Angéline de Montbrun
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
En attendant, il pleut à verse. Jamais je n’ai vu tomber tant d’eau. Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble à une belle femme qui pleure?
Je ne vois pas du tout cela, mais si c’est vrai, je conseille aux belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m’ennuie parfaitement.
Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du tout à m’aller noyer. Rien ne me dispose à causer comme une belle flambée, dans une vaste cheminée.
On partage assez mon goût et l’on ne paraît pas du tout s’ennuyer. Tout de même on trouve que j’aime terriblement les grandes flammes.
Nous lisons souvent, et c’est moi qui choisis les lectures. Vous le savez, j’ai un trait de ressemblance avec la mère de Mme de Grignan: je raffole des grands coups d’épée. Mais je crois qu’on commence à en être un peu fatigué.
«Si Peau-d’Âne m’était conté, «J’y prendrais un plaisir extrême.»
m’a soufflé l’autre soir, le plus aimable des hôtes.
Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de notre enfance y passèrent, et cette folle soirée fut la plus agréable du monde.
M. de Montbrun prétend que les succès de Cendrillon ont dû me faire rêver de bonne heure; mais Maurice est là pour dire que j’ai toujours préféré les contes, où il y a des ogres et des petites lumières.
Ce soir, Maurice nous a lu le Vol de l’Âme. Je me rappelle vous avoir entendu dire, que vous ne sauriez voir un beau matin d’automne, sans penser un peu à cette aimable Claire, à ce noble Fabien.
Angéline ne s’explique guère ces amoureux-là. Tout à l’heure je la regardais avec Maurice, et je pensais à bien des choses qui m’occupent peu d’ordinaire.
Malgré tout, à certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux que toutes les joies. Et d’ailleurs autour de nous tant de choses nous prêchent.
Il y a déjà des feuilles sèches dans ce délicieux jardin de Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le paradis terrestre? …
Bonsoir, chère amie.
Mina.
(Emma S*** à Mina Darville)
Ma chère Mina,
Non, sans doute, il n’y aurait jamais eu de feuilles sèches dans le paradis terrestre. Cela eût trop juré avec l’immortelle beauté, avec l’éternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommodée de ces choses-là.
Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupté où l’on n’aurait jamais vu de boue; la boue vient en droiture du péché. Mais toujours, chère amie, le vrai ciel nous reste.
Puisqu’il dépend de nous d’y aller, pourquoi seriez-vous triste? Je vous en prie, éloignez la mélancolie. Cette friande vit de ce qu’il y a de plus exquis dans l’âme, et nous laisse toujours un peu faibles. Je l’entends de la mélancolie poétique et séduisante, non de la tristesse grave et chrétienne. Celle-ci, je vous la souhaite, car elle se change toujours en joie, et d’ailleurs, qui peut s’en défendre toujours, de cette divine tristesse?
Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce que je vois. C’est comme si j’allais mourir.
Jamais la nature ne m’a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me quitte plus. Déjà on sent l’automne. Mais dans notre état présent, je crois qu’il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur l’herbe fraîche.
En attendant qu’il en neige, j’ai ici un endroit qui fait mes délices. C’est tout simplement un enfoncement au bord de la mer; mais d’énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à s’écrouler, ce qui m’inspire une crainte folle mêlée de charme.
Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j’y vais souvent. J’aime cette solitude parfaite et sauvage, où l’on n’entend que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste, pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des rochers, et, par-ci par là, quelques plumes.
Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles traînées de feu que vous aimez tant.
Ce soir, les plus beaux nuages que j’aie vus s’y miraient dans l’eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j’ai pensé à bien des choses.
Je n’ai pas oublié comme la vie apparaît alors que… mais passons.
Chère Mina, quoi qu’il nous en semble à certains moments, c’est le froid, c’est l’aride, c’est le terne qui fait le fond de la mer, et ce n’est pas l’amour qui fait le fond de la vie.
Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme est, comme celle de l’homme, toujours courte par quelque endroit.
Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas jusqu’à Valriant.
Je pense souvent à vos aimables promis (passez-moi une expression bretonne), et j’espère que vous verrez l’humiliation du superbe.
Sans flatterie, je m’étonne qu’il tienne si longtemps. Chère Mina, vous m’avez donné bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu’il faut pour n’aimer jamais qu’un homme qui ait du caractère, de la dignité, de la délicatesse, et,—j’en demande pardon à ces messieurs—tout cela me semble bien rare.
Mais lui a la virilité chrétienne et le charme, ce qui ne gâte rien.
Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on finira par s’avancer, et cette fois-là, j’espère que vous mettrez vos coquetteries de côté, pour dire tout franchement comme la Belle au Bois dormant: «Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait attendre.»
Emma.
(Mina Darville à Emma S***)
Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant.
En attendant, je suis aussi agréable que possible avec lui; mais la jolie petite madame S… n’avait pas tort lorsqu’elle affirmait qu’il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous reviennent comme dans les légendes, et lui n’a pas l’air de s’en porter plus mal.
