Annette Laïs

Paul Féval · Chapitre 3 sur 8 · partie 3/3

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Annette Laïs

Et toute mon âme appartenait à une…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—La gloire remplace l’amour, voulus-je dire.

—Non, c’est une erreur: la gloire n’est bonne que dans l’amour. C’est pour l’idole qu’on veut la parure et la couronne. Rien ne vaut que par le bonheur. Tout se flétrit quand l’espoir s’en va. Je ne veux plus peindre.»

«Il me montra du doigt la seconde fenêtre éclairée:

«C’est là qu’elle est, reprit-il, avec ses enfants. Elle a vingt ans, elle est belle et bonne comme Annette. Elle a pleuré de ne pas pouvoir m’aimer. Il y a deux ans que je ne l’ai vue, mais je viens tous les soirs. Je connais ses petits enfants. J’ai été des mois avant de pouvoir les aimer. Maintenant je les aime.»

Il se tut. Un mouvement se fit dans la chambre éclairée. Sur les rideaux, une silhouette s’accusa. Je sentis que Philippe frémissait entre mes bras.

«Noir sur blanc! murmura-t-il. C’est l’ombre du bonheur. Toute la création est là pour moi, et je ne vois plus d’autre vérité.»

Il tourna le dos à la maison neuve, et nous remontâmes le quai, bras dessus, bras dessous, pour gagner le pont d’Austerlitz. Je m’étais oublié moi-même pour ne songer qu’à lui.

«Eh bien! René, me dit-il presque gaiement, voulez-vous toujours prendre de mes leçons?

—Toujours, répondis-je.

—Le père prétend que vous vous êtes moqué de moi….

—M. Laïs? interrompis-je.

—Il a été bien souvent trompé, m’interrompit-il à son tour. Il se vante d’être défiant et fait de son mieux pour ne plus croire. Mais, au fond, il est incorrigible, allez! C’est un homme des temps passés. Je n’ai qu’à le regarder pour voir nos aïeux des siècles héroïques. Je lui ai dit: Je connais René, je l’ai vu trois fois. Il est trop intelligent pour n’avoir pas compris le sérieux de ma pensée; il est trop honnête pour railler une pensée sérieuse. Ma sœur, alors, s’est approchée…. Mais d’abord, René, comment l’aimez-vous?»

Il s’était arrêté tout d’un coup et me regardait en face sous un réverbère qui m’éclairait d’aplomb.

«Comme vous aimiez celle qui eût été votre inspiration et votre force,» répondis-je.

Il se reprit à marcher d’un pas plus rapide.

«Bien, René, bien, me dit-il. Quand je ne vous parle pas d’elle, ne me faites point souvenir. Mais, puisque nous y sommes, allons. Comprenez-moi: comme j’ai guetté celui qu’elle aime, je surveillerai celui que ma sœur aimera. Il me faut ces deux bonheurs complets pour payer ma misère.

«Si je pouvais vous ouvrir mon cœur! m’écriai-je.

—Je crois en vous, m’interrompit-il encore, parce que vous êtes tout jeune. Le père a frayeur de vous, parce que vous êtes trop jeune. Voilà déjà plusieurs semaines qu’il avait parlé mariage. Il dit qu’il se sent mourir.»

Le ton de Philippe me parut froid, vis-à-vis d’une pareille pensée.

«M. Laïs ne m’a pas semblé malade, objectai-je, et la manière dont vous parlez me prouve que vous ne partagez point ses craintes.

—J’ai appris à parler de tout courageusement, René. Le père ne craint rien. A la maison, il y a plus d’un genre de souffrance. Tout ce que dit le père est vrai. Il a soixante-sept ans. L’automne dernier, une de ses blessures s’est rouverte pour ne plus se refermer. Il va souvent à la tombe de ma mère. Il fait bien de songer à sa fille.

—Vous lui resterez, du moins, vous, Philippe.»

Il tourna la tête et répondit tout bas:

«Quand un homme cherche la couleur dans le blanc et le noir, il est permis, même à son père, de n’avoir pas confiance dans la solidité de sa raison. Pour que le père s’en aille tranquille et content, il faut qu’Annette soit mariée.

—Dieu veuille qu’elle accepte ma recherche!

—Etes-vous riche, René?

—Je ne suis pas pauvre.

—Etes-vous libre?

—Mon père et ma mère sont d’honnêtes gens qui m’aiment et qui ne voudraient pas faire mon malheur.

—Avez-vous aimé d’autre femme que ma sœur!

—Jamais!

—Feriez-vous serment de cela?

—Je vous le jure sur mon honneur.»

Il reprit mon bras qu’il avait quitté et poursuivit:

«Je ne suis point chargé de vous demander tout cela, mais j’ai voix au chapitre, malgré le noir et le blanc…. Ma sœur s’est donc approchée, comme je vous le disais. C’est de l’adoration que le père a pour elle: d’ailleurs, nous avons eu toujours le droit de tout dire. Elle s’est assise sur les genoux du père et j’ai entendu qu’elle murmurait: Veux-tu encore me marier! Il a fait signe qu’il le voulait. Annette a repris: Alors, c’est celui-ci que je choisis pour mari.

—Et M. Laïs? demandai-je.

—Ah! ah! M. Laïs a un peu froncé le sourcil. M. Laïs a voulu savoir où et comment vous vous étiez parlé.

—Nous ne nous sommes jamais parlé! m’écriai-je!

—Voilà ce qu’a répondu Annette. Mais alors, lui a dit le père, il faudra donc que j’aille solliciter la main de ce garçon pour toi? Elle a souri en répliquant: Il est fou de moi!»

