Alto solo

Antoine Volodine · Chapitre 1 sur 2

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2 - le Soir du 27 Mai

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LE SOIR DU 27 MAI

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Je devais passer prendre chez elle Dojna Magidjamalian. Dojna habitait

à deux pas du théâtre, dans le troisième arrondissement. Elle m’avait prié

de sonner à sa porte aux environs de sept heures ; nous aurions ainsi le

temps de boire un verre de thé en évoquant l’époque révolue de notre

jeunesse. Après le concert, il était convenu que nous irions dîner quelque

part. J’avoue qu’en rejoignant le centre de Chamrouche j’éprouvais une

exaltation assez voisine des griseries de l’adolescence. J’étais toujours resté

très amoureux de Dojna, même pendant les neuf ans où j’avais vécu avec

Vassila Temirbekian. La maladie, puis la mort de Vassila avaient creusé

entre Dojna et moi un abîme irrationnel, injuste, car nous n’avions rien à

nous reprocher, mais suffisamment équivoque pour avoir mis des années

à se combler. Et finalement nous avions renoué. Epreuves et maturité

avaient modifié le caractère de nos relations. Dojna était plus une sœur

qu’une maîtresse : une sœur passionnément admirée et respectée.

J’abandonnais à son initiative les épisodes charnels de notre alliance,

demi-semaines ou chaudes nuits dont elle choisissait elle-même, de façon

imprévisible, les limites, les dates, et que je thésaurisais en moi comme

des trésors de bonheur. Je marchais d’une foulée joyeuse, l’esprit captivé

par les images d’une étreinte ensommeillée sur laquelle peut-être

s’achèverait notre nuit. En arrivant sur la place du Théâtre, je croisai

plusieurs hommes en gabardine, puis je vis des camions garés dans une

rue latérale. Juste devant les escaliers d’honneur, des gens s’affairaient

avec une bâche et des piliers de fer. La circulation avait déjà été

interrompue à ce moment, sept heures moins vingt. Dans tout le

quartier, les frondistes pullulaient : sans brassard, avec brassard, en civil,

en uniforme, en survêtement, gris, beige, kaki, fripés ou tirés à quatre

épingles, l’air bon enfant, l’air survolté, l’air hautain. Une manifestation

se préparait, et ma première réaction fut d’espérer qu’elle se serait

ébranlée à huit heures, et que le cortège braillerait déjà dans d’autres artères de la capitale quand le concert débuterait. Puis je soupçonnai le

parti d’avoir en tête le boycott du concert : je me souvins qu’il y avait au

programme plusieurs compositeurs susceptibles d’irriter la fibre

intolérante des idéologues. Kaanto Djylas, par exemple. Le vieil homme,

bien que décédé avant l’ère des grandes victoires brunes, avait maintes

fois exprimé son opposition aux croisades qui s’annonçaient contre les

pays pauvres, et dont les opérations militaires à petite échelle indiquaient

déjà les contours. Par l’exil et le suicide, Naïsso Baldakchan avait deux

fois rompu avec Chamrouche. Tamian Ichkouat, lui, avait été l’objet

d’une campagne de dénigrement au début des années soixante, quand

une poignée de provinces méridionales résistaient encore à la pieuvre. La

lie intellectuelle de Chamrouche répandait sur lui de gras racontars

racistes – sur lui et sur sa femme que l’on accusait d’être une grue, d’être

une étrangère, d’être une ennemie. Les noms « nègues » des

instrumentistes avaient aussi, je crois, de quoi crisper le patriotisme

tâtillon des frondistes. Un petit colosse en veste de motard vint à ma

rencontre et, intentionnellement, me bouscula. Je m’écartai, assailli par le

sentiment de gêne physique que provoque toujours en moi le contact

avec l’agressivité brute des gens qui cherchent à vous nuire, mais évitent

de vous regarder en face. Bien que dépourvus de finesse, les nervis ont un

instinct pour identifier en une seconde ceux qui ne sont pas de leur bord.

Je devais avoir une mimique ou une démarche qui avaient alerté le petit

colosse, et il avait tenu à me prévenir que la rue ce soir n’appartiendrait

pas aux décadents de mon espèce. La rue, la place du Théâtre avaient été

annexées par une population grisailleuse que les lueurs du couchant

n’arrivaient pas à badigeonner en clair. Les camions bloquaient les accès

de la place et transformaient celle-ci en une arène bordée d’immeubles,

en un théâtre de plein air dont la scène correspondait aux pelouses et aux

rangées de buis du square, et les gradins aux marches sur quoi je me

tenais pétrifié comme un badaud, m’appliquant à saisir ce qui se tramait. Des groupes s’agitaient aux fenêtres des étages supérieurs afin de déployer

les bannières du frondisme, inévitables dès qu’une concentration de

masse doit avoir lieu : rouge bordeaux, gris souris, et, au centre d’un

cercle blanc éblouissant, les lourdes pattes noires de leur sigle, l’araignée

bancale, à peine stylisée, en laquelle avec ferveur ils s’identifient. Les

militants déroulaient ces tentures gigantesques, dont l’accrochage exigeait

la collaboration active des occupants des immeubles. Les drapeaux une

fois suspendus, la décoration solennelle une fois menée à terme, on

pouvait imaginer à quoi ressemblerait l’atmosphère dans les appartements

où allumer une lampe serait interdit : ces salons de vieille maison

bourgeoise que baignerait un crépuscule vineux, ces balcons ensachés,

devenus entrailles de dirigeable. Des panneaux et des toiles de taille plus

réduite pendaient déjà à divers endroits de la place, mais rien n’ornait le

fronton du théâtre. De tels préparatifs ne laissaient planer aucun doute :

les frondistes s’installaient ici non pour organiser le départ d’une

manifestation, mais pour un meeting. Donc le concert risquait de se voir

fortement perturbé, si l’on parle par euphémismes. Même si l’objectif

avoué ne consistait pas à saboter notre réunion de musique de chambre,

même si les mélomanes, comme disent les journaux, pouvaient s’y rendre

sans dommage, inégale allait être la compétition entre les subtiles

sonorités d’un quatuor à cordes et le tintamarre extérieur. Des milliers de

hurlements se déchaîneraient, amplifiés par des haut-parleurs dans quoi

rugiraient les meneurs hystériques de la foule. Huit camions étaient déjà

rehaussés de pavillons qui promettaient des échos aussi abrutissants que

les discours. On pouvait faire confiance aux techniciens du parti : il n’y

aurait pas de panne, aucun répit dans la transfiguration électro-

magnétique des diverses vomissures. Une fourmilière disciplinée, voilà à

quoi ressemblait, pour l’instant, la place. Chacun avait une tâche à

remplir et la remplissait, avec efficacité, sans affolement, sans bavure.

Plantée au milieu du grand escalier, que les équipes militantes, à l’évidence, négligeaient, une brochette de curieux bayait aux corneilles.

J’en étais un des fragments anonymes. A côté de moi, les yeux ne

trahissaient pas la réprobation ; il est vrai que nous avons tous appris à

censurer, en public et même ailleurs, nos sentiments. Je continuais à

observer les opérations. Juste en bas, sur le trottoir, brillaient les cuivres

d’une clique, trombones, trompettes, un tuba. Des frondistes aux aisselles

tachées de sueur finissaient de les décharger d’un véhicule garé à

proximité. Entre un réverbère et la haute fenêtre d’une maison d’angle,

des forains commençaient à tendre un filin d’acier. Le réverbère dominait

le coin de l’escalier sur lequel je me trouvais. Le filin aboutissait quinze

mètres plus loin, au premier étage. Son horizontalité avait l’air

problématique. Les forains travaillaient sur des échelles mal équilibrées,

sur les toits des camions qui servaient de plates-formes. Il était visible que

ce bricolage les laissait nerveux, insatisfaits. Une vingtaine

d’imperméables, et autant de chemises avec brassard, les incitaient à se

presser, considérant leurs objections avec plus de froideur que de

mauvaise volonté. On les houspillait, mais on les aidait. D’autres

hommes de main, experts en électricité, branchaient des projecteurs, des

câbles de raccordement au secteur. A l’intérieur d’une grosse

camionnette de déménagement, on distinguait des clowns et des

saltimbanques en train de s’habiller : étoffes pailletées, vestes

multicolores, étoiles. Un couple de nains en bleu de chauffe débarrassait

la surface de rue et de trottoir que surplomberait le périlleux chemin des

danseurs de corde. Peu à peu se dévoilait la structure logique de

l’ensemble. Un espace scénique serait dégagé devant l’escalier du théâtre.