Toute modestie à part, je n’y comprends rien, d’autant plus que je suis sûre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre guère son regard sans y voir luire une flamme, un éclair, et, d’après moi, cela voudrait dire quelque chose.
Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais qu’est-ce qui le retient? Ce ne peut être la différence d’âge il y a de bons miroirs ici.
Je suppose qu’on s’en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on ne me trouve pas une âme de premier ordre, peut-être aussi croit-on, que je ne saurais m’accommoder d’une vie sérieuse, retirée.
Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes de l’an passé. Pour un rien, je lui proposerais d’aller vivre sur les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche à travers les brouillards, comme les héros d’Ossian.
Ah! ma chère, j’ai bien des tentations journalières, et je me surprends à faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de Maurice, quand il s’interrompait à tout instant pour dire «Qu’elle est belle! Seigneur, je veux qu’elle m’aime!»
Pauvre Maurice! Voilà son départ bien proche. Je m’en vais retourner avec lui à Québec, où je compte vous retrouver, et ne pas vous laisser plus que votre ombre jusqu’à votre entrée au couvent.
Quand je pense qu’ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous, dans ma chambre où nous étions si bien. Il me semble que le noviciat vous paraîtra sombre, malgré ce beau tableau de saint Louis de Gonzague que je vois d’ici. Ce visage céleste penché sur le crucifix, m’a laissé une de ces impressions que rien n’efface.
Parfois, je pense que ceux-là sont heureux qui sont vraiment à Dieu; ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir.
Autour de nous, les feuilles jaunissent à vue d’ oeil. Vous savez que je ne puis voir une feuille fanée sans penser à mâle choses tristes. Je l’avoue, ces pauvres feuilles ont déjà bien fait parler d’elles. Mais n’importe, j’aimerai toujours la vieille feuille d’Arnauld qui dit si bien: «je vais où va toute chose.»
Ce sont les premiers vers que j’aie sus, et c’est mon père mourant qui me les a appris. Voilà pourquoi sans doute ils gardent pour moi un charme si touchant, si funèbre.
M. de Montbrun me parle souvent de mon père; mieux que personne il me le fait connaître.
Vous ai-je dit que je passerai l’hiver à Valriant? Vous comprenez que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais la maison grande: il est toute ma famille, mais ici j’en ai une autre.
C’est plaisir de voir briller l’anneau des fiançailles sur la belle main d’Angéline. Cet anneau est celui de ma mère. Avant de mourir, elle même le donna à Maurice, pour celle qui serait la compagne de sa vie. Je me demande parfois si elle eût pu jamais la souhaiter aussi virginale, aussi charmante.
Vous dites que je vous ai donné bien des soucis. Ma chère, j’en ai eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Staël, qu’une femme, qui meurt sans avoir aimé, a manqué la vie, et, d’autre part, je sentais que je n’aimerais jamais qu’un homme digne de l’être.
Il est vrai que plusieurs aimables «pas grand chose» m’ont voulu persuader qu’il ne tenait qu’à moi de les rendre parfaits, ou peu s’en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l’éducation de son mari.
J’aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l’avoue, quelqu’un, qui ne l’était pas, m’a beaucoup intéressée. Je connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mélancolie me touchait. Je pensais à saint Augustin loin de Dieu, à ses glorieuses tristesses. «Chère belle âme tourmentée!» me disais-je souvent. Plus tard, je sus… passons.
Il paraît que Mlles V… s’épuisent encore à dire que je suis foncièrement impertinente, que je traiterai mon mari comme un nègre. Le pauvre homme! N’en avez-vous pas pitié?
Pour moi, j’ai bien envie d’aller regarder quelqu’un qui se promène sur la galerie. Ce pas si régulier, si ferme, me rend toujours un peu nerveuse. Ma chère, It can’t be helped, je le crains.
Et faut-il dire que celui-là serait un maître? Mais n’importe. J’aime mieux lui obéir que de commander aux autres. Voilà—et je lui suis reconnaissante de vouloir m’arracher à ces puérilités, à ces futilités, que les hommes d’ordinaire font noblement semblant de nous abandonner, tout en s’en réservant une si belle part.
À bientôt
Mina.
(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
Mon amie,
Je suis encore tout souffrant, tout brisé, de cet effort terrible qu’il m’a fallu pour m’arracher d’auprès de vous. Une fois dans la voiture j’éclatai en sanglots, et maintenant encore, par moment, je suis faible comme un enfant.
Pourtant j’essaie de vivre sans vous voir. Mais vous oublier un instant, je n’en suis pas plus maître que d’empêcher mon coeur de battre ou mon sang de circuler. Ah! si je pouvais vous dire l’excès de ma misère. Tout me fait mal, tout m’est insupportable. Angéline, voici l’instant du départ. Je m’en vais mettre l’océan entre nous. Que Dieu ait pitié de moi! et qu’il vous garde et vous bénisse, ma fiancée chère et sacrée, mon immortelle bien-aimée.
