Alto solo
3 - le Matin du 27 Juin
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LE MATIN DU 27 JUIN
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C’est l’histoire d’un écrivain et d’un violoncelliste. Ils ont fait
connaissance à l’hôpital, où ils étaient couchés côte à côte, après un
attentat frondiste. Le même jour, ils sortent. Le violoncelliste a perdu
deux doigts de la main droite. Il pourra encore tenir un archet, mais il a
reçu une vilaine blessure à l’épaule gauche, et les chirurgiens lui ont
conseillé d’attendre au moins trois mois avant de reprendre son
instrument. Son bras pend, douloureux, engourdi, comme une aile aux
attaches sectionnées. L’écrivain, Iakoub Khadjbakiro, a subi une
intervention aux jambes, mais, surtout, il a eu les yeux touchés. Sa vision
décline, elle est à présent très rudimentaire, réduite à des flous sans
couleur ; dans quelques mois, même cette perception précaire des formes
lui sera retirée. Il sait qu’il n’écrira plus. D’autres, aveugles, ont dicté leurs
œuvres ; mais il n’a plus envie d’écrire de livres.
L’écrivain et Dimirtchi Makionian, le violoncelliste, franchissent le
porche de l’hôpital, et un médecin va leur serrer la main et plaisante :
Allez, ouste ! On vous a assez vus ici ! Mais soudain il se rend compte
qu’il est indélicat de parler ainsi à un homme que la cécité menace, et il
les abandonne tous les deux. En fait, ils sont trois. Avec eux marche une
amie de l’écrivain, Hakatia Badrinourbat. Elle leur a proposé de les
héberger chez elle pendant au moins une semaine, le temps qu’ils
redécouvrent un autre univers que celui des salles de soin, des salles de
pansements, des salles d’anesthésie ; le temps pour eux de se préparer à
leur solitude future.
Ils arrivent chez elle en taxi. Elle habite un quartier neuf, au huitième
étage d’un édifice d’architecture moderne, en béton et en verre bleuté.
Iakoub Khadjbakiro en distingue seulement la masse imposante et
nébuleuse, confuse, car le ciel s’y reflète, ainsi que sur les parois en miroir
des immeubles voisins.
Ils ne disent presque rien. Hakatia Badrinourbat est une femme
discrète qui sait se taire quand ses compagnons ont soif de silence. Iakoub
Khadjbakiro songe à tout ce qu’il aurait pu écrire encore et qu’il n’écrira
plus ; il songe au ciel bleu qu’il confond aujourd’hui avec les murs ; il
songe à la plaque de commande de l’ascenseur dont il ne peut lire les
chiffres. Il songe au présent lamentable, à l’avenir infirme, mais pas au
passé. Dimirtchi Makionian sourit plusieurs fois à Hakatia, d’un air
distrait. Il la connaît à peine. Il a accepté son invitation, sa gentillesse, sa
prévenance. Mais il ne sait pas trop où cela le mènera. L’idée d’un
chemin sur lequel désormais s’engager ne le préoccupe pas, ou parfois lui
pince le cœur, mais comme s’il était déjà très loin de son point de départ,
déjà en route.
Hakatia Badrinourbat ouvre la porte de son grand appartement, clair et
confortable. Elle montre leurs chambres aux deux hommes. Dans
chacune il y a des fleurs, les vêtements qui leur appartiennent, des objets
qui leur ont toujours été chers. Hakatia intervient ici comme maillon
terminal d’une longue chaîne de solidarité et d’amitié. Beaucoup ont
contribué à la mise en place de ce havre. Le choix qui s’est porté sur le
logis d’Hakatia correspond autant à une décision collective qu’à une
initiative individuelle. Derrière la générosité et la douceur d’Hakatia il y a
Ansaf Vildan, Mourtaza Tchopalav, le directeur d’une galerie de
tableaux, des peintres, des modèles, des musiciens, des anonymes.
L’écrivain et le violoncelliste prennent lentement possession de leurs
chambres, avec humilité et émotion. Hakatia aide Iakoub à identifier les
portes, le placard, à situer sur les murs les montages photographiques
réalisés par Dojna et qu’il a demandé à avoir près de lui.
