Anna, soror...
Postface
Anna, soror... est une œuvre de jeunesse, mais de celles qui restent pour leur
auteur essentielles et chères jusqu'au bout. Ces quelque cent pages faisaient
originellement partie d'une vaste et informe ébauche de roman, Remous, dont j'ai
parlé ailleurs, esquissée entre ma dix-huitième et ma vingt-troisième année, et qui
contenait en germe une bonne part de mes productions futures.
Après l'abandon de ce « grand dessein » dont le résultat eût été un roman-océan
plutôt qu'un roman-fleuve, les hasards de la vie allaient me dicter une œuvre tout
autre, dont le mérite était peut-être son extrême brièveté, Alexis. Mais, peu
d'années plus tard, entrée pour ainsi dire dans la « carrière littéraire », j'eus l'idée
de récupérer au moins certaines parties de l'ancien ouvrage délaissé. C'est ainsi que
le récit intitulé maintenant Anna, soror... parut en 1935 dans un recueil de trois
nouvelles, La Mort conduit l'attelage (un épisode d'un des fragments conservés
m'avait inspiré ce titre). Pour leur donner une apparence au moins d'unité, j'avais
choisi de les nommer respectivement D'après Dürer, D'après Greco, et D'après
Rembrandt, sans bien voir que ces titres, qui, quoi qu'on fasse, sentent le musée,
risquaient de s'interposer entre le lecteur et ces textes souvent gauches, mais
spontanés et quasi obsessionnels d'autrefois.
Anna, soror... n'est que la prépublication partielle d'un recueil qui, cette fois,
s'appellera Comme l'eau qui coule, titre qui se rapproche un peu de Remous,
mais substitue à l'image des poussées et des ressacs de l'océan celle de la rivière, ou
parfois du torrent, tantôt boueux et tantôt limpides, qu'est la vie. D'après Dürer, fondu tout entier dans L'Œuvre au Noir, est bien entendu hors de jeu. De D'après
Rembrandt, nouvelle très faible à qui convenait mal cet illustre patronage, pas une
ligne ne subsiste, mais les noms propres, certains lieux, et les sujets eux-mêmes
émergent dans deux textes entièrement composés en 1980 et 1981, Un homme
obscur et Une belle matinée. Il n'est pas encore temps de parler d'eux. Quant à
Anna, soror..., le titre D'après Greco lui convenait assez bien, en tant qu'allusion
au faire convulsif et tremblé du grand peintre de Tolède, pareil à un cierge qui se
consume trop vite. Toutefois, non seulement le décor de Naples, où se situe
l'aventure, mais encore la fougue amoureuse et je ne sais quelle plénitude ou quelle
vénusté italienne me feraient plutôt aujourd'hui songer à Caravage, si tant est qu'il
soit nécessaire de placer ce récit violent sous le vocable d'un peintre. Le présent titre
est emprunté aux deux premiers mots de l'épitaphe incisée par les soins d'Anna sur
le tombeau de Miguel, qui disent l'essentiel.
Contrairement aux deux autres nouvelles du futur recueil, Anna, soror...
reproduit dans sa quasi-intégralité le texte de 1935, lui-même presque identique au
récit écrit en 1925 par une jeune femme de vingt-deux ans. D'assez nombreuses
retouches de pure forme, et une douzaine de changements allant plus à fond, ont
cependant été faits en vue de la republication d'aujourd'hui. J'en discuterai
quelques-uns plus bas. Si j'insiste sur ce que ces pages ont pourtant d'essentiellement
inchangé, c'est que j'y vois, parmi d'autres évidences qui peu à peu se sont imposées
à moi, une preuve de plus de la relativité du temps. Je me sens tout autant de plain-
pied avec ce récit que si l'idée de l'écrire m'était venue ce matin.