Embrassez votre père pour moi. Ô ma vie! ô ma beauté! je donnerais mon sang pour savoir que vous me pleurez.
Maurice.
(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)
Après votre départ, je fus obligée de me tenir renfermée, et je vous laisse à deviner pourquoi. Si vous saviez comme c’est triste de ne plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle voix. Je renonce à vous le dire, et n’ose penser à cette immense distance qui nous sépare.
Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indifférents, des inconnus. J’y songe sans cesse et vous trouve bien plus à plaindre que moi. Mon père sait me donner du courage. Il me parle si bien de vous… avec une estime qui me rend si fière. Mon noble Maurice, vous méritez d’être son fils; c’est avec vous que je veux passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour?
Moi, je vous attends déjà, et souvent, je me surprends disposant tout pour votre arrivée. Ce jour-là, il me faudra un ciel éclatant, un azur, un soleil, une lumière, comme vous les aimez. Je veux que Valriant vous apparaisse en beauté.
En attendant, il faut s’ennuyer. Souvent, je prends cette guitare qui résonnait si merveilleusement sous vos doigts. J’essaie de lui faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans l’oreille; mais la magie du souvenir n’y suffit pas.
Les gelées ont déjà bien ravagé le jardin. Cette belle verdure que vous avez tant regardée, tant admirée, d’un jour à l’autre, je la vois se flétrir. Je vais la voir disparaître et cela m’attriste. C’est la première fois que l’automne me fait cette impression.
On dirait, Maurice, que vous m’avez laissé votre mélancolie. J’ai des pitiés, des sympathies pour tout ce qui se décolore, pour tout ce qui se fane.
Vous m’appelez votre immortelle bien-aimée; Maurice, la belle parole! qu’elle m’a été à l’âme et qu’elle m’est délicieuse.
Et pourtant, on dit qu’il n’y a point d’amour éternel, que le rêve de l’amour sans fin, toujours poursuivi, l’a toujours été en vain sur la terre. Quand ce que j’ai lu là-dessus me revient, et me fait penser, je relis votre lettre et je goûte au fond de mon coeur cette parole céleste: Mon immortelle bien-aimée.
Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l’image de la Vierge que je vous ai donnée? N’y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de vous avoir en sa garde très douce et très sûre. Priezla aussi pour moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que votre coeur ne se refroidisse jamais.
Vôtre pour la vie et par delà.
Angéline.
(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
Mon amour, ma beauté, mon coeur, ma vie,
Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charité. Je vous avoue que j’en serais fort empêché. Mais je suis très reconnaissant à Dieu, qui vous a faite telle que vous êtes. Est-ce que cela ne suffit pas, grande songeuse? …
Ma chère conscience, n’essayez pas de me troubler. Je sais tout ce qu’on a dit sur la vanité des tendresses humaines, seulement cela ne nous regarde pas.
Angéline, je ne veux point que vous pensiez à ces choses, et dès que j’en aurai le droit, je vous le défendrai. Ce sera le premier usage de mon autorité.
En attendant, je vous obéis con amore, et j’ai placé l’image de la Vierge dans ma chambre. Ça été mon premier soin. Faut-il ajouter qu’au dessous j’ai mis votre portrait (celui volé à Mina).
J’y fais brûler une lampe, la plus jolie du monde. D’abord, c’est une prière incessante, et ensuite cette douce lumière répand sur votre portrait, je ne sais quoi de céleste qui me soutient, qui m’apaise.
Ma chère et bien-aimée, j’ai fort à faire pour ne pas lire votre lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j’y pense! Mais voilà ce qui m’empêche de mourir d’ennui.
Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti à partager ma vie? Souvent, «je ferme les yeux pour mieux voir l’espérance.»
Ah! j’ai aussi d’enivrants souvenirs. Le bonheur m’a touché j’ai versé de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n’ai pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement.
Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon coeur, devient souvent une souffrance aiguë, intolérable, ou plutôt, loin de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le même homme. Cette vive jeunesse, cette plénitude de vie, je ne les retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de l’épanouissement qui se faisait dans mon âme quand je vous apercevais?
Que vous êtes bonne de me regretter, de m’attendre! Mais ne vous déplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour mon arrivée. Je n’en verrais pas grand chose. Que les cataractes du ciel s’ouvrent, que les vents rugissent, tout m’est égal, pourvu que je ne sois pas retardé, pourvu que j’arrive.
J’ai écrit à votre père. Jamais je ne pourrai assez le remercier, assez l’aimer et pourtant qu’il m’est cher!
Je vous envoie un brin de réséda arraché à la terre de France. Pauvre France! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l’aimer. Ce bateau qui m’a transporté à Calais me semblait aller bien lentement. Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosité ardente, pleine de joie, et lorsque j’aperçus la terre, la terre de France, je vous avoue que tout mon sang frémit.
