Annette Laïs
Mais que de choses pourtant j’avais encore…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Elle m’écoutait, la bouche entr’ouverte, comme si mes paroles fussent tombées de ses propres lèvres. Je ne suis pas poète, et je voudrais l’être à cette heure pour dire les délices de notre commun rêve. Je ne sais pas parler, je ne sais qu’aimer. Ah! je sais bien aimer! En m’écoutant, ses yeux se mouillaient et il me semblait que j’étais inondé par les larmes qui perlaient à ses cils. Quand je me tus, ses doigts distraits effleurèrent les touches du piano, qui chanta parmi de confuses harmonies:
Ma lon la Les enfants sont là…. La vache est rentrée à l’étable; Ma lon la Ave Maria, L’Angelus les endormira….
Puis ce fut un long silence. Nos mains se cherchèrent et se joignirent.
Il y avait une grande heure que nous étions ainsi.
«René, me dit-elle, vous avez quelque chose.
—Appelez votre père et votre frère,» répondis-je.
Ils vinrent tous deux. Je racontai ce qui s’était passé dans la matinée à l’hôtel de Kervigné, et j’avouai, la pâleur au front, que je n’avais pas encore écrit à mon père. Le vieillard et Philippe restèrent muets.
«Pourquoi ne lui répondez-vous pas?» demanda Annette d’un air presque menaçant.
Philippe et M. Lais échangèrent un regard. M. Laïs dit:
«Il y a un malheur au bout de tout ceci.
—Il peut écrire, objecta Philippe.
—S’il n’a pas écrit, c’est qu’il n’espère rien,» répliqua le vieillard.
C’était trop vrai. Je n’espérais rien.
«J’ai bientôt vingt ans! m’écriai-je; à vingt et un ans, on est majeur.
—Oui, m’appuyèrent ensemble Annette et Philippe, on est majeur à vingt et un ans.»
M. Laïs secoua la tête en murmurant:
«Je n’ai pas le temps d’attendre jusque-là.»
Puis, avec une douceur mélancolique, il ajouta:
«Mes pauvres enfants, ce n’est pas par ignorance que j’ai péché: c’est par faiblesse. Nous aimons tous René de la même manière. Pour se marier, on n’est pas majeur à vingt et un ans. Ne me demandez pas ce qu’il faut faire: il est trop tard pour reculer. Si le malheur vient, nous le subirons en nous mettant à la garde de Dieu.»
XXIV.
LA POULE NOIRE.
Je ne sais pas ce qu’un homme sage, selon le monde, eût fait à la place de M. Laïs. Il avait été très faible au début, je ne le dissimule point, mais il ne faudrait pas exagérer la part de sa faiblesse. Etant donnés le caractère d’Annette et le mien, étant donnée surtout la qualité résistante et en quelque sorte fatale de notre amour, nous eussions usé tous les obstacles. C’est ma croyance. Je ne pense pas qu’il ait jamais été au pouvoir d’un être humain d’empêcher Annette et moi de nous aimer.
Pour revenir à la situation actuelle, si l’homme sage avait essayé de trancher le nœud si fort déjà qui nous unissait, de deux choses l’une: ou notre résistance aurait brisé son effort, ou son effort eût brisé notre vie. Ceci n’est pas une opinion, c’est la certitude même. Mais M. Laïs avait dit la vérité vraie; il n’y avait rien à faire, sinon à attendre le jugement de Dieu.
Nous attendîmes, ou plutôt il attendit, car nous étions tous deux, Annette et moi, sous le charme à ce point que tout ce qui n’était pas nous-mêmes directement et actuellement disparaissait pour nous. Tout est contagieux en amour. Ma langueur l’avait prise. Elle ne pensait plus que selon sa pensée. Nous étions enchantés, comme la Belle au bois dormant. Le monde extérieur n’existait plus pour nous.
Je ne sais pas où M. Laïs se procura l’argent qu’il fallait pour l’humble dédit stipulé dans l’engagement d’Annette, mais il le paya. Elle quitta le théâtre le lendemain du jour où j’abandonnai l’hôtel de Kervigné. Nous fûmes entièrement l’un à l’autre à dater de ce moment.
Je louai une chambre dans la maison même de M. Laïs. J’avais reçu plusieurs cadeaux d’argent depuis mon départ de Bretagne, et mon crédit chez le banquier de Paris n’était pas encore entamé. Je savais, en outre, que la bourse de ma tante Renotte était à ma disposition.
Une fois passée l’épreuve de l’aveu, tout fut dit. Je laissai l’angoisse prévoyante à ce pauvre excellent M. Laïs et je m’engourdis de nouveau dans ma félicité. J’avais confessé mes fautes; le poids du mensonge ou de la restriction mentale n’était plus sur ma conscience; personne ne pouvait me demander davantage. Les événements n’avaient qu’à passer leur chemin; c’était l’affaire de la Providence. Je suis bien sûr qu’il n’y a pas, dans toute l’Asie, un musulman de ma force. J’étais né tout spécialement pour me croiser les jambes devant l’avenir en marmottant: C’était écrit. Notre dur chapeau m’a souvent froissé le crâne, le turban m’eût convenu mieux.
Quinze jours s’écoulèrent. Avais-je vécu jamais autrement? Quinze autres jours passèrent: cela faisait un grand mois révolu. Le calme plat m’entourait. Ma paresseuse somnolence avait raison, les inquiétudes de M. Laïs avaient tort. L’univers nous rendait l’oubli où nous le tenions. Rien ne menaçait. Pas l’ombre de tempête à l’horizon. Ma léthargie avait engourdi la destinée.