Il s'agit d'un amour entre frère et sœur, c'est-à-dire du type de transgression qui a
le plus souvent inspiré les poètes aux prises avec un acte volontaire d'inceste1. En
m'efforçant de recenser quelques uns au moins des écrivains occidentaux et de
culture chrétienne ayant traité ce sujet, je tombe d'abord sur l'extraordinaire 'Tis
pity she's a whore2 du grand dramaturge jacobéen John Ford. Cette pièce forcenée,
où la bassesse, l'atrocité et l'ineptie humaines servent de repoussoir à deux
incestueux au cœur pur, contient l'une des plus belles scènes d'amour du théâtre, celle où Giovanni et Annabella, prêts à céder à leur passion, s'agenouillent l'un
devant l'autre. « You are my brother, Giovanni. – And you my sister,
Annabella. »
Passons ensuite d'emblée au fuligineux Manfred de Byron. Ce drame assez
confus dont le héros porte le nom d'un prince excommunié de l'Allemagne du
Moyen Âge se situe dans un vague paysage alpestre : c'est en Suisse en effet que
Byron a composé ce texte, qui tout à la fois voile et dévoile son aventure scandaleuse
avec sa demi-sœur Augusta, qui venait de fermer définitivement derrière lui les
portes de l'Angleterre. Ce Maudit romantique est hanté par le spectre de sa sœur
Astarté dont il a causé la mort, mais l'auteur nous laisse presque tout ignorer des
raisons d'être de cet obscur désastre. Chose curieuse, il semble bien que ce nom
d'Astarté, insolite dans ce décor médiéval et suisse, soit emprunté au récit du
Montesquieu des Lettres Persanes, Histoire d'Aphéridon et d'Astarté, pathétique
récit qui semble d'abord disparate dans le tissu d'acerbes satires poivrées d'érotiques
turqueries au rahat-loukoum et au sang. Aphéridon et Astarté, jeune couple Parsi
dont la religion permet de telles unions, meurent persécutés dans un milieu
musulman qui abomine l'inceste. Montesquieu semble illustrer, à l'aide de ce
touchant hors-d'œuvre, comme il le fait ailleurs sur le ton de la raillerie, un
antidogmatisme à l'égard des opinions et des mœurs approuvées ici et désapprouvées
là, auquel, chacun à sa manière, Montaigne, Pascal et Voltaire avaient souscrit ou
allaient souscrire. On ne peut guère parler de révolte chez les deux jeunes Parsis qui
vivent et meurent à l'intérieur de leur propre loi : c'est à l'auteur de nous faire
sentir qu'innocence et crime sont des notions relatives. Chez Ford, au contraire,
c'était Giovanni lui-même qui battait insolemment en brèche les interdits
s'opposant à l'inceste, et, chez Byron, Manfred, chargé d'un forfait qui d'ailleurs
reste vague, tire son orgueil luciférien d'être un transgresseur.
Enfin, un lecteur français ne peut oublier René, où Chateaubriand, pensant à
coup sûr à sa sœur Lucile, a pris pour donnée centrale l'amour incestueux d'Amélie et sa fuite au cloître. Goethe, dans Wilhelm Meister, n'est pas non plus sans utiliser
romanesquement le thème de l'inceste.
Bien plus près de nous, la très belle nouvelle de Thomas Mann, Sang Réservé,
fait état de deux thèmes fréquents dans toute présentation de l'inceste fraternel : l'un
est l'accord parfait de deux êtres unis par une sorte de droit du sang ; l'autre est
l'attrait quasi vertigineux du bris de la coutume3. Un jeune frère et une jeune sœur
israélites, d'une beauté et d'un raffinement exquis, issus d'une opulente famille
juive du Berlin d'avant 1935, s'unissent, grisés par l'opéra de Wagner évoquant les
amours incestueuses de Siegmund et de Sieglinde. La Sieglinde juive est fiancée à
un officier prussien et protestant, et le premier mot de l'amant après l'acte accompli
est, cyniquement : « Nous l'avons joué, ce goy. » Plaisir de bafouer d'avance ce
mariage senti par la famille comme une promotion sociale ; orgueil intellectuel du
transgresseur. Nous retrouvons, sur le ton du persiflage, le Giovanni de Ford
annonçant arrogamment au prélat, son tuteur, sa décision de commettre un inceste,
et plus tard arrachant par la mort sa sœur à un mari trompé et haï4.