J’avais les yeux bien obscurcis, mais n’importe, je la reconnaissais, la France de nos ancêtres, la belle, la noble, la généreuse France.
Ah! chère amie, la France, notre France idéale, qu’en a-t-on fait? Mais, silence!… Il me semble que je vais insulter ma mère.
Prions Dieu que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes, comme Garneau le souhaitait.
Je m’assure que la Vierge Marie vous écoute quand vous lui parlez de moi.
Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu’elle vous bénisse, qu’elle me rende digne de vous.
Je vous aime.
Maurice.
(Mina Darville à son frère)
Je suis à Valriant, mon cher Maurice, et reçue comme si j’apportais le printemps dans mes fourrures. Naturellement il a fallu tout voir et causer à fond: c’est ce qui m’a retardée quelque peu, moi le modèle des correspondantes.
Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer l’hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n’était plus habitable.
D’ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c’est-à-dire de la vie réduite en poussière. Tu t’imagines si l’on m’en a fait de ces représentations. «La reine des belles nuits s’ensevelir à la campagne! l’étoile du soir s’éclipser, disparaître!»
Un de mes admirateurs m’a envoyé un sonnet. J’y suis comparée à une souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.
Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le front, et c’est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi t’en être fait aimer?
Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table! Je crois qu’elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement, es-tu bien sûr d’être si à plaindre? Je la regardais tout à l’heure en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l’éclairait tout entière et faisait briller son anneau e fiancée. Encore une fois, tu n’es pas aussi malheureux qu’il te semble. Où est l’homme qui n’accepterait ton infortune avec transport? Un an est vite passé. Le temps a l’aile légère. Non, l’absence n’est pas le plus grand des maux, surtout lorsqu’on n’a à craindre ni refroidissement ni inconstance.
Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu’à quel point elle t’aime, et c’est moi qui dois étudier ce coeur si vrai. La besogne n’est point sans charmes.
C’est comme si j’allais jeter la sonde dans une source vive, ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein de son coeur s’y épanche sans s’épuiser jamais. Ta fine oreille serait bien charmée. Apprends qu’elle fait flairer ton chapeau de paille à Nox pour qu’il ne t’oublie pas. Tantôt je l’entendais lui dire: «Nox, t’ennuies-tu? as-tu hâte qu’il revienne?… L’aimes-tu? Prends garde Nox. Il faut l’aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça?…»
Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le plancher.
Hélas! Valriant ne mérite plus son nom. C’est une pitié de voir le jardin mais le foin d’odeur parfume encore les alentours de l’étang. J’y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents d’automne ne respectent rien.
Sais-tu qu’on m’a prédit que j’allais mourir d’ennui avant la fin de l’hiver? Mais j’en doute un peu. Je sens en moi une telle surabondance de vie!
Le bruit de la mer a réveillé dans mon coeur je ne sais quoi d’orageux, de délicieux, ou plutôt je crois qu’il y a, sur la grève de Valriant, un sylphe irrésistible qui s’empare de moi, aussitôt que je mets le pied sur son domaine.
Cette fois, c’est pire que jamais. Ces terribles vents d’est m’enchantent. «J’entre avec ravissement dans le mois des tempêtes», et je prendrais souvent le chemin de la grève; mais ce fier autocrate qui règne ici ne le veut pas.
Il dit que j’aurais l’air d’une ondine désoeuvrée; il m’appelle dédaigneusement sa frileuse, sa délicate. (Angéline n’a jamais eu le rhume de sa vie). Quant à lui, il va prendre son bain comme au beau milieu de l’été.
Tous nos plans sont faits pour cet hiver; l’étude y tient une place, mais petite. Dieu merci nous ne sommes pas
«De ces rats qui, livres rongeant, Se font savants jusque aux dents.»
Pour toi, tu seras un orateur. Nous l’avons décidé unanimement; mais dans l’intimité tu n’auras pas le droit de parler plus longtemps que les autres. Retiens bien cela.
Comme toujours, Angéline ne porte que du blanc ou du bleu. Son père n’a-t-il pas bien fait de la vouer à la Vierge? Qu’elle est donc aimable pour lui! Comme elle devine ses moindres désirs!
Rien n’est petit dans l’amour. Ceux qui attendent les grandes occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi cela bien avant dans l’esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu feras un mari très supportable, «point froid et point jaloux.»
C’est ce que je disais tout à l’heure à Angéline. Sois tranquille, j’excelle à te faire valoir; je ne te donnerai jamais que de beaux défauts.
Je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de tout mon coeur.
Mina.
P.S.—Sais-tu que le mariage est le doux reste du paradis terrestre. C’est l’Église qui le dit dans la préface de la messe nuptiale. Médite cette parole liturgique et ne m’écris plus de lamentations.
M.
L’été suivant, Maurice Darville revint au Canada.