Un matin, je m’éveillai en songeant à l’hôtel de la rue du Regard. Je crois que je n’avais pas pensé une seule fois à ceux qui l’habitaient, depuis mon déménagement. Je vis passer le président, Aurélie et Laroche au lointain et si petits, si petits que je leur souris comme on fait aux souvenirs de la première enfance. Un siècle me séparait d’eux. Cette bonne cousine! ce pauvre président! ce superbe Laroche! Je me reprochai ma conduite à l’égard d’Aurélie et je résolus de lui payer la dette que m’imposait non pas seulement la reconnaissance, mais la plus vulgaire politesse. Je pris la route du faubourg Saint-Germain vers les trois heures de l’après-midi, afin d’être bien sûr de ne point rencontrer le président. Ce ne fut pas pourtant sans un certain battement de cœur que je soulevai la griffe de lion qui servait de marteau à la porte cochère.
Ce long siècle n’avait rien changé. Chose singulière, les petits de la concierge en étaient encore à jouer aux billes entre les pavés de la cour grise et solitaire. La concierge elle-même, du seuil de sa maisonnette, me salua comme si elle m’eût tiré le cordon la veille. Laroche sortit sur le perron pour me souhaiter la bienvenue.
«M. le chevalier se fait rare! me dit-il en veloutant l’impertinence de son sourire. Nous avons ici toute une botte de lettres pour M. le chevalier. J’aurais bien été chercher son adresse rue Saint-Sabin, là-bas, mais madame la vicomtesse ne l’a pas permis.
—Ma cousine est-elle visible? demandai-je.
—Toujours, pour M. le chevalier. M. le chevalier la fera penser à lui remettre sa correspondance.»
Il y avait des épingles dans la façon dont le drôle prononça ce mot: correspondance. Je regrettai un instant d’avoir fait le voyage. Là-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le temps était clair; ici, le ciel se couvrait.
La première condition pour être un Laroche, c’est de posséder un regard qui perce l’enveloppe des lettres. Le maraud devait être initié avant moi aux secrets de cette correspondance dont il parlait avec tant d’emphase.
Aurélie était avec son Sauvagel, mais cette fois elle ne le congédia point pour me recevoir. Sauvagel avait monté en grade; il portait la chose écrite en lisibles caractères dans le triomphe niais de son sourire. On lui devait évidemment de ne plus le renvoyer. Il n’était pas mal, ce garçon. Il avait une belle barbe et un lorgnon sculpté. Son pantalon ne faisait pas de plis, sa cravate était mise à peu près et il sentait la cigarette. J’en ai vu qui ne le valaient pas.
Quant à Aurélie, c’était un éblouissement. Sa toilette avait rajeuni de dix ans, en ces quelques semaines. Sa figure présentait de ces hardis empâtements dont elle seule et Decamps ont, à ma connaissance, possédé le secret. Son front seul était un chef-d’œuvre: vous eussiez dit un œuf de Pâques en sucre rose. Elle avait ajouté à sa chevelure de nombreuses boucles qui la coiffaient à l’enfant; elle faisait jouer cette perruque, en parlant, comme pour chasser les mouches. Je ne suis pas fort en chiffons, je ne saurais pas décrire par le menu les rayons de ce gros soleil. Il y avait de la gaze, de la mousseline, du tulle, de la soie, des dentelles. En supprimant Aurélie, on aurait vendu cela un prix fou. Dans mon souvenir, je la vois comme une immense meringue panachée des plus tendres couleurs.
Au fond, cet austère président avait de terribles sabres à avaler. Mais quelle est la récompense des Sauvagel dans un monde meilleur?
Elle me tendit la main sans se lever. Elle en était à la langueur: genre créole. Malfaiteur de Sauvagel! C’était pour lui, ces airs inclinés et toute l’adorable mollesse de ces simagrées.
«On vous croyait mort, me dit-elle. Hier M. de Sauvagel a eu la bonté d’écrire un mot sous ma dictée pour demander de vos nouvelles à Vannes.»
Voilà la récompense ici-bas. Elles sont comme les rois: elles font des nobles. Ce nouveau gentilhomme, M. de Sauvagel, m’adressa un sourire bon enfant. Je m’assis à sa place, auprès d’Aurélie, et je le laissai feuilleter un album.
«Vous permettez, baron?» demanda-t-elle.
Un titre aussi. Rien ne lui coûtait. Le baron de Sauvagel voulut bien permettre. Elle ajouta entre haut et bas:
«Tu es un petit sot et tout cela finira mal. Il paraît que tu ne t’es même pas donné la peine d’écrire là-bas. On te coupera les vivres. On fera pis encore. Le président n’a pas été trop sévère, j’ai vu sa lettre, mais il y a Laroche. Et d’ailleurs, tu as un ennemi en Bretagne. On a dû agir sur ton père et ta mère, qui me semblent exaspérés. Comment se portent tes amours?»
Je dus répondre de façon à ne point lui plaire, car elle reprit d’un air pincé:
«Bien, bien! nous ne te demandons pas tes secrets, mon ami. L’intérêt qu’on porte aux gens a des bornes…. Voilà qui est fini, monsieur de Sauvagel!»
Je me levai aussitôt; elle me retint en disant:
«Mais restez, mais restez, chevalier. On peut causer autrement qu’en tête-à-tête.»
Il me parut convenable de donner à ma visite la longueur due et je me rassis. Pendant vingt minutes nous jouâmes au jeu fatigant de la conversation parisienne. Je dis fatigant pour un sauvage comme moi, car je sais beaucoup de gens d’esprit qui font de ce jeu leurs délices. M. le baron avait, en causant, le charme d’une Revue du monde élégant, traduite et grasseyée en français du Finistère. Il savait les mots de Grassot. Il était de la force d’un docteur Josaphat, frappé d’innocence foudroyante. Aurélie ne put s’empêcher de me dire:
«Tu serais comme cela, si tu l’avais voulu!»