Après ces chefs-d'œuvre, je ne trouve plus guère que Confidence africaine de
Martin du Gard, chef-d'œuvre lui aussi, mais avec lequel nous passons de la poésie
à l'aperçu sociologique. C'est la proximité nocturne et la nécessité, pour lire, de
partager une même lampe de chevet qui jettent dans les bras l'un de l'autre ce
garçon et cette fille nord-africains, et ce tumulte des sens prend fin quand la sœur
convole, comme convenu, avec un libraire du voisinage, et quand le frère, parti au
régiment, trouve à courtiser d'autres belles. Nous reverrons plus tard l'ancienne
amante alourdie, maussade, prenant soin d'un fils tuberculeux, produit misérable
de ce moment de plaisir. Gide a reproché, avec raison, à Martin du Gard, cette
conclusion d'un conventionnalisme facile : si préjudiciables que soient, à la longue,
des unions consanguines trop exclusives et trop fréquentes, il arrive aussi, et nul
éleveur ne l'ignore, qu'elles concentrent sur leurs rejetons les qualités de la race ; elles
ne produisent pas nécessairement d'emblée des infirmes ou des malades. Martin du
Gard dédouanant son récit par une fin moralisante n'est pas davantage dans le vrai que Gide adoptant avec un enthousiasme peut-être excessif le point de vue de la
légende, qui dote l'enfant de l'inceste de vertus prodigieuses, tel Siegfried, fils de ce
Siegmund et de cette Sieglinde dont l'aventure avait servi de modèle aux amants de
Sang Réservé5.
Sauf Confidence africaine, dont l'intention tacite semble de montrer combien
banales sont des situations crues insolites et rigoureusement prohibées, deux thèmes
prédominent donc dans ces présentations de l'inceste : l'union de deux êtres
d'exception appariés par le sang, isolés par leurs qualités mêmes, et le vertige de
l'esprit et des sens transgressant une loi. Le premier thème se rencontre dans Anna,
soror..., où les deux enfants vivent dans un relatif isolement qui deviendra total
après la mort de leur mère ; le second en est exclu. Aucune révolte de l'esprit
n'effleure ce frère et cette sœur imbus jusqu'aux moelles de la piété quasi pâmée de
la Contre-Réforme. Leur amour grandit au milieu des Pietà désolées, des Maries-
des-Sept-Épées, des saintes « chantant par la bouche de leurs blessures », au fond
d'églises sombres et dorées qui sont pour eux le décor familier de l'enfance et un
suprême asile. Leur passion est trop forte pour ne pas s'accomplir, mais en dépit du
long combat intérieur précédant la faute, sentie aussitôt comme un bonheur
indicible, aucun remords ne se glisse en eux. Chez Miguel seul, prend forme le
sentiment qu'une pareille joie n'est possible qu'à condition d'en payer le prix. Sa
mort quasi volontaire sur une galère du roi sera la rançon, fixée d'avance, qui lui
permettra d'éprouver durant la messe, un lundi de Pâques, une exultation dénuée
de repentir. Ce n'est pas non plus le remords, mais l'inconsolable deuil qui poindra
Anna toute sa vie. Vieille femme, elle continuera d'unir sans perplexité son amour
irrepentant pour Miguel et sa confiance en Dieu.
Le portrait de Valentine est d'un autre ton. Cette femme baignée d'un mysticisme
plus platonicien peut-être que chrétien, influe sans le savoir sur ses violents enfants ;
à travers leur tempête, elle laisse pénétrer quelque chose de sa paix. Cette sereine
Valentine me semble, dans ce que je n'ose pompeusement appeler mon œuvre, un premier état de la femme parfaite telle qu'il m'est souvent arrivé de la rêver : à la
fois aimante et détachée, passive par sagesse et non par faiblesse, que j'ai essayé plus
tard de dessiner dans la Monique d'Alexis, dans la Plotine de Mémoires
d'Hadrien, et, vue de plus loin, dans cette dame de Frösö qui dispense au Zénon de
L'Œuvre au Noir huit jours de sécurité. Si je prends la peine de les énumérer ici,
c'est que, dans une série de livres où l'on m'a parfois reproché de négliger la femme,
j'ai mis en elles une bonne part de mon idéal humain.
Il semble bien (j'emploie cette formule dubitative parce que je crois que les
motivations de ses personnages doivent parfois rester incertaines pour l'auteur lui-
même : leur liberté est à ce prix) que Valentine, dès le début, perçoive l'amour des
deux enfants l'un pour l'autre sans rien faire pour l'éteindre, le sachant
inextinguible. « Quoi qu'il advienne, n'en arrivez jamais à vous haïr. » Sa suprême
admonition les met en garde contre le péché mortel de la passion poussée à bout, si
vite retournée contre soi et transformée en haine, en rancune, ou, qui pis est, en
indifférence irritée. Le bonheur obtenu et la douleur acceptée les sauvent de ce
désastre : Miguel y échappe par sa mort prématurée ; Anna par sa longue constance.
