oui, je suis à peu près sûr que c’est ce qui s’est passé. »

Donc, pensa Agatha, ce n’était pas du sabotage. Le feu a été provoqué par la dangereuse batterie. Mais Firkin passa du coq à l’âne :

« Maintenant, proposa-t-il, si nous allions déjeuner ? »

Il se leva et ôta son bleu de travail, sous lequel il portait un pantalon en toile bleu marine bien repassé et un polo blanc avec une couronne rouge brodée sur la poitrine.

« Je ne suis pas vraiment habillée pour sortir », objecta Agatha.

Elle sourit et agita ses pieds chaussés des tennis trop grandes.

« Vos bottines doivent être prêtes maintenant », la rassura Firkin.

Il rentra dans la grange pour aller les chercher. Puis, à son retour :

« Je connais un excellent petit pub de l’autre côté de Chipping Norton, dit-il. On y mange bien. »

Agatha enfila ses bottines, puis fit un geste du menton vers le camping-car.

« Votre fourgonnette n’a pas de moteur.

– Ce n’est pas celle-ci que nous prenons, dit Firkin, fermant à clef son atelier. J’ai une autre voiture derrière la grange. »

Le visage d’Agatha s’affaissa quand ils eurent contourné le bâtiment et qu’elle découvrit la Coccinelle qu’il avait garée. Elle n’avait rien du charme du joli camping-car pimpant. Sa carrosserie était d’un gris terne et tous les chromes en avaient été retirés. À l’intérieur, il n’y avait pas de tapis de sol, mais beaucoup de surfaces peintes du même gris souris déprimant.

« Ne vous inquiétez pas, elle est parfaitement sûre, dit Firkin. Elle a seulement besoin de quelques finitions esthétiques. »

Agatha prit lentement place sur le siège passager, grimaçant un peu quand ses fesses contusionnées le touchèrent, et ils partirent sur la petite route en terre battue dans un silence quasi total.

« Je croyais que les Coccinelle faisaient une sorte de crépitement bruyant, s’étonna-t-elle, haussant les sourcils.

– Celle-ci a un moteur électrique, expliqua Firkin, tournant la tête vers elle avec un sourire. C’est beaucoup plus silencieux.

– En tout cas, tout est parfaitement bien rangé, apprécia Agatha. Mes voitures à moi ont toujours eu tendance à refléter…

– Votre séduisante personnalité ? suggéra Firkin. Votre charme et votre élégance ?

– Non. Le foutoir de mon sac à main. »

À l’entrée de la petite ville de Chipping Norton, ils s’arrêtèrent à un feu et ce fut alors qu’Agatha s’aperçut qu’un homme dégarni au volant d’une voiture de sport s’était rangé juste à côté d’eux. Elle le regarda considérer leur Coccinelle avec des yeux pleins de dédain. Sa première réaction fut de lui faire un bras d’honneur, mais elle réussit à se retenir juste à temps. Firkin observait ce qui se passait et se mit à rire.

« Si nous lui donnions une petite leçon ? » proposa-t-il.

Le feu passa au vert et la Coccinelle bondit aussitôt en avant. La nuque d’Agatha heurta l’appuie-tête et elle sentit son corps poussé contre son dossier. Le moteur électrique émit un ronronnement aigu comme un vaisseau spatial dans une série fantastique. La très chic voiture de sport ne put que vrombir désespérément dans leur sillage.

« Vous avez vu ça ? dit Firkin non sans fierté. Il est obligé de passer d’une vitesse à l’autre avant de pouvoir atteindre le couple maximal, d’accélérer et de rouler ensuite à plein régime. Alors qu’un moteur électrique est à son pic de couple constamment et immédiatement et…

– Assez parlé de couple et de régime, l’interrompit Agatha en levant la main, parce que je n’y comprends rien. Nous dirons que votre Coccinelle est plus rapide, voilà tout. Électriquement rapide.

– Comme vous voudrez ! » dit Firkin, riant de nouveau.

Au pub, ils prirent place à une table tranquille près d’une des fenêtres et, à travers les vitres, goûtèrent ce qui restait de la tiédeur de ce jour, qui se rafraîchissait vite. Ils se régalèrent d’un excellent fish and chips : la morue était cuite à point dans une fine pâte à frire à la bière, qui croquait sous la dent avant de fondre dans la bouche. Agatha l’accompagna de plusieurs verres de vin blanc sec, cependant que Firkin, qui conduisait la voiture, se limitait à un seul. Puis ils s’attardèrent longuement, trop longuement, passant dans le petit pub le plus clair de l’après-midi. Sans merci, Agatha fit raconter à Firkin toute sa vie par le menu. Ancien de la Royal Navy, il avait servi dans les sous-marins. Il avait été marié, mais, dit-il, « être absent si souvent a beaucoup compliqué nos vies et nous nous sommes éloignés. On a raison de dire “Loin des yeux, loin du cœur”. » Le soir commençait de tomber quand la Coccinelle électrique s’engagea presque en silence dans Lilac Lane en direction du cottage d’Agatha. Suivant ses indications, Firkin s’arrêta au portail.

« C’était une journée délicieuse, lui dit-elle en descendant. Il faudra recommencer.

– Bien sûr, dit-il. Que diriez-vous de vendredi prochain ? Pour dîner ?

– Rendez-vous noté. »

Elle se pencha pour l’embrasser sur la joue, mais il tourna la tête et ce furent leurs lèvres qui se rencontrèrent.

« C’est aller un peu vite en besogne, remarqua-t-elle en reculant.

– Électriquement rapide ! »

Elle fit un pas en avant et l’embrassa de nouveau, plus lentement. Un long baiser passionné.

« C’est aller plus lentement en besogne, s’amusa Firkin. Je préfère ça. Je passe vous prendre vendredi en fin d’après-midi. »

Agatha traversa son jardin à petits bonds pleins d’allégresse. Cette journée, se dit-elle, s’était avérée plus que fructueuse. Et vivement vendredi.

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