Inutiles regrets! Occasion perdue ne se retrouve pas! Quand je me levai pour la seconde fois, ma cousine pria Sauvagel de lui passer sa corbeille. Elle y prit un paquet de lettres, réunies par un ruban, et me les remit.
«Si vous êtes encore un mois sans venir me voir, chevalier, me dit-elle, j’ai bien peur que, dans l’intervalle, il n’y ait pour vous du nouveau.
—M. le chevalier a-t-il parcouru sa correspondance? me demanda Laroche, comme je traversais le vestibule.»
Puis il ajouta:
«M. le président sera bien contrarié de ne s’être pas trouvé à la maison.»
Je sortis inquiet, ce qui est beaucoup dire en parlant de moi. Au lieu de suivre mon chemin ordinaire pour regagner la Bastille, je me dirigeai vers le Luxembourg et je franchis la grille du jardin. Je voulais être seul pour lire mes lettres.
Je décachetai la première tout en marchant. Elle était de ma mère et antérieure aux événements. Elle me demandait je ne sais quels jouets pour les petits, des remèdes contre la gourme, et l’eau du docteur Calomel qui empêche les cheveux de blanchir. C’était pour ma sœur. Julie avait les cheveux blancs, tant elle prenait au sérieux les soucis du ménage. Mais le marquis se maintenait dans un état surprenant de conservation. Il avait pris son parti: c’était un philosophe.
La seconde était de l’oncle Bélébon et se disait écrite sous la dictée de mon père. Elle répondait à la dépêche du président. Mon père n’aimait pas prendre la plume; sans aucun doute il avait dicté, mais l’oncle Bélébon, secrétaire infidèle, avait mis son style à la place de celui de mon père. C’était sec, c’était raide, cela visait même à l’imbécile esprit qui avait fait la réputation de l’oncle Bélébon dans la famille. Il ne faut qu’une lettre comme celle-là pour pousser un enfant à la révolte par la colère.
Je ne regarde pas que ma conduite ait besoin d’excuse. J’ai péché dans les détails; le fond même de ma vie me semble à l’abri de tout reproche grave. Ce n’est donc pas pour m’excuser que je consigne ici l’observation qui précède. Je le prouve en ajoutant que le post-scriptum, tout entier de la main de mon père et ajouté en cachette de l’oncle Bélébon, démentait le style de la lettre. Le post-scriptum, était ainsi conçu:
«Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes! L’oncle a arrangé l’écriture ci-dessus et d’autre part. Je ne suis pas fâché du tout que tu voies combien nous sommes mécontents. Je t’avais pourtant parlé au sujet des mésalliances. Tu sens, c’est comme si tu chantais. Mais, à tout péché miséricorde, chevalier. Aie bon appétit, si tu n’as pas bonne conscience. Tu aurais redemandé de notre potage d’hier; il est descendu droit dans mes bottes! Madame n’est pas trop mal, quoique contrariée, rapport à toi. Julie est toute chose. Les tantes vont t’écrire. Mon gendre te salue. Nous avons des nouvelles de Gérard: il va passer colonel. Tu vas me faire l’amitié, aussitôt la présente reçue, d’aller retenir ta place à la malle-poste. La chasse est ouverte d’avant-hier; tu trouveras un pâté de perdreaux. A la soupe! Ton père qui t’aime.
»KERVIGNÉ.»
Il signait à la grande mode des vrais gentilshommes: Kervigné tout court. Le roi signait Louis. Sauvagel signe baron, à moins qu’Aurélie ne l’ait fait vicomte depuis le temps.
Il était tout entier dans ces quelques lignes, mon pauvre bonhomme de père. Depuis bien longtemps il n’avait fait pareille dépense épistolaire. Je fus réconforté comme si j’eusse reçu une franche et chaude poignée de main.
«Mon cher frère,
«Il est, en vérité, des choses qui ne sont pas croyables. J’ai la migraine et ma névralgie depuis que nous avons reçu la lettre de M. le vicomte de Kervigné. Comment Mme de Kervigné ne t’a-t-elle pas sauvé de ce précipice? Ah! René! avec tes principes et sachant combien j’ai de peine dans mon ménage! L’argent que tu engloutis dans ces gouffres de la dépravation nourrirait et vêtirait mes enfants pendant six mois! Il faut que Mme de Kervigné t’ait laissé trop de liberté. Je ne l’accuse pas, mais on dit qu’elle est légère et dépensière. On ajoute qu’elle a pourtant deux enfants dont l’un a tiré à la conscription et dont l’autre est en âge d’être mariée. Jamais tu n’en as ouvert la bouche. Mais du reste, tu as fait de même pour tout. Ma tante Renotte prétendait que tu travaillais trop; moi je devinais le fin mot. Et d’abord, j’avais toujours été opposée à ce voyage. Le marquis m’en a dit de belles sur ce Paris! Et tu vas justement choisir une comédienne! la fille d’un schismatique! Je te préviens qu’on emploiera avec toi tous les moyens de rigueur, si la douceur ne réussit pas. Nous sommes furieux. Maman aura beau prêcher l’indulgence! Et encore, maman est outrée de ce que ce soit avec une schismatique. Si tu me réponds avant de partir, dis-moi quel âge elle a et quelle femme c’est. On prétend que le président… Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frère, on se noircit les doigts en écrivant aux mauvais sujets. Sois gentil. Ecoute la voix de la raison. Les plus courtes folies sont les meilleures. Reviens vite, je serai encore ta sœur et amie.
»JULIE,
»MARQUISE DE TREFONTAINE.»
Celle-là signait: marquise. Elle était pointue ma pauvre petite sœur, et j’ai connu de plus larges cœurs que le sien.
Mais la lettre avait aussi un post-scriptum.