Philippe s’interrompit.

«Jusqu’à présent, murmura-t-il, Annette était pour moi la raison enfantine et naïve, c’est-à-dire la vraie raison, la seule raison; mais il paraît que nous avons tous quelque chose dans la famille. C’est aussi drôle que mon noir et mon blanc, au moins. Je vous parle comme cela, René, pour qu’il n’y ait pas de surprise. Annette a dit: il est fou de moi!

—S’il y avait un mot plus fort!…. m’écriai-je.

—Bien, bien! Elle a deviné, alors, voilà tout. Vous ferez bien de dire au père qu’elle a deviné, et, s’il se peut, comment elle a fait pour deviner.

—Elle a fait comme moi!

—Très bien, René. Je suis un pauvre maniaque, et, certes, vous êtes tous des gens sages. Mais je ne sais pas railler, voyez-vous. Il y a deux voix qui parlent en moi, à cette heure où je sens votre cœur qui bat contre mon bras. L’une me dit: Leur folie s’appelle le bonheur; l’autre me dit de prendre garde. Prendre garde à quoi? Au bonheur? A qui? A vous, René, qui n’avez ni l’expérience ni la volonté du mal? C’est la première voix qui est la bonne. Je donne mon consentement à votre mariage avec ma sœur.»

Je le serrai sur ma poitrine d’un mouvement si passionné que je l’enlevai de terre, bien qu’il fût beaucoup plus grand et plus robuste que moi.

Je raconte ces choses exactement; je fais un procès-verbal plutôt qu’un livre, jetant sur le papier, sans artifice ni précaution, le fond même de mes souvenirs. Je sais bien que ces mœurs ne sont pas de notre temps non plus que de notre pays. Cela ressemble à l’Inde de Bernardin de Saint-Pierre. Nous étions pourtant à Paris, en 1842.

Il y a des peuples primitifs, des races vantées. On peut prêter beaucoup, en fait de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais, aux Allemands même, à cause des livres qu’ils font pour les cœurs sensibles.

Mais ces Laïs étaient des Grecs. Je n’ai jamais ouï vanter la naïveté angélique des Grecs modernes. J’ai lu des œuvres charmantes, romans, pamphlets, comédies, qui malmenaient rudement les fils de Socrate et d’Alcibiade. La sagesse des nations a fait de leur nom une injure; vous le voyez toujours pris en mauvaise part, comme le mot Français à Londres, comme le mot Anglais à Paris, comme en toutes contrées les noms de Normand, d’Arabe, de Cosaque ou de Juif.

Je n’ai pas vu les Grecs en Grèce, et je n’ai pas d’ailleurs la science d’écrire qu’il faudrait pour les défendre contre leurs éloquents accusateurs. Je n’ai vu que mes bons amis, M. Laïs, Philippe, le frère de mon cœur, et Annette, la fleur de ma vie. Tous les trois eussent été peut-être des fous en Grèce comme en France.

Je raconte. Au moment où Philippe me parlait ainsi, m’engageant sa foi qui était solide comme un roc, il ne m’avait pas encore adressé une seule question sur ma famille ni sur moi-même. On eût dit qu’il appliquait à ce grand acte, l’introduction d’un étranger au cœur de la maison, les délicatesses exagérées de l’hospitalité antique.

Que je n’eusse pas l’idée de faire une enquête, moi, c’était la nature même: j’étais amoureux, j’avais dix-neuf ans, je restais un peu au-dessous du niveau de mon âge; mon rôle était d’aller tête baissée en avant, toujours en avant. Mais Philippe avait l’âge d’homme.

Mais M. Laïs était un vieillard. Philippe venait de me le dire: M. Laïs avait été trompé bien souvent; il se vantait d’être défiant.

Vous savez, c’est la fanfaronnade de ces pauvres bons cœurs. Ils ne veulent plus croire.

Malgré ma complète inexpérience, le consentement solennel de Philippe Laïs m’étonna d’autant plus que je ne l’avais pas même sollicité. Une fois le premier enthousiasme passé, une crainte essaya de naître en moi. Je l’étouffai, je fis bien; ce n’est pas ainsi que s’y prennent ceux qui veulent tromper.

«Vous n’avez jamais vu les coulisses d’un théâtre?» me demanda-t-il tout à coup.

Et sans attendre ma réponse, il ajouta:

«Allons faire une petite visite à ma sœur.»

L’idée me vint que M. Laïs serait là. Malgré tout, il me faisait peur. Je cherchai un biais pour dissimuler ma couardise.

«J’aime mieux la voir partout ailleurs que là, répliquai-je.

—Quand elle sera votre femme, vous ne la laisserez donc pas au théâtre? m’interrogea Philippe en s’arrêtant.

—Non, assurément, s’il dépend de moi de l’en éloigner.»

Il frappa ses mains l’une contre l’autre.

«Elle a dit cela! s’écria-t-il Notre Annette est une fée! ou bien c’est une sorcellerie que l’amour? Répétez-moi encore une fois que vous ne vous êtes jamais parlé.

—Jamais, je l’affirme.

—Le père a fait pour le mieux, reprit Philippe d’un ton de dignité où il y avait bien de la tristesse. Mon avis n’était pas le sien. On l’avait induit en erreur. Ce fut en discutant cette question du théâtre qu’il me parla pour la première fois de ses idées de mort prochaine. Il voulait faire à notre Annette une situation indépendante. Maintenant qu’il est désabusé, il cherche à rompre l’engagement. Mais le succès d’Annette est un obstacle.»

Il allait toujours, malgré mon demi-refus. Nous arrivâmes à la porte du théâtre; il la franchit, sans me consulter de nouveau. Je n’avais pas à choisir: il me fallut bien le suivre.