La notion sociale de l'interdit et la notion chrétienne de la faute se sont fondues à
cette flamme qui dure toute la vie.
Anna, soror... fut écrite en quelques semaines du printemps 1925, au cours d'un
séjour à Naples et immédiatement au retour de celui-ci ; c'est ce qui explique peut-
être que l'aventure du frère et de la sœur s'accomplisse et se dénoue durant la
Semaine Sainte. Bien plus encore que par les antiques du musée ou les fresques de la
Villa des Mystères, à Pompéi, que j'allais pourtant aimer d'un bout à l'autre de
mon existence, j'étais retenue à Naples par la pauvreté grouillante et vivace des
quartiers populaires, par la beauté austère ou la splendeur fanée des églises, dont
quelques-unes depuis ont été gravement endommagées ou même complètement
détruites par les bombardements de 1944, comme ce Saint-Jean-de-la-Mer où je
montre Anna ouvrant le cercueil de Miguel. J'avais visité le Fort Saint-Elme, où je
situe mes personnages, et la Chartreuse voisine, où j'imagine Don Alvare finissant sa vie. J'avais traversé certains petits villages désolés de la Basilicate, dans l'un
desquels j'ai placé la demeure mi-seigneuriale, mi-rustique, où Valentine et ses
enfants viennent assister à la vendange, et la ruine que Miguel aperçoit dans une
sorte de rêve est probablement Paestum. Jamais invention romanesque ne fut plus
immédiatement inspirée par les lieux où on la plaçait.
J'ai goûté pour la première fois avec Anna, soror... le suprême privilège du
romancier, celui de se perdre tout entier dans ses personnages, ou de se laisser
posséder par eux. Durant ces quelques semaines, et tout en continuant à faire les
gestes et à assumer les rapports habituels de l'existence, j'ai vécu sans cesse à
l'intérieur de ces deux corps et de ces deux âmes, me glissant d'Anna en Miguel et de
Miguel en Anna, avec cette indifférence au sexe qui est, je crois, celle de tous les
créateurs en présence de leurs créatures6, et qui ferme ignominieusement la bouche
aux gens qui s'étonnent qu'un homme puisse exceller à dépeindre les émotions d'une
femme, Juliette pour Shakespeare, Roxane ou Phèdre pour Racine, Natacha ou
Anna Karénine pour Tolstoï (par une longue habitude du fait, au reste, le public ne
s'en étonne même plus), ou, paradoxe plus rare, qu'une femme puisse créer un
homme dans toute sa vérité virile, que ce soit le Genghi de Mourasaki, le Rochester
de Jane Eyre, ou pour Selma Lagerlöf Gösta Berling. Une telle participation
élimine aussi d'autres différences. J'avais vingt-deux ans, tout juste l'âge d'Anna lors
de sa brûlante aventure, mais j'entrais sans la moindre gêne à l'intérieur d'une
Anna usée et vieillie ou d'un déclinant Don Alvare. Mon expérience sensuelle restait
à cette époque assez limitée ; celle de la passion était encore au prochain tournant,
mais l'amour d'Anna et de Miguel flambait néanmoins en moi. Le phénomène est
sans doute bien simple : tout a déjà été vécu et revécu des milliers de fois par les êtres
que nous portons dans nos fibres, comme nous portons en nous ceux que nous serons
un jour. La seule question qui se pose sans cesse est pourquoi, de ces innombrables
particules flottant en chacun de nous, certaines plutôt que d'autres remontent à la
surface. Plus libre en ce temps-là d'émotions et de soucis personnels, peut-être étais-je même plus apte qu'aujourd'hui à me dissoudre tout entière dans ces personnages
que j'inventais ou croyais inventer.