«Je m’étais pourtant levé à cinq heures du matin le jour de ton départ! Tu as donc la tête bien dure! Comédienne, c’est mauvais; schismatique, c’est absurde. On se marie, en Bretagne, après la guerre. Parbleu! tu auras le temps d’être marié! Il y a des machines qui sont des grelots. Comédienne! schismatique? Tu pourrais entendre d’ici le tapage que le tonton Bélébon fait avec ces deux mots-là! On les a appris à Charlot et à Mimi! Schismatique! comédienne! J’en ai la tête rompue. Règle générale: ne jamais s’adresser à la maîtresse du président chez qui on prend ses repas. Est-ce que la brune Aurélie est décidément réformée? Hélas je te parle de vingt ans! Voilà une affaire commode! et honorable! et sans danger! Ni comédienne ni schismatique, celle-là! Païenne! à la bonne heure! Les païens ne sont jamais hérétiques. A propos, la tante Renotte a consulté la Poule Noire de Landevan; tu auras de ses nouvelles. A cause de ta liaison avec la schismatique, la Poule Noire a pronostiqué les plus affreux malheurs. Tu seras lapidé, s’il y a une maladie sur les bestiaux, cette année. Je ne plaisante pas, tu le sais bien. Si la Poule Noire me prenait à tic, je m’expatrierais. Reviens, crois-moi. Envoie au diable le schisme et la comédie. Et brûle ma lettre.
»TREFONTAINE.»
Je restai un instant pensif après la lecture de cette missive. Sous son scepticisme de vaincu, mon beau-frère était un honnête homme et même un bon cœur. Je l’avais comparé souvent chez nous à un souverain détrôné à qui l’on rend encore de grands honneurs à l’étranger. On lui fourrait beaucoup à la maison; il se laissait faire plutôt qu’il n’intriguait. Sa femme et lui s’aimaient à coups d’épingles. On l’accusait d’avoir affaire trop souvent à Nantes, pays de perdition, et d’y risquer encore de temps en temps de sourdes fredaines. Il vieillissait; moins naïf que la présidente ou moins effronté, il n’osait dire le contraire, mais, en avalant les jours, il faisait la grimace. C’était bien un mâle d’Aurélie.
Quant à la Poule Noire, oubliez que nous sommes au dix-neuvième siècle. Entre Landevan et Auray, il y a une lande où les cailloux sont des âmes. Pour s’en assurer, il suffit de traverser cette lande vers minuit, la veille de Noël. A minuit moins le quart, une voix s’élève vers l’est où est le grand men-hir de Loch-Eltas, et toutes les pierres éparses dans la bruyère s’animent en poussant un long soupir. Comme toutes les gouttes tombées d’une averse vont à la rigole pour former un torrent, elles se précipitent vers le sentier qu’elles ont fait. Elles ne mettent qu’un quart d’heure pour gagner la paroisse de Sainte-Anne d’Auray où tinte le dernier son de la messe nocturne. Elles s’arrêtent sur la place où se tient le marché des médailles et des amulettes. Comme elles n’ont pas fini leur temps de purgatoire, il ne leur est pas permis de franchir les portes de l’église. Mais le saint sacrifice sera pour elles tout de même, car à la messe de minuit les portes de l’église de Sainte-Anne ne se ferment jamais.
Elles sont là, foule immense et muette, partout où il y a place, le long des chemins, dans les vergers, sur la prairie. Vous les prendriez parfois pour cette brume que la lune pleine arrache aux sillons mouillés. Chaque année leur cohue augmente, car le monde vieillit, et les hommes ne deviennent point meilleurs. L’hiver dernier, la procession interminable déroulait ses anneaux pardessus la montagne et s’en allait grouillant jusqu’aux prés gras qui entourent le grand étang du Cosquer.
Croient-ils donc à cela, vraiment, ces pauvres gens? Oui, belle dame. Ils y croient dur comme fer. Mais serais-je indiscret en vous demandant combien il y a de semaines que vous ne croyez plus aux tables tournantes?
Déjà deux ans! La mode en est passée. Eh bien! là-bas, la mode est entêtée comme une bretonne. Elle ne passe jamais. Voilà mille ans et plus que les cailloux de Landevan vont entendre la messe de minuit, quelque temps qu’il fasse, à l’église de Sainte-Anne d’Auray.
Mais la Poule Noire? L’histoire des cailloux de Landevan était pour vous dire que, dans mon pays, on croit encore à beaucoup de choses.
La Poule Noire est une femme, une très vieille femme, car je crois qu’elle existe toujours, malgré la police correctionnelle qui s’acharne à lui faire de la peine. Elle meurt quelquefois, mais le lendemain, sa maison est occupée par une autre Poule Noire toute pareille, et bien des gens pensent que c’est la même. Elle est riche comme un puits. On lui apporte de l’argent en dépôt de vingt lieues à la ronde.
Longtemps avant la bienfaisante institution du Crédit mobilier, elle promettait déjà de merveilleux dividendes qui jamais ne venaient. Elle les promet toujours. Il est évident pour moi que certaines maisons de banque parisiennes ont pillé l’idée de la Poule Noire.
Une fois ou deux, chaque année, son caprice choisit parmi la foule de ses clients un gros gars ou une fille chanceuse pour leur rendre trente fois la somme qu’ils ont prêtée. Cela se répand, sans l’aide de la presse ni du télégraphe, avec une prestigieuse rapidité. De Lorient à Vannes, on va se racontant les uns aux autres cette miraculeuse aubaine, et pendant deux mois, il y a presse autour de la maison de la Poule Noire. On se bat pour déposer.
Ils se mettent deux cents à la Bourse pour faire mousser des actions. La Poule Noire travaille toute seule et sans compère. Il ne faut pas laisser croire à ces messieurs qu’ils sont les plus habiles gibecières de l’univers.