Le bonheur humain se compose de tant de pièces, a-t-on dit, qu’il en manque toujours quelques unes. Mais rien, absolument rien ne manquait aux fiancés jeunes, charmants, profondément épris. L’avenir leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette confiance enivrée, cette illusion de sécurité qu’ont souvent ceux qui s’aiment de l’amour le plus vif, le plus irréprochable et qu’un lien divin va unir.
Mais un événement tragique prouva cruellement que le bonheur est une plante d’ailleurs qui ne s’acclimate jamais sur terre.
M. de Montbrun aimait passionnément la chasse. Un jour du mois de septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les branches d’un arbre; le coup partit et le blessa mortellement.
M. de Montbrun expira quelques heures après, et cet homme, que des liens si puissants attachaient à la terre, fut admirable de force et de foi devant la mort.
Sa fille montra d’abord un grand courage, mais elle aimait son père d’un immense amour, et, après les funérailles qui eurent lieu à Québec, dans l’église des Ursulines, elle tomba dans une prostration complète, absolue, qui fit désespérer de sa vie.
Aucune parole ne saurait donner l’idée des angoisses, de la douleur de son fiancé. Tout ce que peuvent des créatures humaines, Maurice et Mina le firent pour Angéline.
Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l’arracher au besoin de se plonger, de s’abîmer dans sa douleur.
Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation, qui est incompatible avec toute joie. C’est en vain que Maurice et sa soeur tâchèrent de l’amener à faire célébrer son mariage.
«Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le pleurer», répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de son fiancé.
Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant qu’après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais inutilement, on mit tout en oeuvre pour la décider à ne pas le différer.
Dans l’hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville entra au noviciat des Ursulines.
Angéline ne s’y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle. Elle aimait la présence de cette chère amie qui n’osait montrer toute sa douleur.
Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononçait le nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique santé ne tarda point à s’altérer très sérieusement.
Chez cette jeune fille d’une sensibilité étrangement profonde, la douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre, dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites, un jour qu’elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse, elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent des suites fort graves. Tellement qu’il fallut en venir à une opération dont la pauvre enfant resta défigurée.
Maurice Darville aimait sa fiancée d’un amour incomparable. Son malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère, et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus complet, le plus passionné.
Mais, ainsi qu’on a dit, dans l’amour d’un homme, même quand il semble profond comme l’océan, il y a des pauvretés, des sécheresses subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa beauté, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la divine folie de l’amour s’envola. C’est en vain que Maurice s’efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus délicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus involontaire.
Malgré le soin qu’il prenait pour n’en rien laisser voir, Angéline ne tarda point à sentir le refroidissement. Elle ne l’avait point appréhendé.
Âme très haute, elle n’avait point compris combien la perte de sa beauté l’exposait à être moins aimée.
Sa confiance en Maurice était absolue, mais, une fois éveillée, la cruelle inquiétude ne lui laissa plus de repos. Elle n’en disait rien, mais elle observait Maurice. Il lui était impossible de le bien juger; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se l’exagérer, et après de terribles alternatives d’espérance et de doute, elle en vint à la poignante conviction que son fiancé ne l’aimait plus. Elle crut que c’était l’honneur et la pitié qui le retenaient près d’elle. Et sa résolution bientôt prise, fut fermement exécutée.
Malgré les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa parole avec l’anneau des fiançailles et s’en retourna à Valriant.
Cette noble jeune fille, qui s’isolait dans sa douleur, avec la fière pudeur des âmes délicates, écrivait un peu quelquefois. Ces pages intimes intéresseront peut-être ceux qui ont aimé et souffert.
FEUILLES DÉTACHÉES
7 mai.
Il me tardait d’être à Valriant; mais que l’arrivée m’a été cruelle! que ces huit jours m’ont été terribles! Les souvenirs délicieux autant que les poignants me déchirent le coeur. J’ai comme un saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne à qui dire les paroles qui soulagent.
M’entendez-vous, mon père, quand je vous parle? Savez-vous que votre pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir? Dans vos bras, il me semble que j’oublierais mon malheur.
Chère maison qui fut la sienne! où tout me le rappelle, où mon coeur le revoit partout. Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa demeure. Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait réagir contre le besoin terrible de me plonger, de m’abîmer dans ma tristesse. Cet isolement que j’ai voulu, que je veux encore, comment le supporter?
Sans doute, lorsqu’on souffre, rien n’est pénible comme le contact des indifférents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans l’entendre jamais, jamais!… l’accablante pensée!… C’est la nuit, c’est le froid, c’est la mort.
Ici où j’ai vécu d’une vie idéale si intense, si confiante, il faut donc m’habituer à la plus terrible des solitudes, à la solitude du coeur.
Et pourtant, qu’il m’a aimée! Il avait des mots vivants, souverains, que j’entends encore, que j’entendrai toujours.