Il comporterait des estrades ménagées sur le toit de deux ou trois

véhicules, des couloirs intermédiaires, et une aire circulaire dont l’axe

coïnciderait, sur le sol, à la ligne qu’emprunteraient les funambules pour

leurs évolutions. Le petit square central disparaîtrait sous la multitude. La

place prendrait l’aspect d’un cratère sans issue, aux parois ruisselantes de décorations et d’étendards. Aux points stratégiques des façades, les

balcons accueilleraient des batteries de projecteurs, de haut-parleurs, et,

quelque part au milieu de cette profusion, la tribune d’où certainement

discourraient les orateurs, qu’ils fussent les caporaux de Balynt Zagoebel

ou Balynt Zagoebel en personne. Debout sur le gazon, sur les allées de

gravier, dévastant massifs de pétunias et buissons, le peuple assisterait au

double spectacle organisé en son honneur. Premier volet du diptyque, les

numéros de cirque, et, deuxième volet, la matérialisation entre ciel et

terre, parmi de formidables araignées, des meilleurs moralistes

contemporains. Par les oreilles, les yeux, par tous les pores, on pourrait

étancher à la fois sa soif de divertissement et son désir d’anathèmes. Les

privilégiés – car là aussi on en dénombre – se répartiraient sur les marches

pour l’instant presque vides. De tout cela il ressortait que le concert serait

annulé. Pour en avoir le cœur net je me détachai de la communauté figée

des badauds, montai jusqu’à l’atrium, cherchai une caisse ouverte. Tout

était fermé, mais il y avait de la lumière derrière un guichet et je frappai

de l’index contre la vitre. Au bout d’une minute, j’entendis un bruit de

conversation dans un bureau que je ne voyais pas, puis quelqu’un

s’approcha et ôta le morceau de carton qui bouchait l’ouverture. Je

reconnus un administrateur que j’avais déjà rencontré je ne sais où. Peut-

être, de son côté, m’avait-il aussi vaguement reconnu ; nous nous

saluâmes. Non, le concert n’est pas annulé, me dit-il, sur un ton

exsangue qui indiquait sans ambiguïté combien peu il adhérait au

frondisme, aux thèses frondistes et, tout spécialement ce soir, aux

conceptions culturelles du frondisme. Le quatuor Djylas se produira

comme prévu. Oui, il jouera les œuvres inscrites à l’affiche. J’ai eu au

téléphone les représentants des autorités. De toutes les autorités, insista-

t-il. Nous ouvrirons les portes normalement, à sept heures et demie. Le

concert sera placé sous la protection du service d’ordre. A ce moment

une sonnerie retentit dans la pièce attenante. L’homme se redressa, me fit un signe de tête, cala contre la vitre le rempart de carton et s’éclipsa. Le

hall était désert. J’y stationnai quelques secondes. L’idée d’un concert

ayant besoin d’une protection officielle. L’idée d’un public menacé, de

musiciens en butte à la stupidité et à la fureur. Je revins sur les escaliers.

La métamorphose de l’espace progressait. Je consultai ma montre. Sept

heures cinq. Le soleil éclairait encore le sommet des cheminées. Les

géantes bannières verticales pendaient sans un pli le long des immeubles.

Devant les marches, un camion manœuvrait pour finir de tendre le filin

des acrobates. Sur cette partie de la place l’affairement continuait. On

comprenait, cependant, que tout serait achevé très bientôt, au moment

où les portes s’écarteraient devant les amateurs de Djylas. Ceux-ci, avant

de disparaître dans l’atrium, se sentiraient écrasés par le décor du

cérémonial frondiste. Il restait à souhaiter que les masses n’auraient pas

déjà envahi le perron du théâtre, car alors ces mêmes amateurs devraient

zigzaguer tout d’abord entre des agrégats de colosses petits et grands. Ils

devraient se frayer un chemin dans une brousse de citadins fort dépités

que l’on pût préférer une élégie pour cordes de Tamian Ichkouat à des

distractions patronnées par le parti. Je réfléchis que ce calcul avait caressé,

probablement, l’esprit des responsables. La dissuasion fonctionnerait, un

tri naturel s’effectuerait. Seuls des hommes et des femmes résolus,

exaspérés par le frondisme et désireux que cela se sût, auraient l’audace

d’affronter une cohue dont la présence de la garde civile modérerait à

peine l’hostilité. La soirée prenait un tour bien différent de ce qui tout à

l’heure alimentait mes rêveries. Je descendis les marches. J’essayais de ne

pas céder à l’accablement, j’essayais de ne pas étouffer sous les poisons qui

sourdaient des sigles et des drapeaux. J’essayais de m’abstraire, de

m’imaginer ailleurs, les poumons libres, inhalant un air moins vicié que

celui de Chamrouche. En même temps, je prenais garde aux individus

qui chaloupaient vers moi sans m’accorder un coup d’œil. J’évitai deux

imperméables luxueux, contournai un bus de miliciens qui crachait une fumée âcre en reculant sur le trottoir. Je m’éloignai. Trois pâtés de

maisons me séparaient du logement de Dojna. Dans la rue démarraient

des voitures pavoisées. Elles auraient pour fonction de rameuter les

masses, de les inviter à la glorieuse manifestation du soir. Des

coassements issus d’un haut-parleur j’appris que la chose s’appelait

meeting-spectacle, et que son début était fixé à vingt heures. Le nom de

Balynt Zagoebel fut prononcé, mais à la même seconde une moto

vrombit sur l’avenue, de sorte que le sens de l’annonce m’échappa. Peut-

être avait-on promis que le chef historique interviendrait à la tribune ; ou

peut-être le militant avait-il seulement lâché, dans son micro, une

référence idéologique. La lumière du jour finissant persistait à colorer les

découpures de la ville, mais j’étais trop troublé pour puiser là une

quelconque joie esthétique. Je notai au contraire la crudité du ciel sans

nuages, l’absence des hirondelles. Le charme du printemps, malgré la

température clémente, n’agissait plus. Dojna m’ouvrit, superbe et

émouvante comme toujours, reine dont le pouvoir sur moi ne s’était pas

émietté en routine ou en souvenirs. Elle avait une coiffure nouvelle, mi-

longue, extrêmement sobre, qui encadrait de noir un visage dont elle ne

cachait pas les pattes-d’oie, autour des lèvres quelques rides : marques du

souci, empreintes de la perspicacité et de l’intelligence. Ses yeux de

peintre pétillèrent et me sourirent. Elle portait une robe décolletée, aux

tons gris et bronze, que nous avions choisie ensemble en février et qui lui

allait à ravir. Je devais avoir un air bizarre. Elle posa sur moi son bras nu

et m’attira dans l’entrée, puis vers un fauteuil. Je n’avais bégayé que deux

mots inaudibles et je claquais des dents comme si j’étais sous le coup d’un

brusque accès de paludisme. Je bus du thé et me détendis. Ensuite, nous

discutâmes. J’avais résumé la situation. Je ne me déclarais guère partisan

de l’héroïsme gratuit. Je n’encourageais pas Dojna à subir l’épreuve d’une

immersion au sein de la cohue malveillante qui serait déjà tassée et

galvanisée sur les gradins, déjà odieuse, déjà incontrôlable ; je nous voyais mal monter vers l’atrium entre deux rangées de gardes civils, sous les

quolibets de plus en plus pénibles et, pourquoi pas, sous les crachats. Je

redoutais, d’autre part, des violences qui déborderaient jusque dans la

salle du concert. Si le service d’ordre ne se montrait pas à la hauteur, rien

n’interdirait je ne sais quelle action sordide visant à faire taire les

musiciens, à aggraver dans le théâtre même le triomphe des diatribes

racistes et des slogans hurlés en chœur. Outrée par la proximité très

concrète de cette menace, choquée autant que moi et rebelle plus que

moi, Dojna résolut de s’habiller sans plus tarder. Elle voulait se présenter

aux portes dès leur ouverture. Ah, non ! Ils ne m’imposeront pas leurs

sales célébrations, leur cirque, enrageait-elle. Ils ne me condamneront pas

à écouter leur Zagoebel si j’ai envie d’écouter un quatuor ! Ses

pommettes avaient rosi. Il y en a assez de cette histoire, protestait-elle. Je

la regardai avec tendresse. Bougeant parmi les objets qu’elle avait sculptés

ou pétris, frôlant les montages photographiques de sa période surréaliste,

les mobiles, s’arrêtant près de ses toiles récentes, devant des tableaux que

je mettais au-dessus de tout, que j’invoquais et qui venaient en moi dans

les moments de nostalgie, des paysages de flammes en camaïeu gris-bleu

ou gris-vert, marchant de long en large, fière et insoumise maîtresse de

ses univers personnels dont je savais combien ils avaient été difficiles à

conquérir, à discipliner, à fixer, dont je connaissais les chiffres secrets, les

hantises. Ils ne me presseront pas, dit-elle, sous leurs cochonneries de

bottes paramilitaires. Je l’aidai à enfiler son mantelet, d’un bronze plus

sombre que sa robe ; plus que sa toilette magnifique, c’était sa

détermination qui l’embellissait, l’ennoblissait. Elle s’empara de son sac à

main, en vérifia le contenu et le referma d’un geste énergique. Je suis

prête, dit-elle. Je lui déconseillai d’emporter son pistolet d’alarme, engin

de pacotille dont elle estimait indispensable de se munir quand elle sortait

le soir. Ce ne serait qu’une source d’embêtements, assurais-je. En cas

d’incident avec des imbéciles il vaut mieux ne pas brandir ce genre de truc. Elle réfléchit, rouvrit son sac, en retira l’arme et la fit glisser sur la