La Poule Noire, outre la banque, fait les mariages, la médecine et toute autre besogne quelconque. Elle guérit la stérilité, chasse les fièvres, défend les jeunes gens contre la conscription, conjure les naufrages et s’oppose aux incendies. Elle a la connaissance du passé, du présent et de l’avenir; elle rend la vue aux aveugles et fait courir les paralytiques. L’ensemble de tous les charlatanismes, éparpillés dans Paris de manière à faire vivre des milliers de coquins, bien ou mal vêtus, se concentre à Landevan sur une seule tête.
Aussi est-ce une tête illustre. La Poule Noire, dans le Morbihan, est beaucoup plus connue que le préfet civil de Vannes et que le préfet maritime de Lorient.
Or, ma bonne tante Renotte était de Landevan. Au premier vent des nouvelles de Paris, elle avait couru chez la Poule Noire chercher les moyens d’arracher son neveu aux griffes de la comédienne schismatique. Libre à vous de sourire et de hausser les épaules avec pitié, mais souvenez-vous qu’à Paris, centre des lumières, une consultation de somnambule traîna récemment une femme innocente devant les tribunaux et plongea toute une famille dans le désespoir.
XXV.
CORRESPONDANCE.
J’étais loin d’en avoir fini avec ma correspondance. La lettre suivante, écrite d’une main lourde et tremblante, me disait:
«Mon cher neveu,
»Je n’étais pas portée plus qu’il ne fallait pour qu’on t’envoie à Paris, mais Kervigné a fait ce qu’il a voulu, n’est-ce pas? Nous voilà bien! Si Gérard n’est pas un Caton, ça appartient à l’état qu’il fait. Et puis, c’est l’aîné, et puis, on n’en voit pas tous les jours pour avancer comme lui. Toi, tu n’avais qu’à faire le mort. Il était pour soutenir le nom. J’ai le sang à la tête, quand j’écris maintenant, et la lettre du président m’a donné un coup.
»C’était le soir de l’ouverture de la chasse; nous avions l’abbé Raffroy et Bélébon. Tu sais comme je m’observe à table; mais Kervigné m’a servi trois fois du lièvre, et je ne faisais pas attention, parce qu’on parlait de Gérard, qui n’a été que six mois lieutenant-colonel de chasseurs, et qui va passer colonel. Quel garçon! Il paraît qu’il s’est battu comme un diable en Afrique. Il a envoyé des dattes et des conserves. Ce n’est ni bon ni mauvais. Après le civet, je vis les perdreaux rôtis, et ça me fit envie. Kervigné me servit les deux ailes et la carcasse. Jamais le gibier ne me fit de mal. Mais, paf! voilà la lettre de Paris. Une comédienne! une Grecque! Toute la nuit j’ai étouffé. Mon manger n’a passé qu’au bout de trente-six heures. On peut bien dire que c’est une indigestion de chagrin! Julie a crié; elle devient pie grièche; l’oncle Bélébon ne t’aime pas beaucoup. Il dit que si Vincent avait eu tes occasions…… Voilà! chacun tire aux siens. Tu connais ma sœur, elle a fait des hélas! à n’en plus finir: l’abbé n’a pas dit grand’chose, il baisse assez; mais ne voilà-t-il pas que Renotte à donné cent sous à la Poule Noire? Des bêtises! oui, mais ça frappe. La Poule Noire a prédit malheur, et ta mère est toute triste en regardant les petits. Si Gérard avait été fils unique, tout ça ne serait pas arrivé…»
Le reste à l’avenant. Ma tante Nougat concluait au retour immédiat, et demandait six autres bouteilles de son eau-de-vie stomachique.
«Mon cher neveu,
»Après les conseils que je t’avais donnés lors de ton départ, non, je ne m’attendais pas à te voir si tôt plongé au sein des déréglements du cœur! S’il est vrai que rien ne résiste à l’amour, ce dieu cruel dont l’empire s’étend sur les contrées les plus barbares, il est des principes qui opposent une panoplie à ses traits, si j’ose ainsi m’exprimer. Vois ma vie pure et sans tache. Penses-tu que je n’ai point souffert? Le Maître de nos destinées m’avait douée d’une âme sensible et délicate: présent funeste! Il a fait le malheur de ma vie. Ah! combien souvent ai-je envié le sort de ces cœurs froids qui fournissent leur carrière sans jamais éprouver l’angoisse du sentiment! Personne ne me connaît; nul ne sait les combats terribles que je me suis livrés à moi-même. Jeune, possédant une fortune suffisante et quelque beauté, si j’en crois mes flatteurs, j’avais le droit de choisir entre une foule de partis convenables; mais, parmi ceux qui m’entouraient, je cherchai en vain l’idéal de mes rêves. Me diras-tu: Vous étiez une vierge noble; vous avez été sauvegardée à la fois par votre éducation et la pudeur naturelle à votre sexe. Vains mots! Mille autres sont tombées! Et pour ce qui regarde ton sexe, lis Friedrick ou les Combats de la vertu. Dans cet intéressant volume de Mlle Louisa Schontz, un des auteurs les plus appréciés en Allemagne, tu verras que le sexe n’y fait rien. Il s’agit de mettre un frein à ses passions. Voilà tout. Friedrick était ardent et fougueux comme le lion du désert; nonobstant, il garda comme moi la blancheur de sa robe nuptiale. Aimes-tu vraiment? malheureux enfant! Connais-tu les fureurs de ce fatal délire? Je ne suis point de celles qui te reprocheront son état de comédienne. Je méprise les préjugés. Nous sommes tous égaux sous le sceptre de l’Humanité reine! Je ne suis point de celles qui te reprocheront sa naissance et sa religion. L’Être suprême est notre père à tous, et c’est dans les écrits de l’Allemagne protestante que j’ai trouvé ce doux élixir qui calme mes sens et mon cœur comme un baume divin. Ne crains rien à cet égard d’un esprit d’élite qui connaît et comprend toutes les philosophies; ne crains pas davantage une allusion aux pratiques superstitieuses qui désolent encore nos contrées, au sein des splendeurs de ce siècle. L’ignorance infime de Renotte peut consulter la Poule Noire et mettre ainsi le trouble dans les faibles intelligences de la famille. Je suis trop avancée pour donner à ces misères un autre tribut que celui de mon amer dédain. Mais que prétends-tu faire? Chercher avec ELLE un refuge dans le suicide? Arrête! Ton existence ne t’appartient pas! Cette idée séduit généralement la jeunesse, et j’ai voulu périr moi-même après avoir savouré le céleste breuvage que contiennent les pages de Werther. Mais je respire encore. Suis cet exemple. L’autorité d’un père est sacrée. Garde-toi de discuter ses arrêts. Cherche un lieu écarté pour faire tes adieux à ta bien-aimée et fuis courageusement. Qu’elle se confine dans un cloître: c’est l’asile des incurables douleurs. Toi, tu appartiens à ce sexe inférieur qui oublie; tu es d’une nature assez ordinaire; un mariage de raison sera le tombeau de ton amour. Apporte-moi en revenant l’Incendie du cœur éteint par les larmes, récent ouvrage de l’auteur déjà nommé, Mlle Louisa Schontz, et le Brigand comme il y a peu d’honnêtes gens, par Mlle Ida Munkhausen. Ton amie plutôt que ta tante pour la vie.