Dans le bateau, à mesure que je m’éloignais de lui, que les flots se faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus vifs. Je le revoyais comme je l’avais vu dans notre voyage funèbre. Oh! qu’il l’a amèrement pleuré, qu’il a bien partagé ma douleur. Maintenant que j’ai rompu avec lui, je pense beaucoup à ce qui m’attache pour toujours. Tant d’efforts sur lui-même, tant de soins, une pitié si inexprimablement tendre!
C’est donc vrai, j’ai vu l’amour s’éteindre dans son coeur. Mon Dieu, qu’il est horrible de se savoir repoussante, de n’avoir plus rien à attendre de la vie.
Je pense parfois à cette jeune fille livrée au cancer dont parle de Maistre. Elle disait: «Je ne suis pas aussi malheureuse que vous le croyez: Dieu me fait la grâce de ne penser qu’à lui.»
Ces admirables sentiments ne sont pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous êtes tout-puissant, gardez-moi du désespoir, ce crime des âmes lâches. Ô Seigneur! que vous m’avez rudement traitée! que je me sens faible! que je me sens triste! Parfois, je crains pour ma raison. Je dors si peu, et d’ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour me faire oublier.
La nuit après mon arrivée, quand je crus tout le monde endormi, je me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis à son cabinet. Là, je mis la lumière devant son portrait et je l’appelai.
J’étais étrangement surexcitée. J’étouffais de pleurs, je suffoquais de souvenirs, et, dans une sorte d’égarement, dans une folie de regrets, je parlais à ce cher portrait comme à mon père lui-même.
Je fermai les portes et les volets, j’allumai les lustres à côté de la cheminée. Alors son portrait se trouva en pleine lumière—ce portrait que j’aime tant, non pour le mérite de la peinture, dont je ne puis juger, mais pour l’adorable ressemblance. C’est ainsi que j’ai passé la première nuit de mon retour. Les yeux fixés sur son beau visage, je pensais à son incomparable tendresse, je me rappelais ses soins si éclairés, si dévoués, si tendres.
Ah, si je pouvais l’oublier comme je mépriserais mon coeur! Mais béni soit Dieu! La mort qui m’a pris mon bonheur, m’a laissé tout mon amour.
8 mai.
Je croyais avoir déjà trop souffert pour être capable d’un sentiment de joie. Eh bien! je me trompais.
Ce matin, au lever de l’aurore, les oiseaux ont longtemps et délicieusement chanté, et je les ai écoutés avec un attendrissement inexprimable. Il me semblait que ces voix si tendres et si pures me disaient: Dieu est bon. Espère en lui.
J’ai pleuré, mais ces larmes n’étaient pas amères, et depuis cette heure, je sens en moi-même un apaisement très doux.
Ô mon Dieu, vous ne me laisserez pas seule avec ma douleur, vous qui avez dit: «Je suis près des coeurs troublés.»
10 mai.
Ma tante est partie, et franchement…
La compagnie de cette femme faible n’est pas du tout ce qu’il me faut. Elle est bonne, infatigable dans ses soins; mais sa pitié m’énerve et m’irrite. Il y a dans sa compassion quelque chose qui me fait si douloureusement sentir le malheur d’avoir perdu ma beauté!
Les joies du coeur ne sont plus pour moi, mais je voudrais l’intimité d’une âme forte, qui m’aidât à acquérir la plus grande, la plus difficile des sciences: celle de savoir souffrir.
11 mai.
J’éprouve un inexprimable dégoût de la vie et de tout. Qui m’aidera à gravir le rude sentier? La solitude est bonne pour les calmes, pour les forts.
Mon Dieu, agissez avec moi; ne m’abandonnez pas à la faiblesse de mon coeur, ni aux rêves de mon esprit.
Aussitôt que mes forces seront revenues, je tâcherai de me faire des occupations attachantes. J’aimerais à m’occuper activement des pauvres, comme mon cher bon père le faisait, mais je crains que ces pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en m’exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux. Craintes puériles, vaniteuse faiblesse qu’il faudra surmonter.
12 mai.
Dans le monde on plaint ceux qui tombent du faîte des honneurs, des grandeurs. Mais la grande infortune, c’est de tomber des hauteurs de l’amour.
Comment m’habituer à ne plus le voir, à ne plus l’entendre? jamais! jamais! Mon Dieu! le secret de la force… Ici ma vie a été une fête de lumière et maintenant la vie m’apparaît comme un tombeau, un tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme… le repos… la paix… Que Dieu ait pitié de moi! C’est une chose horrible d’avoir senti s’écrouler tout ce que l’on possédait sans éprouver le désir de s’attacher à quelque chose de permanent.
14 mai.
Depuis mon arrivée, je n’avais pas voulu sortir, mais ce soir il m’est venu, par ma fenêtre ouverte, un air si chargé de salin que je n’y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j’étais sur le rivage.
Il n’y avait personne. J’ai levé le voile épais sans lequel, je ne sors plus, et j’ai respiré avec délices l’âpre et vivifiant parfum des grèves. La beauté de la nature, qui me ravissait autrefois, me plaît encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du soir, de la mélodie rêveuse des vagues clapotant le long du rivage. Mais un jeune homme en canot passa chantant: Rappelle-toi, etc.