La comparaison de la sirène peut s’appliquer à tous les théâtres. Il ne faut point les regarder à l’envers. Je ne parle pas seulement de cette pauvre petite salle destinée aux délassements populaires. Les directeurs les plus opulents de Paris ne peuvent entrer chez eux qu’en traversant des ténèbres extérieures dont la peinture serait nauséabonde. Il paraît que c’est nécessaire. A toutes les splendeurs qu’on présente au public, il faut une compensation cachée. Toutes ces clartés, toute cette beauté, tout cet or, tout ce velours, toutes ces séductions dont le raffinement grandit sans cesse ne pourraient exister sans la fange qui les double. Je parle, bien entendu, sans figure; le lieu commun n’a pas d’attrait pour moi; il ne s’agit que d’une constatation matérielle.

On a fait remarquer parfois que c’était là un lamentable miroir de la vie de théâtre. Il se peut, je n’en sais rien; je n’en ai jamais rien voulu savoir.

J’admire seulement l’intrépidité dont font preuve nos étoiles en traversant chaque soir de pareilles horreurs et de pareilles odeurs. Marguerite de Bourgogne, encore passe; c’est une reine apocryphe et tannée comme un vieux cuir, mais la Dame aux Camélias, cette sensitive énervée par nos parfums, cet ange de notre débauche, cette pure émanation de nos vices, doit-on lui rappeler sans cesse la route qu’elle suivit une première fois pour monter jusqu’à son boudoir?

Ils disent pourtant que le chemin de l’enfer est tout jonché de roses! Allez-y voir, et prenez seulement par derrière le théâtre du Vaudeville, que l’esprit de Doche illumine encore et fleurit, ou ce splendide théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le cher directeur fait envie à tous les directeurs de l’Europe.

Je serai généreux et je vous épargnerai toute espèce de description, bien qu’il y eût çà et là dans les coulisses quelques profils appartenant à la jeunesse de chrysocale qui, certes, vaudraient la peine d’être esquissés.

La première personne que je vis fut M. Laïs, sérieux et doux, feuilletant un elzévir sous un quinquet. C’était sa place accoutumée; la loge d’Annette s’ouvrait à quelques pas de là. M. Laïs passait en ce lieu ses soirées; il s’était résigné à entendre les mauvaises plaisanteries de ces dames, mais ces messieurs ne l’avaient jamais raillé qu’une fois.

Il connaissait le pas de Philippe, à notre approche, il quitta sa lecture. Son regard clair et franc, comme le reflet d’une conscience d’honnête homme, se fixa sur moi attentivement.

«Nous avons à causer, mon jeune ami, me dit-il avec un bon sourire. Hier, je ne vous connaissais pas. Aujourd’hui, vous êtes pour moi le plus important personnage qui soit en France. On peut causer ici aussi bien qu’ailleurs, et je vais vous apprendre qui nous sommes.

Je restai muet. Je m’attendais à être questionné; j’avais rassemblé mon courage pour répondre. Il me sembla que la façon d’agir de M. Laïs ajoutait une solennité singulière à l’interrogatoire qui sans doute allait suivre. Contre toutes les règles de notre jurisprudence mondaine, c’était ici le défendeur qui plaidait sa cause le premier. Le maître du logis ne se bornait point à ne rien demander à l’hôte, il lui ouvrait les pages de son livre de famille.

Quand on donne autant que cela, on gagne le droit d’exiger beaucoup.

Annette quitta sa loge pour faire son entrée. En passant, elle m’adressa un signe de tête souriant et familier. Vivaient-ils donc des mois en une journée? Le signe d’Annette et son sourire avaient l’aplomb d’une vieille amitié.

Eh bien! oui, j’eus défiance. Ma sauvagerie n’était pas leur candeur. Je sentis que j’aimais jusqu’à mourir, mais j’eus défiance. Mon cœur se serra et l’angoisse fit percer la sueur froide sous mes cheveux.

 

XX.

SERIEUSE EXPLICATION.

 

Je respecte la mémoire de M. Laïs comme celle d’un saint, mais je ne prétends pas le donner pour modèle de conduite à suivre dans cette grande affaire de l’introduction d’un gendre à la maison. Bien qu’à Paris nous ne soyons pas des Grecs, une confiance pareille à la sienne serait très souvent mal récompensée. Notre civilisation demande d’autres enquêtes, parce que, pratiquant la sagesse de la maxime antique, elle se connaît elle-même.

Il avait tort, étant données nos mœurs; étant donné l’état de notre société, il avait tort. La meilleure preuve, c’est que j’eus défiance, moi qui participais à peine à ces mœurs; moi qui appartenais si peu à cette société, j’eus défiance. En présence du bon marché inattendu, l’acheteur novice est comme l’acheteur habile: ils ont peur tous deux; c’est l’instinct. Chez nous, l’honnêteté de celui qui vend ne se suppose pas. Pour inspirer confiance, il faut surfaire. Vous connaissez tous ce médecin ignare, mais spirituel, qui gagne de l’or à être bourru. Il reste un charme à la vieillesse d’Aspasie, c’est de battre Périclès.

La joie fait peur, dit un des plus ingénieux écrivains de ce siècle. Ce n’était pas assez dire, tout ce qui est bon fait peur.