table d’entrée. Il est vrai qu’ici on ne les combat pas, regretta-t-elle. Si

nous habitions dans l’hémisphère sud, nous nous promènerions avec de

vrais pistolets dans nos poches, et ces crapules raseraient les murs. Rêvons

à la pugnacité mythique du Sud, dis-je. Aux résistances encore possibles,

mais de moins en moins vives. Oui, rêvons, Iakoub, dit-elle. Dans la rue,

nous avançâmes sans bavarder. Le quartier, d’ordinaire assez peu animé à

la tombée de la nuit, s’était empli de groupes et de flâneurs. Au-dessus de

Chamrouche grondaient des échos, difficiles à situer, difficiles même à

définir. Nous arrivâmes en vue du théâtre entre huit heures moins vingt-

cinq et huit heures moins vingt. L’ambiance avait évolué depuis mon

départ. La phase des préparatifs était close, et tout ce que le brouhaha du

travail collectif avait agrémenté d’une petite note humaine désormais

stagnait en un décor rigide, terrifiant, sans une faille. Deux immenses

soleils blancs se faisaient face, environnés de drap rouge sombre barré de

gris, leur centre comme étreint par un symbole qui malgré sa difformité

s’ancrait là puissamment et guettait. Partout ailleurs, des mansardes aux

rez-de-chaussée, s’étalaient des drapeaux qui reproduisaient les motifs des

tentures principales. Noir, blanc, bordeaux et gris. On avait respecté des

principes de symétrie absolue. L’effet qui en résultait assommait

l’individu et exaltait la foule. Celle-ci était dense et grossissait. Le service

d’ordre du parti canalisait le flot des sympathisants. Il veillait à le répartir

de manière égale, selon un plan certainement mis au point de longue

date. Fantaisie et improvisation ne comptent pas parmi les valeurs à quoi

s’abreuve le frondisme. Le square s’effaçait sous les légions piétinantes,

mais les escaliers du théâtre restaient vides. Un triple cordon de membres

des sections de choc, en uniforme paramilitaire, stationnaient sur les

premières marches pour en couper l’accès. Le même genre de vigoureux

individus, appartenant visiblement à l’élite des patrouilles de salubrité,

protégeait la surface réservée aux forains : avec ses camions devenus estrades, une camionnette faisant office de loge commune, et ces agrès de

qualité douteuse, ce filin toujours un peu oblique qui raccordait une

barre de fenêtre et un lampadaire. La police gouvernementale brillait par

son absence. Je me remémorai les propos de l’administrateur. Un service

d’ordre assurerait la sécurité de notre concert. Il fallait admettre

maintenant que ce soin avait été confié aux sbires des fauteurs de trouble

eux-mêmes. Je comprimais, dans la mienne, la main de Dojna. Nous

avions les doigts glacés. Tant bien que mal, nous approchions des

hommes de la section de choc. Ils entrouvrirent les maillons de leur

chaîne et nous autorisèrent le passage sans attendre les explications que

nous avions ruminées en chemin, les mornes justifications que nous nous

étions préparés à leur fournir. Un regard dédaigneux du chef de vague

avait suffi. La vague se fractura, et aussitôt les rangs se ressoudèrent.

Plusieurs personnes s’étaient faufilées comme nous, sans gloire ni

humiliation particulières. Elles gravissaient les degrés de pierre. Donc,

ceci : il ne rentrait pas dans les intentions frondistes de bloquer

l’admission au concert ; on avait voulu seulement dissuader les moins

intrépides. Avec un tel parcours d’obstacles, un tel accueil houleux sur la

place du Théâtre et même avant, sur l’avenue, on pouvait gager que la

salle ne serait pas comble. Dojna en fit à haute voix la réflexion. Alors

que nous atteignions les colonnes de l’atrium, nous marquâmes une

pause pour regarder vers l’arrière. Sous nos latitudes, à cette époque de

l’année, le crépuscule s’avance vite. La luminosité décroissait au-delà des

toits ; bientôt les projecteurs allaient s’allumer et balayer la foule de

faisceaux livides qui l’aveugleraient, et qui oblitéreraient en elle les

ultimes traces de sensibilité individuelle ; tout serait mûr alors pour

l’apothéose des chefs qui couronnerait la tonnante fête frondiste. Des

milliers d’yeux réprobateurs nous observaient de loin, depuis le square,

les trottoirs, mais, la cérémonie n’ayant pas commencé, nous n’avions pas

à affronter la souillure détestable des bras levés, ou, par exemple, une cascade bien coordonnée d’injures. Au pied de l’escalier, l’île creuse du

cirque affirmait une sorte de territoire nonchalant et triste. Dojna

m’interrogea sur les saltimbanques. Ils avaient l’air aussi fatalistes et oisifs

que des animaux en captivité. Ils patientaient, assis sur des sièges de

fortune ou adossés aux véhicules de diverses tailles qui prochainement

allaient leur tenir lieu de tréteaux ou de coulisses. Ils manquaient,

prétendit Dojna, de ferveur. Nous décidâmes de penser qu’ils se

trouvaient là sous la contrainte. On pouvait spéculer sur leur

participation au meeting, mais tout laissait supposer qu’ils n’appréciaient

pas la perspective de donner ce spectacle, de surgir sous les oriflammes et

les vivats des fauves. Nous n’avions pas beaucoup de renseignements sur

le monde marginal des forains, qui ne remuait chez nous que des

souvenirs littéraires ou des souvenirs d’enfance, mais nous avions plutôt

tendance à imaginer là un univers libre, libertaire, laborieux et fraternel,

où les adeptes de Balynt Zagoebel devaient être rares. Seul le nom du

cirque Vanzetti nous parlait un peu ; en banlieue j’avais aperçu

récemment une de ses affiches naïves, surchargée de sales exclamations.

Nous conçûmes aussitôt de la sympathie pour ces musiciens inertes, pour

ces nains abattus, ces équilibristes et ces clowns discutant par petits

cercles ennuyés ; eux aussi allaient devoir exercer leurs talents à l’ombre

des brassards-araignées et des uniformes. Ce n’étaient pas eux qui

désiraient nuire au quatuor Djylas. Contre moi je sentais la nervosité de

Dojna, malgré ses efforts pour feindre la tranquillité. Nous nous tenions

au sommet d’une pente dont l’ascension avait été rude. Des couples,

l’allure raidie et les lèvres tremblantes, des hommes isolés, en habit de

soirée ou en tenue plus simple, continuaient à émerger de la foule, à

traverser les mailles du service d’ordre et à escalader lentement, comme

en un ralenti cinématographique, les marches. Une solidarité spontanée

naissait entre ces gens. Sans se connaître ils se saluaient, s’adressaient des

gestes discrets, dépourvus d’emphase, des sourires rassurants, tandis que dans leur dos s’amassait l’orage. Nous pénétrâmes dans l’atrium, le hall.

Tout était éclairé normalement. Les vestiaires fonctionnaient, mais le

climat d’incertitude, de précarité, incitait le public à ne pas se déshabiller.

Dojna, bien entendu, ne quittait pas son mantelet. Sur sa hanche gauche

elle serrait son sac noir comme un étui de revolver du Sud mythique. A

l’entrée du parterre, elle repéra des amis qu’elle alla embrasser.

J’échangeai quelques mots avec l’aimable sexagénaire qui, sans en vérifier

la validité, déchirait les billets. A chaque arrivant, il conseillait de ne pas

tenir compte des numéros de fauteuil. Tout le monde s’asseyait à

l’orchestre. Aucune ouvreuse n’était là ce soir. Juste avant l’ouverture des

portes, m’apprenait l’employé, les frondistes avaient payé pour trois cents

fauteuils, achetant ainsi beaucoup plus de places que ce que

l’administration pouvait ou voulait leur vendre. Balynt Zagoebel en

personne nous ferait l’honneur de venir, en compagnie de ses trois cents

gardes du corps. Cette surprenante initiative réjouissait mon

interlocuteur, il y voyait une excellente garantie pour le bon

déroulement du concert. Quant à moi, je ne savais pas trop que penser,

sinon que mon plaisir serait gâché si je devais écouter les plus belles pages

de Tamian Ichkouat en partageant mon oxygène avec Balynt Zagoebel et

ses commandos. Tout se conjuguait pour rendre la soirée affreuse,

angoissée et angoissante. Il me semblait que depuis une heure nous nous

déplacions en aveugles le long d’un ravin, à la merci des moindres

traîtrises du sol. Je rejoignis Dojna et ses amis : un directeur de galerie

dont je ne goûtais pas vraiment le snobisme ; un peintre assez mal dans sa

peau, avec une jeune femme, le modèle qui vivait avec lui ; et Hakatia

Badrinourbat. La belle Hakatia, après avoir longtemps enseigné dans des

instituts de province, était revenue diriger un laboratoire de recherches à

Chamrouche. Elle avait traversé mon existence amoureuse en des temps

qui allumaient de ma mémoire des flammes lointaines et teintées

d’indulgence, au même titre que les années estudiantines ou mes premières maladresses éditoriales. Toutefois, si l’empreinte de notre

courte union ne suscitait plus en nous qu’un sentiment d’agréable

désuétude, elle ne s’était pas totalement délitée. Quelque chose

continuait, depuis nos vingt ans, à nous lier. Une conjonction de

circonstances majeures nous avait séparés, et ensuite nous n’avions plus

guère eu l’occasion de nous voir, mais nous n’avions jamais cessé de

correspondre, comme tenant à raviver ici et là, au fil de nos lettres de plus

en plus décharnées, une sorte de très lâche jeu de séduction ; comme

plaisantant toujours sur le regret de n’avoir pas, beaucoup plus

passionnément, vécu ensemble. Hakatia maintenant travaillait de

nouveau à Chamrouche. Comme elle vivait sans compagnon, entre nous

l’amitié avait des côtés à la fois assagis et un peu électriques. Nous nous

rencontrions assez peu, chez elle ou chez Dojna, qu’elle affectionnait et

dont elle avait acheté un des paysages d’incendie bleu. J’embrassai

Hakatia et saluai les autres. Le bruit concernant la délégation de

mélomanes frondistes avait assombri encore les visages. Nous nous

assîmes. Nous échangions des hypothèses. Trois cents cervelles brunes

touchées par une soudaine grâce musicale : prodige incongru auquel on

ne pouvait attacher foi une seconde. L’irruption de ces énergumènes

allait s’insérer dans le cadre d’un sabotage à grande échelle. Mais il y avait

cette transaction, cette somme énorme déboursée par le parti pour avoir

un accès légal à la salle. Trois cents places payées rubis sur l’ongle, avait

dit l’optimiste sexagénaire. Certains comportements des imperméables

obéissaient à une psychologie pour nous opaque. Peut-être l’argent

coulant à flot dans ses caisses encourageait-il le parti à développer un

délire de faste irrationnel. Peut-être cette première tendance délirante se

compliquait-elle d’une vieille soif non assouvie de respectabilité

bourgeoise. La conscience d’un pouvoir illimité, l’impunité trop facile,

devaient aussi accentuer un cynisme vicieux, une perversion de type

nouveau : le criminel ajoutait, à l’humiliation de sa victime par la violence, une moquerie outrageuse, une seconde humiliation qui