Cette romance de Musset, on l’a retenue de Maurice, et ce chant me rappela à l’amer sentiment de son indifférence.
Que dira-t-il en apprenant ma mort_? Pauvre enfant! Pauvre Angéline!_ Il me donnera une pensée pendant quelques jours puis il m’oubliera.—Il a déjà oublié qu’ensemble nous avons espéré, aimé, souffert.
Encore si moi aussi je pouvais oublier. Et pourtant non, je ne voudrais pas. Il vaut mieux se souvenir. Il vaut mieux souffrir. Il vaut mieux pleurer.
17 mai.
Non, la loi des compensations n’est pas un vain mot. J’ai senti ces joies qui font toucher au ciel, mais aussi je connais ces douleurs dont on devrait mourir.
20 mai.
Douloureuse date! c’est le 20 septembre que j’ai perdu mon père.
Le mauvais temps m’a empêchée de sortir. Je le regrette. J’aurais besoin de revoir la pauvre maison où il fut transporté, après le terrible accident qui lui coûta la vie. Cette maison où il est mort, je l’ai achetée. Une pauvre femme l’habite avec sa famille, mais je me suis réservé la misérable petite chambre, où, il a rendu le dernier soupir.
Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j’ai souffert en voyant mourir mon père; et pourtant, ô mon Dieu, quand je veux fortifier ma foi en votre bonté, c’est à cette heure de déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents!
Il avait tout supporté sans une plainte; mais en me voyant, un profond gémissement lui échappa. Il s’évanouit.
Quand la connaissance lui fut revenue, il mit péniblement son bras à mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les yeux levés vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre épingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps que je vivrai, je verrai l’expression d’agonie de son visage.
Pour moi, malgré l’épouvante, le saisissement de cette heure, je ne sais comment je restais calme. On m’avait tant dit qu’il fallait l’être; que la moindre émotion lui serait funeste.
Le tintement de la clochette nous annonça l’approche du Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula sur sa joue pâle, il ferma les yeux, et me dit avec effort: «Ma fille pense à Celui qui vient.»
C’était la première parole qu’il m’adressait. Sa voix était faible, mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle me soutenait.
Ô Maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses jours, et, prosternée à vos pieds sacrés, dans ma mortelle angoisse, j’implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce qu’elle souffrit en vous voyant mourir.
Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me faisait l’effet du froid de l’acier entre la chair et les os, et lorsque après sa communion, mon père m’attira à lui et me dit: «Angéline, c’est la volonté de Dieu qui nous sépare» j’éclatai: Ce que je dis dans l’égarement de ma douleur, je l’ignore; mais je vois encore l’expression de sa douloureuse surprise.
Il baisa le crucifix qu’il tenait dans sa main droite, et dit avec un accent de supplication profonde:
«Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre, enfant ne sait pas ce qu’elle dit.»
Pendant quelques instants, il resta absorbé dans une prière intense. Puis avec quelle autorité, avec quelle tendresse il m’ordonna, mot si rare sur ses lèvres, de dire avec lui: Que la volonté de Dieu soit faite!
Tout mon être se révoltait contre cette volonté et avec quelle force! avec quelle violence! Mais je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas lui désobéir, et je dis comme il voulait.
Alors, il me bénit, et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait son viatique: «Amour sauveur, répétait-il, je vous la donne… Ô Seigneur Jésus, parlez-lui… Ô Seigneur Jésus, consolez-la.»
Et moi, dans l’agonie de ce moment…
Seigneur compatissant, Jésus, roi d’amour, roi de gloire, notre frère divin, c’est prosternée le visage contre terre, que je devrais vous rendre grâces. Comment fortifiez-vous vos rachetés avec les défaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix sanglante? Dans nos coeurs de chair, que mêlez-vous à la douleur qui transperce et qui broie? Jésus tout-puissant, vous m’avez fait accepter, adorer votre volonté. J’offris mon coeur au glaive, et en ce moment plus douloureux que mille morts, j’avais de votre bonté, de votre amour, de votre compassion, un sentiment inénarrable.
Ah! dans mes heures de faiblesse et d’angoisse, pourquoi ne me suis-je pas toujours réfugiée dans ce souvenir sacré? J’y aurais trouvé la force et la paix. La Paix… Je l’avais dans mon coeur quand mon père expira dans mes bras, et lorsque le prêtre récita le De profundis, moi, prosternée sur le pavé de la chambre, du fond de l’abîme de ma douleur, je criais encore à Dieu: Que votre volonté soit faite.
Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la première fois de ma vie, je m’évanouis.
En reprenant connaissance, je me trouvai couchée sur l’herbe. Je vis Maurice penché sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon visage. Le curé de Valriant me dit alors: «Ma fille, regardez le ciel.»