Je ne crois pas que j’eusse été capable de supporter une déception. Mon amour a pu pénétrer en moi plus profondément depuis lors et mieux englober tout mon être dans le réseau de ses racines, mais il était né tout entier d’un seul jet. Ma vie se jouait malgré moi sur cette chance unique. Annette était la nécessité de mon existence, je le sentais pleinement. Pendant quelques minutes, je le sentis douloureusement et c’est ce que j’appelle avoir défiance. L’idée ne me vint point de m’arrêter sur la pente où j’étais; j’eus conscience d’être en équilibre entre le bonheur et le malheur, voilà tout, et la présence même du danger n’éveilla point en moi la volonté de reculer.

M. Laïs et Philippe échangèrent quelques paroles. A une question de son père, j’entendis Philippe qui répondait:

«Tout est comme Annette l’a dit, exactement.»

Il commença une promenade de long en large derrière la toile de fond et M. Laïs me fit entrer dans la loge d’Annette.

Tout le monde connaît ce laboratoire qu’on appelle la loge d’une actrice, et vraiment mon livre n’est point écrit pour initier les profanes aux pauvres secrets de l’envers de la comédie. Si je ne m’étais astreint à toutes les rigueurs de la vérité vraie, je sortirais bien vite de ce lieu qui m’irrite et m’offusque. Je n’y ai pas d’air; tout m’y déplaît bien plus violemment encore que je ne veux le dire, car le vice apparent n’est souvent que la forfanterie de la souffrance, et cette pensée retient sur ma lèvre des paroles sévères.

Et n’était-ce point du lieu même que naissait ma défiance? Me serais-je défié ailleurs? Chaque lieu a son parfum moral, son influence, son magnétisme. Le pavé de l’église sue la prière, le logis paternel exhale la tendresse et le respect, l’amour est partout dans ce réduit blanc où dort la bien-aimée. C’est là, oh! c’est là qu’il faut faire parler le cœur.

Mais nous sommes dans les coulisses d’un petit théâtre, à la porte de l’étouffante officine où se fabriquent les longs yeux, les bouches roses, les tempes veinées d’azur, les fleurs du teint, les perles du sourire, pour notre cher tableau d’honneur modeste et sincère, nous avons le clinquant dédoré de ce cadre. Soyons résignés.

«Elle reste en scène une demi-heure, me dit M. Laïs en m’offrant l’une des deux chaises qui composaient le mobilier de la loge. Mon histoire n’est pas bien longue, nous avons le temps. Vous êtes tout jeune, monsieur René. Il me semble que j’étais jeune hier encore. Mes deux enfants vous aiment. La façon dont naît l’affection importe peu, et il est certain que je me suis senti porté pour vous à première vue. Je tiens grand compte de ceci: on ne voit bien les gens que du premier coup. J’aurais souhaité que mon gendre eût quatre ou cinq années de plus, mais nous ne sommes pas de ceux qui choisissent. Pour le cœur seulement, j’ai le droit d’être difficile, car nous sommes trois bons cœurs à la maison. Les deux enfants aiment bien leur père. On n’est pas trop de trois. L’idée de marier Annette m’est venue en même temps que l’idée de mourir.»

J’ouvris la bouche. D’un geste il me pria d’écouter encore.

«Philippe a dû vous dire cela, reprit-il. La séparation sera un grand deuil, car nous vivons les uns par les autres. Philippe sait; Annette ne veut pas croire. Je suis un vieux soldat, mais pour elle j’ai peur de mourir….

«Vous êtes bon, s’interrompit-il en raffermissant sa voix qui s’altérait; je vois cela dans vos yeux. Seulement vous êtes bien jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de différence! Je vous manquerai. J’aurais voulu un gendre…. C’est peut-être de l’ingratitude envers Dieu qui vous envoie. Elle n’a rien que la bonté de son âme. L’épreuve du théâtre est faite. A Paris, la misère est un gouffre. Je laisse parler ma pensée, monsieur René: quelque chose me dit que je suis pleinement compris par vous.

«Pleinement,» répétai-je d’un accent pénétré.

Il prit ma main et la serra.

«La pauvreté n’est pas encore chez nous, poursuivit-il, et je ne saurais exprimer quelle noblesse relevait dans sa bouche la vulgarité de ces détails. Annette n’a jamais connu la vraie pauvreté. Philippe gagne quelque chose, et tout ce qu’il gagne est pour nous. Mais Philippe a une blessure aussi. Elle n’a pas besoin de se rouvrir, car jamais elle n’a été fermée. Sa blessure, qui est au cœur, lui répond dans la tête. Annette ne peut rester à la seule garde de Philippe.»

Il s’arrêta et demeura pensif un instant, pour reprendre en baissant la voix.

«Est-ce bien sa blessure? Nous avons tous quelque tour singulier dans l’esprit. Quand j’examine ce qu’Annette m’a dit de vous aujourd’hui…. Mais nous sommes trois à vous juger. Je ferais serment que vous n’apporterez jamais sous un pauvre toit comme le nôtre ni le chagrin ni la honte.

—Puissé-je y ramener la joie au prix de tout mon bonheur! m’écriai-je.

«La jeunesse a son bon côté!» se dit-il à lui-même.

Il me semble encore que je vois son sourire paternel dans le cadre de ses beaux cheveux blancs.

«Elle a perdu sa mère de bonne heure, poursuivit-il. C’était une enfant faible qu’on pouvait rendre malade en fronçant le sourcil ou en élevant la voix: gaie comme un oiseau chanteur au printemps, et si belle dans ses rieuses allégresses! mais une sensitive! Nous ne savions pas la contrarier, elle a toujours été notre reine; ses désirs devenaient nos caprices. Elle nous payait en baisers. Ah! vous verrez quelle douce chose c’est de lui obéir! J’en voulais arriver à ceci; elle aime, elle nous l’a dit, parce qu’elle ne nous cache jamais rien; elle nous a demandé celui qu’elle aime, parce que jamais nous ne lui avons rien refusé.»