consistait à l’indemniser. Dans les deux cas, les frondistes prenaient

sûrement un plaisir aigu. Puis je cessai de spéculer sur ce sujet, car c’était

comme remuer une boue fétide. Les échos du dehors vibraient autour de

nous, étouffés, en fin de parcours. Nous étions assis au fond d’une

bonbonnière précieuse, et, dans notre écrin de velours, en retard de deux

bons siècles sur l’histoire, nous avions l’impression que quelque chose de

notre intégrité culturelle avait été préservé. Nous n’étions pourtant pas

de fervents admirateurs de la mièvrerie et des dorures ; rien ne nous

fascinait dans la société, heureusement morte et enterrée, des nobliaux et

des princesses. Mais je contemplais les moulures tarabiscotées,

l’ornementation vieillotte, les volutes baroques, les pastorales tellement

coupées de la réalité contemporaine que leur invraisemblance arrivait à

être porteuse d’un message. Je respirais, aux aguets, à cause des rumeurs

qui nous parvenaient de l’extérieur, mais indécis, car les lustres et les

arrondis de l’architecture estompaient toute crédibilité à ce qui motivait

nos inquiétudes. Dojna s’appuya sur mon épaule. Je me tassai un peu, en

retour, contre elle. J’évitais de toucher son avant-bras, d’effleurer de la

main sa peau nue. L’anxiété métamorphosait mes doigts en une sorte

d’objet polaire dont je ne souhaitais pas lui infliger le contact. Les

arrivants à petite dose franchissaient derrière nous les portières de velours

cramoisi. Ils se concentraient à l’orchestre ou au parterre sans accorder

d’importance à la numérotation des places. Entre eux et leurs voisins ils

ne laissaient pas de siège inoccupé, contrairement à l’habituel réflexe de

maussaderie, d’indépendance. Il était clair, déjà, que l’attente d’une

délectation musicale ne jouait qu’un rôle secondaire dans notre

obstination à nous agréger ainsi les uns aux autres plutôt que de nous

enfuir à toutes jambes. A ce moment, un haut-parleur lança un slogan

au-dessus de la place et la foule se l’appropria, le scanda, avec une fièvre

qui montait vite. Il était huit heures moins dix et le parterre continuait à se remplir. Le public ne comprenait pas en son sein les figures qui

fréquentent les soirées de gala. Pour le caractériser, il aurait fallu évoquer

la clientèle plus disparate des abonnements de matinée : professeurs à

cheveux gris, peu de jeunes, femmes très maquillées, intellectuelles jolies

ou laides, quelques célibataires aux vestes un tantinet excentriques ou

élimées, quelques étudiants et étudiantes du Conservatoire. A l’extrémité

d’une rangée latérale trois hommes se taisaient, visiblement intimidés par

les ors, le cristal, les bergères et les brebis enrubannées, le moelleux des

fauteuils. Ils avaient une mise très modeste, des chemises d’ouvriers, à

grands carreaux ; leur malaise illustrait assez qu’ils n’appartenaient ni au

corps des machinistes ni à l’avant-garde de ceux dont nous redoutions

l’avalanche prochaine parmi nous. L’un d’eux se retourna ; un grand

brun, doté d’un visage rustique et surtout d’un regard inoubliable,

ensorcelant dès le premier éclair, vert brillant, possessif. De nouvelles

vociférations éclataient à l’extérieur, phrases hachées dans les micros, en

chœur reprises, lambeaux enthousiastes, clameurs amplifiées, orchestrées

avec toute cette science de la progression que possèdent les meneurs de

masses – cette science exacte de l’humeur collective ; cet art. Le

grondement fluait et refluait sans fin. Il se révélait moins tonitruant que

prévu ; les vagues sonores devaient se briser contre les colonnes de

l’atrium, s’éparpiller sous les voûtes du hall, se perdre, ensuite, dans les

rideaux du promenoir. Quand les portes seraient closes, les tentures

retombées en barrage, le concert pourrait donc bénéficier d’une dérisoire

mais réelle quiétude. Du reste, pareil espoir ne présentait déjà aucun sens.

Sous l’effet de ce qui s’embrasait au-dehors, plus personne n’avait

confiance en l’avenir immédiat. Une toile compacte était descendue sur

nous, collante et lourde, une toile dans un coin de laquelle s’échauffait,

avant l’action, l’araignée frondiste. Muets d’appréhension, nous bougions

de moins en moins sur nos fauteuils. Les spectateurs avaient tous la

nuque bloquée. Ils regardaient devant eux. La scène était éclairée par les lumières de la salle. Les coulisses, par contraste, semblaient ténébreuses,

sans une âme. Les pupitres se dressaient comme des sculptures abstraites

en face de quatre chaises droites, d’apparence bien peu confortable. Nous

fixions tout cela, pétrifiés dans une rigidité aussi excessive que celle qui

amidonnait les gestes des trois prolétaires. Il était huit heures. Là-bas

quelque chose avait changé. Des milliers de poitrines exhalèrent une

effrayante ovation, et presque aussitôt nous entendîmes des bruits de

semelles et des voix qui résonnaient dans le hall. Balynt Zagoebel

respectait donc l’horaire. Je m’obligeai à ne pas m’intéresser à son entrée

dans le théâtre, à ne pas réagir, à l’ignorer, à ne pas l’accueillir, lui et ses

hommes, par une quelconque lueur de mes yeux. Grisé par les

acclamations, il venait de monter à l’assaut du théâtre en compagnie de

ses sections de choc, comme s’il s’était agi d’un objectif militaire. Je ne

voulais pas que mon attitude participât à son triomphe. Dojna, elle non

plus, ne tournait pas la tête vers l’arrière. Auprès de nous, amis et

inconnus avaient adopté une ligne de conduite comparable. Nous ne

disposions guère de moyens pour exprimer aux frondistes le mépris que

méritaient leurs agissements et leur philosophie ; pour leur rappeler qu’ici

au centre de l’attention étaient la scène, la musique, les musiciens, et non

les forces spéciales de mélomanes à idéologie kaki, à idéologie difforme,

velue et brunâtre. J’avais glissé mon bras droit sur le mantelet de Dojna.

Nous frémissions tous deux, en proie à l’indignation, à un courroux mêlé

de peur. Nous nous sentions moralement heurtés par le déferlement des

uniformes, mais blessés plus encore par notre très mauvaise perception de

ce que les uniformes avaient en tête. Dans les travées enfla un tumulte

qui se désirait euphorique. Avec une nonchalance rieuse, les militants se

répartissaient sur les côtés du parterre, occupaient les loges, les galeries. Je

comptais voir se déplier depuis le poulailler une de leurs banderoles

honteuses, mais rien de tel ne se produisit : seulement leur arrivée en

troupeau chahuteur, assez ordonné, cependant, pour qu’au bout de brèves minutes ils eussent réussi à s’asseoir partout dans la salle. Je n’ai

jamais su évaluer les groupes, mais il me semble que le chiffre de trois

cents, déjà en soi considérable, avait été dépassé. Au milieu de cette

confusion les lustres latéraux s’éteignirent et la rampe s’alluma, ainsi que

les projecteurs des cintres. Les musiciens vinrent poser leurs instruments

et leurs partitions. Ils ne jetaient pas un coup d’œil à l’assemblée dont la

rumeur n’annonçait aucun recueillement, mais au contraire l’excitation

inculte qui précède les matches de boxe. Ils ne pourront pas jouer, me

chuchota lugubrement Dojna. Non, ils ne les laisseront pas jouer, pensai-

je à mon tour. Nous compatissions de tout cœur avec les membres du

quatuor. Leurs noms se réverbéraient de façon mécanique à la frontière

de ma mémoire. Mourtaza Tchopalav, Ansaf Vildan, Dimirtchi

Makionian et Tchaki Estherkhan, l’altiste. Il fallait beaucoup d’héroïsme

pour être là, pour avoir admis la confrontation avec un tel public. Pour

accepter l’idée de devoir bientôt retirer les instruments des étuis, vérifier

leur accord, et, d’un archet ferme, sans montrer qu’au trac ordinaire

s’était substituée une lassitude malsaine, attaquer la première mesure

d’une première œuvre. Tchopalav, Vildan, Dimirtchi Makionian et

Tchaki Estherkhan regagnèrent les coulisses. Nous n’avions pas applaudi

pour saluer leur transitoire apparition. En revanche, une plaisanterie

déclencha une huée de rires sur l’aile gauche du parterre, bientôt

amplifiée par une cascade de lazzi révoltants et par un échange de bons

mots d’un niveau à l’autre de la salle. Puis tout se tut, soudain, comme à

la suite d’un ordre. J’avisai alors, debout dans une loge jouxtant la loge

d’honneur, l’acteur médiocrement célèbre des années quarante ou

cinquante, l’éternel second rôle du cinéma de deuxième catégorie en qui

aujourd’hui chacun pouvait identifier son droguiste, son charcutier ou

son leader. Balynt Zagoebel promenait sur ses troupes un regard

énergique, conquérant, sévère. Plusieurs hommes l’accompagnaient,

engoncés dans des manteaux beige clair ou des capotes de cuir gris. L’un des acolytes avait dû faire signe à tous de se tenir cois. Il y eut une longue

