Alto solo

Antoine Volodine · Chapitre 2 sur 2

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Alto solo

3 - le Matin du 27 Juin

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LE MATIN DU 27 JUIN

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C’est l’histoire d’un écrivain et d’un violoncelliste. Ils ont fait

connaissance à l’hôpital, où ils étaient couchés côte à côte, après un

attentat frondiste. Le même jour, ils sortent. Le violoncelliste a perdu

deux doigts de la main droite. Il pourra encore tenir un archet, mais il a

reçu une vilaine blessure à l’épaule gauche, et les chirurgiens lui ont

conseillé d’attendre au moins trois mois avant de reprendre son

instrument. Son bras pend, douloureux, engourdi, comme une aile aux

attaches sectionnées. L’écrivain, Iakoub Khadjbakiro, a subi une

intervention aux jambes, mais, surtout, il a eu les yeux touchés. Sa vision

décline, elle est à présent très rudimentaire, réduite à des flous sans

couleur ; dans quelques mois, même cette perception précaire des formes

lui sera retirée. Il sait qu’il n’écrira plus. D’autres, aveugles, ont dicté leurs

œuvres ; mais il n’a plus envie d’écrire de livres.

L’écrivain et Dimirtchi Makionian, le violoncelliste, franchissent le

porche de l’hôpital, et un médecin va leur serrer la main et plaisante :

Allez, ouste ! On vous a assez vus ici ! Mais soudain il se rend compte

qu’il est indélicat de parler ainsi à un homme que la cécité menace, et il

les abandonne tous les deux. En fait, ils sont trois. Avec eux marche une

amie de l’écrivain, Hakatia Badrinourbat. Elle leur a proposé de les

héberger chez elle pendant au moins une semaine, le temps qu’ils

redécouvrent un autre univers que celui des salles de soin, des salles de

pansements, des salles d’anesthésie ; le temps pour eux de se préparer à

leur solitude future.

Ils arrivent chez elle en taxi. Elle habite un quartier neuf, au huitième

étage d’un édifice d’architecture moderne, en béton et en verre bleuté.

Iakoub Khadjbakiro en distingue seulement la masse imposante et

nébuleuse, confuse, car le ciel s’y reflète, ainsi que sur les parois en miroir

des immeubles voisins.

Ils ne disent presque rien. Hakatia Badrinourbat est une femme

discrète qui sait se taire quand ses compagnons ont soif de silence. Iakoub

Khadjbakiro songe à tout ce qu’il aurait pu écrire encore et qu’il n’écrira

plus ; il songe au ciel bleu qu’il confond aujourd’hui avec les murs ; il

songe à la plaque de commande de l’ascenseur dont il ne peut lire les

chiffres. Il songe au présent lamentable, à l’avenir infirme, mais pas au

passé. Dimirtchi Makionian sourit plusieurs fois à Hakatia, d’un air

distrait. Il la connaît à peine. Il a accepté son invitation, sa gentillesse, sa

prévenance. Mais il ne sait pas trop où cela le mènera. L’idée d’un

chemin sur lequel désormais s’engager ne le préoccupe pas, ou parfois lui

pince le cœur, mais comme s’il était déjà très loin de son point de départ,

déjà en route.

Hakatia Badrinourbat ouvre la porte de son grand appartement, clair et

confortable. Elle montre leurs chambres aux deux hommes. Dans

chacune il y a des fleurs, les vêtements qui leur appartiennent, des objets

qui leur ont toujours été chers. Hakatia intervient ici comme maillon

terminal d’une longue chaîne de solidarité et d’amitié. Beaucoup ont

contribué à la mise en place de ce havre. Le choix qui s’est porté sur le

logis d’Hakatia correspond autant à une décision collective qu’à une

initiative individuelle. Derrière la générosité et la douceur d’Hakatia il y a

Ansaf Vildan, Mourtaza Tchopalav, le directeur d’une galerie de

tableaux, des peintres, des modèles, des musiciens, des anonymes.

L’écrivain et le violoncelliste prennent lentement possession de leurs

chambres, avec humilité et émotion. Hakatia aide Iakoub à identifier les

portes, le placard, à situer sur les murs les montages photographiques

réalisés par Dojna et qu’il a demandé à avoir près de lui.