D'autre part, bien qu'ayant cessé toute pratique religieuse dès l'âge de douze ans,
et ne gardant que l'empreinte, il est vrai très forte, des légendes, des cérémonies et de
l'imagerie du catholicisme, il m'était aisé d'assumer la ferveur religieuse de ces deux
enfants de la Contre-Réforme. Petite fille, j'avais baisé les pieds des christs de plâtre
colorié dans des églises de village ; et il importait peu que ce ne fussent pas ceux de
l'admirable cadavre d'argile de l'église de Mont-Olivet, devant lequel se prosterne
Anna. La scène où le frère et la sœur, tout près de s'unir, contemplent de leur balcon
du Fort Saint-Elme le ciel « resplendissant de plaies » de la nuit du Vendredi Saint,
même si certains la jugent sacrilège, montre à quel point l'émotion chrétienne
persistait en moi, et cela bien que je fusse alors, par un inévitable recul à l'égard
d'un milieu dont on a trop vu les insuffisances et les faiblesses, en pleine réaction à
l'égard des dogmes et des interdits chrétiens.
Mais pourquoi ce choix du thème de l'inceste ? Commençons par écarter les
hypothèses des naïfs qui s'imaginent toujours que toute œuvre naît d'une anecdote
personnelle. J'ai dit ailleurs que les circonstances ne m'avaient donné qu'un demi-
frère, de dix-neuf ans mon aîné, et dont la présence tantôt hargneuse et tantôt
morose, mais par bonheur intermittente, avait été un mauvais aspect de mon
enfance. À l'époque où j'écrivais Anna, soror..., j'avais d'ailleurs cessé de voir ce
frère peu aimable depuis une dizaine d'années. Je ne nie pas toutefois, mais plutôt
par simple courtoisie pour les faiseurs d'hypothèses, que puissent se présenter à
l'imagination du romancier des situations imaginaires qui soient en quelque sorte le
négatif des situations réelles : en ce qui me concerne, pourtant, l'exact négatif n'eût
pas été un jeune frère incestueux, mais un grand frère aimant.
Néanmoins, le fait que le frère d'Anna se nomme Miguel, et que de génération
en génération les aînés de ma famille s'étaient appelés Michel, tend à prouver que je
ne pouvais imaginer le héros de cette histoire que doté du nom que les sœurs de
toute mon ascendance paternelle ont donné à leur frère. Mais peut-être aussi ces deux syllabes m'ont-elles paru commodes par leur sonorité espagnole bien
reconnaissable, sans l'espagnolisme à outrance de noms tels que Guzman, Alonso ou
Fadrique, et sans le relent séducteur qui s'attache à jamais au prénom de Juan. Il
ne faut jamais trop fonder sur ce genre d'explications.
Que l'inceste existe à l'état de possibilité omniprésente dans la sensibilité
humaine, attirante pour les uns, révoltante pour les autres, le mythe, la légende,
l'obscur cheminement des songes, les statistiques des sociologues et les faits divers en
font preuve. Peut-être pourrait-on dire qu'il est vite devenu pour les poètes le
symbole de toutes les passions sexuelles d'autant plus violentes qu'elles sont plus
contraintes, plus punies et plus cachées. En effet, l'appartenance à deux clans
ennemis, comme Roméo et Juliette, est rarement sentie dans nos civilisations comme
un obstacle insurmontable, l'adultère banalisé a, de plus, perdu beaucoup de ses
prestiges par la facilité du divorce ; l'amour entre deux personnes du même sexe est
en partie sorti de la clandestinité. L'inceste seul demeure inavouable, et presque
impossible à prouver là même où nous le soupçonnons d'exister. C'est contre les
falaises les plus abruptes que se lance le plus violemment la vague.