pause de calme surprenant. Les sections spéciales ne bavardaient plus,

méditaient ou somnolaient, évitaient de constater notre présence. Balynt

Zagoebel recula dans les semi-ténèbres de la loge ; les autres de son

entourage s’assirent, à l’exception d’un garde du corps qui se planta près

d’un bouquet de fougères stylisées, avec ce faciès qu’arborent les

sentinelles quand elles ont reçu le droit de tuer sans sommation. Les

frondistes ne dévoilaient toujours pas leurs intentions. Comme la salle

était à présent comble, on avait fermé les portes capitonnées et les

tentures, de sorte que les bruits du meeting-spectacle avaient décru,

réduits, ou presque, à zéro. Voilà. Nous nous retrouvions claquemurés,

partageant notre espace vital avec une armée de brutes dont nous ne

parvenions pas à débrouiller les plans ; car tout était envisageable, sauf

une absence de plan. Cette trêve disciplinée, arrogante, s’insérait

fatalement dans une suite tactique. Or maintenant la lumière du lustre

central déclinait. La phase décisive du concert ne serait plus différée.

Pâtres rubiconds et marquises déguisées en pastourelles s’évanouirent

dans le néant. De l’obscurité, seule la scène émergeait, avec ses pupitres,

ses chaises et ses étuis entrouverts, avec le violoncelle déjà sorti de sa

housse, reposant en oblique à l’endroit où Dimirtchi Makionian

viendrait s’asseoir, jouer. Autour de Dojna et moi deux ou trois cents

personnes sans uniforme se préparaient à un désastre. On devinait les

contours des spectateurs. Les cous rentraient dans les épaules comme si

une pluie de gravats menaçait de se détacher du plafond. J’entendais sur

ma droite la respiration entrecoupée de Dojna, et, sur ma gauche, le

souffle court, anormal, du marchand de tableaux. Un peu plus loin

encore, Hakatia soupirait. Depuis tout à l’heure, elle tenait la main de

son voisin. Nos faiblesses, notre entêtement, notre dégoût, notre orgueil,

notre vaillance. Nous nous absorbions dans l’examen des languettes

chromées qui pinçaient les partitions, ou nous détaillions les pièces du violoncelle, le galbe de la table, la noirceur de la touche et des chevilles.

Puis les membres du quatuor s’avancèrent. Nous les applaudîmes avec

générosité. J’avais la vision embrumée, je n’ai aucune honte à le

reconnaître. Sanglots réprimés, claquements de mains, nous ne pouvions

rien leur offrir de plus pour les défendre contre la pression malfaisante de

Zagoebel et de ses canailles. Et ceci : gesticuler enfin, fût-ce de cette

manière conventionnelle, nous délivrait un peu du cauchemar de

l’engluement où jusque-là nous avions sombré sans nous débattre. Dans

les rangs frondistes, chemises kaki et brassards-araignées restaient de

marbre. C’est terrible, je ne comprends pas ce qu’ils veulent, murmura

Dojna. Je ne comprends pas, moi non plus, dis-je. Mais nous allions vite

le découvrir. Les artistes se concentrèrent quelques secondes, surveillant

du coin de l’œil l’archet d’Ansaf Vildan, le premier violon, puis, d’un

même mouvement ample, ils attaquèrent le début du troisième quatuor

de Naïsso Baldakchan. Pour la dernière fois de cette soirée, j’avais

consulté ma montre : elle indiquait huit heures dix-sept. Les interprètes

jouaient dans un silence que nul d’entre nous n’avait osé espérer. Après

une minute d’expectative, ils parurent soulagés et basculèrent pour de

bon dans l’univers musical. Il me semblait pourtant que cette paix intense

ne durerait pas. La salle se taisait, divisée en blocs d’inquiétude ou

d’hostilité selon les zones ombreuses. On ne pouvait croire que les

frondistes écouteraient religieusement l’œuvre d’un compositeur de

l’émigration, tellement répugné par le bellicisme et les mensonges qu’il

s’était jeté sous un train, tellement écœuré par le discours humaniste des

criminels de guerre en action à Chamrouche qu’il avait épinglé sur son

pull-over, avant de partir vers la mort, une très explicite prière : De

grâce, ne m’enterrez pas avec des représentants de la race humaine. Je

songeais à la destinée amère de Naïsso Baldakchan, à son exil raté et à ce

corps déchiqueté dont les autorités s’étaient empressées de balancer les

débris à la fosse commune, en guise d’hommage. Je ne savourais aucunement la musique. Mon anxiété n’avait pas été tempérée par

l’ambiance feutrée qui régnait maintenant dans le théâtre. Puis le feutre

se creva, l’ambiance se dégrada. Au moment où Dimirtchi Makionian

reprenait sur son violoncelle le thème ondoyant que violons et alto

venaient d’exposer, une voix forte grailla dans la loge où était tapi Balynt

Zagoebel. Ho là, là ! Qu’est-ce qu’on s’ennuie, protesta la voix. Vous

n’allez pas me dire que c’est de la musique, ça ? C’est de qui, hein ? Qui

est-ce qui nous a pondu un morceau pareil ? Hein ? La réponse fusa

depuis les ténèbres des deuxièmes galeries. C’est du Baldakouchian ! Les

frondistes aussitôt s’esclaffèrent, à gorge déployée braillèrent leur

allégresse. Bal-da-kou-chian ! Bal-da-kou-chian ! se mit à scander un

petit groupe, et tout ce que le parterre comptait de mélomanes en

uniformes, tout ce qui là était bien bâti et pétulant de santé frondiste

répéta les syllabes avec une discipline impeccable. Quelle bande de

salauds, quels salauds, sanglotait Dojna. Elle cherchait un mouchoir dans

son sac. Je me souvins du pistolet d’alarme qu’elle avait consenti à laisser

derrière elle. De sa remarque sur les villes du Sud telles que nous les

rêvions, avec leur subversion permanente, leurs inflexibles guérillas.

Dojna Magidjamalian : je l’imaginai dans un autre contexte, extrayant de

sa cachette un lourd revolver, mais, au dernier moment, hésitant à tirer, à

cause de l’obscurité, ne se résolvant pas à viser l’obscurité, hésitant, saisie

par des scrupules, gênée par son intelligence et sa sensibilité, ne

maîtrisant pas la culture nécessaire pour l’assassinat, honteuse de vouloir

ou de pouvoir tuer et blesser au hasard, hésitant à décharger son barillet

en direction des barbares. Choqué moi aussi, je haletais – la suffocation,

symptôme physique de la défaite. Sur la scène, le quatuor avait cessé de

jouer. L’extrémité des archets frôlait les planches. Terminé, oui, le

concert était terminé. Nous avions tenté ce que nous avions pu, nous

avions rassemblé nos risibles énergies pour contrarier les boycotteurs,

mais l’heure avait sonné de baisser les bras. Soudain le calme revint, un calme absolu, et l’équipe de Balynt Zagoebel se pencha par-dessus le

rebord de la loge. Un imperméable des années quarante apostropha les

artistes. Les musiciens atterrés semblaient avoir du mal à reprendre leurs

esprits. Ils clignaient des paupières comme des gens qui émergent d’un

très vilain rêve et s’aperçoivent qu’autour d’eux la nuit reste dangereuse.

Assez de Baldakchian ! clama l’imperméable. On veut de la musique pour

le peuple ! De la musique distrayante, agréable ! Les intellectuels en

queue de pie ne savent pas distraire le peuple ! C’est la culture populaire

que nous soutenons, pas la culture de Baldakchian et compagnie !

Baldakchian ? Non, merci ! Et durant une minute la salle en liesse

martela : Bal-dak-c’est-chiant ! Bal-dak-c’est-chiant ! Sur quoi l’un des

caporaux imposa une nouvelle suspension du tohu-bohu. La faculté

d’obtenir un silence immédiat prouvait assez combien peu spontanés

étaient les cris. Les membres du quatuor Djylas s’étaient levés et

repliaient leurs partitions. Tchaki Estherkhan rangeait son alto dans son

étui. Je ne me rappelle pas à quel moment j’avais bougé, mais nous étions

nous aussi debout, assommés d’indignation et de chagrin. Pendant

plusieurs secondes, il ne se passa rien. Sans tendre spécialement l’oreille,

on pouvait discerner les flonflons sur la place, le rythme élémentaire de la

grosse caisse : la-bas, le cirque devait être en pleine séance. Balynt

Zagoebel apparut alors et se pavana, bien qu’aucun projecteur n’eût été

braqué sur lui. Familier des tribunes, il possédait une voix de stentor.

Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Vous n’allez pas nous fuir sous le nez

comme une volée de pinsons ? Ah, non ! Pas question ! Nous avons payé

pour un spectacle complet ! Ces braves gens ont payé, et pas en roupie de

sansonnet, permettez-moi de vous le dire ! Les militants se plièrent en

deux. Toute mention d’oiseau les chatouillait de façon ignoble, et Balynt

Zagoebel venait d’écarter de trois millimètres les commissures de ses

lèvres, donnant à ses troupes l’autorisation du rire. Assis ! Tout le monde

se rassied ! Les musiciens vont reprendre leurs nids à poussière et nous crincriner une petite danse. Allez, madame et messieurs, jouez-nous de

jolis refrains populaires. Turlutez-nous une passacaille ! Du nerf, bon

sang ! Montrez à vos admirateurs que vous n’êtes pas des poules

mouillées ! La salle croulait. Très pâle et très belle sous les lumières de la

rampe, Tchaki Estherkhan refermait l’étui de son alto. Les violonistes

l’imitaient. Le violoncelliste, Dimirtchi Makionian, qui n’avait pas

apporté sur les planches le coffre volumineux ou la housse de protection

de son instrument, attendait ses camarades pour s’en aller. Il y eut du

remue-ménage au fond du parterre. Une quinzaine d’hommes en tenue

noire en descendirent la travée gauche au pas de gymnastique. Ils

bondirent sur scène avec aisance. Souples chaussures de commando,

survêtements militaires, brassards, à sigle spécial, des sections d’élite.

Derrière les artistes ils formèrent un demi-cercle. D’autres nervis, des

chemises gris foncé, les avaient suivis ; ceux-là obliquèrent vers les

coulisses pour neutraliser le régisseur et les électriciens. De véritables

manœuvres guerrières se déroulaient à présent dans le théâtre. La

pénombre n’empêchait pas la mécanique de fonctionner, aucun rouage

du sabotage ne grippait. Au même titre que les musiciens, le public était

cerné, bloqué dans une nasse. Après avoir échangé un coup d’œil avec

son chef, un type se détacha du groupe qui avait pris position autour du

quatuor. Le survêtement rendait anonyme sa silhouette. Pourtant, on ne

sait quoi le différenciait des individus qui l’avaient encouragé à s’avancer.

Il s’approchait de Tchaki Estherkhan, le bras à moitié tendu, la main

ouverte, comme on s’approche d’un animal que l’on apprivoise. De sa

personne émanait une assurance qui n’avait rien à voir avec la grossière

morgue frondiste. Il agissait fluidement, comme pénétré d’une certitude :

il réussirait à faire fondre chez la jeune femme toute velléité de révolte ;

dès qu’il lui toucherait les cheveux, elle allait se réchauffer devant lui, se

rasséréner, obéir. Allons, disait-il. Reprenez votre violon. Ne craignez

rien. Il ne la menaçait pas, en effet. Il devait être inspiré par l’habitude de succès foudroyants, dans les dancings ou ailleurs. Faites-nous plaisir,

disait-il. Mais, plus qu’à une femme, en raison de cette paume évoluant à

hauteur de chanfrein, on avait l’impression qu’il parlait à une jument

effarouchée. Allons, faites-nous ce plaisir, insistait-il. Sa voix enjôleuse

résonnait, servie par l’acoustique des lieux. Soudain, comme Tchaki

Estherkhan ne semblait pas succomber à la fascination, il s’orienta vers

son chef, et je le vis mieux. Il avait les mêmes prunelles vertes que le

prolétaire qui tout à l’heure paraissait perdu, avec ses deux amis, dans les

ors et le velours. A la seconde où cette intuition me visitait, j’aperçus

justement le jeune homme qui à son tour marchait d’un pas vif dans la

travée, franchissait la rampe et se rétablissait en face du public. Les rangs

frondistes bourdonnèrent. Cette figure jaillie de l’ombre ne semblait pas

prévue au programme. Tandis que ses deux compagnons montaient sans

hâte, par l’accès latéral, sur le plateau, le jeune homme se dirigea vers le

séducteur qui confondait alto et violon, femme et pouliche. Bizarrement,

celui-ci rayonnait de bonheur. Matko ! Pas possible ! s’exclama-t-il.

Bieno ! rauqua l’autre en réponse. Bieno, salaud ! Et il le gifla à toute

volée. Nous eûmes alors le réflexe tragique d’applaudir ce geste

spectaculaire. Il est sûr qu’un autre incident aurait, tôt ou tard, mis le feu

aux poudres. Le dénommé Bieno ne ripostait pas. Il n’avait pas frotté sa

joue. Une stupéfaction infantile avait amolli ses traits. Immobile, il

essayait de déchiffrer quelque chose dans les pupilles de son adversaire.

Pendant ce temps, le responsable de vague fouillait sous sa veste de

survêtement. Il brandit un pistolet et posément tira deux balles sur celui

qui avait frappé un de ses combattants d’élite. Nos applaudissements

stoppèrent net. Le cri strident d’une étudiante déchira l’espace, et sans

doute d’autres cris naquirent-ils ici et là, des gémissements d’horreur,

mais toutes ces réactions furent couvertes par le tonnerre des ovations

frondistes. Tchaki Estherkhan avait reculé. Dimirtchi Makionian avait

abandonné sur le sol son violoncelle. A présent un pupitre et une chaise étaient renversés. Les brassards à araignée spéciale s’étaient écartés, mais

ils interdisaient toujours aux musiciens la retraite vers les coulisses. Le

quatuor Djylas constituait un petit attroupement compact et misérable.

Plus à droite, sous la lumière franche des lampes d’avant-scène, le blessé

se contorsionnait avec effort, rampait en direction du violoncelle. Ses

camarades oscillaient au premier plan, ne sachant que faire. L’un avait

une musculature d’haltérophile, un cou de taureau, des poings énormes ;

l’autre offrait un aspect pathétique et dépenaillé, avec un masque d’oiseau

affolé. A l’orchestre, tout le monde était paralysé sous le choc. Mais on

pouvait prédire qu’à cette minute d’effroi succéderait un mouvement de

panique. Je songeai à notre fragilité et à celle de Dojna, aux cadavres

piétinés que l’on dénombrait immanquablement après une bousculade

due à la terreur. J’enlaçai Dojna. Ecoute, dis-je. Si les gens se précipitent

vers la sortie, ne nous laissons pas entraîner. Restons ensemble. Le

torrent des bravos frondistes se tarissait. L’odeur de l’amorce brûlée me

piqua les narines. J’entendis, du côté du promenoir, les nervis s’opposer

au départ de ceux qui avaient commencé à refluer dehors. Le service

d’ordre contrôlait les issues et avait décidé de ne pas ouvrir la nasse, pas

encore. Ses méthodes se révélaient assez efficaces pour maîtriser toute

confusion en quelques secondes. Le silence se rétablit. Selon les

sensibilités, les regards convergeaient vers la scène ou vers la loge de

Balynt Zagoebel. On devinait dans la rue une trompette, des cymbales.

On entendait aussi le râle humide du blessé qui s’était allongé près du

violoncelle, sans mettre dessus sa main. Le héros des pouliches le

contemplait bouche bée, et il s’enfonçait dans un ahurissement total.

Deux chemises grises l’évacuèrent hors du champ des projecteurs.

L’haltérophile se tournait, l’air perplexe, de droite et de gauche. Le

violoncelliste fit un pas et lui toucha le bras, comme pour l’inviter à

intégrer la famille malheureuse des musiciens. L’oiseau se penchait sur

l’agonisant et je croisai de nouveau ces yeux superbes, embués maintenant par des larmes ou déjà ternis par la mort. L’oiseau serrait la

main de son compagnon avec une maladresse désolée. Le violoncelliste se

déplaçait pour leur porter à tous deux assistance lorsque deux

survêtements de commando le devancèrent. L’oiseau fut soulevé par les

épaules. Les frondistes se régalaient d’avoir capturé une proie aussi

typique de ce sur quoi se cristallisent leurs perversions xénophobes,

depuis la nuit des temps. Ils arrachèrent la manche de chemise de l’oiseau

et ainsi mirent en évidence sa peau garnie de duvet noir. La salle rugit

grivoiseries et insultes. L’oiseau se débattait entre les deux hommes qui

lui tordaient les poignets. L’haltérophile marcha jusqu’à eux et, sans

transition, détendit le bras comme une catapulte. Le tortionnaire de

droite, assommé net, fléchit les genoux et tomba. Le second lâcha prise et

entama un repli tactique en direction des siens, mais il n’eut pas le temps

de dévier ce qui arrivait, un fantastique coup de poing sous la mâchoire.

Il s’écroula aussitôt, trébuchant sur le violoncelle et bousculant les

chaises. L’haltérophile semblait tout à fait disposé à poursuivre dans le

même esprit. Déjà il enjambait le manche du violoncelle pour

s’approcher d’un troisième survêtement. Il y eut alors une nouvelle

détonation, et cet homme de courage et de force esquissa un geste

flasque, puis renonça à essuyer son front éclaté et s’affala en arrière sans

plier les jambes. Les frondistes repoussaient les musiciens qui cherchaient

à s’enfuir vers les coulisses. Le chef de groupe avait rengainé son arme. Il

remontait la fermeture à glissière de sa veste. L’espace puait la poudre et

le meurtre. Quelqu’un avait de nouveau attrapé l’oiseau. L’oiseau essayait

de se dégager. Il se vrillait de façon saccadée et vaine, et instinctivement

tout le monde se tut pour distinguer ce qu’il criait, d’une voix

insoutenable, crevassée, éraillée par l’émotion et la peur. Je m’appelle

Aram Bouderbichvili, criait-il, avec des sanglots atroces. Aram

Bouderbichvili. Ce nom doit bien vous dire quelque chose ? Ce nom

vous dit quelque chose ? Sur ce, Balynt Zagoebel s’inclina au bord de sa loge et fit un signe. Le lustre central se ralluma, inondant le théâtre d’un

jour fallacieux dont le seul mérite était qu’il nous ramenait brusquement

parmi les victimes, après cet instant d’abomination où nous avions été des

voyeurs silencieux. Maintenant que la lumière éclairait la salle entière,

notre situation d’otages apparaissait mieux. Notre rôle ne se bornerait pas

à rester debout face à la scène. Dans la tragédie, on allait nous attribuer

une fonction autre que celle de simples témoins. Insensibles aux

événements, des marquises souriantes, munies de rouets et d’écheveaux

délicats, des bergers aristocratiques nous examinaient depuis leurs

bocages. Les chemises levaient la tête vers leur chef. Bien. Très bien,

approuva celui-ci. Enfin un spectacle que les masses peuvent apprécier.