Puis ils se retrouvent au salon. Le salon est une vaste pièce agréable, au

mobilier contemporain. Les fenêtres à glissière sont grandes ouvertes. Il

fait chaud. Hakatia essaie d’accueillir ses hôtes sans que rien ne vienne

assombrir sa voix ou ses attitudes. Elle a prévu de se conduire avec simplicité, comme avec deux vieux amis que les convenances n’étouffent

pas, qui sont libres de se promener ici et là, de s’asseoir, de se lever, hors

de toute contrainte. Elle se met dans un coin avec une tasse de thé et un

livre, le premier roman de Iakoub Khadjbakiro. Après un moment,

Iakoub sort de sa chambre et se dirige vers le divan. Il avance

prudemment, en s’efforçant de ne pas révéler qu’il se guide du bout des

doigts pour contourner les meubles. Il s’installe, muet et méditatif, la

figure orientée vers une très belle peinture de Dojna qu’il connaît par

cœur. Il s’applique à la reconstituer, flamme à flamme, tache après tache,

trait à trait. Peut-être réussit-il cette performance. De temps à autre, il

tend les lèvres sur une tasse qu’Hakatia a placée devant lui. La porcelaine

tinte, la soucoupe, la petite cuillère. Privées de force, ses mains

tremblent.

Plus tard, Dimirtchi Makionian apparaît à son tour. Il donne

l’impression d’être assez à l’aise. Il se sert en thé, va s’enfoncer dans un

fauteuil moelleux, au soleil. Il boit sans se presser, en respirant la buée qui

ondule à la surface du liquide. Ils restent ainsi tous les trois, calmes, à des

extrémités presque opposées de la pièce. Ils ne s’obligent pas à alimenter

une conversation artificielle. Puis Dimirtchi Makionian se lève, et

comme, en s’appuyant sur l’accoudoir, il a contracté son bras malade, il

pousse un faible gémissement. Hakatia l’interroge du regard et il la

rassure d’un sourire. Il va fouiner dans la collection de disques qui

s’alignent sur les étagères. Hakatia Badrinourbat est géologue et ses

domaines de prédilection sont plutôt scientifiques, mais elle aime la

musique et possède de nombreux enregistrements d’œuvres classiques et

contemporaines. Le bras gauche de Dimirtchi Makionian pend inerte sur

son flanc, mais il passe sa main droite mutilée le long des couvertures. Il

se comporte avec naturel. Il examine les titres des coffrets en carton où

les disques sont conservés à l’abri de la poussière. Il ne fait preuve

d’aucune fébrilité particulière ; il cherche sans hâte ce qui l’intéresse. Puis il retire de son enveloppe cristallisée une galette noire. Il la met sur la

platine et allume l’appareil. Le son est pur, exempt de crachements.

Dimirtchi Makionian a choisi, pour cette dernière scène, une

transcription pour alto seul du poème de Naïsso Baldakchan. De l’autre

côté du disque, son troisième quatuor a été enregistré, mais, sur cette

face, Tchaki Estherkhan joue sans accompagnement.

Le poème déroule ses amples phrases pathétiques et Dimirtchi

Makionian se détourne et va, comme sur la pointe des pieds, à la fenêtre.

Il se détourne des autres auditeurs, de l’écrivain, de la géologue. C’est

l’histoire d’un violoncelliste qui se détourne.

Il regarde par la fenêtre. En fait, ce n’est pas une fenêtre, mais

l’ouverture d’une caverne où habitent des oiseaux. Dehors, tout est à pic,

tout est bleu : nuages bleus, soleil bleu, abîmes bleus. Quand il se

penche, il aperçoit des volcans, des lacs, des coulées de lave, des

montagnes que couronne une neige d’azur. La brise est légère, tiède,

embaume. Il se penche un peu plus à la lisière du précipice. Les étendues

d’herbe scintillent, les oiseaux planent, traversent le ciel, plumes

frémissantes. Certains ne sont pas ses congénères, mais cela lui est égal. Il

sait que, malgré son aile blessée, il pourra voler. Il écoute la musique. Il

écoute le murmure de Tchaki Estherkhan qui chante autour de lui et,

quand il s’élance, il la voit.

 

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