Je tiens à parler plus longuement des quelques corrections apportées à ce texte, ne
fût-ce que pour répondre d'avance à ceux qui croient que mon temps se passe, de
façon maniaque, à tout refaire et à tout changer, ou encore au jugement trop rapide
qui ferait d'Anna, soror... une « œuvre de jeunesse » republiée telle quelle. Les
corrections apportées en 1935 au texte de 1925 étaient grammaticales, syntaxiques
ou stylistiques. La première Anna datait encore de l'époque où, aux prises avec une
immense fresque destinée à rester inachevée, j'écrivais rapidement, sans souci de
composition ou de style, puisant directement dans je ne sais quelle source qui était
en moi. C'est plus tard seulement, à partir d'Alexis, que je me suis mise à l'école
stricte du récit à la française ; c'est plus tard encore, vers 1932, que je me suis
adonnée à des recherches de techniques poétiques dissimulées dans la prose, et
crispant parfois celle-ci. Le texte de 1935 portait la marque de ces diverses
méthodes : j'avais resserré certaines phrases, comme par une série de tours de vis, au risque de les faire éclater ; un effort maladroit de stylisation raidissait çà et là
l'attitude des personnages. Presque toutes mes corrections de 1980 ont consisté à
assouplir certains passages. Dans l'ancien texte, un préambule de quelques pages
nous montrait, en Flandre espagnole, une Anna endeuillée de vingt-cinq ans
mariée, par ordre d'en haut, avec un Français au service de l'Espagne. Ce
préambule alourdissant se comprenait dans Remous, axé, pour autant qu'il le fût,
sur les Pays-Bas espagnols. Très réduit, le passage a été rejeté ici à sa place
chronologique, avant l'âge mûr et la vieillesse d'Anna. Les quelques scènes où figure
la Fille-aux-vipères que Miguel rencontre dans la solitude d'Acropoli ont été plus
retouchées et élaguées que les autres ; relu à des années de distance, cet épisode trop
visiblement onirique me paraissait avoir quelque chose de l'apprêt qu'ont « les
Songes » dans les tragédies d'autrefois. Je n'ai gardé des apparitions de la Fille-aux-
vipères que ce qu'il fallait pour souligner l'état fiévreux de Miguel. D'autre part,
certains courts ajouts montrent l'effort d'atteindre à cette réalité topique, je veux
dire étroitement liée au lieu et au temps, qui seule me paraît tout à fait probante.
Les violences et les débauches des moines dans certains couvents de l'Italie du Sud ne
m'ont été connues que bien plus tard, à l'époque où, pour L'Œuvre au Noir,
j'étudiais certains cas de rébellion larvée ou à visage découvert dans des monastères
à la fin du XVIe siècle ; ils servent ici à mieux montrer la sauvagerie du lieu où
meurt Valentine, et où les deux enfants commencent à s'apercevoir avec effroi de
leur propre amour.
Enfin, deux ajouts très brefs sont à mentionner, parce qu'ils décèlent chez
l'auteur un glissement dans sa conception de la vie. Dans l'ancien récit de 1925,
publié dix ans plus tard, la crise d'exaltation de Don Miguel, l'inceste accompli,
était immédiatement suivie par son embarquement sans espoir ni intention de
retour ; ici, un calme qui immobilise la galère lui permet de rentrer au Fort Saint-
Elme et donne aux amants deux jours et deux nuits de plus. Ce n'est pas pour faire
prolonger de quelques moments leur tragique bonheur que j'ai mis cette rallonge,
mais pour enlever au récit ce qu'il pouvait avoir de trop construit, lui laissant ce flottement qu'a la vie jusqu'au bout. Ce qui avait été senti par Miguel et Anna
comme une séparation définitive n'en est pas une, puisqu'un délai de deux jours
leur est à l'improviste accordé. Le lambeau d'étoffe attaché par Miguel aux volets
d'Anna pour l'avertir que le vent se lève est le symbole de cette fluctuation. Puisque
ces premiers et solennels adieux n'ont été qu'un leurre, il se peut que les seconds le
soient aussi.
De même, le récit des longues années passées par Anna auprès d'un mari qu'elle
n'a pas choisi, puis du deuil de veuve qui recouvre son vrai deuil, a été très
légèrement modifié, J'ai voulu montrer deux époux qui ne s'aiment pas, mais n'ont
pas non plus de raisons de se haïr, liés, malgré tout, par les soucis quotidiens de la
vie, et même, jusqu'à un certain point, par leurs rapports charnels, soit qu'une
amante fidèle et fière s'y plie avec honte, soit (et l'un n'exclut pas l'autre) que ses
sens prennent le dessus, lui donnant le bref et décevant plaisir de retrouver l'espace
d'une seconde une sensation aimée. J'ai ajouté qu'Anna veuve, au cours d'un
voyage, se laisse prendre un soir par un quasi-inconnu vite oublié, mais ce court et
presque passif épisode charnel ne souligne que davantage, à mes yeux, l'inaltérable
fidélité du cœur. L'incident sert à rappeler l'étrange état qui est celui de toute
existence, où tout flue comme l'eau qui coule, mais où, seuls, les faits qui ont
compté, au lieu de se déposer au fond, émergent à la surface et gagnent avec nous la
mer.