De l’action, de la réaction ! Une amusante prise de bec ! Après le quatuor

pour cordes, un trio pour plumes ! Edifiant ! Mais les masses populaires

ne se sentent pas à leur aise sous cette cage dorée. Le local n’est pas

propice aux sains divertissements. Il est l’heure de changer d’air. Et,

d’ailleurs, dehors, il y a un autre spectacle. Pourquoi deux spectacles en

même temps ? On l’a déjà dit, on l’a répété comme des perroquets : un

seul peuple, une seule culture ! Mais les leçons ont du mal à rentrer dans

certaines têtes. Nous, nous soutiendrons toujours la culture populaire,

toujours et toujours. Allez, on va conduire ces messieurs-dames à

l’extérieur. Je me reprochais vivement d’avoir attiré Dojna dans un pareil

guet-apens. Tout à l’heure, chez elle, j’aurais dû la dissuader de s’y

fourrer. Et maintenant ? demanda-t-elle. Maintenant, chuchotai-je, nous

allons sortir sous bonne escorte. Nous serons bousculés, invectivés, et

quand nous traverserons leurs fameuses masses populaires nous serons

bombardés d’œufs pourris, on nous crachera dessus, on nous molestera.

Ensuite, nous monterons chez toi pour nous laver et nous soigner. Et le

rideau sera baissé sur cette soirée. Et ce qui peut guérir en nous

commencera à se cicatriser. Agrippe-toi à moi. Quoi qu’il arrive, nous

sommes ensemble. Nous avions les jambes en coton. Les chemises kaki, grises, brunes, noires, organisaient l’évacuation de la salle. Poussés par les

survêtements noirs, contraints à sauter par-dessus la rampe, les membres

du quatuor Djylas avaient rejoint notre travée. Nous étions déjà sur le

chemin de la sortie, et personne ne regardait la scène ; personne d’entre

nous ne désirait regarder la scène où quatre brutes utilisaient les violons,

l’alto et le violoncelle pour cogner sur les deux ouvriers allongés et morts.

Tchaki Estherkhan marchait soutenue par Dimirtchi Makionian et Ansaf

Vildan, le premier violon. Elle ne retenait pas ses larmes, mais elle n’en

avait pas pour autant perdu sa dignité. De toute part montaient des

braillements et des injonctions. Ces abois qui rythmaient notre lente,

notre moutonnière progression vers le hall, me firent l’effet de me

distraire de ma peur. Dojna se cramponnait à moi et je me rendis compte

que, dans un élan instinctif, je venais de saisir le coude du directeur de

galerie. J’en eus honte et le lâchai ; ce fut lui alors qui passa son bras sous

le mien. Il serrait contre lui Hakatia Badrinourbat. Nous formions une

sorte de chaîne accablée. Nous atteignîmes le promenoir, puis le hall. Les

gaillards à brassard nous guidaient vers les portes avec une impatience

grandissante. Lorsque nous débouchâmes hors de l’atrium, une immense

clameur nous enveloppa : on accueillait en triomphateurs les héros dont

l’exploit avait consisté à amener les intellectuels sur les gradins du cirque.

La foule avait été chauffée au rouge. Des projecteurs la sillonnaient,

l’excitaient. Au-dessus, l’obscurité du ciel paraissait goudronneuse. Une

batterie de lampes de DCA, orientée vers la terre, arrosait les espaces

interdits au public. Plusieurs phares puissants fléchèrent les colonnes du

théâtre et nous aveuglèrent, pour ensuite illuminer l’escalier de parade,

toujours vide, sur quoi le service d’ordre nous dirigeait. Les marches

balayées de pinceaux blancs devenaient un second lieu scénique pour le

meeting-spectacle. Premier secteur, celui des forains sous la contrainte ;

et maintenant, sur la pierre richement éclairée, cette nouvelle attraction,

les amateurs de musique douteuse, ceux qui se compromettaient avec des artistes nègues, ceux qui sympathisaient avec l’ennemi, avec les pouilleux

du Sud, et que l’on allait rééduquer en vitesse et en public. Les cuirs et les

chemises paramilitaires procédèrent à un tri arbitraire, piochant dans

notre troupeau afin de déléguer trois ou quatre rangs de privilégiés qui

resteraient au centre des lumières. Les gestes avaient été écorcés de toute

diplomatie. A l’air libre, aiguillonné par des milliers de vociférateurs, le

frondisme s’exprime avec plus de décontraction, de naturel. Bourrades et

coups accompagnèrent cette expéditive minute. Un cordon sinistre nous

fit dégringoler jusqu’au milieu de l’escalier. Dojna se trouvait toujours

avec moi. Nous avions été séparés d’Hakatia Badrinourbat, du peintre,

des deux violonistes, Mourtaza Tchopalav et Ansaf Vildan. Avec la

majorité des gens que les brassards avaient expulsés du théâtre, ceux-ci

étaient priés de dévaler la pente et de courir jusqu’aux abords du square.

Deux rangs de saluts obliques leur balisaient la route. La foule se referma

sur eux en les injuriant. Un ululement continu nous perçait les tympans.

J’aperçus à un balcon, auréolé de soleils blancs, flanqué d’araignées

d’encre, Balynt Zagoebel qui s’époumonait à l’unisson des masses.

Plusieurs Balynt Zagoebel assumaient donc au même moment le rôle de

chef suprême des délires de mort de Chamrouche, le rôle d’orchestrateur

des pulsions populaires. Leur aspect physique était identique, mais le

discours n’était pas non plus altéré par le voyage en ces corps parallèles

que le dirigeant ubiquiste empruntait pour se manifester. Un seul peuple,

croassait Balynt Zagoebel dans le micro, alors qu’un autre Balynt

Zagoebel derrière nous inspectait, avec son état-major, le parterre

déserté. Un seul peuple, une seule culture, un seul spectacle ! s’égosillait-

il. Après nous avoir tassés au centre des marches, les frondistes s’étaient

écartés. Ils nous surveillaient depuis la lisière de la colonnade et nous

cernaient, mais, de loin, nous devions ressembler à une petite

quarantaine d’animaux craintifs, ayant choisi librement de se blottir les

uns contre les autres. Nous frissonnions et clignions des yeux sous l’agressivité de la lumière. Le peuple aime la culture, pas l’aviculture ! ne

cessait de barrir Zagoebel. Pas les baldakchianneries pour intellectuels

prétentieux et fainéants huppés ! Pas l’art dégénéré qui donne la chair de

poule ! A chaque formule équivoque, la foule réagissait par des cris

fanatiques. L’orateur en profitait pour feuilleter le carnet à spirale où il

avait consigné ses bons mots. Le peuple s’est trop longtemps fait

pigeonner par les intellectuels ! s’exaspérait-il. Par les roitelets de la

décadence ! Le peuple n’a pas besoin qu’on lui serine ce qu’il faut ou non

picorer ! Le peuple adore les clowns, les funambules ! Les paroles du

leader déclenchaient des éruptions de vivats écumants qui se

multipliaient entre les immeubles. Il aurait suffi d’une injonction pour

qu’eût lieu le lynchage du dernier carré symbolique d’étrangers

intérieurs, le massacre des ennemis, la mise en pièce de notre peloton très

pitoyable. Comme Balynt Zagoebel n’ajoutait plus rien, les numéros du

cirque reprirent. Trompette et tuba interprétaient des motifs

traditionnels de la musique foraine. La fanfare, pour protester contre les

menaces qui pesaient sur elle, jouait de façon exécrable, en accumulant

les fausses notes. Une femme de taille minuscule, une naine, avait été

obligée de s’asseoir sur le rebord de la fenêtre d’où partait le filin des

équilibristes. Ses jambes pendaient dans le vide, et les gorilles qui la

dorlotaient ne cachaient pas leur intention de la précipiter sur le trottoir

si le personnel du cirque refusait de coopérer. Nous occupions un point

de vue idéal, le meilleur de toute la place. Un clown évoluait sur l’espace

dégagé pour les bateleurs. Il grimpait sur le toit d’un camion,

redescendait, courait sur le sol goudronné, se profilait au sommet du

véhicule servant d’estrade à la clique, de nouveau glissait à terre, après

avoir trébuché vertigineusement sur le capot ou sur une échelle. Il

mimait une panique hagarde, ainsi que le désir de rompre l’anneau du

service d’ordre. Il brandissait une espèce de hache en carton-pâte avec

quoi il adoptait des gardes grotesques, provoquant l’hilarité générale. Dès qu’il s’approchait des frondistes pour les invectiver, ceux-ci le rejetaient

violemment au centre de la piste, sous le filin et sous le déluge acide des

lampes de DCA. Là il pirouettait, roulait, récupérait ses esprits, reprenait

ses zigzags fébriles. Près du réverbère auquel aboutissait le câble, plusieurs

corps étaient allongés. Le clown, par moments, trottinait jusqu’à cette

morgue improvisée. Il levait alors sa hache dans un geste de terreur et

s’enfuyait, atteignait la muraille frondiste et la bravait en son langage

bouffon, l’assaillait, vite désarmé et relancé en pleine lumière. Pas une

seconde ne s’interrompait ce ballet grotesque qui comblait d’aise la foule.