Ma fille… ce mot, que mon père ne dirait plus jamais, me fut cruel à entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai.
22 mai.
Ce matin, à mon réveil, j’ai aperçu un petit serin qui voltigeait dans ma chambre.
Monique, qui tricotait au pied de mon lit, m’a dit: «C’est un présent des jumeaux. Ils l’ont apprivoisé pour vous et vous l’ont apporté ce matin, en se rendant au catéchisme.»
J’ai tendu la main à l’oiseau, qui après quelques coquetteries, s’y est venu poser. Ce cher petit! je ne l’ai que depuis quelques heures, et ça me ferait de la peine de le perdre. Il est si gentil et chante si bien. N’est-ce pas aimable de la part de ces enfants d’avoir pensé à me faire plaisir?
Ce soir, il m’a pris fantaisie d’aller les remercier. Je les ai trouvés assis sur le seuil de leur petite maison. Marie, jolie et fraîche à faire honte aux roses, enfilait des graines d’actée pour s’en faire des colliers, et Paul la regardait faire.
En la voyant si charmante, je me rappelai ce que j’étais, alors que Maurice m’appelait «_La fleur des champs»_ et une tristesse amère me saisit au coeur.
Rien de plus aimable, de plus touchant à voir, que la mutuelle tendresse de ces deux beaux enfants. «Ils ne peuvent se perdre de vue», dit leur grand-mère, et c’est bien vrai.
Pauvres petits! que deviendra celui des deux qui survivra à l’autre? Une grande affection, c’est le grand bonheur de la vie, mais aux grandes joies les grandes douleurs. Pourtant, même après la séparation sans retour, quel est celui qui, pour moins souffrir consentirait à avoir moins aimé.
Mon père aimait ces vers de Byron: «Rendez-moi la joie avec la douleur: je veux aimer comme j’ai aimé, souffrir comme j’ai souffert».
23 mai.
Je viens de visiter mon jardin, que je n’avais encore qu’entrevu. Ce brave Désir avait l’air tout fier de m’en faire les honneurs. Mais je n’ai pas tardé à voir que quelque chose le fatiguait, et quand j’ai dit: «Désir, qu’est-ce que c’est» il m’a répondu:
—Mademoiselle, c’est votre beau rosier qui sèche sur pied. J’ai bien fait mon possible pourtant!
Puis il m’a donné beaucoup d’explications que je n’ai guère entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n’a plus, à bien dire, que ses épines, et je pensais au jour où Maurice me l’apporta si vert, si couvert de fleurs.
Que reste-t-il de ces roses entrouvertes? que reste-t-il de ces parfums?
Fanées les illusions de la vie, fanées les fleurs de l’amour! Pourquoi pleurer? ni les larmes, ni le sang ne les feront revivre.
Pauvre Maurice! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec quelle anxiété cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait les progrès de ce mal terrible!
Il est vrai qu’avec l’espoir de ma guérison, l’amour s’est éteint dans son coeur. Il n’a pu m’aimer défigurée, et quel homme l’eût fait?
Mon Dieu, où est le temps que je trouvais la vie trop douce et trop belle? Alors j’excitais l’envie. On se demandait pourquoi j’étais si riche, si charmante, si aimée.
Et maintenant, malgré ma fortune, une mendiante refuserait de changer son sort contre le mien. Ah! que mon père eût souffert en me voyant telle que je suis! Dieu soit béni de lui avoir épargné cette terrible épreuve.
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Chère Mina,
Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J’ai l’air ingrate, mais je ne le suis pas.
À part quelques billets bien courts à ma tante, je n’écris absolument à personne. Il me vient quelques lettres de celles qu’on appelait mes amies. (Pauvre amitié! pauvres amies!) Je vous avoue que, d’un jour à l’autre je crois moins à leur sympathie profonde.
Aussi, sans le moindre remords, j’use de mes privilèges de malade, et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, leur sympathie profonde ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs. Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.
Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble que je n’ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est vrai que mon isolement m’est parfois bien douloureux; mais toujours je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont, comme les amis de Job, pleins de discours.
Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout!
Dans mes heures d’accablement, j’essaie de penser à ceux qui sont plus à plaindre que moi. Jamais vous n’avez vu ma chaumière jolie comme cet été. C’est un nid de verdure. On la dirait faite exprès pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans ces beaux arbres que mon père a plantés.
Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez savoir qui je reçois, ce que je fais.
Vraiment chère amie, le docteur excepté, je ne reçois à bien dire personne, mais je me promène un peu, et je tricote beaucoup, tout en faisant lire pour moi.
Je m’en tiens surtout aux livres de religion et d’histoire. J’ai besoin d’élever mon coeur en haut, et j’aime à voir revivre, sous mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière.
Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j’en avais l’habitude lorsqu’il vivait. Quand le temps est beau, on laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la cheminée.
Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du feu. «Mon foyer, mon doux foyer», disait-il souvent. Mina, je ne suis pas encore faite à la séparation sans retour.