Puis ils se retrouvent au salon. Le salon est une vaste pièce agréable, au
mobilier contemporain. Les fenêtres à glissière sont grandes ouvertes. Il
fait chaud. Hakatia essaie d’accueillir ses hôtes sans que rien ne vienne
assombrir sa voix ou ses attitudes. Elle a prévu de se conduire avec simplicité, comme avec deux vieux amis que les convenances n’étouffent
pas, qui sont libres de se promener ici et là, de s’asseoir, de se lever, hors
de toute contrainte. Elle se met dans un coin avec une tasse de thé et un
livre, le premier roman de Iakoub Khadjbakiro. Après un moment,
Iakoub sort de sa chambre et se dirige vers le divan. Il avance
prudemment, en s’efforçant de ne pas révéler qu’il se guide du bout des
doigts pour contourner les meubles. Il s’installe, muet et méditatif, la
figure orientée vers une très belle peinture de Dojna qu’il connaît par
cœur. Il s’applique à la reconstituer, flamme à flamme, tache après tache,
trait à trait. Peut-être réussit-il cette performance. De temps à autre, il
tend les lèvres sur une tasse qu’Hakatia a placée devant lui. La porcelaine
tinte, la soucoupe, la petite cuillère. Privées de force, ses mains
tremblent.
Plus tard, Dimirtchi Makionian apparaît à son tour. Il donne
l’impression d’être assez à l’aise. Il se sert en thé, va s’enfoncer dans un
fauteuil moelleux, au soleil. Il boit sans se presser, en respirant la buée qui
ondule à la surface du liquide. Ils restent ainsi tous les trois, calmes, à des
extrémités presque opposées de la pièce. Ils ne s’obligent pas à alimenter
une conversation artificielle. Puis Dimirtchi Makionian se lève, et
comme, en s’appuyant sur l’accoudoir, il a contracté son bras malade, il
pousse un faible gémissement. Hakatia l’interroge du regard et il la
rassure d’un sourire. Il va fouiner dans la collection de disques qui
s’alignent sur les étagères. Hakatia Badrinourbat est géologue et ses
domaines de prédilection sont plutôt scientifiques, mais elle aime la
musique et possède de nombreux enregistrements d’œuvres classiques et
contemporaines. Le bras gauche de Dimirtchi Makionian pend inerte sur
son flanc, mais il passe sa main droite mutilée le long des couvertures. Il
se comporte avec naturel. Il examine les titres des coffrets en carton où
les disques sont conservés à l’abri de la poussière. Il ne fait preuve
d’aucune fébrilité particulière ; il cherche sans hâte ce qui l’intéresse. Puis il retire de son enveloppe cristallisée une galette noire. Il la met sur la
platine et allume l’appareil. Le son est pur, exempt de crachements.
Dimirtchi Makionian a choisi, pour cette dernière scène, une
transcription pour alto seul du poème de Naïsso Baldakchan. De l’autre
côté du disque, son troisième quatuor a été enregistré, mais, sur cette
face, Tchaki Estherkhan joue sans accompagnement.
Le poème déroule ses amples phrases pathétiques et Dimirtchi
Makionian se détourne et va, comme sur la pointe des pieds, à la fenêtre.
Il se détourne des autres auditeurs, de l’écrivain, de la géologue. C’est
l’histoire d’un violoncelliste qui se détourne.
Il regarde par la fenêtre. En fait, ce n’est pas une fenêtre, mais
l’ouverture d’une caverne où habitent des oiseaux. Dehors, tout est à pic,
tout est bleu : nuages bleus, soleil bleu, abîmes bleus. Quand il se
penche, il aperçoit des volcans, des lacs, des coulées de lave, des
montagnes que couronne une neige d’azur. La brise est légère, tiède,
embaume. Il se penche un peu plus à la lisière du précipice. Les étendues
d’herbe scintillent, les oiseaux planent, traversent le ciel, plumes
frémissantes. Certains ne sont pas ses congénères, mais cela lui est égal. Il
sait que, malgré son aile blessée, il pourra voler. Il écoute la musique. Il
écoute le murmure de Tchaki Estherkhan qui chante autour de lui et,
quand il s’élance, il la voit.
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Antoine Volodine
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