J’écoutais les yeux humides. «Vous verrez quelle douce chose c’est de lui obéir!» Philippe m’avait déjà donné son consentement; n’était-ce pas là celui de M. Laïs.

«Le temps passe, reprit-il avec un brusque soupir, comme s’il eût chassé de force un vol de pensées pénibles. Je ne vous ai rien dit encore de ce qu’il vous faut savoir. Ecoutez-moi et ne m’interrompez pas, afin que tout soit fini, quand Annette va revenir.»

Je n’avais pas à l’interrompre. Il me dit la courte histoire que j’ai déjà racontée, depuis son premier départ de Corfou, jusqu’à l’entrée d’Annette au théâtre. J’attendais, je dois le dire, un mot, une allusion au moins, ayant trait aux tentatives de mon cousin de Kervigné, mais ce nom ne fut point prononcé.

«Annette, dit-il seulement en terminant, a été fort malade au commencement du mois dernier. Nous avons été mécontents du médecin qui l’a soignée, et peut-être l’avons-nous trop vite privée de ses conseils. Physiquement, le théâtre la fatigue; au moral, elle est comme le diamant, dont rien ne peut ternir le pur éclat. Nous sommes des étrangers, mon jeune ami, j’ai dû vous faire connaître notre vie, notre origine, nos croyances. Annette n’a pas de dot pour le présent, dans l’avenir elle n’attend rien. Vous n’avez point à me répondre. La nuit porte conseil; vous viendrez me voir demain.»

Il se leva. On entendait la tempête d’applaudissements qui annonçait la sortie d’Annette.

«La première fois, murmura-t-il, ce bruit m’a fait battre le cœur. Maintenant il m’attriste.

—Ce bruit m’a toujours attristé,» répliquai-je.

Il mit la main sur mon épaule, et me dit:

«Vous avez le cœur haut. Cherchez bien en vous-même: s’il se pouvait que vous eussiez un regret….

—Vous l’avez dit, l’interrompis-je; rien n’altère le diamant.

Son noble front s’éclaira si visiblement, que ce fut comme une lueur qui l’eût frappé à l’improviste.

«J’ai confiance! prononça-t-il avec force.

—Ce Laroche est revenu! s’écria Annette en foulant aux pieds un énorme bouquet de roses. Il m’a jeté ces fleurs.»

M. Laïs pâlit et je sentis que j’avais le visage en feu.

«Allons, père, reprit Annette, j’ai les deux entr’actes et tout ce tableau pour retourner M. René comme un gant. Laissez-moi faire. Dans une demi-heure, je vous dirai au juste si nous sommes des sages ou des fous.

Le vieillard me tendit la main avec quelque embarras, ajoutant:

«Elle a désiré cela. Elle dit que nous sommes trop bons et qu’elle sera bien plus sévère que nous. Je n’ai pas besoin de vous faire souvenir que vous lui devez l’exacte vérité.»

La surprise me réduisit au silence. Je cherchais encore ma réponse que déjà la porte était fermée sur Annette et sur moi Nous étions seuls.

«J’appellerai l’habilleuse, avait-elle dit au moment où son père sortait. Je ne suis pas du tableau. Que personne ne nous dérange.»

Elle avait, en parlant ainsi, un petit air d’importance qui me fit frissonner. J’étais troublé jusqu’à la détresse, et, certes, je ne songeais guère à parler d’amour. Je me disais: Elle est la raison, elle est le bon sens de cette famille. L’examen que les autres n’ont su faire, je vais le subir ici. Et par combien de points ne suis-je pas vulnérable! Ma minorité, la dépendance où je suis vis-à-vis de mes parents, la tutelle de cet odieux cousin de Kervigné, pas de bien venu, pas d’état! L’idée d’épouser une jeune fille sans fortune et d’entrer chez ces bonnes gens en qualité de protecteur me sembla en ce moment si impossible et si absurde, que je restai comme écrasé. Philippe, au moins, avait ses découpures; à moins de pêcher des congres, et la rivière de Seine n’est pas favorable à cette industrie, moi, je ne savais rien faire de mes dix doigts.

Annette jeta sur son costume de papillon son petit châle-mantelet de soie noire. Gavarni a crayonné souvent cette tenue de l’actrice qui attend son tour de reparaître en scène. Les croquis de celui-là gardent la grâce dans leur gaieté et n’enlaidissent pas la nature, au contraire. Cependant, même chez Gavarni, cette opposition a quelque chose de si franchement burlesque qu’elle ferait fuir le rêve d’amour le plus entêté. C’est ici la prose professionnelle; l’actrice, ainsi fagotée, porte sa petite tenue comme le superbe carabinier qui coiffe un bonnet de coton au lieu de son casque, et chausse, à la place de ses bottes, de gros sabots pleins de paille. Le parfum de l’illusion s’enfuit, chassé par l’odeur du métier qui empeste.

Hélas! oui, tout cela est la vérité même. Il n’y avait rien autour de nous qui ne fût contre Annette, et j’essayai lâchement d’élever entre elle et moi cette prose ignominieuse comme un rempart. J’étais précisément fait pour user de cet avantage mieux qu’un autre, car je hais, oui, je hais le théâtre jusque dans ses splendeurs.

Or, jugez: j’avais ici pour moi le côté caricatural du théâtre, et de quel théâtre! Ce trou semblait fait tout exprès pour rencontrer le ridicule en drogue amère et capable d’empoisonner la passion même.