»EGERIE DE KERFILY.»
Ainsi parlait Bel-Œil. Il y avait là dedans le secret espoir d’une catastrophe. Bel-Œil aimait tant à pleurer! Elle m’engageait à éviter le suicide comme la chanson égrillarde dit aux jeunes filles: N’allez pas, n’allez pas dans la forêt Noire!
La lettre de Renotte suivait: un papier sur lequel l’encre, souvent retrempée d’eau, marquait à peine de lourds jambages avec des barres pour terminer les lignes comme on fait dans les baux notariés, le style simple et militaire d’un conscrit, l’orthographe d’une jeune personne du temps de la République, qui n’avait jamais eu le temps d’étudier.
«Mon nepveu, je te marque, par la présente, que j’ay esté chés la veuve Marie-Hélène Marker du Clos sous le vent, qu’on apèle aussi la Poule Noire dans le district du canton, à cette fin de savoir de quoy il retourne au sujet de ta conduicte avec la donzelle en question, selon que nous le marque le président par sa dernière, en date du 3 courant du mesme moys, dans laquelle nous avons trouvé la relation des imprudences de ton âge, à la Comédie, comme quoy tu t’es fourré jusqu’au col entre les mains du loup, parmy des étrangers sans patrie et aigrefins de saltimbanques, dont la fille, pour lors, a sçu abuser de ton innocence. Je ne te marque pas le mécontentement de tes père et mère, qui sera l’objet d’un envoy spécial et particulier de leur part, ayant droit sur toi en religion et par le Code; je te marque seulement que j’en suis toute malade de ce que m’a dit ladite Marie Hélène Marker, dite la Poule Noire, dont tu as sans doute ouï parler, étant bien connue, Dieu mercy, par tout le département, comme pour prognostiquer les récoltes, les numéros à la conscription et si les femmes grosses auront un garçon ou une fille. Ladite Poule Noire a fait pour moy le grand jeu et le sort des cendres dont les réponses ont toujours été les mêmes, ainsi que je vais te le marquer: que tu étais la souillure de la maison par tes farces avec une excommuniée, que la punition suivrait de près l’offense, et que tu apporterais la mort subite dans ta famille. Je te marque pareillement que le tonton Bélébon avait été avant moy chés la veuve Marie Hélène Marker, dite la Poule Noire, et a déclaré avoir eu mesmes réponses, ainsi qu’il est dit. Je n’ai donc rien de nouveau à te marquer, sinon que tu as perdu mon estime par ta faute, pour avoir été choisir justement une hérétique et une porte-malheur. Je pars ce soir pour Vannes, à cette fin de changer mon testament. Je te salue avec amitié.»
Cette lettre me chagrina beaucoup. J’avais une véritable et sincère affection pour ma tante Renotte. Mais ce qui me frappa surtout dans son contenu, ce fut cette mention: Mon oncle Bélébon l’avait précédée chez la Poule Noire. Il y a huit grandes lieues de Vannes à Landevan, et l’oncle Bélébon ne se mettait jamais en route sans avoir de bonnes raisons pour cela.
En ce moment, j’eus vaguement conscience d’une conspiration qui m’enveloppait.
Je rompis un autre cachet.
«Mon drôle, votre bon père voit bien désormais qu’il est inutile de vous prendre par la douceur. Toute la famille est indignée de votre impertinent silence. On vous somme de quitter Paris à l’instant même. Essayez de résister, il vous en cuira.
»Pour mon grand-père, qui a la goutte.
»VINCENT DE BÉLÉBON.»
Je regardai la date de cette épître. Elle était de quinze jours plus récente que les autres. La suivante, sur laquelle j’avais reconnu l’écriture élégante et indécise de l’abbé Raffroy, disait:
«Mon cher enfant,
»Il est bien étonnant que vous n’ayez pas répondu à vos bons parents. Seriez-vous malade? Votre excellente mère a fait prendre des informations chez Mme de Kervigné de Paris par Chauvelot, le marchand d’étoffes, qui est allé faire ses provisions d’hiver. Mme de Kervigné ignore votre adresse. Si vous êtes malade, faites écrire immédiatement. On vous aime dans votre famille, et vous avez à tout le moins un ami hors de votre famille. Personne ici n’a mérité le traitement que vous nous faites subir. Croyez-en les conseils de votre vieux confesseur: votre obstination double votre faute. Revenez, cher enfant, revenez bien vite et l’on tuera le veau gras à l’hôtel de la place des Lices.»