Les derniers rangs et les demi-portions, qui ne voyaient rien, hurlaient de

rire par contagion. Puis un roulement de caisse claire prévint que la

plaisanterie allait se corser. A la fenêtre de l’immeuble d’angle, à côté de

la naine en combinaison pailletée, l’agitation croissait. Le clown venait de

se hisser sur le toit de la camionnette la plus proche du réverbère. Il

regardait en direction du premier étage et, les épaules secouées de

spasmes, il s’agenouillait avec lenteur. Là-bas, deux imperméables avaient

surgi des ténèbres de l’appartement et ceinturaient un équilibriste qui

refusait de se laisser convaincre. La bagarre était inégale. Elle avait pour

but de faire monter le récalcitrant sur l’étroite margelle au-delà de quoi

bruissait un gouffre. D’une manière ou d’une autre, les imperméables y

réussirent. Les yeux blessés par le rayonnement des projecteurs, étourdi

par les manchettes savantes des frondistes, un être qui n’avait rien d’un

acrobate haletait, se passait la main sur la bouche, se massait l’épaule

gauche, attendait la suite. Son pardessus de mendiant était comprimé à la

taille par une ficelle. Avec un remarquable à-propos, la voix de Balynt

Zagoebel retentit dans les haut-parleurs : Nous soutenons le peuple, mais

nous ne soutenons pas les oiseaux ! Avec nous, ils tomberont toujours sur

un bec ! Eh bien, tant pis pour eux ! Ils ne l’ont pas volé ! A l’étage, la

lutte confuse avait repris. Elle concernait deux souffre-douleur. La

femme-enfant, à qui l’on interdisait de se couvrir le visage, que l’on obligeait à rester assise et à écarquiller les yeux en face du crime. Et

l’oiseau habillé en clochard des pays pauvres, que les imperméables

rouaient de coups et poussaient pour qu’il s’engage sur le filin. La rue !

tonnait Balynt Zagoebel. La rue a ses bonnes vieilles méthodes

populaires, qui se transmettent depuis mille ans ! Et qui seront valables

mille ans encore ! Grâce à nous tous ! La rue ne gaspille pas son énergie

en discussions oiseuses ! Ne pas confondre avec un parlement-croupion !

Quand il faut régler le problème des migrateurs, elle s’en charge ! Au

coin de l’immeuble, les frondistes avaient propulsé leur victime assez

adroitement, et maintenant celle-ci chancelait au-dessus du vide, avançait

à petits pas mal assurés, les bras en croix. La place du Théâtre mugissait.

Chaque hésitation était ponctuée d’exhortations ironiques. Le clown

s’était remis debout sur le toit de la camionnette. Dans l’alignement du

filin, il balançait sa hache de côté et d’autre, parodiant avec soin les gestes

de l’oiseau, comme s’il souhaitait ainsi l’aider à préserver son équilibre.

Tout le monde a sa chance ! Il y a des circonstances où la frousse donne

des ailes ! commentait Balynt Zagoebel. Puis le funambule inexpert

chavira soudain et s’écrasa sept ou huit mètres plus bas. L’orchestre,

comme épuisé, s’interrompait fréquemment. Là encore, il marqua une

pause, mais une chemise à brassard se pencha à l’oreille du

percussionniste, les musiciens tendirent la tête vers la naine que d’autres

chemises à brassard avaient empoignée sous les aisselles et ballottaient en

riant, et la grosse caisse recommença à égrener les temps de ce

cauchemar. Le clown avait bondi sur la chaussée. Il se désolait devant le

corps disloqué. Après quelques instants de prostration, il le tira vers

l’amas où gisaient les autres, puis il piqua poings en avant sur la barrière

des sections de choc. Les uniformes le firent rouler de nouveau jusqu’au

lampadaire. La foule avec passion chantait : Il est des vo-ô-tres ! Il a chu à

terre comme les au-autres ! Le clown hurlait quelque chose d’indistinct

en direction des sigles-araignées, du public, des drapeaux. On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs ! philosophait au micro Balynt Zagoebel.

La foule insatiable scanda : Le suivant ! Au suivant ! Voilà. Nous dûmes

assister à plusieurs martyres successifs. L’idée d’échapper à ce spectacle

était aussi extravagante que les allées et venues du clown, qui ajoutait à la

mort ses pitreries. Nous ne pouvions pas nous évader. Un rempart

humain délimitait l’enclos où le frondisme nous contraignait à

contempler passivement l’inacceptable. Immobiles, par instinct serrés les

uns contre les autres, nous avions pour unique ressource de crisper les

paupières ou de pleurer. Mais, si les larmes dissolvaient les contours de

l’horreur, elles n’en modifiaient pas, en quoi que ce fût, la nature. Il nous

restait encore la solitude des mains qui s’étreignent. A côté de moi se

tenaient Dojna, le marchand de tableaux, le violoncelliste Dimirtchi

Makionian, l’altiste Tchaki Estherkhan. Tchaki Estherkhan tremblait

comme une feuille. Dojna lui avait saisi le poignet, et, de temps en

temps, elle la consolait d’un mot inaudible, furtif. Nous ne parlions pas.

Nous ne communiquions que par de primaires contacts physiques, par

l’harmonie des frissons et des respirations discontinues. Le tumulte

atteignait des proportions difficiles à décrire, avec des creux brusques, des

silences mauvais aussitôt submergés par une nouvelle lame déferlante.

Des oiseaux apparaissaient au premier étage, faisaient quelques pas sur le

câble, tombaient, mouraient. L’un d’eux s’obstinait à décliner son

identité. Je l’aurais reconnu, de toute façon, à cause de sa chemise dont

une manche était arrachée. Je m’appelle Aram Bouderbichvili !

proclamait-il en se débattant sur le rebord de la fenêtre. Ce nom vous dit

quelque chose ? Ce nom vous dit quelque chose ? Puis les lampes qui

arrosaient la piste de cirque s’éteignirent, et les projecteurs de DCA

furent braqués sur la partie centrale des escaliers, sur nous. Notre groupe

devint alors une nouvelle cible désignée au peuple de Chamrouche et de

Balynt Zagoebel. Un vaste espace de marches blanches s’étalait entre

nous et les premières chaînes du service d’ordre. La foule nous huait sans reprendre son souffle. Peut-être aurions-nous dû entamer à ce moment

une sorte de retraite contrite et repentante, montrer, en nous ébranlant

tête basse à la rencontre de ceux qui nous conspuaient, que nous

comprenions enfin l’étendue de nos erreurs esthétiques et sentimentales,

la justesse de l’indignation populaire, la vigueur salutaire du chauvinisme

et du racisme. Peut-être aurions-nous pu profiter de cette assourdissante

minute pour humblement forcer les parois du piège. Peut-être aurions-

nous pu passer, nous retirer sous les horions, les jets de salive, poursuivis

par la diatribe finale de Balynt Zagoebel, par ses plaisanteries éventées,

éculées, cent fois réchauffées, sur les dindons de la farce, sur les poules

mouillées, sur les intellectuels capables de discuter des nuits entières sur

le sexe des mésanges. Peut-être. Mais nous restions inertes, privés

d’initiative, figés en face de l’océan des insultes et du crime, et cela fut

ressenti, par les plus durs, comme une expression concertée de défi. C’est

pourquoi deux grenades furent lancées sur nous. La première explosa

dans notre dos, car elle avait été envoyée depuis l’atrium. La détonation

dispersa en une seconde tout ce qui m’entourait. Le souffle m’assourdit et

je vis, dans une paradoxale absence de bruit, des lambeaux sombres qui

flottaient à hauteur d’homme ; des lambeaux de corps. Je fus aussitôt

renversé et piétiné par je ne sais qui. Dojna n’était plus à mon bras. Je

glissai en avant. Quelqu’un me marcha de nouveau sur une jambe, puis

sur le cou. Je perdais du sang. Il me semblait que nous étions nombreux à

être couchés et à saigner sur les marches, mais en fait la plupart n’avaient

pas été blessés et s’étaient égaillés en hurlant. Le service d’ordre ne

s’entrouvrait pas pour les laisser partir. Ma vue se brouillait. La deuxième

grenade rebondit sur les marches et arriva aux pieds de Dojna. Plusieurs

personnes à ce moment trébuchaient ou rampaient à côté d’elle. Tchaki

Estherkhan venait de tomber et reprenait son équilibre en s’accrochant

au mantelet, couleur bronze, de Dojna. Le mantelet était taché de sang.

Dojna se baissa et ramassa la grenade. Elle la tenait dans sa main. Il y avait du monde partout autour d’elle et les frondistes semblaient trop loin. Elle

hésitait à renvoyer l’objet sur les uniformes. Elle hésitait. Dojna. Dojna

Magidjamalian.

A sa mémoire je dédie ce texte.

 

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