Je le crus, tant j’avais peur de ma misère. Je l’espérai, tant j’étais furieusement l’ennemi d’Annette perdue pour moi.

Elle s’assit sur la chaise où naguère était M. Laïs. La petite lampe posée sur la table de toilette l’éclairait par derrière et jouait dans les masses admirablement soyeuses de ses cheveux. Je voyais ressortir en lumière le profil de sa joue et le pur contour de son cou, tandis que ses yeux, demi-perdus dans l’ombre, rayonnaient la douce lueur de ses prunelles. Où était la mascarade? Par où s’épanouissait le ridicule du costume? Il n’y avait là qu’une chère jeune fille à la pose digne et à la fois familière, une enfant gracieuse et modeste, un délice de candeur et de noblesse: la plus jolie, la plus belle, la plus suave des vierges.

C’est à peine si mes projets de révolte eurent le temps de naître.

Annette me fit signe de prendre place. J’obéis. J’attendais sa première question avec une véritable angoisse.

«Je ne sais pas par où commencer, me dit-elle enfin. Il faut être franc avec moi, monsieur René. Est-ce que vous me trouvez du talent?

—Mademoiselle….balbutiai-je littéralement abasourdi.

—Non, n’est-ce pas? m’interrompit-elle. Ni moi non plus. Ce n’est pas du tout de cela que je voulais vous parler. J’avais bien des choses à vous dire. Attendez!»

Son doigt mignon toucha son front entre ses deux yeux. Je ne crois pas l’avoir vue si jolie.

«Nous y voilà! s’écria-t-elle. Vous étiez déjà venu auparavant?

—Auparavant?…. répétai-je, car mon cerveau était plein d’imbécile engourdissement.

—Oui, fit-elle avec douceur et comme un juge clément qui ne veut pas brusquer son accusé, avant le premier soir où vous prîtes une stalle d’orchestre.

—En effet, répondis-je.

—Quel jour?

—Il doit y avoir un mois.

—Le jour où je tombai?

—Précisément, mademoiselle.

—Me vîtes-vous tomber?

—Non, j’étais tombé avant vous.

—Vous étiez bien pâle…. Dans la loge de côté, n’est-ce pas, à droite?

—Oui.

—Avec une vieille dame très-élégante?»

Les vingt-huit ans passés d’Aurélie.

«Oui, répondis-je encore.

—C’est votre mère cette dame?

—Non, c’est ma tante.

—Tant mieux.»

Il y eut un instant de silence, puis elle me dit gravement:

«Voilà ce que je voulais savoir.

—Et encore, pourtant, reprit-elle, comment aimez-vous votre mère?

—Comme il me semble que j’aimerais votre père! répliquai-je.

—Mon pauvre bon père! murmura-t-elle pendant que ses yeux charmants se mouillaient. Vous ne le quitterez jamais, n’est-ce pas?

—Jamais! j’épouse aussi votre famille.»

Elle me tendit la main. Je n’eus pas l’idée de la porter à mes lèvres. Nos deux mains étaient glacées. J’ignore pourquoi nous ne nous disions rien de ce que nous sentions. A nous écouter, à nous voir même, personne n’eût deviné la passion qui nous entraînait l’un vers l’autre. Annette avait l’air d’être satisfaite du résultat de son interrogatoire frivole. Je lui ai demandé bien souvent depuis ce qu’elle sentait et quelle était la signification de sa conduite. Elle m’a répondu: Je t’aimais.

Et pourtant cette première entrevue restait glaciale comme nos mains. Il semblait que nous n’eussions à faire aucun échange de pensées. Il m’est arrivé de croire que l’échange était opéré déjà et que cet étrange amour vivait en nous de lui-même. Il en fut longtemps ainsi. Pendant des semaines, notre bonheur fut sans voix. Je ne saurais mieux peindre la physionomie de nos premiers entretiens qu’en les comparant au calme plat d’un ménage où perce le bout d’oreille de l’ennui qui va grandir. C’était l’apparence, mais comme l’apparence mentait! Nous étions un ménage, en effet, par l’accord de volontés, par l’incroyable identité de nos désirs. Mais comment la fatigue aurait-elle pu naître? Notre bonheur n’était qu’un bouton, lent à s’épanouir. A nous deux, nous n’avions qu’un cœur qui ne savait pas encore se parler à lui-même.

Ce fut moi qui rompis le silence. J’avais cette double conscience de subir un examen mystérieux qui suffisait à ma belle Annette et d’en sortir vainqueur, mais ce n’était pas là l’examen demandé par M. Laïs et il fallait y arriver.

«Je dois vous dire, mademoiselle, commençai-je en faisant un effort capable de soulever une montagne, que j’ai trompé votre frère……

—Vous! m’interrompit-elle d’un accent incrédule.

—J’ai une excuse. Vous devez tous détester le nom que je porte.»

Son regard curieux se releva sur moi.

«René n’est pas votre vrai nom? murmura-t-elle.

—Si fait, mon nom de baptême.

—Ah! vous êtes noble, n’est-ce pas?

Cette question fut faite avec vivacité.

«Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre ma réponse, nous avons été nobles, riches et même puissants.»

Puis souriant, comme pour railler elle-même cette bouffée de son orgueil d’enfant, elle ajouta:

«Tout cela est bien loin de nous. Quel est votre nom de famille, monsieur René? Mon père et mon frère ne détestent personne, sinon les oppresseurs de notre pays, là-bas. Vous êtes Français; la France a fait de son mieux pour la Grèce.

—Je m’appelle René de Kervigné.»

En laissant tomber ce nom, j’eus un frémissement par tout le corps, et je pris malgré moi le ton qui convient quand on fait un aveu terrible. Je regardai Annette du coin de l’œil, je ne vis point son visage changer.