Après cette lettre, qui avait juste huit jours de date, il n’en restait que deux. La première était une demi-feuille de papier écolier pliée avec ce soin rigoureux qui est l’art de l’écrivain public; la seconde avait un large cachet de cire rouge, à nos armes, sur une belle enveloppe anglaise, azurée, vergée, satinée et lourde comme un carton. Le papier écolier disait:
«Monsieur le chevalier,
»Dans la circonstance, je prends la liberté de vous adresser ces lignes pour vous informer que la famille est en bonne santé, quoique madame est malade, madame la marquise aussi et les petits tous deux de la rougeole à la peau. C’était vous qui avait la complaisance de m’écrire mes lettres autrefois, par quoi j’ai dû aller chez Toutain, sur la place, qui sait tourner les pétitions et compliments de toute sorte, pour vous informer qu’il y a un voyage sous jeu dont on fait les malles. On parle contre vous, et monsieur écoute les Bélébon plus que je ne voudrais. Ils vont partir cinq ou six après vous. Je pense que ça vous sera utile de le savoir à l’avance. Si je suis du voyage et que vous pourrez avoir besoin d’un serviteur à gages, même pour rien et gratis, vous n’aurez qu’à me le dire, car ce n’était pas Paris qui me déplaisait, mais bien ce grand blêche de Laroche et sa dame, qui me regardait comme une bête sauvage de curiosité. Veillez au grain, sans vous commander. La présente est de Joson Michais, votre matelot, qui a fait au bas sa croix de Dieu, ne sachant pas signer.»
Elle avait six jours de date.
Le papier bleu vergé n’avait que quatre jours.
«Je ne sais pas si je t’ai jamais écrit, petit bêta. Nous partons pour te frotter les oreilles d’importance. Je suis arrivé d’Afrique avant-hier, et je n’entends parler ici que de toi. L’oncle Bélébon m’a demandé si l’on obtenait encore des lettres de cachet, à Paris; je lui ai répondu que non, mais que Louis-Philippe avait rétabli la Bastille. Tu peux faire ton paquet. L’oncle, soutenu par nos deux tantes Kerfily, va te fourrer à la Bastille. Vincent préférerait la guillotine.
»Plaisanterie à part, petit frère, dans quel pétrin t’es-tu noyé? Des Grecs! une dangereuse du Marais! Ça me paraît fantastique. Et tu parles de mariage? Ah çà! tu veux donc que je te casse les deux jambes et la tête! Il y a cent ans qu’on ne s’est marié!
»Je suis colonel, à l’âge de ceux de M. Scribe. J’ai dix ans de moins que le plus jeune de mes collègues. Tu me dois du respect: je suis un enfant prodige. Mon nouveau régiment est à Versailles: je t’aurai sous la main. Nous allons arranger cette affaire-là au galop.
»Nous partons ce soir. C’est une razzia qui se prépare contre toi. Les deux Bélébon veulent te mettre à feu et à sang. N’aie pas trop peur, je suis là, prêt à déserter avec armes et bagages. Je n’ai encore rien dit, parce que je ne comprends pas trop cette histoire, mais si quelqu’un faisait mine de te molester sérieusement, nous verrions bien. Je t’aime et je grille de te voir.
»Ton meilleur ami,
»GÉRARD DE KERVIGNÉ.»
Depuis que j’avais l’âge de raison, mon frère Gérard vivait loin de nous. Ce n’était pas un officier à semestres. Il prenait sa carrière au sérieux, en garnison comme en campagne; il menait du même train sa réputation de maréchal de France en herbe et sa renommée d’homme de plaisirs. Je n’exagère point. L’armée le regardait comme promis aux plus hautes destinées. Il était venu à Vannes plusieurs fois quand j’étais au collége; ailleurs, je puis dire que je l’avais à peine entrevu pendant les années de mon adolescence. Je ne le connaissais bien que par cette fameuse miniature où il était représenté, en costume de chef d’escadron, sur la vaste tabatière de ma tante Nougat.
Cela suffisait. Je l’aimais beaucoup et je l’admirais davantage. La différence même de nos caractères et de nos propensions me portait à faire de lui mon héros. Il se mêlait bien un peu de frayeur dans cette affection, à cause de mon évidente infériorité, mais je lui pardonnais cette infériorité. D’un mot, je pense que c’est tout dire.
Cette lettre me le montra tout entier, tel que je l’avais deviné, brusque, étourdi, moqueur, mais bon comme il était brave. Je le vis devant mes yeux qui me regardait en souriant. Cela me consola pour un instant de toutes mes disgrâces. Je me servis de lui comme d’un écran pour ne plus voir les tristesses et les menaces de ma terrible correspondance.
Je suis sujet à cela. La première chose que je cherche dans les moments difficiles, c’est l’écran. A l’abri de l’écran, il y a toujours quelque oreiller où l’on peut endormir une souffrance ou une terreur.
Quel chemin il avait fait! Je me pris à compter ses grades avec complaisance. Quel chemin il allait faire encore! Une fois qu’on a le pied sur ce sommet qu’il avait atteint si jeune, on monte par bonds. Le succès passé engage le succès à venir. Oh! certes, il était l’honneur de la famille, et la famille déjà le regardait d’en bas. Que tous les autres fussent contre moi, peu m’importait, s’il était avec moi.
Et il était avec moi, je m’efforçais à le croire.
