Anna, soror...

Marguerite Yourcenar · Chapitre 2 sur 6

Pages du PDF

Anna, soror...

L'Infante en Flandre savait gré...

L'Infante en Flandre savait gré à Monsieur de Wirquin, capitaine-colonel

d'une troupe levée près d'Arras, sur ses terres, d'avoir récemment payé de ses

deniers la solde, fort arriérée, de ces hommes, et elle savait que ses chefs

appréciaient son brutal courage. Mais ce Français qui s'obligeait à parler

l'espagnol des cours, comme on met sur une armure l'ornement trompeur

d'une dentelle, semblait de ces gens nés pourvus d'un double visage, et à qui

un clin d'œil suffit pour passer transfuges. En fait, aucune loyauté n'attachait

Egmont de Wirquin à ces Italiens diserts ou à ces Espagnols hâbleurs, gueux

dorés, bâtards parfois, dont, à l'en croire, le sang corrompu ne valait pas le sien.

Il saurait plus tard se venger par une savante insulte de ceux qui lui avaient fait

sentir que son titre de noblesse n'était que d'avant-hier, et, si la chance tardait

trop ou si la brise politique soufflait autrement, on pourrait toujours repasser

du côté français.

En Brabant, le soir qui précéda leur réception par l'Infante, dans le coche

qui les ramenait au camp, le duc de Parme dessina pour son subordonné le

profil des événements. Les sept provinces du Nord étaient, pour dire le vrai,

définitivement perdues ; l'Espagne, mal remise du coup de vent qui avait

emporté ses navires, ne pouvait plus prétendre patrouiller ces longues côtes,

dont les dunes recouvraient tant de morts. À l'intérieur, certes, la loyauté

refleurissait dans les bonnes villes. Il avoua pourtant qu'on était en peine

d'acquitter le prix des fournitures dues aux riches bourgeois d'Arras,

marchands de drap et de vin, auxquels Mon sieur de Wirquin tenait par sa

mère. Un prêt à la cause royale, ajouta-t-il, était un honneur aussi bien qu'une

traite sur l'avenir : la somme serait remboursée au prochain retour des galions.

Le capitaine-colonel sourit sans répondre.

Puis, l'habile Italien fit remarquer négligemment qu'une union avec l'une de

ces jeunes beautés venues d'Espagne que l'Infante, par politique, se proposait

de marier en Flandre, assurerait à un homme né, mais sans appui à la cour, une chance de se pousser auprès de l'Archiduc et de sa royale épouse. Peu tenté par

l'état conjugal, Monsieur de Wirquin l'était cependant par l'idée d'une

brillante alliance. Il se contenta de dire qu'il verrait.

 

Mariée sur le tard, vêtue avec une austérité monacale, l'Infante eût volontiers

confiné ses ménines dans une pénombre d'église ; elle ne s'opposait néanmoins

ni aux parures qui convenaient à leur rang, ni aux jeux permis, ni aux

hommages de galants triés avec soin en vue de bonnes alliances qui

cimenteraient sa politique de conciliation. Peut-être enviait-elle ces yeux rieurs,

ou pleins de larmes enfantines, que ne hantait pas la vision d'armées, de flottes

et de forteresses. Ce jour-là, assise près de la haute cheminée par une fin

d'après-midi pluvieuse, elle regardait mélancoliquement ses suivantes en se

demandant laquelle sacrifier. On entendait tomber de ses lèvres les mots de

dévouement à la cause royale et de soumission au ciel. Les jeunes filles

reculaient sous ce regard scrutateur : celles qui avaient des amants craignaient

d'avoir à les quitter, et Pilar, Mariana ou Soledad priaient qu'on ne les choisît

pas.

Mais l'Infante se tourna vers la dernière venue de ses filles d'honneur. Anna

de la Cerna, âgée de vingt-cinq ans, était aussi l'aînée. Elle portait le noir

depuis la mort de son frère, tué trois ans plus tôt au service du roi, et la

somptuosité des étoffes donnait quelque chose de fastueux à son deuil.

– J'ai entrepris votre père au sujet de ce mariage, dit l'Infante. Il vous laisse

le choix entre cet établissement et le couvent.

On s'attendait à ce qu'elle optât pour le cloître. Elle étonna ses compagnes

en disant presque à voix basse :

– J'ai peu de goût pour le mariage, Madame, mais je ne me sens pas non

plus prête à me donner à Dieu.

On annonça l'arrivée du cavalier. L'Infante se leva pour passer dans la pièce

voisine. Anna de la Cerna dut la suivre. Monsieur de Wirquin, qui pourtant

n'appréciait que les grasses beautés flamandes, fut séduit par cette fille que le

noir qu'elle portait rendait plus blanche et plus mince. Anna de la Cerna

l'émouvait comme un étendard.

Puis, on lui chuchotait qu'elle tiendrait de son père, le marquis de la Cerna,

d'immenses domaines en Italie. Comme si tant de richesses, si lointaines

qu'elles en étaient fabuleuses, lui appartenaient déjà, il écrivit à sa mère de

remeubler leur château de Baillicour.

Le marquis de la Cerna, membre depuis peu du Conseil privé, rencontra par

hasard sa fille à la cour de l'Infante, quelques jours après les accordailles. Il était

manifestement dans un de ses accès d'humilité dans lesquels sa raison s'égarait.

Il lui dit :

– Je ne vous en veux plus.

Elle comprit qu'il lui en voulait toujours.

 

OceanofPDF.com