«Eh bien? me dit-elle.»

Je restai stupéfait.

«Je croyais…. balbutiai-je.

—Qu’est-ce que vous croyiez? m’interrompit-elle avec pétulance.

—On m’avait dit que M. Laïs avait chassé de chez lui, tout récemment….

—Deux personnes, c’est vrai: M. Laroche et le docteur Josaphat, mais je n’ai jamais entendu prononcer ce nom de Kervigné…….. A moins, se reprit-elle, à moins….

Elle s’interrompit en un éclat de rire et ajouta:

«A moins que ce ne soit le vieux bonhomme qui se mettait dans la baignoire d’avant scène, à gauche. Mais qu’est-ce qu’ils veulent donc? le père avait envie de battre M. Laroche et je crois qu’il a battu tout à fait le docteur Josaphat. Mais le docteur Josaphat avait glissé une lettre sous mon oreiller. Ils sont fous! Moi, cela m’est bien égal que vous vous appeliez René de Kervigné. Je ne vous ai rien dit de ce que j’avais à vous dire, et vous?

—Oh! moi…… commençai-je impétueusement.

—Vous, je sais tout ce que vous pensez. D’ailleurs il est trop tard. Laissez-moi, et appelez l’habilleuse.

Son sein battait. Dieu sait mon éloquence n’y était pour rien. Moi, j’étais ému jusqu’au tremblement, et j’aurais cherché en vain dans ses paroles le motif de ce trouble excessif. Nous n’avions rien dit de ce que nous avions à dire.

Nos regards eux-mêmes, il faut ajouter cela, étaient restés muets. A quoi servent donc les paroles et les regards, puisque nul pouvoir humain n’eût été capable désormais de séparer nos cœurs?

 

XXI.

FIANÇAILLES.

 

En sortant du théâtre, j’évitai à dessein M. Laïs et Philippe. Il était plus de minuit quand je regagnai l’hôtel. Le déjeuner du lendemain, comme on le pense, fut un peu orageux, bien que le président et sa femme ne connussent point encore l’emploi que j’avais donné à mes heures de bureau. Le président me dit qu’il avait écrit à mon père tout exprès pour l’informer de ce fait que j’avais enfin pris la résolution d’aller régulièrement au ministère. Ceci était une menace pour l’avenir et impliquait la condamnation du passé. Petite maman, opposition systématique et vivante à tous actes de son seigneur et maître, annonça qu’elle allait écrire à ma mère pour lui dire de moi tout le bien possible, mais quand le président eut quitté la table après son frugal repas, petite maman fit semblant de pleurer et j’eus une scène. Il fallait qu’elle fût tombée sur un mauvais cœur! Je lui arrachais les dernières illusions de sa jeunesse! Je n’y mettais pas même les formes! Je l’abandonnais brutalement! insolemment! J’étais ingrat comme peuvent l’être les cochers de fiacre! La baronne était venue et lui avait dit: On ne voit déjà plus le cousin! La vicomtesse était venue et lui avait dit: J’avais pronostiqué cela sans être sorcière! Une substitute enfin, hélas! oui, une substitute qui n’avait point passé vingt-huit ans, était venue et avait dit: C’est bien grave ici pour un garçon de son âge!

«Etais-je donc grave avec toi, René? Quel âge croient-elles donc me donner? Leurs calomnies ne peuvent pas faire que j’aie vingt-quatre heures de plus? Te faut-il des plaisirs? Mais je ne demande pas mieux! Nous irons tous les soirs au spectacle. Cet hiver, en domino, je peux très bien risquer le bal de l’Opéra. Et cet atroce Josaphat est venu aussi! Et sais-tu ce qu’il m’a dit? Il m’a dit: Quand on n’a pas soin de leur attacher un fil à la patte…… Mais c’est un homme, lui, au moins! J’avais payé quelqu’un pour arracher les yeux de la substitute! Qu’as-tu fait hier au soir?

—J’ai dîné avec des camarades de bureau,» répondis-je.

Je n’ai pas remords de ce mensonge. C’était de la bonté d’âme.

«Déjà! s’écria-t-elle. Du premier coup! Ces ministères sont de mauvais lieux! Et crois-tu que ton excellente mère t’ait envoyé à Paris pour de pareilles orgies! On s’échauffe la tête, on perd sa santé. Y avait-il des femmes?

—Nous étions entre hommes.

—Voilà qu’il apprend à mentir! s’écria Aurélie. Mettez les jeunes gens aux ministères! Et sais-tu ce que sont ces femmes qui vont avec les jeunes gens des ministères? Je vais écrire à Vannes. Ta maman était pour moi une sœur aînée, presque une mère: Je vais tout lui raconter, c’est mon devoir! Y en avait-il de jolies?

—Mais, petite maman…. voulus-je dire.

—Certes, certes! tu vas soutenir ton mensonge! Vous êtes Normands doubles en Bretagne! Ah! c’est la dernière fois! Ah! je ne m’y laisserai plus prendre! Ah! chevalier, vous m’avez fait aussi par trop de mal!»

Eh bien! vrai, ce n’était pas ma faute, car j’avais un fond de sincère affection pour ma cousine, qui n’était pas sans le mériter à de certains égards. Elle avait été bonne pour moi, en définitive; j’ajoute tout de suite qu’elle fut bonne pour moi dans la suite et jusqu’au bout. Ses ridicules, auxquels on pourrait appliquer un nom plus sévère, ne m’éloignaient point d’elle. Je lui pardonnais toutes ses anciennes faiblesses, en faveur de sa faiblesse actuelle dont j’étais le trop heureux objet. Je ne peux pas dire que je prisse fort au sérieux ses plaintes tragi-comiques, mais j’éprouvais le besoin de la consoler, à travers l’égoïsme même de ma préoccupation amoureuse.