Taroudant, Maroc,
5-11 mars 1981.
1 L'inceste entre père et fille ou mère et fils est rarement présenté comme volontaire, au moins des deux
parts. Entièrement inconscient dans Œdipe Roi, il n'est conscient que chez l'un des deux partenaires dans l'histoire de Myrrha, racontée par Ovide, où la fille se donne sous un déguisement. Il semble bien que la notion d'abus d'autorité, de coercition physique ou morale, soit pour beaucoup dans la gêne en présence de cet aspect du sujet.
2 Littéralement, Quel malheur que ce soit une putain ! Mais prenons garde : le mot au XVIe siècle ne
signifie pas exclusivement une prostituée, mais toute femme accusée de transgression charnelle. Quel malheur que ce soit une pécheresse ! serait peut-être un rendu plus exact, mais n'aurait pas l'accent populaire qu'il faut. Maeterlinck en traduisant ce drame s'était contenté pour titre du nom d'un des personnages, Annabella.
3 Si l'importance d'un thème, pour un écrivain, se juge à la fréquence de son remploi, on peut parler,
chez Byron et chez Mann, d'une obsession de l'inceste. Du premier, La Fiancée d'Abydos reste un pâle ouvrage où tout s'arrange par la découverte d'une erreur sur le degré de parenté ; Caïn, au sujet de l'union des fils et des filles d'Adam, contient de plus fortes allusions au même sujet. Quant à Mann, un roman de sa vieillesse, L'Élu, qui contient l'une des plus audacieuses scènes d'inceste fraternel (l'érotisme en est voilé, pour le lecteur allemand, par le fait que les amants s'expriment en vieux français), se complique par l'introduction d'une union œdipienne avec la mère. D'assez nombreuses allusions au sujet se retrouvent ailleurs chez Mann. Enfin, il faudrait pouvoir analyser, à propos du même sujet, un extraordinaire roman anonyme, paru aux États-Unis en 1954, Madame Solario, qui, très lu, n'a pourtant jamais été étudié d'assez près. Mais l'extrême complexité des thèmes psychologiques qui s'entrecroisent dans ce récit rend difficile d'y isoler celui de l'inceste.
4 Si le drame de Ford a été écrit, comme la date de représentation porte à le croire, vers 1627, on peut
se demander s'il ne fut pas inspiré en partie par une cause célèbre française, l'exécution d'un frère et d'une sœur incestueux, Julien et Marguerite de Ravalet, en 1603, tragique histoire traitée sur le mode romanesque par un ou plusieurs petits opuscules alors fort en vogue. La pièce de Ford est située, selon l'usage, dans une Italie de théâtre, mais le mariage forcé avec un homme d'âge mûr, bafoué et détesté, la rage du jaloux qui bat sa femme et la traîne à terre par sa longue chevelure pour lui faire avouer le nom de son complice, la présence d'un pieux homme d'Église, tuteur et, dans le contexte français, oncle du jeune homme, se retrouvent de part et d'autre. Les dramaturges élisabéthains inventent rarement leurs sujets romanesques, les prenant, soit dans des novelle italiennes, soit dans des incidents de leur temps. Il serait émouvant que 'Tis pity, comme le Bussy d'Amboise de Chapman, se rattachât à un authentique fait divers français.
5 Voir pour ce débat la Correspondance d'André Gide et de Roger Martin du Gard, vol. I (1913-1934),
lettres 316 à 318,322,327 à 331,341 – et Annexe à la lettre 329 – du 31 janvier au 14 juillet 1931 (Gallimard, 1968).
6 On pourrait rappeler ici la confidence de Flaubert dans une lettre à Louise Colet, durant la
composition de Madame Bovary : « Aujourd'hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour. » (Correspondance de Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet du 23 décembre 1853, vol. II, Pléiade, p. 483, Gallimard, 1980.)
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Anna, soror...
Marguerite Yourcenar
Des livres comme celui-ci
-
Anna et son orchestre
-
Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
-
Comme un coup de poignard
-
Virtuoso
-
Mensonges au paradis
-
L'écrivaine morte
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.