Le bon sens essayait bien de me dire qu’il serait avec moi seulement pour m’obtenir une capitulation honorable et qu’il poserait, lui aussi, comme tout le monde, en première ligne, la question d’abandonner Annette. Je ne voulais pas écouter le bon sens. Je faisais ce rêve: mon frère le colonel, défenseur d’Annette! mon frère, ce chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer!
Je fus une heure ainsi; puis, comme mes inquiétudes revenaient peu à peu, je voulus relire sa lettre, afin d’y puiser une nouvelle dose d’illusion. Mon regard tomba sur la date: 27 octobre 1842. Nous étions au 31, et sa lettre disait: Nous partons ce soir.
Ils allaient arriver aujourd’hui même. Je consultai ma montre. Ils étaient arrivés.
Ils étaient arrivés depuis plusieurs heures.
Je me levai tout chancelant, et je gagnai comme je pus la place Saint-Sulpice, où je me jetai dans un fiacre.
J’avais le cœur serré par une épouvante nouvelle qui venait de naître en moi. A cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin devait être déjà violé. Mon adresse était, en définitive, le secret de la comédie. Ma cousine avait fait semblant de le respecter, mais il était impossible qu’elle ignorât ma retraite. J’avais quitté son hôtel pour me réunir aux Laïs; là où étaient les Laïs, je devais être.
Il y avait d’ailleurs ce Laroche qui m’avait rencontré rue Saint-Sabin.
Si ma famille était là-bas! Tout ce détachement qui, selon l’expression de Gérard, venait faire une razzia contre moi! Mon père, mes deux tantes Kerfily, l’oncle Bélébon et son abominable Vincent!
Ces choses vont se perdant à cause des chemins de fer, mais, encore en 1842, les gens de Vannes qui faisaient une expédition sur Paris, arrivaient avec toute la férocité de la conquête. A l’époque de l’Exposition universelle, on vit des provinciaux marchander la carte des restaurants et exiger des diminutions sous menace du commissaire de police. Personne n’ignore l’axiome de Quimper: «A PARIS, ON PEUT TOUT SE PERMETTRE!»
Ces choses vont se perdant. La prodigieuse solennité de cette phrase: Faire le voyage de Paris, s’est évanouie. Les études de notaires, à Landerneau, ont baissé de cent pour cent depuis qu’on ne signe plus son testament avant de monter en diligence. La capitale cesse d’être un lieu féerique et mystérieux, propice aux mensonges des voyageurs comme l’intérieur de l’Australie ou les sources du Nil. La phrase est toute faite pour exprimer ce nouvel état. La province dit maintenant: Il ne faut pas se faire un monstre de Paris.
Cela signifie: Paris est plus grand que Carpentras, mais c’est tout simple, puisqu’il y a plus de monde. Les maisons n’y sont pas en or. On y trouve peu de Parisiens à cinq pattes. Il faut payer les côtelettes qu’on y mange.
Les théories dénigrantes de l’oncle Bélébon sont mortes du premier coup.
Mortes aussi les appréciations profondes comme celle-ci, qui a rebattu mes oreilles d’enfant: «Les Parisiens sont forts pour donner des billets de spectacle.»
Il n’y a plus, à proprement parler, de Parisiens, parce qu’il n’y a plus de provinciaux. Quand Paris aura dépensé un milliard ou deux pour ressembler un peu à Saint-Pétersbourg les Anglais l’achèteront à 80% de perte, et il n’y aura plus que les Chinois pour le venir voir, en se promenant, le dimanche.
En 1842, Paris était Paris. La province, qui était la province, y débarquait armée jusqu’aux dents. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête en songeant que mon père, mes deux tantes et les atroces Bélébon avaient, selon toute apparence, envahi la rue Saint-Sabin. Que s’était-il passé? L’imagination avait ici le champ libre. L’hypothèse pouvait s’étaler en long et en large. Aucune horreur n’était en dehors de la vraisemblance.
Les Laïs! Philippe, si fougueux, si terrible même, quand il n’était pas plus doux qu’une jeune fille! le père! cette âme honnête et délicate jusqu’à la souffrance! et Annette, enfin, Annette elle-même, mon amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal de cette horde? N’avait-on point essayé contre eux quelque stupide avanie?
Mon père était le meilleur et le plus pacifique des hommes, mais le plus faible aussi; et qui ne connaît le pouvoir de l’entourage? Avec ces loups de Bélébon, il était capable de hurler. Et les deux tantes! pauvres excellentes femmes, végétant aux deux pôles opposés de l’absurdité humaine! Il n’était rien que mes deux tantes ne pussent oser à Paris. Et souvenez-vous qu’elles étaient à Paris pour faire justice.
Tout ce monde, c’était une croisade. Toutes ces têtes avaient jeté leurs bonnets pardessus les moulins.
Je vous le dis: on pouvait tuer M. Laïs par un mot. Annette! Oh! je ne saurais pas exprimer mes craintes à l’égard d’Annette! La seule pensé d’Annette outragée me faisait monter la folie au cerveau.
Et ils étaient capables de cela. Bien plus, cela devait faire nécessairement partie du programme de leur voyage: Il faut se montrer vis-à-vis de ces misérables filles! Ah! ah! la province a bec et ongles!
J’eus du sang dans les yeux, parce que je vis Vincent au milieu de la modeste chambre, arrogant, insolent, grossier, sûr qu’il croyait être d’insulter sans danger. Je ne suis pas poète, mais j’ai des visions qui me passent: Philippe se dressa, secouant ses cheveux comme une crinière de lion. La tête de Vincent rebondit et sonna sur les marches de l’escalier. M. Laïs s’affaissa tout pâle et Annette se jeta aux genoux de mon père, qui balbutiait le nom du procureur du roi.