Elle but son café trop chaud et m’en fit le reproche. J’étais cause, ce matin, de tous les malheurs.

«Encore, s’écria-t-elle tout à coup, monstre de bambin, si tu ne m’avais pas affichée vis-à-vis de toutes ces dames!»

Ici, je méritai mon pardon d’un seul coup: j’eus la force de comprimer le violent éclat de rire qui chatouillait tous les muscles de ma face.

 

«Je vais être la fable de tout notre petit cercle,» reprit-elle en versant une jolie dose d’eau-de-vie dans sa tasse.

Jusqu’à ce jour, elle n’avait même pas regardé l’eau-de-vie. Ses vaisseaux étaient brûlés. Outre ses vingt-huit ans, elle avait passé le Rubicon!

«Est-ce toi qui vas payer les verres cassés?» reprit-elle brusquement.

Le ciel sait bien que je n’avais cassé aucun verre.

Elle but son gloria d’un seul trait, car en touchant les lèvres d’une fille des croisés, ce vulgaire mélange ne pouvait devenir ambroisie.

Puis elle me regarda d’un air de défi et son œil prit une expression mauvaise, pour le coup.

«Là-bas, à Vannes, murmura-t-elle entre ses dents serrées, ils t’auront dit que j’avais quarante ans.»

Je protestai encore.

«Quarante ans! reprit-elle avec une amertume profonde. Madame Aurélie de Kervigné! La province est un tonneau où grouillent des vipères! Quarante ans! C’est absurde! Si on ne t’avait pas dit cela, je t’aurais tourné la tête! Voyons! la main sur la conscience, quel âge me donnes-tu?

—L’âge d’une femme charmante……

—Serpent! tu as fait une connaissance!»

Je maintiens ce mot qui, comme le gloria, franchit des seuils illustres.

Je dus rougir. Elle saisit ma chaise d’un bras vigoureux et la rapprocha de la sienne.

«Elles seraient trop contentes! s’écria-t-elle impétueusement. Si tu savais comme elles étaient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!…. Je mettrais le feu à Vannes, vois-tu!

«Ce n’est pas que je sois à court, au moins? s’interrompit-elle ici en se redressant avec fierté. Tu as vu Sauvagel? C’est un garçon comme il faut et qui se tient bien. Mais tu leur avais plu à toutes: c’était un succès. Sauvagel est un peu nigaud et ses parents sont des bourgeois. Allons! je t’ennuie, petit. Embrasse-moi et n’en parlons plus.»

J’obéis de bon cœur, et le traité de paix fut signé aux conditions suivantes:

Article premier: comme j’avais affiché ma cousine, je m’engageai loyalement à ne rien faire qui pût modifier l’opinion de son cercle au sujet de nos prétendues relations; au contraire, je promis d’être amoureux devant ces dames et de désoler Sauvagel.

Article deux: franchise entière, récit complet de mes orgies avec les amis du ministère, description authentique des femmes, procès-verbaux de mes amours.

Article trois: pas d’attache! pas de passion sérieuse! voltige habituelle de fleur en fleur comme il convient à don Juan qui a l’honneur d’appartenir à la fois à la noblesse historique et à la jeune administration.

Je commençai tout de suite, et je lui fis un conte à dormir debout qui la divertit outre mesure.

«T’es-tu grisé? me demanda-t-elle.

—Un peu. Gaieté d’officier.

—Ah! il les sait déjà toutes! Je voudrais te voir gris.

—J’aurais honte, ma cousine.

—Il y aurait de quoi, chevalier. Jurez-vous, quand vous êtes gris?

—Comme un Polonais.

—Et les demoiselles?

—Comme des anges!

—Est-ce que tu ne pourrais pas me faire voir cela? dans un petit coin, par un trou de serrure?

—Nous chercherons le moyen.

—Tout est pour elles? conclut-elle en soupirant. Et cela nous jalouse! As-tu rendez-vous aujourd’hui?

—Certes.

—J’ai bien envie de te nouer un fil à la patte, comme dit le docteur.

—Ah! ma cousine!

—Si j’avais été homme!….

Ce ne fut pas un soupir qui acheva sa phrase, ce fut un ouragan.

Ah! qu’eût-elle fait, dieux immortels!

La matinée était bonne; tout se trouvait ainsi arrangé pour le mieux. A deux heures, je partis pour mon bureau de la rue Saint-Sabin.

En route, je me demandais ce qu’aurait dit ma cousine, si je lui avais raconté au vrai mon entrevue avec Annette.

Pauvre cher entretien dont le souvenir gardait mon cœur sous le charme et, en même temps, remplissait mon esprit d’étonnement. Se pouvait-il que nous ne nous fussions rien dit? Rien absolument. Tout cet amour qui débordait en moi, se pouvait-il que je n’en eusse point versé une seule goutte?

Et se pouvait-il cependant qu’il y eût dans mon âme l’impression nette et profonde d’aveux échangés, la saveur de toute une scène de passion, l’empreinte et la chère fatigue d’une adorable lutte d’amour.

Se pouvait-il? Cela se peut-il, en effet? Je n’ai vu rien de pareil en aucun livre, même dans ceux de ma tante Kerfily Bel-Œil.

Cela est, nous avions tout dit, je ne sais comment, sans même employer l’éloquent langage du silence. Je sentais qu’elle n’ignorait plus rien de moi, et je savais tout d’elle.